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Full text of "Froissart / 1"

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L. 


FROISSART. 


ÉTUDE  LITTÉRAIRE 


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LE  XIV"-  SFEGLK. 


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RruKclli!».  In-p'.  do  Deleviiij'iie  cl  Callewiierl. 


FROISSART. 


ÉTUDE    LITTÉRAIRE 


LE  XIV"  SIÈCLE, 


M.  KERVYN   DE  LETTENHOVE. 


TOME   PREMIER. 


PARIS. 

A.  DURAND,  LIBRAIRE-ÉDITEUR, 


DwoioVtp  IKI 


'.    ^.    ^/Z, 


PRÉFACK. 


Lorsque,  pendant  plusieurs  années,  on  a  eu  sans 
ce^sse  les  chroniques  de  Froissart  sous  les  yeux,  on 
ne  se  borne  pas  h  admirer  la  variété  de  ses  récils; 
on  arrive  aussi  peu  à  peu  à  satlacher  au  chroni- 
queur lui-môme  qui  n'est  pas  (oujours  bien  informé, 
mais  qui  du  moins  rapporte  les  événemcnls  comme 
les  lui  présente  sa  mémoire,  comme  les  fait  revivre 
son  imagination.  Froissarf  est  un  ami  franc ,  sincère, 
r)aïf,  qui  s  accointe  avec  vous,  aussi  courtoisement, 
aussi  amiablement  qu'avec  les  hommes  de  son 
temps  Vous  lavez  appelé  5  vous  pour  vous  ins- 
truire; il  vous  charme,  il  vous  réjouit,  il  vous  amuse. 
Vous  vouliez  en  faire  le  compagnon  de  vos  éludes; 
il  devient  celui  de  vos  loisirs,  et  une  fois  que  l'on 
aborde  avec  lui  le  tableau  des  aventures  et  des  em- 
prises d'armes  qui  se  succèdent  toujours  les  unes 


I. 


II 


aux  autres,  on  y  prend  un  plaisir  aussi  vif  que  si  ce 
livre  n  elait  pas  un  recueil  de  faits  historiques,  mais 
un  roman  de  chevalerie. 

Depuis  longtemps,  en  lisant  et  en  relisant  Frois- 
sart,  j'avais  noté  au  hasard  tout  ce  qui  louchait  de 
plus  près  à  ses  sentiments,  à  ses  sympëthies,  à  ses 
travaux,  h  ses  relations,  à  ses  voyages,  en  un  mot 
tout  ce  qui  permettait  le  mieux  de  juger  ses  ou- 
vrages et  sa  vie.  Des  recherches  intéressantes  se 
liaient  à  celte  étude  :  tout  en  feuilletant  les 
brillantes  narrations  de  Froissart,  je  leur  comparais 
d'autres  récits,  d'autres  documents,  et  j'arrivais  à 
mieux  connaître  le  caractère  de  ses  contemporains 
les  plus  fameux  ou  les  mœurs  générales  de  son 
époque.  D'autre  part,  je  voyais  commencer  avec  lui 
la  grande  école  historique  qui,  sans  compter  les 
Monstrelet  et  les  Molinet,  fut  représentée  sur  les 
bords  de  FEscaut  et  de  la  Lys  par  les  Georges 
Chastelain  et  les  Phihppe  de  Commines. 

Froissart,  comme  il  se  plaît  à  le  rappeler  lui- 
même,  appartenait  au  Hainaut,  la  plus  littéraire  et 
la  plus  chevaleresque  de  nos  anciennes  provinces; 
et  le  Hainaut  n'oubliera  jamais  qu'à  1  époque  ovi  ses 
barons  s'illustraient  par  leurs  exploits  et  leurs 
prouesses,  il  vit  naître  aussi  le  chroniqueur  qui  les 
raconta  avec  un- éclat  et  une  vivacité  qu'on  n'égalera 
jamais.  La  génération  qui  avait  placé  la  couronne 
impériale  sur  le  front  de  Baudouin  de  Constantino- 


III     — 


|)le  était  h  peine  descendue  au  tombeau,  quand  aux 
André  (le  Jurhise  et  aux  Renier  de  Trith  succédè- 
rent les  Jean  de  Beaumonl  et  les  Gauthier  de  Mauny. 
Les  traditions  des  lettres  se  perpétuaient  comme 
celles  de  l'honneur  des  armes.  Après  Henri  de  Va- 
lenciennes  vient  Jean  Froissart  né  à  Valenciennes. 
Chaque  guerre  a  ses  ,héros;  chaque  épopée,  son 
poëte;  chaque  victoire,  son  historien. 

Cependant  il  est  d'autres  pays  qui  s  associent 
avec  un  enthousiasme  presque  égal  h  la  renommée 
littéraire  de  Froissart.  La  France  et  l'Angleterre  in- 
voquent, l'une  les  traités  qui  ont  réuni  à  son  terri- 
toire la  ville  où  il  reçut  le  jour,  l'autre,  la  protection 
d'Edouard  IH  à  laquelle  il  dut  peut-être  de  devenir 
poêle  et  chroniqueur;  et  c'est  sans  doute  un  noble 
hommage  rendu  5  Froissart  que  cet  empressement 
(les  diverses  nations  dont  il  a  célébré  les  gloires  à 
veiller  sur  la  sienne,  comme  si  elle  ne  leur  était 
pomt  étrangère. 

Une  frontière  qui  divise  des  populations  que  dis- 
tinguent la  même  prospérité,  la  même  activité,  les 
mêmes  progrès  dans  lagriculture  et  dans  les  arts 
industriels,  sélcnd  aujoiird  hui  entre  Valenciennes 
et  Chimay.  Le  Hainaut  a  perdu  le  berceau  de  Frois- 
sart pour  ne  conserver  que  son  tombeau,  mais  sa 
mémoire  n  en  a  pas  souffert.  Si  Chimay  lui  a  élevé 
une  statue,  Valenciennes  lui  a  érigé  aussi  un  admi- 
rable monument ,  et  pour  que  rien  ne  manquùt  à 


IV 


lechit  de  son  inauguration,  l'Académie  Française  a 
inscrit  dans  ses  concours  leloge  de  Froissart  en  le 
plaçant  à  côté  de  celui  de  Tite-Live. 

Cest  ainsi  que-je  me  trouvai  amené  h  soumettre 
au  plus  célèbre  tribunal  littéraire  de  I  Europe,  des 
notes  recueillies  une  à  une  quand  d'autres  travaux 
me  faisaient  un  devoir  d'examiner  la  plupart  des 
sources  inédites  du  xiv®  siècle.  Bien  qu'elles  se  rap- 
portassent presque  exclusivement  à  la  vie  du  chro- 
niqueur, et  laissassent  de  côté  ,1e  travail  de  critique 
littéraire  qui  devait  les  compléter,  elles  trouvèrent 
dans  le  nom  de  Froissart,  ce  bon  et  doux  maistre, 
l'appui  dont  elles  avaient  besoin,  et  les  juges  de  ce 
concours  solennel  les  couronnèrent,  sans  en  dissi- 
muler les  lacunes,  comme  offrant  (ce  sont  les  termes 
dont  ils  se  servaient)  une  étude  remarquable  d'his- 
toire et  de  biographie. 

«  L'Académie,  disait  son  illustre  secrétaire  per- 
te pétuel,  avait  proposé  une  étude  sur  les  Chrom- 
ai ques  de  Froissart,  sur  la  vie,  le  génie,  l'art  de  ce 
«  peintre  si  vrai,  de  cet  Elérodote  du  -moyen  ûge, 
«<  admirable  pour  h  détail  des  mœurs,  et,  comme  le 
«  dit  encore  Fénelon,  pour  ce  je  ne  sais  quoi  de 
«  court,  de  naïf,  de  hardi,  de  vif  et  de  passionné, 
«  que  l'auteur  même  de  Tèlémaque  enviait  à  notre 
((  ancienne  langue. 

c<  wSur  ce  sujet  instructif  et  piquant,  un  travail  a 
«  été  distingué  par  l'Académie  ;   c'est  le  mémoire 


«  inscrit  sous  le  n**  1  et  portant  pour  devise  :  Or, 
«  peut  estre  que  ce  livre  nesi  mie  ordoum  si  juste- 
«  ment  que  telle  chose  le  requiert.  La  condition  de 
^(  Froissart,  sa  vie  errante  et  sa  poésie  de  Irouha- 
«  dour  sonl  là  décrites  avec  soin  cl  sagacité.  Toutes 
«  les  recherches  de  curiosité  érudile  se  succèdent. 
<(  dans  un  esprit  aussi  juste  que  [)énélrant.  Mais  la 
«  question  de  goût  et  de  style,  l'art,  ou,  si  vous 
a  voulez,  l'inspiration  du  narrateur,  l'excellent  goût 
«  français  de  ce  natif  de  Valenciennes,  qui  vécut 
«  plus  en  Belgique  et  en  Angleterre  qu'en  Franc(\ 
a  tout  ce  côtç  finement  littéraire  du  sujet  n'a  pas 
«  assez  occupé  le  savant  biogra|-he.  L'Académie»  dv 
(  veut  pas  cependant  prolonger  une  épreuve  doni 
«  le  succès  différé  ne  serait  peul-élre  pas  [)luscoin- 
u  plet.  Elle  décerne  sur  le  Prix  une  médaille  (l(^ 
«  quinze  cents  francs  h  M.  Kekvyn  de  Letteniiovk. 
(  au  docte  écrivain  l)elge,  à  I  homme  de  savoir  il 
«  d'esprit  qui,  tout  en  célébrant  Kroissart  presque 
ki  avec  Torgueil  d'un  compatriote,  et  en  échiirant  sa 
«  vie  et  son  temps  de  mille  précieuses  lumièn^s,  na 
u  pas  eu  souci  de  nous  monirer  assez  à  quel  poini 
«t  ce  conteur  provincial,  cet  écrivain  de  frontière,  est 
«  demeuré  par  sa  prose  vive  et  charmante  un  de  s 
c<  modèles  non  surpassés,  une  des  sources  origi- 
«  nales  de  notre  langue  (•).  » 

(')  Études  sur  la  littérature  contemporaine  par  M.  Villo- 

main,  1857,  p.  223. 

I. 


VI       


On  sait  qu*en  matière  d'indulgence  un  grand  talent 
oblige  :  M.  Villemain  Ta  prouvé  une  fois  de  plus  ; 
mais  ce  trop  bienveillant  témoignage  accordé  unique- 
ment 5  la  persévérance  dans  le  travail,  m'imposait 
d'autres  recherches  et  d'autres  efforts.  Je  me  suis 
remis  à  l'étude,  j'ai  revu  les  manuscrits,  je  suis  ren- 
tré dans  les  archives  :  mes  notes  se  sont  multipliées, 
et  le  résultat  de  ces  investigations  a  été  la  décou- 
verte de  deux  grands  poëmes  de  Froissart  dont  rien 
n'indiquait  l'existence. 

Ce  livre  est  donc  un  livre  tout  nouveau.  Pas  une 
page  du  mémoire  adressé  à  l'Académie  Française 
n'a  été  conservée,  et  j'ai  cru  devoir,  en  étendant 
les  limites  de  mon  travail,  y  comprendre  un  assez 
grand  nombre  d'observations  qui  ne  se  rapportent 
pas  uniquement  à  Froissart,  mais  aussi  à  ses  contem- 
porains. Peut-être  y  trouvera-l-on  quelques  textes 
inédits,  peut-être  permettront-ils  de  mieux  appré- 
cier la  littérature  du  xiv*^  siècle  qui  s'efforça,  avec 
un  zèle  qu'on  ne  saurait  assez  louer,  de  maintenir 
ou  de  relever  les  dernières  traditions  de  l'honneur 
chevaleresque  si  nobles  et  si  belles,  au  moment 
même  où  elles  étaient  près  de  s  éteindre. 

J'ai  cru  que  cet  hommage  rendu  à  la  mémoire  de 
Froissart  exigeait  quelque  chose  de  plus.  Avant  de 
terminer  cette  courte  préface,  j'ai  fait  un  pèlerinage 
à  Lestines  afin  de  visiter  les  lieux  qu'il  habita. 
J'ai  voulu  les  voir  par  une  froide  journée  de  la  tin  de 


—       VII 


novembre,  comnie  il  nous  les  décrivait,  il  y  a  aujour- 
d'hui quatre  cent  qualre-vingl-qualrc  ans,  dans  son 
poën^e  du  Buisson  de  Jonèce. 
Celait,  nous  dit-il, 

Lfi  trentième  nuit  de  noveinhre, 
L'an  mil  trois  cens  treize  et  soixante. 
Que  nul  gai  oizeillon  ne  chante. 
Car  lors  est  plainement  \  vers. 

Je  n'ai  plus  reirouvé  la  chambre  où  il  prolongeait 
ses  veilles,  la  main  posée  sur  ses  manuscrits,  en 
attendant  quelque  vision  de  Vénus  ou  de  Philosophie. 
D'abord,  la  maison  de  Froissarl  étant  devenue  trop 
délabrée,  on  la  reconstruisit  h  peu  prés  jusqu'au 
niveau  du  sol;  plus  lard,  les  révolutions  arrivè- 
rent; cette  fois  on  la  trouva  lro[)  grande,  trop 
belle  :  on  la  confisqua,  et  deux  fiimilies  se  la  par- 
tagent aujourd'hui,  il  en  est  de  môme  du  vasle  enclos 
qui  l'enlourait,  et  quelques  vieux  pommiers  n^jetés 
dans  les  champs  hors  d'une  élroile  enceinle  bAlie 
récemment  semblent  restés  la  pour  rappeler  que  le 
verger  de  Froissart,  source  d'images  qui  lui  étaient 
si  chères,  a  subi  le  même  sort  que  sa  demeure. 
D'épaisses  assises  de  pierres  sur  lesquelles  la  brique 
est  venue  reposer  ses  lignes  régulières  et  mesquines, 
une  petite  porte  aujourd'hui  fermée,  un  puits  large 
et  profond,  les  débris  d'un  vieil  escalier,  voilà  tout  ce 
qui  semble  apj)artenir  au  presbytère  du  xiv*^  siècle; 


VIII 


mais  lout  à  côlé,  un  bâliment  qui  s'écrouUî  retrace 
mieux  cette  époque  reculée  :  c'est  la  grange  de  la 
dîme  où  jadis  les  habilanls  de  Leslines  venaient 
déposer  aux  pieds  de  leur  curé  la  gerbe  recueillie 
sur  le  champ  oii  Dieu  lavait  dorée  de  son  soleil. 

Lestines-au-Mont  réunie  ?»  Leslines-au-Val,  mal- 
gré lout  ce  que  le  temps  en  a  détruit  selon  les  tradi- 
tions locales,  est  bien  encore  une  grant  ville,  comme 
disait  Froissarl.  Non  loin  du  presbytère,  s'élève 
l'église  que  l'on  aperçoit,  en  venant  de  Binche. 
à  une  grande  distance,  car  elle  est  placée  sur  la 
voie  romaine  qui  se  dirige  vers  Bavay.  Un  jour, 
sous  les  premiers  successeurs  de  Clovis,  quelque 
guerrier  franc  qui  avait  peut-être  combattu  à  Tolbiac, 
éleva,  aumilieu  de  la  voie  romaine,  sur  une  hauteur 
qui  dominait  le  pays  d'alentour,  un  oratoire  qu'il 
dédia  à  saint  Remy,  le  pieux  évêque  qui  avait  con- 
verti le  dominateur  de  la  Gaule,  et  depuis  ce  jour, 
les  chars  des  princes  comme  les  haches  des  soldats 
se  détournèrent  avec  respect  devant  cet  autel  et 
devant  cette  croix.  Telle  fut  l'origine  de  1  église  de 
Lestines. 

Deux  siècles  plus  tard,  leschefsd'une  autredynas- 
tie  franque,  les  premiers  Carlovingiens,  se  construisi- 
rent sur  une  colline  opposée  une  villa  ou  un  palais. 
C'est  15 que  les  évèques  d'Austrasie  rédigeront  le  ta- 
bleau des  superstitions  des  barbares  ;  c'est  là  que  saint 
Boniface  portera  la  parole  avant  de  couronner  par  le 


I\ 


marlyre  ses  longs  efforts  pour  éviingéliscr  la  Frise  et 
TAIIemagne  (•). 

Entre  ces  deux  collines  roule  sur  un  lit  de  rochers 
un  niisseau  qu'alimentent  à  chaque  pas  des  sources 
abondantes  ('),  et  les  maisons  qui  se  grou|»ent  sur 
ses  bords,  remplissent  pendant  plus  dune  demi-lieue 
une  riante  et  paisible  vallée.  Celles  qu  occupaient  les 
taverniers  étaient  sans  doute  sur  la  |)Iace  qui  s'étend 
du  presbytère  h  l'église.  Après  les  vêpres  ou  le 
sermon,  le  bon  curé  l<'s  trouvait  sur  son  passage  et 
s  y  arrêtait  pour  se  reposer  un  |)eu  des  fatigues  du 
prône  ou  de  ses  travaux  historiques. 

Si  Ion  monte  h  la  tour  de  1  église,  ou  même  si 
Ton  se  contente  de  se  placer  à  lextrémité  du 
jardin  de  l'ancien  presbytère,  un  vaste  horizon  se  dé- 
roule de  toutes  paris.  Des  plateaux  élevés,  naguère 
parsemés  de  bois,  aujourd  hui  convertis  en  champs 

(')  Non  loin  de  colle  colline,  mais  plus  près  du  ruis- 
seau se  trouvait  le  château  de  Moreau  de  Lestines  :  peut- 
être  avait-on  employé  à  le  construire  une  partie  des  débris 
de  la  villa  carlov  indien  ne. 

(•)  Froissart  nous  apprend  aussi,  dans  ce  même  poém<» 
du  Buisson  de  Jonèce.  (ju'il  voyait  moult  adentiers  : 

Roses  et  églentiers. 
Fleurettes  et  verdStarbrisseaus. 
Graviers,  fontènes  et  ruisseaus. 

Le  ruisseau,  grossi  par  les  mêmes  fontaines,  coule  tou- 
jours sur  les  mêmes  graviers  :  il  n'a  perdu  que  ses  roses 
et  ses  fleurettes. 


—      X 


ferliles,  selendenl  au  loin,  jusqu'à  ce  que  leurs  der- 
nières lignes  se  confondent  avec  le  cic^l.  Leurs  con- 
tours vagues  et  vaporeux  voilent  ou  laissent  deviner 
à  peine  à  l'ouest  leslours  de  Mons.  Vers  le  nord  se 
trouvait  autrefois  le  châleau  de  Binche,  qui  au 
XVI®  siècle  eut  aussi  ses  reviaulx  et  ses  esbattements  ; 
plus  loin  élait  Mariemonl ,  non  moins  célèbre  h  la 
même  époque  par  ses  fêtes,  aujourd'hui  également 
détruit  ou  ruiné;  plus  près  de  nous,  nous  saluons 
encore  les  murailles  blanches  de  l'abbaye  de  Bonne- 
Espérance  où  Philippe  d  Harveng  écrivait  que  la 
science  était  la  première  leçon  et  le  premier  devoir 
des  princes,  et  si  nous  portons  nos  regards  vers  le 
rideau  d'arbres  qui  se  prolonge  au  sud-est,  nous  y 
découvrons  les  plans  avancés  de  ces  bois  de  la  Fagne, 
si  connus  de  Froissarl,  qui  à  Beaumont  abritaient  le 
toit  de  ses  pères  et  qui  à  Chimay  devaient  ombra- 
ger sa  tombe. 

Tel  est  le  paysage  qui  entoure  Leslinrs-au-Mont  ; 
telle  est  la  résidence  que  le  premier  chroniqueur  du 
moyen  âge  s  était  choisie  sur  un  sol  historique  tout  rem- 
pli de  ruines  et  de  souvenirs,  et  qui  plaçait  le  poëlc 
au  milieu  d*un  peuple  doux  et  joyeux,  porté  encore 
aujourd'hui,  comme  au  xiv*^  siècle,  aux  jeux,  aux 
danses  et  aux  chansons.  iMalheureusement  rien  ne 
rappelle  plus  le  séjour  de  Froissart  à  keslines: 
pas  la  moindre  trace  de  ses  pas  sur  les  pierres  cou- 
vertes de  mousse;  pas  la  moindre  inscription,  ni 


—      XI      — 


dans  ) église  quia  été  aussi  à  demi  reconstruite,  ni 
dans  la  chapelle  qu'on  éleva  de  son  tennps  pour 
rappeler  l'issue  miraculeuse  du  duel  judiciaire  d'un 
pauvre  vieillard  paralytique  de  Lestincs  contre  un 
juif  aussi  robuste  qu'impie.  On  m  avait  appris  h  Bincho 
que  l'on  conservait  h  Lestines  un  coffre  plein  de  par- 
chemins et  de  vieux  papiers.  Peut-être,  me  disais-je, 
sera-ce  celui  dont  Froissart  parle  dans  le  Buisson 
de  Jonèce.  Grâce  à  Ihospitalité  que  j'ai  reçue  au  pres- 
bytère moJerne  de  Lestines,  hospitalité  moins  bril- 
lante peut-êlre  qu'au  xiv®  siècle,  mais  plus  simple  et 
plus  sévère,  il  m'a  été  donné  d'ouvrir  la  triple  serrure 
|)lus  qu'à  demi  rouillée  de  ce  coffre  qu'on  gardait  au- 
trefois avec  grand  soin.  Il  renfermait  d'anciens  titres 
de  propriété,  de  nombreux  tableaux  de  redevances 
et  de  dîmes  ;  mais  il  ne  fallait  pas  songer  5  y  retrouver 
ces  notes  écrites  le  soir  ou  le  matin,  dont  Froissart 
formait  plus  tard  ses  chroniques.  Le  monument  est 
devant  nous  :  cela  suffit  et  rien  ne  doit  encourager 
nos  recherches  indiscrètes  pour  découvrir  et  peser 
l'une  après  l'autre  les  pierres  taillées  à  la  hâte  dont 
une  main  habile  le  composa. 

Quand  je  sortis  de  Lestines  pour  me  diriger  vers 
Bray  qui  avait  autrefois  le  même  mayeur,  le  vent 
soufflait  avec  violence  et  entraînait  les  rameaux  dé- 
pouillés et  brisés  des  grands  arbres  ;  plus  de  la- 
boureurs dans  les  champs,  plus  de  troupeaux  dans 
les  prairies.  Déjà  la  nuit  descendait  des  Ardennes, 


XII 


mêlant  à  ses  brumes  d'épais  nuages  chargés  de  grêle 

ou  de  neige,  et  je  répétais  en  m  éloignant  ces  vers 

de  Froissart  : 

Lors  est  plainement  y  vers  ; 
Si  sont  les  nuis  longes  et  grans. 

Mais  aucune  lumière  ne  venait  dissiper  ces  ombres. 
Des  visions  descendues  du  ciel  ont  cessé  d'éclairer 
ces  lieux  où  empereurs,  chevaliers,  chroniqueurs  et 
ménestrels  ont  passé  tour  h  tour.  On  n'y  voit  plus 
Vénus  qui  d'un  regard  chassait  les  frimas  de  no- 
vembre et  ramenait  le  printemps  avec  I  air  serein  et 
allempré,  et  les  herbelettes  étendant  leur  tapis  loulFu 
dans  les  prés,  dans  les  jardins,  dans  les  bois. 

Rentres  esloit  en  sa  caverne 
Yvers,  qui  est  large  taverne 
De  pluie,  de  vent  et  de  l'roil. 

Cependant  il  devait  rester  quelque  chose  de  plus 
de  la  vision  de  Philosophie,  de  cette  vision  moins 
riante  mais  bien  autrement  précieuse  pour  nous,  où 
elle  exhortait  le  poëte  5  devenir  chroniqueur,  afin  que 
tous  ceux  qui  cherchent  à^ s'instruire,  lui  enpussent 
(jré  savoir. 

Près  de  cinq  siècles  se  sont  écoulés,  et  qui  ne 
sait  gré  à  Froissart  d'avoir  consacré  ses  loisirs  dans 
sa  grant  ville  de  Lestines  à  composer  sa  haulte  his- 
ioire  u  pour  tous  nobles  cœurs  encourager  et  eulx 
»  montrer  exemple  en  matière  d  honneur?  » 
30  novembre  1857. 


PREMIÈRE  PARTIE. 


VIE    DE  FROISSART 


I. 


CHAPITRE  PREMIER. 

ENFANCE  ET  JEUNESSE  DE  FROISSART. 


LBeaumont.— Baudouin  d'Avcsncs. — Ses  chroniques.- Jean 
de  Beaumont. —  Autres  chroniques. —  Vallis  scicnliœ. 

A  l'ouest  des  Anciennes  et  assez  près  de  la  Sambre,  le 
latissimum  flumen  Sahis  de  César,  le  voyageur  découvre 
de  loin  une  petite  ville  qui  doit  à  sa  position  riante  le 
nom  de  Beaumont.  Plus  importante  autrefois  qu'aujour- 
d'hui, elle  était  protégée  au  xiv®  siècle  par  un  vaste  châ- 
teau qu'avait  fait  construire  la  comtesse  Richilde  de 
Hainaut. 


_     4     — 

Lorsque  le  mariage  de  la  comtesse  Marguerite  de  Flan- 
dre avec  Bouchard  d'Avesnes  devint  l'objet  d'un  long  et 
honteux  démêlé  entre  ses  enfants,  issus  de  deux  pères 
ennemis,  Beaumont  fit  partie  de  l'apanage  de  son  second 
fils,  qui  se  nommait  Baudouin  comme  son  aïeul.  Il  s'y  fixa 
et  s'attacha  tellement  à  ce  séjour,  qu'au  moment  où  il 
abandonna  tous  ses  domaines  à  sa  fille  Béatrice,  ce  fut  le 
seul  qu'il  voulût  se  réserver. 

Baudouin  d'Avesnes  était  le  plus  pacifique,  le  plus 
doux,  le  plus  savant  des  fils  de  Bouchard,  qui  lui-même 
n'était  pas  étranger  aux  lettres.  La  nature,  qui  lui  avait 
refusé  la  force  du  corps,  l'avait  dédommagé  en  lui  prodi- 
guant les  dons  de  l'esprit,  et  le  livre  du  lignage  de  Coucy 
et  de  Dr  eux j  rédigé  dans  les  premières  années  du  xiv®  siè- 
cle, nous  apprend  que,  bien  quepe^tV  et  menu,  il  était  cité 
comme  «  li  ungs  des  plus  sages  chevaliers  qui  fust  en  son 
«  temps.  »  Ne  pouvant  rien  ajouter  par  ses  exploits  à  la 
gloire  de  ses  ancêtres,  il  crut  que  par  ses  recherches  et 
ses  études  il  pourrait  du  moins  la  répandre  davantage,  et 
s'attacha  au  soin  de  justifier  une  si  haute  fortune. 

Depuis  qu'une  sentence  solennelle  des  légats  pontifi- 
caux avait  proclamé  la  légitimité  de  leur  naissance,  les 
sires  d'Avesnes  ne  rougissaient  plus  de  leur  alliance 
clandestine,  sinon  sacrilège,  avec  la  maison  des  comtes 
de  Hainaut  ;  ils  en  avaient  placé  les  armes  dans  leur  écu 
et  s'égalaient  fièrement  à  ces  princes  dont  ils  n'étaient  na- 
guère que  les  plus  puissants  vassaux.  Les  descendants  des 
intrépides  chevaliers  qui,  sur  les  murs  d'Arsur  et  à  la 


—    5-   — 

bataille  d'Antipatride,  excitèrent  ladmiration  des  infi- 
dèles, n'étaient-ils  pas  dignes  de  recueillir  une  part  de 
Théritage  de  ce  successeur  de  Robert  de  Jérusalem, 
devenu  dans  une  autre  croisade  empereur  de  Constant!- 
nople  ? 

Baudouin  d'Avesnes  avait  pour  femme  Félicité  de 
Goucy  ;  il  avait  fait  épouser  à  son  fils  Agnès  de  Lusignan, 
à  sa  fille  Henri  de  Luxembourg,  et  il  semble  qu'il  se  soit 
surtout  proposé  pour  tâche  de  montrer  dans  les  annales 
du  passé  d'autres  noms  non  moins  illustres  unis  au  sien. 
Ayant  sous  les  yeux  les  histoires  que  le  comte  Bau- 
douin IX  avait  fait  rédiger  avant  son  départ  pour  la  croi- 
sade, il  les  poursuivit  et  les  compléta.  Il  avait,  rapporte- 
t-on  dans  les  lignages  de  Coucy,  un  grand  livre  de 
chroniques,  «  lequel  parloil  de  toutes  les  anciennes 
«  lignées,  tant  des  roys  comme  des  barons  de  France,  et  le 
«  fist  accroistre  selon  ce  que  les  lignages  estoient  depuis 
«  crus  et  multipliés  (').  »  Tel  est  le  recueil,  de  nouveau 
remanié  après  lui,  que  Ton  continuera  à  nommer  en 
souvenir  de  la  grande  part  qu'il  y  a  prise  :  les  livres  de 
messire  Baudouin  d^Avesnes. 

Dans   ce    même    château    de    Beaumont ,    Baudouin 

(')  Les  savants  auteurs  de  V Histoire  littéraire  de  la  France  si- 
gualent  deux  manuscrits  de  Paris  qui  se  terminent  en  4277  et 
n'offrent  aucun  témoignage  hostile  à  Bouchard,  comme  confor- 
mes au  texte  original  des  livres  de  Baudouin  d'Avesnes  que  l'on 
conservait  chez  les  capucins  d'Arras,  selon  ce  que  rapporte  San- 
derus. 

1. 


—     6    — 

cVAvesnes  donnait  Thospitalité  à  Thibaud  de  Bar,  qui 
composait  des  vers.  L'histoire  et  la  poésie  protégeaient 
également,  au  milieu  des  guerres  les  plus  sanglantes,  cet 
asile  de  la  paix  et  des  doux  loisirs. 

Dix  ans  après  la  mort  de  Baudouin  d'Avesnes,  une  con- 
testation s'élève  sur  la  transmission  de  la  seigneurie  de 
Beaumont,  et  quel  est  Tarbitre  chargé  de  la  terminer? 
Jean  de  Join ville,  fils  de  l'historien  de  saint  Louis. 

Le  comte  de  Hainaut,  Jean  II,  posséda  un  moment  la 
seigneurie  de  Beaumont,  mais  elle  passa  bientôt,  avec 
celles  de  Valenciennes  et  de  Condé,  à  l'un  de  ses  fils, 
Jean  de  Hainaut,  plus  connu  depuis  sous  le  titre  de 
sire  de  Beaumont.  Sans  répéter  tout  ce  qu'écrivirent  pour 
honorer  son  courage  les  chroniqueurs  de  son  époque,  il 
faut  rappeler  que  Jean  de  Beaumont  fut  choisi  en  1315, 
par  Henri  de  Luxembourg,  pour  vicaire  de  l'empire  eu 
Italie  ;  qu'en  \  326  il  plaça  la  couronne  d'Angleterre  sur 
le  front  d'Edouard  III,  et  qu'en  1346  il  montra  le  môme 
courage  en  luttant  contre  les  périls  dont  était  menacé  le 
trône  de  Philippe  de  Valois. 

Le  sire  de  Beaumont  eut  pour  historien  Jean  le  Bel, 

chanoine  de  Liège,  qui  menait  une  vie  joyeuse  au  milieu 

des  chasses  et  des  banquets,  et  qui,  savant  dans  l'art  de 

composer  des  chansons  et  des  virelais,  n'était  pas  moins 

fameux  par  les  coups  redoutables  de  son  épée.  «  Si  fut 

«  pryet  et  comandeit,  dit  Jean  d'Outremeuse,  de  par 

«  noble  prinche  monsingnour  Johans  de   Bcalmont  à 

«  messiro  Joh:\ns  11  Beal,  cancn  ne  de  Liège,  qu'ilh  vol- 


—    7    — 

t  sist  escrire  la  pure  vériteit  de  tout  le  fait  entièrement, 
t  al  manire  de  chroniques...  et  fut  corregiet  par 
«  monsingnour  Johans  de  Bealmont,  et  puis  mis  en 
«  fourme.  Et  en  furent  fais  dois  libres  dont  Johans  li 
«  Beal  présentât  Tung  aldit  monsingnour  Johans  de 
c  Bealmont.  i 

Ainsi,  c'est  aux  mômes  lieux  qu'à  un  siècle  de  dis- 
tance deux  princes  de  la  même  maison  écrivent  ou  cor- 
rigent des  chroniques,  et  la  narration  revue  par  Jean  de 
Hainaut  repose  tout  à  côté  des  livres  de  Baudouin 
d'Avesnes. 

L'abbaye  de  Lobbes,  si  fière  de  son  glorieux  surnom 
de  Vallis  scientiœ,  était  peu  éloignée  de  Beaumont. 
Cette  ville  méritait  au  même  titre  la  mémoire  de  la  pos- 
térité. 


IL  Mahieu  Froissart,  juré  de  Beaumont  — 11  parait  avoir  été 
marchand  et  s'êlre  fixé  k  Valcnciennes.  —  Le  pcre  de  Jean 
Froissarl  ful-il  peintre?  —  Le  nom  de  Froissa rt  fort  ré- 
pandu au  moyen  âge. 

Dans  une  charte  datée  du  lundi  après  l'Ascension  de 
l'année  1 300 ,  charte  qui  concerne  le  sire  de  Beau- 
mont, on  remarque  parmi  les  jurés  de  cette  ville  Mahieu 
Froissars(').  C'est,  on  ne  peut  en  douter, le  père  ou  plutôt 

(•)  Myhius  Froissars.  (Archives  de  Lille.) 


—     8     — 

l'aïeul  du  chroniqueur  dont  nous  étudierons  la  vie  et  les 
écrits,  et  son  nom  paraît  ici  pour  la  première  fois,  à 
l'ombre  de  celui  de  Jean  de  Hainaut,  qui  protégeait  les 
lettres  et  à  qui  les  lettres  payèrent  deux  fois  généreuse- 
ment la  dette  de  la  reconnaissance. 

On  peut  supposer  que  ce  juré  de  la  ville  et  du  franc 
château  de  Beaumont,  comme  on  disait  au  xiv'  siècle, 
jouissait  d'une  honorable  aisance.  Il  est  môme  probable 
qu'il  appartenait  à  une  famille  de  marchands  assez  riches, 
car  lorsque  le  comte  de  Hainaut  s'empara,  en  1 309,  de  la 
ville  de  Thuin,  située  à  trois  lieues  de  Beaumont,  il  ne 
paya  que  trente-cinq  livres  au  châtelain  de  Beaumont 
qui  l'avait  aidé  à  la  conquérir,  tandis  qu'il  faisait  remettre 
une  somme  bien  plus  considérable,  comme  indemnité 
pour  les  pertes  qu'il  avait  subies,  à  un  marchand  nommé 
Evrard  Froissart. 

Quelles  furent  les  circonstances  qui  appelèrent  la  fa- 
mille de  Froissart  à  Valenciennes?  Il  est  à  peu  pràs 
impossible  de  s'arrêter  à  des  faits  précis,  mais  les  conjec- 
tures abondent. 

Valenciennes  et  Beaumont  appartenaient  au  même  sei- 
gneur, et  les  relations  de  ces  deux  villes  étaient  aussi 
étroites  que  fréquentes.  Baudouin  d'Avcsnes  avait  un 
hôtel  à  Valenciennes  :  il  y  fonda  un  béguinage  où  il  fut 
inhumé,  et  c'était  en  mémoire  de  Baudouin  d'Avesnes  que 
son  petit-fils,  l'empereur  Henri  VII,  avait  voulu  que 
l'hôtel  où  il  était  né  lui-môme,  et  qui  avait  été  converti 
par  ses  ordres  en  un  monastère  de  sœurs  de  l'ordre  de 


—    9     — 

Saint-Dominique,    continuât  à  s'appeler   la   Maison  de 
Beaumont  (*) , 

La  ville  de  Valenciennes  était  d  ailleurs  le  siège  d'un 
commerce  plus  important  :  inscrite  depuis  longtemps 
dans  la  hanse  de  Londres,  elle  voyait  ses  richesses  se  dé- 
velopper rapidement,  grâce  à  cette  activité  éclairée,  à 
cette  heureuse  aptitude  à  tous  les  succès  de  l'industrie  et 
des  arts  qui  distingue  encore  aujourd'hui  ses  habitants,  et 
sa  population  était  devenue  tellement  considérable  qu'en 
1 340  le  duc  de  Normandie,  à  la  tôle  d'une  armée  desti- 
née à  arrêter  l'invasion  d'Edouard  III,  jugea,  nous 
raconte  Froissart,  c  qu'il  n'a  voit  mie  assez  de  gens  pour 
€  assiéger  une  si  grande  ville  que  Valenciennes  est.  i 
C'était  surtout  à  ses  privilèges  qu'elle  devait  sa  prospé- 
rité :  ils  étaient  si  renommés  que  l'on  vit  au  xv*  siècle  le  roi 
Louis  XI  chercher  à  attirer  les  marchands  dans  la  ville 
de  Paris  dépeuplée  par  la  peste,  en  leur  offrant  les  fran- 
chises qui  leur  étaient  accordées  à  Valenciennes.  De  là 
naissait  chez  les  habitants  de  Beaumont  une  tendance 
fort  aisée  à  expliquer,  à  aller  s'établir  à  Valenciennes,  et 
tandis  que  les  historiens  attestent  que  cette  ville  s'accrut 
pendant  tout  le  cours  du  xiv®  siècle,  on  voit,  par  une  charte 
du  4  septembre  1383,  que  Beaumont  avait  perdu  tout  ce 
qu'avait  gagné  sa  rivale. 

Le  père  de  Froissart,  fils  d'un  juré  de  Beaumont,  fut 

(«)  C'était  aussi  la  ville  de  Beaumont  qui  devait  pourvoir  à 
l'entretien  de  la  lampe  donnée  par  Jeanne  de  Valois,  abbesse  de 
Fontenelle,  à  la  maison  de  Saint-Lazare  à  Valenciennes. 


—     10     — 

sans  doute  Tui)  de  ceux  qui  se  fixèrent  à  Valenciennes, 
soit  qu'il  s'y  adonnât  aux  spéculations  industrielles,  soit 
qu'il  voulut  profiter  de  l'exemption  de  toute  redevance 
qui  y  était  assurée  aux  personnes  attachées  au  sire  de 
Beaumont  (*). 

On  a  dit  qu'il  était  peintre  d'armoiries,  et  plutôt  que 
de  supposer  qu'il  décora  des  écus  de  Hainaut,  d'Avesnes 
et  de  Luxembourg  les  galeries  de  la  célèbre  Salle  le  Comte 
fondée  par  Baudouin  le  Bâtisseur,  on  pourrait  admettre 
qu'il  travailla  à  ces  généalogies  qui  occupaient  les  descen- 
dants de  Bouchard  d'Avesnes  :  on  sait  combien  les  ma- 
nuscrits de  cette  époque  devaient  aux  enlumineurs,  et 
Jean  Froissart  aurait  ainsi  conçu,  dès  son  enfance,  ce 
goût  si  vif  pour  les  manuscrits  peints  et  historiés  qu'il 
conserva  jusqu'à  la  fin  de  sa  vie.  Rien  n'est  toutefois  plus 
vague  que  l'affirmation  des  biographes  qui  attribuent  au 
père  de  Jean  Froissart  le  prénom  de  Thomas  et  la  pro- 
fession de  peintre,  en  s'appuyant  trop  légèrement  sur 
quelques  vers  d'une  pastourelle  : 

Adonques  vi  uo  brcgier  grant 
Qui  s'appelioit  Ogier  Louvière, 
Qui  salli  tantost  eo  estant, 
Et  mist  main  à  uue  aloière, 

(')  Histoire  de  Valencienms,  par  Henri  d'Outreman.La  faveur 
accordée  aux  habitants  de  Beaumont  qui  se  fixaient  à  Valen- 
ciennes fut  parfois  une  source  de  contestations.  C'est  ainsi 
qu'en  ^29-1  le  chapitre  de  Notre-Dame  de  la  Salle  repousse  un 
clerc  de  Beaumont  nommé  Colard.  (Archives  de  Lille.) 


—   11    — 

Eu  disant  :  u  Seignour,  par  saint  Père  ! 

u  Je  puis  parler  de  tels  cas, 

v  Car  mon  père,  seigneur  Thomas, 

«  En  fu  ouvriers  toute  sa  vie, 

«  Et  tant  servi  chevalerie 

«  Qu'y  aprist  à  blasonner.  « 


Valenciennes  possédait,  il  est  vrai,  une  école  de  pein- 
tres dont  les  plus  célèbres  furent  Jean  et  (]olin  de  Valen- 
ciennes, peintres  et  tailleurs  d'images,  qui  furent  appelés 
à  Bruges,  Tun  pour  orner  l'hôtel  de  ville,  l'autre  pour 
préparer  les  somptueux  intermèdes  des  fêtes  du  mariage 
de  Charles  le  Hardi  avec  Marguerite  d'York,  et  Froissart 
parle  lui-môme  dans  sa  chronique  d'un  peintre  de  Hai- 
naut,  nommé  André  Beau-Neveu,  «  qui  avoit  sa  fantaisie 
«  de  toujours  ouvrer  de  taille  et  de  peinture,  et  dessus 
«  ce  maître  Andrieu  n'avoit  pour  lors  le  pareil  en  nulles 
€  terres,  ni  de  qui  tant  de  bons  ouvrages  fust  demeuré 
«  en  France  et  au  royaume  d'Engleterre  (').  »  Cepen- 
dant rien  ne  permet  de  croire  qu'il  ait  voulu  désigner  son 
père  dans  cette  pastourelle  et  se  cacher  lui-môme  sous  le 
nom  d'Ogier,  puisque,  peu  de  vers  plus  haut,  il  se  met 

(«)  Chron.  IV,  H.  Comme  peintre,  Beau-Neveu  orne  de  plu- 
sieurs histoires  un  psautier  très-richement  enluminé  du  duc  de 
Berry.  Gomme  sculpteur,  il  est  chargé  en  1364,  par  Charles  V, 
de  faire  des  tombes.  Au  château  de  Mehun-sur-Yèvre  (où  mourut 
depuis  Charles  VII),  Beau-Neveu  dirigeait  à  la  fois  «  les  ouvriers 
v«  de  taille  et  de  peinture.  » 


—     In- 
directement en  scène  en  racontant  qu'il  a  vu  aux  bords 
du  Gave  : 

Maint  bergier  et  mainte  bergière. 

11  est  encore  bien  plus  difficile  de  reconnaître  le  sou- 
venir de  la  profession  paternelle  dans  ce  passage  du 
Buisson  de  Jonèce  : 

Il  me  souvient  moult  bien,  par  m'ûme  ! 

Qu*après  la  façon  de  ma  damè^ 

Je  fis  pourtraire  voirement 

Une  image  notoirement 

Par  un  peintre  sage  et  vaillant. 

Cette  image  était  peinte  «  sur  parchemin,  en  couleur 
«  bonne  et  riche,  i  Mais,  quel  qu'en  fût  le  mérite,  le  poète 
remarque  ailleurs  qu'il  n'est  pas  de  peintres  normands  ou 
français  dont  le  pinceau  puisse  reproduire  l'éclat  et  la 
fraîcheur  du  printemps.  11  plaçait  donc  la  peinture  bien 
au-dessous  de  la  poésie. 

Nous  trouverons  bientôt  d'autres  preuves  qu'il  faut 
laisser  au  père  de  Froissart  sa  profession  industrielle. 

Le  nom  de  Froissart ,  dont  l'étymologie  est  empruntée 
aux  travaux  de  l'agriculture,  était  fort  répandu  au  moyen 
âge,  aussi  bien  au  midi  que  vers  le  nord  de  la  France.  On 
voit,  par  des  lettres  du  roi  Jean  du  26  octobre  1 360,  que 
le  vicomte  Froissart  ne  fut  pas  compris  dans  le  traité  de 
Bretigny.  Si  nous  ne  nous  trompons,  il  s'appelait  Jacques 
et  i^st  le  même  que  le  chevalier  nommé  parmi  les  exécu- 


-    13    — 

leurs  testamentaires  de  Philippe  de  Navarre ,  qui  signa 
plus  tard  quelques  chartes  du  comte  de  Foix  (').  Philibert 
Froissart  est  cité  dans  un  document  de  1375  ;  enfin,  on 
trouve  le  nom  de  Froissart  donné  comme  prénom.  Frois- 
sart Mulier  était  un  jeune  écuyer  du  Hainaut  c  qui  à 
( Tassant  vaillamment  se  portoit.  {')  i  Ce  nom  de  Froissart, 
protégé  par  Thistoire  et  par  la  poésie,  était  d  un  heureux 
augure  pour  la  famille  qui  Tassociait  au  sien  :  Loyset 
Mulier  devint  le  ménestrel  du  duc  de  Bourgogne  Philippe 
le  Hardi  ('). 

III.  Naissance  de  Froissart.  —  Ses  jeux.  —  Ses  éludes.  — 
Souvenirs. — Premières  inspirations. 

Froissart  nous  apprend  qu'il  naquit  à  Valenciennes 


(')  Marténe,  Thés,  anecd  ,  I,  col.  -1458  ;  testament  de  Philippe 
de  Navarre,  aux  archives  de  Lille;  Lacurne  de  Sainte-Palaye. 

(')FROissART,C;iron.(édit.deM.Buchon,  -1835),  II,  -131.  Pour 
ne  pas  multiplier  les  renvois,  nous  prévenons  le  lecteur  que  tous 
les  passages  guillemetés,  dont  la  source  n'est  pas  indiquée  dans 
une  note,  appartiennent  à  Froissart. 

{*)  Mémoires  de  Bourgogne,  p.  138.  Froissart  cite  un  moine 

de  Saint-Araand  qui  portait  son  nom,  et  M.  Arthur  Dinaux  a 

découvert  un  Pierre  Froissart,  religieux  au  Mont-Saint-Éloy, 

au  xive  siècle.  Je  mentionnerai  plus  loin  dame  Froissarde,  pour- 

veresse  des  béguines  de  Lille.  --  Aux  renseignements  donnés 

par  M.  Dinaux  sur  Jean  Froissard,  docteur  ès-lois  et  conseiller 

de  Philippe  II,  il  faut  ajouter  que  ce  Jean  Froissard,  fils  d'Ana- 
I.  2 


—    u    — 

vers  la  fin  de  l'année  1337  (');  sa  constitution  physique 
était  délicate  et  faible  {') ,  mais  l'énergie  active  de  son 
esprit  la  domina  au  point  que  plus  tard  il  put  supporter 
les  fatigues  des  plus  grands  voyages.  Dès  son  enfance  la 
plus  tendre,  il  aimait,  comme  un  jeune  Romain  d'Horace, 
l'arène  poudreuse ,  le  soleil  brûlant ,  les  longues  et  folles 
courses  à  travers  les  prés  et  les  champs.  Vif  et  joyeux,  il 
entraînait  avec  lui  d'autres  enfants  de  son  âge  qu'il  asso- 
ciait aux  mêmes  ébats,  et  il  a  pris  lui-même  soin  de  nous 
dire  qu'il  ne  jouait  ni  aux  dés ,  ni  aux  échecs ,  ni  aux 
tables,  mais  qu'il  se  plaisait  fort  à  d'autres  jeux  qu'il  énu- 
mère,  tels  que  le  kewe  leu  leu,  le  trottot  merlot,  la  brim- 
betelle,  les  papelottes,  le  havot,  les  pierrettes,  l'ostés-moi 
de  Colinet,  le  larron  Enguerrand,  le  roi  qui  ne  ment,  la 
pince  merine.  Qu  on  ne  se  figure  pas  toutefois  que  ces 
jeux  étaient  tout  à  fait  vulgaires.  Il  en  était  qui  pouvaient 
passer  pour  assez  nobles ,  et  Froissart  remarque  ailleurs 

tôle  Froissard,  président  d'Orange,  et  de  Madelaine  de  Goux, 
était  de  Dôle,  où  sa  famille  avait,  dans  Téglise  des  Gordeliers, 
une  chapelle  ornée  de  ses  armes  :  d'azur  au  cerf  passant  d'or. 
Cf.  DuNOD,  Mémoires  sur  le  comté  de  Bourgogne,  III,  pp.  259, 
656,  664. 

(')  Ceci  résulte  d'un  grand  nombre  de  passages  de  ses  chroni- 
ques et  de  ses  poésies.  On  lit,  il  est  vrai,  dans  les  textes  impri- 
més qu'en  -1390  il  avait  cinquante-sept  ans,  mais  cette  phrase 
ne  se  trouve  pas  dans  plusieurs  manuscrits. 

(•)  Jà  eusse  le  corps  foible  et  tendre, 

Se  voloit  mon  coer  partout  eslre. 
Espinelte amoureuse,  édition  de  M.  Buchon,  p.  ^93. 


—     15    — 

que  la  pince  merine ,  qu'on  jouait  au  clair  de  lune ,  ét;iit 
un  jeu  tout  nouveau,  tel  que  sans  nul  doute  : 

Enfans  de  roy  et  de  royne 
Le  poroient  par  honneur  faire. 

Parfois  il  s'amusait  à  lancer  sur  un  océan  de  vingt 
gouttes  d'eau  un  vaisseau  qui  n'était  qu'une  coquille  ;  par- 
fois encore,  il  se  précipitait  à  travers  l'herbe  et  les  fleurs, 
impatient  de  saisir  quelque  papillon  aux  vives  couleurs 
qui  se  dérobait  sans  cesse  à  sa  poursuite,  élégante  et  dé- 
cevante image  des  illusions  que  l'homme  voit  briller  et 
flotter  devant  lui  sans  jamais  les  atteindre.  On  aperçoit 
déjà  le  poète,  quand  il  recueille  avec  soin,  comme  les  ber- 
gers de  Virgile,  une  paille  oubliée  sur  le  sillon  pour  s'en 
faire  un  chalumeau  ;  on  devine  encore  mieux  l'historien 
de  la  chevalerie  dans  l'enfant  qui,  prenant  un  bâton  pour 
s'en  faire  un  cheval  qu'il  nomme  Grisel,  et  abaissant  sur 
les  tresses  flottantes  de  ses  cheveux  son  humble  chaperon 
comme  un  heaume  empanaché  ('),  s'élance  vers  ses  com- 
pagnons et  les  provoque  au  combat.  L'ardeur  de  la  jeu- 
nesse animait  ces  luttes,  et,  quand  il  rentrait  dans  la 
maison  paternelle  les  vêtements  déchirés,  il  s'égalait  aux 
vainqueurs  des  joutes  les  plus  brillantes. 

Cependant  un  moment  arriva  où  ses  parents  jujjfèrent 

{')  Et  souvent  aussi,  fait  avons 

Hyaumes  de  nos  chaperons. 

Espinette  amoureuse,  p  190. 


—     16     — 

qu  il  fallait  faire  succéder  à  ces  jeux  trop  bruyants  de 
calmes  et  sérieuses  études. 

On  me  fist  latin  éprendre, 

rapporte-t-il ,  et  il  se  plaint  du  joug  rude  et  pesant  qu' 
vint  tout-à-coup  enchaîner  sa  liberté.  En  vain  s'efforçait- 
on  de  dompter  celte  activité  toujours  inassouvie,  toujours 
impatiente,  en  lui  imposant  quelque  leçon  à  graver  dans 
sa  mémoire  ;  en  vain  s'efforçait-on  de  reléguer  vers  l'étude 
des  monuments  des  sociétés  éteintes  cette  imagination 
forte  et  vive  qui  devait  s'inspirer  si  heureusement  des 
choses  de  son  temps.  Froissart,  aussi  bien  que  Milton, 
subit  les  menaces  et  quelque  chose  de  plus  que  les  me- 
naces d'un  maître  sévère ,  duri  minas  magistri  (') ,  car  il 
nous  dit  lui-môme  : 

Se  je  varioie  au  rendre 
Mes  leçons,  j*estoie  batus  ; 

mais,  à  Valenciennes  comme  à  Cambridge,  la  sévérité 
d'un  maître  aveugle  ou  inepte  ne  put  rien  contre  ce  sen- 
timent profond  et  plus  puissant  que  tous  les  chûtiments, 
qui  n'est  que  le  témoignage  que  le  génie  se  rend  à  lui- 
même. 

C'est  Froissart  qui  nous  apprend  que  dès  son  enfance 
il  obéissait  à  une  voix  intérieure  qui  lui  annonçait  qu'il 

était  né  pour 

Loer  Dieu  et  servir  le  monde, 

et  cette  voix  trouvait  un  écho  dans  tout  ce  qui  l'envi- 
(•)  MiLTON,  Elegiaprima  ad  Carolum  Deodatum. 


—     17    — 

ronnait,  du  vallon  à  la  colline,  du  monastère  sanctifié  par 
la  prière  jusqu'au  château  où  retentissait  le  cri  Je  guerre. 
Partout  autour  de  lui ,  aux  chants  du  berceau ,  aux  jeux 
de  Tenfance,  se  mêlait  la  grande  voix  de  Thistoire  ou  le 
dpux  enseignement  de  la  poésie. 

Si  pendant  Fêté  on  le  conduisait  au  sein  de  sa  famille  à 
Beaumont,  avec  quelle  joie,  avec  quelle  émotion  ne  s'éga- 
rait-il pas  dans  cette  vieille  forêt  des  Ardennes,  toute 
pleine  c  de  hauts  bois,  de  diverses  et  estranges  vallées,  de 
c  roches  et  de  montagnes,  i  où  Shakspeare  place  en- 
core au  XVI*  siècle  la  retraite  des  rois  qui  se  font  bergers! 
Et  quels  rois,  quels  princes,  quels  héros  n'habitèrent  pas 
ces  immenses  ombrages?  C'est  Pépin,  c'est  Charlemagne, 
c'est  Roland  ou  Olivier,  c'est  Ogier,  Renaud  ou  même  le 
larron  Maugis  : 

En  la  forest  d'Ardane  morut  certainement; 

Encor  i  est  Baiart,  se  l'istoire  ne  ment, 

Et  encor  11  oit-on,  à  feste  Saint-Jehan 

Par  toutes  les  années,  hennir  moult  cîèrement  («). 

Sur  les  rives  de  l'Escaut,  autour  de  Valeucieniies, 
c'étaient  des  souvenirs  non  moins  héroïques,  quoique 
moins  fabuleux.  Tous  les  châteaux  avaient  leurs  trophées, 
tous  les  créneaux  leur  bannière  illustrée  dans  les  ba- 
tailles. Ici  c'étaient  Oisy,  Werchin,  Robersart,  Noyellcs, 


['}  Roman  de  Renaud  de  Montauban. 
I. 


—     18     — 

Verlaiiig  dont  les  seigneurs  étaient  cités  comme  les  preux 
de  ce  temps;  ailleurs,  c'étaient  des  noms  célèbres  à  une 
autre  époque.  Là ,  Sebourg  et  Arquennes ,  qui  ont  leur 
place  dans  les  romans  de  chevalerie  ;  là ,  le  château  de 
Trith,  que  Fintrépide  Renier  avait  quitté  la  croix  sur 
Fépaule  pour  recevoir,  comme  sa  part  de  conquête  dans 
l'empire  d'Orient,  le  royaume  d'Alexandre.  Plus  loin, 
c'était  le  bois  de  Glançon ,  où  Ton  montrait  encore  le 
rustique  abri  qu'un  ermite  avait  abandonné  pour  récla- 
mer une  couronne,  et  tout  à  côté,  Hasnon  et  Fontenellc, 
où  deux  comtesses  de  Hainaut  avaient  au  contraire  re- 
noncé aux  pompes  du  monde  pour  chercher  dans 
le  sein  de  Dieu  la  paix ,  c'est-à-dire  l'oubli  de  la  gran- 
deur et  de  la  gloire. 

Que  de  souvenirs  encore  dans  la  patrie  même  de  Frois- 
sarl ,  vieille  forteresse  féodale  longtemps  disputée  entre 
les  héritiers  de  Charlemagne  et  les  successeurs  de  Hugues 
Capet!  Le  roman  de  Perceforest  l'appelle  le  château  de 
Valentin  ;  mais  elle  doit  encore  plus  à  l'histoire ,  car  elle 
entendit  la  parole  austère  et  grave  de  saint  Bernard,  et  ce 
fut  dans  ses  murailles  que  naquit  l'illustre  empereur  qui 
fit  revivre  à  la  fois  ses  vertus  et  son  enthousiasme,  Bau- 
douin de  Constantinople. 

Un  jour,  Froissart  enfant  fut  conduit  sur  la  place  pu- 
blique de  Valenciennes,  où  le  capitaine  de  Gand  Jacques 
d'Artevelde  parla  avec  une  admirable  éloquence  du  haut 
d'une  tribune  qui  y  avait  été  élevée,  ayant  pour  auditeurs 
le  duc  de  Brabant ,  le  comte  de  Hainaut ,  un   grand 


—     19     — 

nombre  d'autres  seigneurs  et  tous  les  bourgeois  «  (lui  le 
«  purent  ouïr  {•).  • 

Un  autre  jour,  il  assista  à  la  fôte  du  puy  d'amour  de 
Valenciennes ,  où  un  chapel  d'argent  devenait  la  récoui- 
pense  du  plus  élégant  serventois.  Les  applaudissements 
ne  manquaient  ni  aux  vers  de  Jean  Baillehaut  ('),  ni  ù 
ceux  de  ses  rivaux  toujours  empressés 

A  chanter  et  avoir  cuer  joli . 

Nous  croyons  avoir  signalé  les  premières  inspirations 
de  Froissart  chroniqueur  et  poëte. 

{')  Ce  récit  manque,  il  est  important  de  Tobsorver,  dans  la 
chronique  de  Jean  le  Bel,  à  laquelle  Froissart  a  emprunté 
l'histoire  de  toute  cette  époque. 

(*)  Une  charte  de  la  comtesse  Marguerite  de  Flandre  du  mois 
d'août  1274  mentionne  Jean  Baillehaul  et  sa  femme  Maroie, 
qui  tenaient  d'elle  à  bail  les  rentes  de  Valenciennes. 


CHAPITRE  IL 

AMOURS,  POÉSIES  ET  PREMIERS  VOYAGES. 


I.  Nouvelles  inspirations. —  Le  péage  d'amour.  —  Apparition 
de  Mercure  et  de  Vénus.  —  La  marchandise. 

Bientôt  un  autre  sentiment ,  qui  n'était  plus  celui  de 
Fadmiration  des  grands  noms  et  des  grandes  ruines,  se 
fit  jour  dans  le  cœur  de  Froissart.  11  était  fort  jeune  en- 
core quand,  comblé  des  bienfaits  de  dame  Nature,  il  dut, 
comme  il  le  dit  lui-même,  à  Amour  ces  douces  leçons 
qui,  sans  étouffer  la  raison,  éveillent,  développent  et 
ornent  Timagination  : 

...  Moult  me  trouva  foible  et  tendre 
Amours,  quant  si  hault  me  fist  tendre 
Comme  en  amer. 

Froissart  a  retracé,  dans  VEspinette  amoureuse,  le  ta- 
bleau de  ses  premières  années,  et  ces  vers,  dictés  par  les 
plus  doux  souvenirs,  ont  conservé  pour  nous  tout  leur 
charme  et  toute  leur  fraîcheur  : 

Pluiseur  enfant  de  jone  éage 
Désirent  forment  le  péage 
D'amour  payer  ;  mes  s'il  savoient 
Ou  si  la  cognissance  avoient 


—    21     — 

Quel  chose  leur  fault  pour  payer, 
Ne  s'i  vodroienl  essayer. 

Eq  mon  jouvent,  tous  tels  estoie 
Que  trop  volontiers  m'esbatoie. 
Très  que  n'avoie  que  douse  ans, 
Estoie  forment  goulousans 
De  véoir  danses  et  caroles, 
D'oïr  ménestrels  et  paroles 
Qui  s'apertiennent  à  déduit , 
Et  de  ma  natfire  introduit 
Que  d'amer  par  amour  tous  ceauls 
Qui  ament  et  chiens  et  oiseauls. 

Et  quand  on  me  mist  à  Tescole, 
Il  y  avoit  des  pucellettes 
Qui  de  mon  temps  èrent  jonettes, 
Et  me  sambloit,  au  voir  enquerre, 
Grant  proesce  à  leur  grasce  acquerre. 

On  ne  m'en  doit  mie  blasmer, 
S'a  ce  ert  ma  nature  encline  ; 
Car  en  plusieurs  lieus  on  décline 
Que  toute  joie  et  toute  honneurs 
Viennent  et  d'armes  et  d'amours. 

Sous  Tcmpire  de  ces  tendres  émotions,  que  les  histo- 
riens peuvent  ne  pas  connaître,  mais  qui  n'ont  jamais 
manqué  aux  poètes,  on  le  voyait  chaque  jour  offrir  aux 
jeunes  filles  qui  avaient  frappé  ses  regards,  soit  quelques 
fruits  de  son  verger,  soit  quelque  simple  couronne  de 
fleurs.   Les  illusions  de  cette  passion  naïve,  éprouvée 


—    22     — 

pour  la  première  fois,  étaient  pour  lui  une  source 
féconde  d'inspirations  nouvelles.  Le  chant  des  oiseaux 
cachés  sous  la  feuillée,  le  parfum  des  fleurs  mollement 
inclinées  sous  les  larmes  de  Taurore,  le  bruissement  des 
zéphyrs,  qui  portent  à  la  terre  les  mystérieux  murmures 
d'un  autre  horizon,  tout  parlait  à  son  âme  un  langage 
qu'elle  devinait  sans  le  comprendre.  Il  lui  semblait  voir 
le  ciel  s'éclairer  d'une  lumière  plus  chaude  et  plus  vive, 
et,  comme  il  le  dit  lui-môme  : 

En  ceste  douce  nourriture 
Me  nourri  Amours  et  Nature. 

Les  journées  s'écoulaient  en  doux  propos,  et  le  silence 
même  empruntait  un  attrait  de  plus  aux  charmes  de  la 
rêverie  : 

Je  passoie  à  si  grant  joie 
Celi  temps,  se  Diex  me  resjoie  ! 
Que  tout  me  venoit  à  plaisir, 
Et  le  parler  et  le  taisir. 

L'hiver,  en  suspendant  les  danses  et  les  joyeuses  veil- 
lées, offrait  au  jeune  homme  d'autres  plaisirs,  ceux  qu'il 
trouvait  dans  la  lecture  des  romans,  où  l'amour  et  la 
chevalerie  confondaient  leurs  enseignements  ;  mais  c'était 
surtout  quand  le  printemps  revenait  que  les  fictions  dont 
son  imagination  s'était  bercée  retrouvaient,  aux  premiers 
rayons  du  soleil,  tout  leur  éclat  et  leurs  plus  riantes 
couleurs.  Un  jour  il  crut  voir  Mercure  et  Vénus  descen- 
dre des  nuées  où  Zéphyrus  avait  dissipé,   par  l'ordre 


—     23     — 

d'Aurora,  les  ténèbi'es  d'Hespérus,  el  le  récit  de  ce  songe, 
inférieur,  comme  œuvre  poétique,  aux  vers  que  nous 
avons  cités,  présente  pour  la  biographie  des  premières 
années  de  Froissart  les  données  les  plus  précieuses. 

Froissart  rapporte,  dans  le  Buisson  de  JonècCy  que  la 
lune  préside  aux  quatre  premières  années  de  lenfance, 
et  que  les  dix  années  suivantes  sont  placées  sous  l'in- 
fluence de  Mercure,  qui  «  la  langue  li  abilite  ;  » 

Puis  vient  Vénus  qui  le  reprent 
Et  li  fait  cogDoistre  le  monde 
Et  sentir  que  c'est  de  délis, 


Et  le  fait  gai,  joli  et  ceinte, 
Et  de  tous  esbanois  Tacointe  (*). 


Froissart  avait  donc  quatorze  ans  lorsque  Vénus, 
amenée  par  Mercure,  vint  lui  annoncer  qu'il  aimerait 
une  dame  «  belle,  jonc  et  gentc,  »  telle  que  Paris  l'eut 
préférée  à  Hélène,  et  que  jusqu'à  Constantinople  empe- 
reurs, ducs  et  comtes  lui  eussent  vainement  cherché  une 
rivale.  Cependant  cet  amour  ne  devait  pas  remplir  toute  sa 
carrière  ;  mais  Vénus  lui  avait  promis  qu'il  conserverait 
tant  qu'il  vivrait  : 

Goer  gai.  joli  et  amoureus. 

C'est  ainsi  qu'il  faut  entendre  ce  que  la  déesse  ajoute 
quelques  vers  plus  loin  : 

(>)  Buisson  de  Jonèce,  p.  381 .  D'après  le  code  de  la  chevalerie, 
c'était  à  quatorze  ans  que  le  page  devenait  écuyer. 


—    24     — 

...Dix  ans  tous  entiers 
Seras  mon  droit  servans  rentiers, 
Et  en  après,  sans  penser  visce, 
Tout  ton  vivant  en  mon  servisce. 

Résumons  par  quelques  dates  ces  indications  biogra- 
phiques. Froissart,  né  en  1337,  avait  eu,  à  Tâge  de  qua- 
torze ans,  c'est-à-dire  en  1 351 ,  la  vision  poétique  qu'il 
raconte.  Pendant  dix  ans  il  aurait  été  tout  à  Tamour  ; 
mais  ces  dix  années  étant  écoulées,  il  serait  resté  au  ser- 
vice de  Vénus,  sans  penser  visce.  Or,  ces  dix  ans  nous 
conduiront  à  Tannée  1 361 ,  époque  où  il  deviendra  Tun 
des  clercs  de  la  reine  d'Angleterre. 

Mais  il  s'agissait  bien,  en  1 351 ,  de  vision  poétique  et 
de  prophétie  dictée  par  une  déesse  :  la  famille  du  juré  de 
Beaumont  croyait  fort  peu  à  Zéphyrus,  à  Hespérus  et  à 
Aurora;  elle  ne  songeait  qu'à  imposer  au  jeune  Jean 
Froissart  une  profession  plus  utile  et  plus  lucrative  que 
le  service  deVénus,et,bien  queLacurnede  Sainte-Palaye 
ait  cherché  à  établir  qu'on  entendait  alors  par  marchan- 
dise ce  qu'aujourd'hui  nous  nommons,  en  un  langage 
plus  grave  et  plus  respectueux,  la  diplomatie,  les  vers 
mêmes  de  Froissart  restreignent  ce  mot  à  l'acception  la 
plus  simple,  en  l'appliquant  à  une  époque  fort  antérieure 
aux  négociations  qu'on  aurait  pu  lui  confier  : 

Memesfis,  dont  moult  me  repens... 
Car  mieux  vault  science  qu'argens. 


Si  me  mis  en  la  marchandise 


—    25    — 

Où  je  suis  aussi  bien  de  taille 
Que  d'entrer  ens  une  bataille 
Où  je  me  trouveroie  envis. 

Il  ajoute  : 

En  jonèce  me  vint  cils  flueves, 

et  il  cite  l'exemple  des  Romains  qui,  avant  de  faire  em- 
brasser quelque  profession  à  leurs  fils,  étudiaient  leur 
caractère  et  consultaient  leurs  goûts. 

La  ville  de  Valenciennes,  qui  depuis  longtemps  possé- 
dait un  atelier  fort  actif  de  monnayage  où  se  fabriquaient 
les  mailles  valenciennoises,  avait  aussi  un  cbange  impor- 
tant. En  1323,  le  comte  de  Hainaut  avait  permis  5  plu- 
sieurs Lombards  de  s'y  fixer.  L'un  d'eux  appartenait  à 
cette  famille  des  Garet ,  plus  connus  sous  le  nom  de  Lou- 
chard,  les  plus  célèbres  usuriers  du  xiv*  siècle.  Tandis 
qu'ils  se  faisaient  élever  des  statues  dans  les  églises  de 
Flandre  et  plaçaient  en  France  les  fleurs  de  lis  royales 
sur  leur  sceau,  ils  affermaient  les  carbonnières  du  Hai- 
naut (*). 

Froissart,  qui  reproche  aux  marchands  et  aux  cour- 
tiers de  s'emparer  du  tiers  de  tout  ce  que  les  seigneurs 
ont  de  chevance,  appelle  dans  sa  chronique  les  Lombards 
de  malicieuses  gens,  et  il  y  cite  souvent  les  changeurs  de 
Valenciennes.  Il  y  a  de  plus  dans  ses  poésies  quelques 
allusions  qui  permettraient  de  supposer  qu'il  apprit  par 

(')  Charte  du  mois  d'août  1274  (archives  de  Lille). 


—     26     — 

sa   propre  expérience    tout   ce   qu'il   raconte   de    leur 
avarice  : 

Change  est  paradis  à  Targent  : 

Car  il  a  là  tous  ses  déduits, 

Ses  bons  jours  et  ses  bonnes  nuits. 

Cependant  il  n'était  donné  à  personne  d'arrêter  chez 
Froissart  ce  penchant  irrésistible  qui  l'entraînait,  loin  du 
comptoir  industriel,  à  célébrer  les  dieux  et  les  héros  que 
la  Grèce  appelait  aussi  des  dieux.  Froissart  était  déjà 
poëte,  et  peu  s'en  fallait  qu'il  ne  fût  aussi  historien.  Les 
lettres,  qu'il  appelle  li  mestiers  gens,  le  réclamaient  tout 
entier,  et  il  sentait  plus  vivement  que  jamais  s'élever 
dans  son  sein  cette  voix  intérieure  qui  lui  révélait  son 
génie  et  son  avenir. 

II.  La  damoisellc  et  le  roman  de  Clcomadcs.  —  Ballades.  — 
Le  rosier  fleuri.  — Froissart  s'éloigne  pour  mieux  valoir, 
—  Doulœ  congié, 

Froissart  resta  à  ses  inspirations,  c'est^-à-dire  à  ses 
vers  et  à  ses  amours.  Mais  à  qui  offrir  ses  amours?  Qui 
chanter  dans  ses  vers?  Il  se  le  demandait,  quand  il 
aperçut  un  jour  une  damoiselle  qui  lisait  un  de  ces  livres 
qu'il  ne  se  lassait  jamais  de  feuilleter,  soit  le  jour,  soit  la 
nuit.  S'étant  approché  d'elle  sans  bruit  pour  ne  pas  la 
troubler,  il  l'appela  par  son  nom  en  lui  disant  : 

Ce  rommant,  comment 
L'appelés-vous,  ma  belle  et  douce? 

La  damoiselle  s'interrompit  et  posa  la  main  sur  son 


—    27*   — 

livre  :  son  regard  se  porta  vers  le  jeune  homme,  et 
celui-ci  remarqua  -alors  seulement  les  mains  les  plus 
blanches,  les  traits  les  plus  gracieux,  des  yeux  bleus  et 
des  cheveux  blonds  qui  rappelaient  Vénus  elle-môme, 
Vénus  qui  lui  avait  promis  une  beauté  plus  éblouissante 
que  cette  Hélène  que  les  vieillards  de  Troie  jugeaient 
digne  d'être  le  prix  de  la  lutte  de  l'Europe  et  de  l'Asie. 
La  damoiselle  continua  sa  lecture. 

Et  quant  elle  ot  Ht  une  esp^sse 
Elle  me  requist,  par  sa  grasce, 
Que  je  vosisse  un  petit  lire. 
Adont  lisi  tant  seulement 
Des  feuilles,  ne  sçai  deus  ou  trois, 
Elle  Tentendoit  bien  entrois 
Que  je  lisoie,  Diex  li  mire! 
Adont  laissâmes-nous  le  lire. 

N'y  a-t-il  pas  ici  un  écho  des  beaux  vers  de  Dante, 
moins  le  baiser  qui  perdit  Francesca  de  Rimini? 

Noi  leggevamo  un  giorno  per  diletto 
Di  Lancilotto  come  amor  lo  strinse  : 
Soli  eravamo  e  senza  alcun  sospetto. 
Per  più  fiate  gli  occhi  ci  sospinse 
Quella  lettura  e  scolorocci  '1  viso  : 


Quel  giorno  più  non  vi  leggemmo  avante. 

Le  roman  que  lisait  la  damoiselle  était  celui  do 
Cléomadès.  Froissart  lui  prêta  celui  du  Baillieu  d'amours. 
que  nous  ne  possédons  plus.  H  y  joignit  une  ballade  qu'il 
avait  composée  lui-mémo,  mais  que  la  damoiselle  refusîi, 


—    28    — 

peut-èlre  parce  qu  elle  était  trop  tendre.  A  peine  put-il 
lui  faire  accepter  une  rose,  et  ce  souvTïnir  lui  était  si  cher 
(ju'il  allait  composer  ses  virelais  près  du  rosier  où  elle 
avait  été  cueillie. 

Un  jour  qu'il  dansait  avec  elle,  il  voulut  lui  découvrir 
les  sentiments  secrets  de  son  cœur  : 

Une  foispresins  à  danser... 
Je  la  tenoie  par  le  doi, 
Car  elle  me  menoU  devant, 
Mes  tout  bellement  en  sievant, 
Entrues  que  le  doi  li  tenoie, 
Tout  quoiement  li  estraindoie, 
Et  ce  si  gninl  bien  me  fcusoit  ! 

Il  allait  tout  avouer,  tout  déclarer,  mais  la  damoiselle 
Tinterrompit  : 

Est-ce  à  bon  sens  que  me  voudriés 
Amer?  Et  à  te  cop  se  lève 
Et  dist  :  Dansons  :  pas  ne  me  grève 
Li  esbattemens  de  la  danse 

Belle,  gracieuse,  élégante,  elle  prodiguait  autour  d'elle 
son  doux  parler  et  son  doux  sourire  :  Froissart  eût  voulu 
être  le  seul  à  qui  elle  parlât,  à  qui  elle  sourît,  parce  qu'il 
se  croyait  seul  digne  d'admirer  son  esprit  et  sa  beauté. 

Une  seconde  ballade  n'avait  pas  été  mieux  reçue  que 
la  première,  et  Froissart,  après  avoir  appelé  d'abord  la 
mort  à  son  secours,  se  résigna,  comme  tous  les  poètes,  à 
faire  d'autres  vers  sur  son  malheur.  Mais  ni  ses  prières, 
ni  son  désespoir,  ne  lui  réussirent.  La  dame  était  noble 


—    29    — 

et  riche  (•),  Froissart  pauvre  et  obscur.  Il  fallut  qu'h 

(•)  Lacurne  de  Sainte-Palaye  lui  donne  lo  prénom  d'Anne, 
quMl  écrit  Ane  :  mais  j'aime  mieux  supposer  qu'elle  portait  le 

prénom  de  Jeanne,  que  Froissart  a  pu  écrire  Jane,  et  je  propo- 
serai de  lire  ainsi  ces  quatre  vers  de  VEspinette  amoureuse  : 

i\  qui  assener  y  saura, 

Assez  bon  sentiment  aura, 

Mon  pour  quant  les  lettres  sont  dites 

En  quatre  lignes  moult  petites. 

Les  lettres  initiales  de  ces  quatre  vers  formeraient  le  nom  de 
Jane.  Le  seul  changement  à  y  introduire,  Jl  qui,  est  tout  à  fait 
dans  le  style  de  Froissart.  Cest  ainsi  quMl  dit  en  parlant  de 
Jean  d'Âubrecicourt  et  d'Olivier  de  Clisson  :  //  qui  estait  moult 
honorable  (  Chron,  I,  <3)  ;  i7  gui  estoit  nu  et  despourvu  (IV,  28) 
Je  crois  qu'il  y  a  une  allusion  aux  noms  de  Jean  et  de  Jeanne 
dans  ces  vers  : 

On  pora 
Trover,  qui  bien  querre  y  vora, 
Le  nom  de  ma  dame  et  de  mi. 

Et  dans  ceux-ci  :  « 

Là  Irouverés,  n'en  doublés  mie, 
Pour  cognoislrc  amant  et  amie. 

En  efifet,  on  trouve  le  nom  de  Jane  dans  Jean.  Jane  est  l'orlho- 
graphe  anglaise  du  nom  de  Jeanne,  et  j'en  rencontre  un  autre 
exemple  dans  ce  vers  du  môme  poëme  : 

Estre  pèlerine  à  Saint- Jamc. 

Saint-Jame  est  ici  pour  Saint-Jacques  de  Composteile.  Je  dé- 
couvre aussi  le  nom  de  Jane,  écrit  cette  fois  comme  il  le  dit 
lui-même,  avec  cinq  lettres,  c'est-à-dire  Joane,  dans  celui  de 
PoUœena,  cité  dans  une  de  ses  ballades,  et  il  est  à  remarquer 
que  le  portrait  que  le  poëte  trace  à  deux  reprises  de  l'objet  de 
sou  amour  est  absolument  le  même. 


—     30     — 

quittât  Valenciennes  pour  mieulx  valoir  et  pour  quérir 
honneur  par  travail  ('). 

Cependant,  lorsque  le  moment  de  son  départ  fut 
arrivé,  la  damoiselle  lui  accorda  un  dernier  entretien  où 
elle  laissa  s'échapper  un  aveu  inutilement  sollicité  jusqu'à 
ce  jour  : 

Ce  fut  en  avril  xvi  jours  ('), 

A  l'issir  d'une  forteresse, 

Devers  ma  dame  par  amours 

Et  lui  disoie  mes  clameurs, 

Regardant  sa  belle  jonesse, 

Son  gent  corps,  sa  riant  simplesse, 

Son  très-doulx  maintien,  sa  haultesse, 

Son  humble  parler,  ses  doulçours. 

Qui  me  donnent  plus  de  léesse. 

Que  seigneurir  sur  la  richesse 

De  toutes  les  mondaines  cours. 

Elle  estoit  bien  acompaignie 

Et  avoit  en  sa  compaignie 

Une  dame  très-gracieuse  : 

Si  me  mirent  par  courtoisie 

Entre  elles  deulx,  à  chière  lie. 

La  place  esloit  moult  déliteuse, 

(•)  Court  de  May;  Espinette  amoureuse,  p.  263. 

(')  Il  ajoute  que  c'était  un  samedi.  Or,  ce  samedi  <  6  avril  doit 
être  la  veilledu  dimanche  des  Rameaux  4355  (v.  st.).  Celte  date 
est  importante,  puisque  Froissart  dit  ailleurs  qu'il  quitta  alors 
Valenciennes,  et  elle  se  trouve  confirmée  par  le  prologue  de  ses 
chroniques  où  il  rapporte  qu'il  s'est  enquis,  depuis  4356,  du 
fait  des  guerres  et  des  aventures. 


—     Si     — 

Parée  de  fleurs,  toute  herbeuse. 
Le  rossignol,  de  voix  joyeuse, 
Y  chautoit  dedens  la  feuillie 
Par  fiue  plaisance  amoureuse. 
Tant  que  sa  voix  armonieuse 
Garissoitde  mérancolie  (>)• 

La  damoiscUe ,  les  yeux  baignés  de  quekjues  larmes , 
disait  au  poète  : 

Quand  de  vous  loiugtaine  seray 
Et  que  véer  ne  vous  pourray, 


J'envoierai  Doulce  Pensée 

Qui  vous  dira,  et  dira  vray, 
Comment  par  vraye  amour  celée, 
Je  n'aray  joyeuse  journée 
Jusqu'à  tant  que  vous  reverray. 


Mais  celle  voix  ne  pouvait  le  consoler  :  il  subissait  je  ne 
sais  quel  pressentiment  que  cette  promesse  serait  vainc, 
et  il  dit  lui-même  : 

Morne,  pensif... 

De  ma  dame  me  départi. 

La  damoiselle  avait  donné  à  Froissart  un  miroir  de 
verre,  de  même  que  Froissart  avait  donné  à  plus  d'une 

{*)  Court  de  May. 


—    32     — 

bachelette  un  anneau  de  verre.  Ce  symbole  si  fragile 
pouvait-il  annoncer  une  foi  constante  et  durable?  Il  avait 
(lu  moins  le  don  merveilleux  d'offrir  Timage  aimée  dont  il 
reproduisait  naguère  les  traits  délicats  et  gracieux. 


III.  Départ  de  Froissart  pour  TAngletcrre.  —  Froissart  y 
reçoit  un  bon  accueil  de  la  reine.  —  Vision  de  Douice 
Pensée.  —  Regrets. —  Retour  à  Valenciennes. 

Froissart  avait  environ  dix-huit  ans,  mais  déjà  il  avait 
pu  faire  connaître  son  talent  précoce  pour  la  poésie,  et 
nous  ne  nous  étonnerions  pas  que  le  petit-fils  du  juré  de 
Reaumont  eût  obtenu  des  lettres  de  recommandation  de 
Jean  de  Ilainaut  et  du  roi  de  Rohême,  qu'il  put  voir  au 
chAtcau  de  Rcaumont.  Il  nomme  dans  ses  chroniques  le 
roi  de  Rohéme  «  le  plus  noble  et  le  plus  gentil  roy  en 
«  largesse  qui  regnast  en  ce  temps ,  »  et  cite  à  peu  près 
dans  les  mémos  termes  «  le  gentil  chevalier  messire  Jean 
«  de  Ilainaut.  »  Une  nièce  de  Jean  de  Hainaut  était  reine 
(rAiigloterre;  une  fille  de  Jean  de  Bohême  avait  été  la 
p»  ornière  femme  du  roi  de  France  ('). 

Quoi  ([u'il  en  soit ,  Froissart  se  dirigea  d'abord  vers 
TAngletorre  et  s'embarqua  dans  un  port  où  se  trouvaient 

(')  Jean  de  Beaumont  était  fils  de  Jean  d'Avesnes,  comte  de 
Hainaut,  et  de  Philippe  de  Luxembourg,  qui  avait  donné  son 
nom  à  la  reine  d'Angleterre,  sa  petite-fille. 


hii. 


-■■ 


—  sa- 
lin grand  nombre  d'avolés  (tel  était  le  nom  que  Ton  don- 
nait aux  leliaerts  bannis  de  Flandre);  la  mer  était  hou- 
leuse, et  tout  en  essuyant  pour  la  première  fois  une 
tempête,  il  eut  le  temps  d'écrire  un  virelai  de  plus.  Peut- 
être  dira-t-on  que  le  moment  était  assez  mal  choisi.  Pen- 
ser à  un  rondeau  quand  les  matelots  crient  et  que  de 
toutes  parts  Feau  pénètre  dans  le  navire!  Mais  Froissart 
voit  le  péril  d'un  œil  tranquille.  Il  se  confie  en  Dieu  et 
s  inquiète  peu  du  reste.  La  main  qu  il  eût  pu  mettre  aux 
cordages  était  occupée  à  tracer  des  vers,  et  son  esprit 
était  trop  absorbé  par  Tamour  et  la  poésie  pour  être  dis- 
trait même  par  la  fureur  des  vents  et  des  flots. 

Enfin  on  aborda,  et  Froissart  se  présenta  à  la  cour 
d'Angleterre,  où  il  reçut  un  accueil  favorable  de  la  reine 
et  des  barons  (*). 

11  dit  hii-même  : 

Avec  les  seigneurs  et  les  dames 
M'esbatoie  irès-volentiers. 

Ailleurs  il  ajoute  à  propos  d'un  virelai  qu'il  ollVit  à 
Philippe  de  Hainaut  : 

Lorsque  j'ai  fait  le  virelay, 
A  ma  dame  baillié  je  Tai 
Qui  me  tenoit  en  ce  pays. 
Dont  je  n'estoie  pas  hays. 

(•)  Nous  trouvons  une  mention  de  ce  premier  voyage  de  Frois- 
sart dans  le  premier  livre  de  sa  chronique  (L  2,  18)  :  «  Et  y  eut 


—     34     — 

Cependant  lorsque  Tannée ,  achevant  son  cours ,  ra- 
mena ce  beau  jour  de  mai  où  il  avait  reçu  le  doulx  confié 
de  sa  dame,  il  invoqua  Doulce  Pensée  qui,  se  rendant  à  sa 
prière ,  lui  mit  devant  les  yeux  un  portrait  charmant  et 
fidèle: 

Aussy  y  mist  Amours  la  main. 

Pourquoi  ce  portrait?  Le  miroir  s'était-il  brisé?  Un 
nuage  était-il  venu  en  voiler  l'éclat  ?  Rien  n'eût  été  plus 
conforme  aux  règles  de  la  magie  poétique  du  moyen  âge. 
Mais,  si  ce  portrait  était  entièrement  fidèle,  n'y  lisait-on 
pas  aussi  dans  ces  yeux  où  il  n'y  avait  plus  de  larmes,  sur 
ces  lèvres  qui  prodiguaient  de  nouveau  leur  doux  sou- 
rire, les  traces  trop  réelles  de  l'inconstance  et  de  l'oubli? 

Dès  ce  moment,  le  jeune  poète  ne  goûta  plus  ni  loisirs, 
ni  repos  ;  son  inquiétude  et  ses  regrets  se  mêlaient  à  tous 
ses  vers. 

Moult  m'est  tart  que  je  revoie 

La  très-douce,  simple  et  quoie 

Que  j'aim  loyalment. 


Lonc  temps  a  que  ne  la  vi, 
Ne  que  parler  n'en  oï  : 
J'en  vis  en  tristour. 


Amours,  dites-li  ensi 

comme  je  fus  adonc  informé,  douze  nefs  perles  et  desvoyées  et 
les  autres  retournèrent  à  Bervich.  »  Ceci  se  passait  eu  4356, 
époque  que  Froissart  désigne  ailleurs  comme  celle  où  il  aborda 
ses  recherches  historiques. 


3»» 

Qu'oDcques  amans  ne  souffri 

Si  forte  labour 
Que  j'ai  souffert  pour  ii  ci 
Et  souflfrerai  autressi 

Jusqu'à  mon  retour. 
Or  sont  grief  piour  et  grief  cri, 
Regret,  anoi  et  soussi 

En  moi,  nuit  et  jour, 
Car  sus  l'espoir  de  merci 
De  li  au  partir  parti 

Et  par  bonne  amour  ; 
Dont  s'a  ii  parler  pooie, 
Au  mains  je  li  monstreroie 

Ce  que  mon  cocr  sent, 
Mes  bien  voi,  tani  qu'en  présent. 

Nuls  ne  m'i  renvoie. 

La  reine  d'Angleterre  comprit  fort  hion  que  Froissart 
lui  demandait  de  pouvoir  retourner  ci  Valonciennes.  Elle 
y  consentit,  mais  ce  ne  fut  qu'après  lui  avoir  fnit  pro- 
mettre qu'il  reviendrait  à  sa  cour. 

Elle  voit  bien  par  la  seutensce 

Que  mon  coer  ailleurs  tire  et  pense. 

Assez  bien  m'en  examina 

Et  de  moi  tant  adevina 

Que  fort  estoie  énamourés. 

Or  dist-elle  :  «  Vous  en  irés. 

«  Si  aurés  lemprement  nouvelles 

«  De  vo  dame  qui  seront  belles. 

«  D'or  en  avant  congié  vous  donne  : 

«  Mes  je  le  voeil,  et  si  l'ordonne, 

«  Qu'encore  vous  revenés  vers  nous.  » 


—    36    — 

Et  je  qui  estoie  en  genous 
Li  dis  :  u  Madame,  où  je  serai 
«  Vostre  commandement  ferai.  » 

Froissart  nous  apprend  que  la  reine  lui  donna  à  son 
départ  des  chevaux,  des  joyaux  et  de  l'argent.  Quel  prix 
n'ajou tait-elle  donc  pas  à  son  retour  en  Angleterre,  puis- 
qu'elle se  montrait  si  généreuse  envers  un  jeune  poëte  qui 
n'avait  pas  vingt  ans? 

IV.  Réconciliation.  —  Le  noyer.  —  Les  violettes.  — 

Rupture. 

Nous  retrouvons  bientôt  Froissart  à  Valenciennes,  inter- 
rogeant avec  anxiété  une  dame  très-gracieuse  qui  con- 
naissait  le  secret  de  ses  amours.  Il  se  calma  un  peu  quand 
il  apprit  que  la  damoiselle  avait  quelquefois  prononcé  son 
nom  pendant  son  absence.  Cependant  le  rang  élevé 
qu'elle  occupait  ne  lui  permettait  pas  de  lui  adresser  ou- 
vertement ses  hommages.  Pauvre  poëte!  il  fut  réduit  à 
passer  une  nuit  caché  près  d'une  fenêtre  d'où  il  voyait  la 
damoiselle  en  esbat  et  en  déduit  avec  aultres. 

D'un  bel  corset  estoit  parée  : 
Lors  dansoit. 

Et  le  jeune  homme  répétait  tout  bas  : 

Hé  mi  !  com  m'agrée 
Sa  manière  et  sa  contenance  ! 

Il  fut  plus  heureux  un  jour  qu'il  se  trouvait  chez  la 


—    37    — 

dame  qui  le  protégeait  et  qui  était  à  la  fois  la  parente  et 
lamie  de  la  damoiselle.  Il  parlait  d'elle  et  y  prenait  tant 
de  plaisir  qu'il  ne  pouvait  cesser  cet  entretien ,  lorsque 
tout-à-coup,  dans  cette  belle  chambre  ornée  de  lapis  et  de 
courtines,  il  vit  paraître  celle  qu'il  aimait  si  tendrement. 
Elle  rougit,  et  le  jeune  homme,  non  moins  ému,  ne  put 
trouver  une  parole.  Son  cœur  le  pressait  de  tout  dire, 
mais  son  regard,  ébloui  de  tant  de  beauté,  lui  imposait  le 
silence,  tant  son  admiration  était  vive  et  profonde. 

Ung  graDt  temps  éuisse  esté  là 
Sans  parler,  mes  elle  parla, 
Soie  merci!  moult  doucement, 
Et  si  me  demanda  comment 
J'avoie  fait  en  ce  voyage; 
Et  je  11  di  :  «  Madame,  s'ai-je 
«  Pour  vous  eu  maint  souvenir?  •> 

—  «  Pour  moi  ?  voire?  Et  dont  poet  venir?  » 

—  «  De  ce,  dame,  que  tant  vous  aim 
«  Qu'il  n'est  heure,  ne  soir,  ne  main. 
"  Que  je  ne  pense  à  vous  toudis.  »> 

Heureux  moments  où  naissaient  mille  révos  que  Frois- 
sart  confiait  à  l'avenir  et  que  l'avenir  devait  démentir; 
heures  trop  rapidement  passées,  puisque  celles  qui  les 
suivirent  leur  ressemblèrent  si  peu.  Pourquoi  faut-il  qu'en 
ce  monde  les  plaisirs  et  les  douleurs  se  succèdent  tou- 
jours? La  bonne  dame  qui  encourageait  Froissart  dans 
sa  passion  mourut,  et  la  damoiselle  s'écria  : 

Hé  mi  !  or  sont  bien  desrompues 

Nos  amours  et  en  deuil  chéues  ! 
I.  4 


—    38     ~ 

Mais  ce  ne  fut  qu^un  nuage  :  un  doux  rayon  de  bonheur 
vint  bien  lot  le  dissiper,  car  la  damoiselle,  redevenue 
aimable  et  gaie,  rappela  à  Froissart  que  sans  loyauté  il 
n'y  a  pas  de  véritable  amour,  et  lui  permit  de  s'asseoir 
près  d'elle  à  Tombre  d'un  noyer. 

Par  le  bon  gré  de  li 
Je  m'assis,  dont  moult  m'abelli. 


Et  se  ne  li  osoie  dire 

La  doulour  et  le  grant  martire 

Que  j'avoie  lors  à  sentir. 

Car  à  Geste  heure 

Ma  dame  qui  Jhésus  honncure 
Me  regardoit,  ce  m'estoit  vis, 
Si  liement  que  tout  ravis 
Ëstoie  en  soi  seul  regardant. 


Le  silence  ne  fut  rompu  que  lorsque  le  jeune  poète 
osa  réciter  une  ballade.  Il  retrouvait,  en  s'exprimant 
ainsi,  ce  langage  harmonieux  et  facile  qui  n'avait  jamais 
fait  défaut  à  ses  illusions  ni  à  ses  espérances  : 

Car  tels  mots  et  autres  aussi 
N'alouchoient  nul  soussi  * 
Ains  estoient  plein  d'esbanois. 
De  chiens,  d'oiseaux,  de  prés,  d'erbois, 
D'amourettes,  tant  que  sans  compte, 
Fesimes-nous  adont  grant  compte 
En  grant  joie  et  en  grant  revel. 
H  nous  estoil  tout  de  nouvel  : 


—    39    — 

Le  temps,  les  foeilles,  les  flouretles, 
Et  otant  bien  les  amourettes. 
Moult  me  plaisoit  ce  qu'en  avoie, 
Et  quant  elle  se  mist  à  voie, 
Li  congiés  y  fu  si  bel  pris 
Qu'encor  je  ce  lieu  aime  et  pris  : 
Toujours  l'aimerai  par  raison. 

Avant  de  s'éloigner,  la  damoiselle  avait  cueilli  cinq 
violettes.  Elle  en  garda  deux  et  en  donna  trois,  et  de 
même  que  Froissart  avait  eu  autrefois  son  rosier  chéri,  il 
célébra  depuis  ce  jour  dans  ses  vers  la  fleur  qu'il  avait 
reçue.  Il  y  trouvait  un  heureux  augure  pour  son 
amour.  Ne  sont-ce  pas  les  violettes  qui  annoncent  la  fin 
de  l'hiver  et  le  retour  des  beaux  jours?  Les  jeunes  gens 
et  les  jeunes  filles  les  cherchent  avec  empressement,  les 
découvrent  avec  joie  dans  les  vergers  et  dans  les  jardins, 

Et  quand  la  saison  renouvelle 
Du  printemps,  jolie  et  nouvelle, 
Les  mettent  en  segnefiance 
D'esbatement  et  de  plaisance. 

Froissart,  toujours  reconnaissant,  consacra  un  autre 
poëme  à  l'aubépine  fleurie  qui  l'avait  vu  implorer  la 
douce  merci  de  sa  dame  souveraine  : 

Dame,  en  nom  d'Amour... 
Un  petit  voeillés  alégier 
Les  mauls  qui  ne  me  sont  légier 
Et  me  relenés  vo  servant 


—     40     — 

Loyal,  secré,  à  vous  servant... 
Et  ma  dame  respondi  lors  : 
Volés-vous  dont  qu'il  soit  ensi? 
—  Oil  !  —  Et  je  le  voeil  aussi. 

Ceci  se  passait  par  une  charmante  matinée  de  mai. 

Diex  !  que  le  temps  estoit  jolis  ! 
Li  airs  clers  et  quois  et  seris  ! 
Et  cil  rosegnol  haut  chantoient 
Qui  forment  nous  resjoïssoient. 

Mais  la  calomnie  et  Tenvie  disputèrent  au  jeune  poëte 
ce  bonheur  dont  il  était  si  digne.  Male-bouche  éleva  la 
voix,  l'accusant  peut-être  de  s'être  laissé  toucher  par  les 
charmes  des  filles  d'Albion,  aussi  blanches  que  les  cygnes 
(jui  chantent,  dit  Millon,  dans  les  brouillards  de  la 
Tamise,  et  la  dame  lui  annonça  elle-même  qu'il  de- 
vait renoncer  à  son  amour.  L'apercevait- il  de  loin,  il 
n'osait  lever  les  yeux,  de  peur  que  sa  passion  ne  se  ré- 
veillât trop  vivement.  S'approchait-il  des  lieux  où  avaient 
été  échangées  ces  douces  promesses  si  promptement  ou- 
bliées, c'était  vers  la  nuit,  sans  témoin,  avec  l'espoir 
d'entendre  s'échapper  de  ses  lèvres  quelque  timide  re- 
gret. Mais  voici  qu'elle  sort  de  son  hôtel.  Froissart 
s'avance  et  s'écrie  : 

Lés  moi  venés  ci,  douce  amie  ! 
Et  elle  si  com  par  courrous 
Dist  :  Point  d'amie  ci  pour  vous... 
Que  fist-elle?  vous  saurez  quoi  : 


—     41     — 

Par  devant  moy  repassa-elle  ; 
Mes  en  passant  me  prist  la  belle 
Par  mon  toupet,  si  très-destrois 
Que  des  cheveus  ot  plus  de  trois. 

Plus  d'un  amant  reçu  de  cette  manière  eût  murmuré 
et  traité  la  dame  de  cruelle  et  d'inhumaine.  Mais  notre 
poëte,  bien  résolu  à  la  trouver  toujours  et  en  tout  belle, 
bonne  et  douce,  se  résigna  à  dire  : 

A  moi  ne  se  fust  esbattue 
S'elle  ne  m*amast. 

Dans  tous  ses  poèmes  il  la  chante  et  Texcuse,  en  reje- 
tant sur  les  envieux  ses  torts  et  son  infidélité  : 

Jonèce  la  conduisoit , 
Et  Cuidier  la  seigneurisoit 
Pour  sa  beaulté  qui  fu  requise 
Des  plus  puissans... 
Et  alors  Constance  vuida 
De  son  cueur  (•)... 

Quant  à  Froissart,  il  confirma  par  son  exemple  celle 
règle  de  loyauté  qu'il  considérait  comme  le  premier  de- 
voir de  l'amour  malheureux  : 

Onques  plus  nulle  n'en  amai, 
Ne  n'aimerai,  quoi  qu'il  aviegne. 
N'est  heure  qu'il  ne  m'en  souviegne. 
Vous  avés  esté  primcrainne, 
Aussi  serés  la  darrainne. 

(')  Court  de  May. 


—     42     — 

Ce  serment,  il  le  garda  toujours,  et  quand,  longtemps 
après,  il  composa  le  Buisson  de  Jonèce,  il  traçait  le  por- 
trait de  sa  dame  comme  si  elle,  se  fut  trouvée  jeune  et 
belle  près  de  lui,  resté  jeune  comme  elle  et  encore  tout 
entier  à  lamour,  et  il  ajoutait  : 

Il  me  semble  qu*encor  je  voie 
Son  douls  regard. 

V.  Voyage  à  Avignon  et  à  Narbonne.  —  Le  château  de  Join- 
ville.  —  La  cour  pontifîcale.  —  Le  duc  de  Normandie  — 
lélrcssc  de  la  France. 

Froissart  avait  quitté  Valenciennes,  et  l'on  ne  nous  a 
rien  conservé  de  précis  sur  cette  absence.  Cependant 
quelques  vers,  où  il  rappelle  qu'avant  1 361  il  fut  en  plu- 
sieurs cours  et  qu'il  reçut  pendant  son  enfance  les  bien- 
faits de  Charles  V,  d'autres  vers  où  il  dit  qu'il  visita  Avi- 
gnon et  vit  à  Narbonne  le  vicomte  issu  de  l'illustre 
maison  de  Lara  ('),  ne  permettent  guère  de  douter  qu'il 
se  soit  dirigé  vers  les  rives  du  Rhône  et  de  la  Seine.  Deux 
passages  de  ses  chroniques  nous  apprennent  aussi  qu'il  se 
trouvait  à  Avignon  pendant  le  pontificat  d'Innocent  VI. 
D'une  part  il  raconte  que  les  événements  survenus  pen- 
dant quatre  années  avaient  confirmé  le  recueil  de  pro- 

(' )  J'ai  esté  à  Nerbonne, 

Chercié  la  France  et  Avignon... 
Le  visconte  de  Nerbonne. . . 

Éspinetic  amoureuse. 


—     43     — 

phéties  composé  en  1356  par  frère  Jean  de  la  Roche- 
Taillade;  d'autre  part,  il  place  à  Tannée  \  360  la  notice  qu'il 
consacre  à  ce  prédécesseur  de  Savonarole.  Cette  date 
semble  être  celle  de  ce  second  voyage  de  Froissart.  Trahi 
par  sa  dame  et  résolu  à  renoncer  désormais  à  tout  autre 
amour,  il  était  peut-être  guidé  par  Tespoir  d'obtenir  quel- 
que bénéfice. 

Il  y  avait  dans  labbaye  de  Saint-Amand,  où  Jordan 
Fantosme  écrivit  au  xni"  siècle  l'histoire  des  guerres  de 
Henri  II,  un  religieux  nommé  Froissart,  qui  à  coup  sûr 
était  un  peu  de  la  famille  de  notre  chroniqueur,  car  il 
était  si  peu  étranger  aux  hautes  emprises  et  aux  faits 
d'armes,  qu'un  jour  qu'on  attaquait  son  cloître  il  triom- 
pha seul  de  dix-huit  ennemis  (*).  Cet  exploit  lui  fit  grand 
honneur,  et  lui  assura  sans  doute  quelque  influence  parmi 
les  moines.  N'aurait-il  pas  obtenu  pour  son  jeune  parent 
l'autorisation  d'accompagner  l'abbé  de  son  monastère, 
qui  fit  confirmer  vers  cette  époque  son  élection  par  le 
pape,  afin  qu'il  pût  saisir  lui-même  cette  occasion  pour 
réclamer  quelque  faveur  de  la  cour  pontificale?  Rien 
n'était  plus  conforme  aux  usages  du  temps,  car  les  his- 
toriens l'apportent  qu'il  y  eut  sous  le  pontificat  de  Clé- 
ment VI  telle  année  où  il  reçut  cent  mille  requêtes. 

{')Chron.  I,  1,  137.  Froissart  s'apitoie  sur  les  belles  cloches 
de  Saint-Amand,  «  moult  bonnes  et  mélodieuses,  »  qui  furent 
brisées  ce  jour-là.  N'y  a-t-ii  pas  dans  ce  regret  la  trace  d'un 
souvenir  personnel  transmis  par  Damp  Froissart  au  chroni- 
queur? 


—     44     — 

Nous  pourrions  même  supposer,  si  Froissart,  à  celle 
époque,  avait  été  moins  jeune,  que  le  but  de  son  voyage 
à  Narbonne  (')  aurait  été  de  solliciter  un  canonical  qu'il 
devait  attendre  encore  bien  longtemps.  «  Les  canonne- 
«  ries  de  Narbonne,  moult  grandes  et  moult  nobles,  » 
étaient  d'ailleurs  bien  plus  recherchées  que  celles  de 
Chimay,  puisque,  comme^  Froissart  a  soin  de  nous  l'ap- 
prendre, c  elles  valent  par  an  cinq  mille  florins.  » 

Il  ne  faut  pas  oublier  que  la  France,  depuis  TEscaut 
jusqu'au  Rhône,  était  dp  tous  les  pays  de  l'Europe  celui 
où  il  y  avait  le  plus  de  bénéflces  (').  Le  séjour  des  papes 
à  Avignon  avait  pu  contribuer  à  en  augmenter  le  nom- 
bre. Aussi  de  toutes  les  parties  de  la  France  les  sollici- 
teurs affluaient  sans  cesse  au  palais  des  Dons.  Sans  doute, 
il  en  venait  de  Valenciennes  aussi  bien  que  des  autres 
villes,  peut-être  même  plus  que  d'ailleurs,  car  il  existe 
un  itinéraire  indiquant  jour  par  jour  les  stations  où  l'on 
s'arrêtait  entre  l'Escaut  et  le  Rhône  (^).  Nous  en  dirons 
(juelques  mots,  car  ce  fut  vraisemblablement  celui  que 

suivit  Froissart. 

) 

(»)  Chron,  1, 2,  129,  et  III,  27.  Je  trouve  aussi  un  souvenir  du 
voyage  de  Froissart  à  Narbonne  dans  ces  phrases  du  chapi- 
tre 20  du  même  livre  :  «  Le  bourg  de  Narbonne  ..  Pour  ce 
«  temps...  Je  fus  adonc  informé...  » 

(")  Via  de  Valenchenis  eundo  versus  Avenionem,  «.Manuscrit 
8702  de  la  Bibliothèque  de  Bourgogne «) 

('}  Froissart  rappelle  «  la  fontaine  de  chrestienté  pour  les  no- 
^  blés  églises  et  les  hautes  prélacions  qui  y  sont.  Chron.  II ,  48. 


—     45    — 

On  comptait  trente  et  une  lieues  de  Valenciennes  à 
Reims,  et  Ton  s'y  reposait  pour  visiter  la  célèbre  abbaye 
où  l'on  conservait  la  sainte  ampoule.  En  quittant  Reims, 
on  couchait  le  premier  jour  à  Ghâlons,  le  second  à  Vitry, 
le  troisième  à  Saint-Dizier  ;  quand  le  quatrième  s'ache- 
vait, on  s'arrêtait  au  château  de  Join ville.  Comment  les 
pèlerins  n'eussent-ils  pas  reçu  l'hospitalité  dans  le  beau 
donjon  que  n'osait  pas  trop  regarder  en  s'éloignant,  de 
peur  de  perdre  courage,  ce  bon  sire  de  Joinville  qui  fut 
aussi  pèlerin?  Le  sénéchal  de  Champagne  était  à  peine 
mort  depuis  quarante  ans,  et  Froissart  s'agenouilla  sans 
doute  au  pied  de  l'autel  qu'avait  élevé  à  saint  Louis  son 
ami,  son  compagnon  d'armes  et  son  historien.  Hélas  !  cet 
autel,  orné  des  palmes  de  la  gloire  et  de  celles  ilu  mar- 
tyre rapportées  d'outre-mer,  devait  bientôt  être  profané 
par  des  mains  françaises.  Les  Tard  Venus,  cette  arrière 
garde  des  Grandes  Compagnies,  qui  se  plaignaient  de  ne 
pas  s'être  mis  assez  tôt  au  sac  et  au  pillage,  s'emparèrent  de 
Joinville  et  s'y  établirent  :  «  Si  prirent  le  fort  chastel  de 
«  Joinville  et  très-grand  avoir  dedans ,  que  on  y  avoit 
«  assemblé  de  tout  le  pays  d'environ,  sur  la  fiance  du 
«  fort  lieu,  et  le  départirent  entre  eux  tant  comme  il  put 
«  durer .  Et  quand  ils  eurentassez  pillé,  ils  passèrent  outre; 
«  mais  ils  vendirent  ainçois  le  chastel  de  Joinville  à 
«  ceux  du  pays  et  en  eurent  vingt  mille  francs  (').» 

11  y  a  seize  lieues  de  Joinville  à  Langres,  à  peu  près  la 

(')C/irow.  I,  ï,  U7. 


—     46     — 

même  distance  de  Langres  à  Dijon.  On  s'arrêtait  un  jour 
à  Beaune,  lieu  renommé  par  ses  vins  que  l'on  recherchait 
en  Hainaut,  un  autre  jour  à  l'ahbaye  de  Tournus.  Puis 
on  traversait  successivement  Mâcon,  Lyon,  Vienne.  Va- 
lence ,  avant  d'admirer  le  pont  Saint-Esprit,  auquel  on 
avait  travaillé  pendant  un  grand  nombre  d'années,  et 
qui  avait  été  récemment  achevé.  Dix-huit  lieues  plus  loin 
on  découvrait  les  clochers  et  les  palais  de  la  cité  pontifi- 
cale d'Avignon. 

-Si  Froissart  ne  sollicita  pas  un  bénéfice,  il  se  peut  qu'il 
ait  porté  à  Avignon  et  à  Narbonne  quelque  message  de 
l'évêque  de  Gambray.  Ce  prélat  avait  des  relations  fré- 
quentes avec  la  cour  pontificale,  et  de  plus  il  se  trouva 
chargé  à  plusieurs  reprises,  par  le  roi  Jean,  de  négocier 
avec  les  seigneurs  du  midi,  dont  le  vicomte  de  Narbonne 
était  un  des  plus  puissants.  Un  autre  message  aurait  con- 
duit Froissart  à  Paris,  où  le  gouvernement  du  royaume 
était  confié  au  duc  de  Normandie. 

Ce  prince,  qui  fut  depuis  le  sage  roi  Charles  V,  aimait 
beaucoup  les  lettres,  et  on  ne  peut  oublier  que  ce  fut  pour 
lui  que  Pétrarque  composa,  après  la  bataille  de  Poitiers, 
son  célèbre  traité  De  remediis  utriusque  fortunœ;  il  semble 
avoir  fort  bien  accueilli  Froissart,  puisque  celui-ci  nous 
dit  dans  le  Buisson  de  Jonèce  : 

Charle,  le  noble  roy  de  France, 
Grans  biens  me  fist  en  mon  enfance. 

C'est  ainsi  que  pendant  ce  séjour  à  Paris,  Froissart 
aurait  pu  écouter  le  récit  des  chevaliers  français  qui 


—     47     — 

avaient  assisté  à  la  malheureuse  journée  où  le  roi  Jean , 
aussi  bien  que  François  I",  ne  sauva  que  Thonneur  (»). 

La  situation  de  la  France  était  fort  triste.  Dans  toutes 
les  provinces  les  terres  étaient  en  friche,  les  maisons 
abandonnées  ;  le  pays  offrait  Taspect  d'une  désolation 
générale  et  la  misère  était  extrême.  A  Paris,  les  murailles 
portaient  la  trace  de  Tincendie  que  les  bourgeois  avaient 
allumé  eux-mêmes  dans  leurs  faubourgs  à  Tapproche  de 
l'armée  d'Edouard  IIÏ,  et  quand  on  pénétrait  dans  leur 
enceinte,  on  ne  trouvait  dans  ces  carrefours,  qu  ani- 
maient jadis  les  clameurs  des  étudiants,  que  le  deuil  et  le 
silence.  L'herbe  croissait  dans  les  rues  :  mais  elle  ne  ca- 
chait pas  encore  au  Val  des  Écoliers  le  sang  de  Marcel 
versé  aux  mêmes  lieux  où  il  avait  fait  répandre  celui  des 
maréchaux  de  Champagne  et  de  Normandie,  comme  si 
Texpiation  était  inséparable  du  crime,  et  Froissart  put 
recueillir  les  détails  de  la  mort  du  prévôt  des  marchands 
de  la  bouche  même  de  Jean  Maillart.  Mais  Maillart,  s'il 
délivra  Paris  de  Marcel,  fit  moins  que  lui  pour  délivrer  la 
France  des  Anglais,  car  il  fut  l'un  des  plénipotentiaires 
français  lors  de  la  conclusion  du  honteux  traité  do 
Bretigny. 

Tout  explique  comment  Froissart  profita  du  rétablisse- 
ment de  la  paix  entre  la  France  et  l'Angleterre  pour 
s'éloigner  de  la  capitale,  où  la  peste  venait  de  se  décla- 
rer. Il  avait,  il  est  vrai,  à  traverser  les  marches  de  la 

(•)  Chron.  I,  2,  42.  Il  dit  ailleurs  en  parlant  d'un  fait  arrivé 
en  1360:  «Si  entendis  et  ouïs  recorder  adonc.'CArow.  1,2, 4 34. 


—     48    — 

Picardie,  occupées  à  cette  époque  par  les  chefs  de  ces 
bandes  d'hommes  d'armes  qui,  selon  Pétrarque,  osèrent 
rançonner  le  roi  Jean  à  son  retour  de  Londres  ;  mais  il 
en  était  de  plus  honorables  à  qui  Froissart  put  demander 
un  sauf-conduit,  et  même  quelques  récits  de  leurs  nom- 
breuses escarmouches,  car  il  parait  avoir  été  fort  bien 
informé  de  tout  ce  qui  advint  dans  les  combats  aux- 
quels assistèrent  les  sires  d'Antoing  et  d'Aubrecicourt 
et  le  chanoine  de  Robersart. 

^Froissart  nous  apprend  qu'il  retourna  en  Angleterre 
en  1361.  Il  remplissait  la  promesse  qu'il  avait  faite  à 
madame  Philippe  de  Hainaut. 

Le  4  février  1 361 ,  Edouard  111  fit  délivrer  des  lettres 
de  sauf-conduit  à  quatre  ménestrels  du  duc  d'Orléans  et  à 
trois  ménestrels  du  duc  de  Berry  qui  se  rendaientde  France 
en  Angleterre  :  Froissart  les  accompagnait  peut-ôtre. 


CHAPITRE  III. 

SÉJOUR  EN  ANGLETERRE.  —  PREMIÈRES  ENQUÊTES. 


I.  Éclat  de  la  cour  d'Angleterre. —  Affection  de  la  reine  pour 
les  Hennuyers. — Froissart  lui  offrit-il  une  chronique? — 
Dittiés  amoureux. —  La  Court  de  May.  —  Fêtes  de  Berk- 
haiDStead. —  Les  dames  d'honneur  de  la  reine  Philippe. 

Lorsque  Froiçsart  salua  pour  la  seconde  fois  les  rives 
de  la  Tamise,  il  avait  déjà,  comme  il  le  dit  dans  un  de  ses 
poèmes,  vu  maintes  cours,  mais  il  n'en  était  aucune  (|ui 
fût  aussi  brillante  que  colle  d'Angleterre.  Aussi  a-t-il  soin 
de  rappeler  qu  il  y  trouva  «  tout  honneur ,  amour ,  lar- 
<  gesse  et  courtoisie.  » 

La  reine  Philippe  avait  appris  de  bonne  heure  à  aimer 
la  musique  et  les  lais  des  ménestrels  (') ,  et  l'on  nous  a  con- 
servé les  vers  que  l'un  d'eux  consacra  à  son  départ  pour 

(•)  On  trouve  daus  le  recueil  de  Rymer  une  charte  d'Edouard  III, 

pro  giternario  reginœ,  Andréa  Destrer  de  Bruges,  mais  on  est 

assez  étonné  d'y  voir  ce  musicien  occupé  d'un  commerce  de 

bœufs  entre  l'Angleterre  et  la  Flandre  (7  juin  1563). 
I. 


—     50     — 

l'Anglelerre  sous  ce  titre  :  c  Li  regret  de  Guillaume  le 
«  comte  de  Haynnau,  père  à  la  reine  d'Engleterre.  »  A  ce 
goût  naturel  pour  les  délassements  littéraires,  elle  joignait 
une  vive  affection  pour  les  habitants  du  Hainaut,  et  Frois- 
sart  a  pris  plaisir,  tantôt  à  la  nommer  :  «  La  noble  et 
«  bonne  roine  Philippe  d'Angleterre,  qui  tant  aima  les 
«  Hainuiers ,  car  elle  en  fut  de  nation  ;  »  tantôt  à  faire 
remarquer  «  qu'elle  avoit  toujours  si  naturellement  aimé 
«  ceulx  et  celles  de  la  nation  de  Hainaut ,  le  pays  dont 
«  elle  fut  née.  » 

Il  ne  parait  point  que  la  reine  d'Angleterre  ait  su 
mauvais  gré  à  Froissart  de  ne  pas  avoir  accompli  plus  tôt 
sa  promesse.  Les  guerres  qui  s'étaient  succédé ,  les  pé- 
rils de  la  navigation  entre  les  côtes  de  France  et  d'Angle- 
terre ,  excusaient  assez  ce  retard ,  et  l'on  ne  songea  dans 
cette  cour  élégante  et  toute  littéraire  qu'à  se  réjouir  de  sa 
venue.  Le  roi  lui  donna  en  un  seul  jour  cent  florins,  et  la 
reine,  pour  l'attacher  définitivement  à  son  service,  le 
nomma  l'un  de  ses  clercs.  Ces  fonctions,  étrangères  à 
tout  ministère  ecclésiastique,  répondaient  à  celles  de 
secrétaire  qu'Alain  Chartier  remplissait  à  la  cour  de 
Charles  VIL 

Froissart,  âgé  en  1361  de  vingt-quatre  ans,  portait-il 
avec  lui  en  Angleterre  une  première  rédaction  de  ses 
chroniques  remontant  tout  au  plus  à  la  bataille  de  Poitiers 
et  s'arrétant  à  la  paix  de  Bretigny,  c'est-à-dire  renfermant 
un  tableau  de  l'apogée  de  la  puissance  anglaise,  qui  devait 
•flatter  également  l'épouse  d'Edouard  III  et  la  mère  du 


—     5^     — 

Prince  Noir  (')  ?  Le  livre  compilé  qu'il  offrit  à  la  reine 
était-il  au  contraire,  comme  l'ont  cru  quelques  critiques, 
une  chronique  d'Angleterre  extraite  d'ouvrages  plus  an- 
ciens? L'une  et  l'autre  de  ces  hypothèses  sont  renversées 
par  le  témoignage  formel  de  Froissa  rt  :  «  Ce  nonobstant 
f  mon  jeune  âge,  si  empris-je  assez  hardiment,  moi  issu 
€  de  l'école,  à  rimer  et  à  dicter  les  guerres  dessus  dites  et 
t  pour  porter  le  livre  en  Angleterre  tout  compilé ,  si 
«  comme  je  le  fis,  et  le  présentai  adonc  à  très-haute  et  très- 

(•)  On  a  même  voulu  retrouver  la  chronique  offerte  à  la  reine 
Philippe  dans  une  copie  du  milieu  du  xv**  siècle  conservée  à 
Valenciennes.  Miis  il  suffît  d'une  lecture  un  peu  attentive  pour 
que  cette  erreur  soit  manifeste.  Eu  effet,  on  raconte  non  seule- 
ment dans  le  manuscrit  deValenciennesle  mariage  du  duc  de  Cla- 
rence,  qui  est  de  \  368,  et  la  fin  du  prince  de  Galles  et  d'Edouard  III 
(1376,  1377),  mais  il  y  est  fait  aussi  mention  des  voyages  d'en- 
quélede  Froissart  et  de  la  mort  de  Jean  le  Bel,  arrivée  vers  1370. 
C'est  évidemment  un  fragment  d'une  des  premières  rédactions 
de  Lestines.  On  lit  à  la  fin  :  «  Et  cy  fine  Froissart  son  premier 
«livre.»  Uneaulremaina  ajouté  lemotidarrain  (dernier).— Au 
Brilish  Muséum,  il  n'est  pas  de  manuscrit  qui  remonte  si  haut, 
mais  il  en  est  dont  l'origine  est  fort  respectable.  Le  manuscrit 
Arundel,  67,  a  appartenu  à  Henri  V;  le  manuscrit  Reg.  18  E  , 
à  ÉdouardIV;  le  manuscrit  Reg.  18  E,  à  son  favori  lord  Hastings. 
Le  manuscrit  Harléien,  4379],  4380,  mérite  aussi  d'être  men- 
tionné, car  il  a  été  copié  pour  Philippe  de  Commines,  dont  l'écus- 
son  chargé  de  trois  coquilles  se  retrouve  sur  plusieurs  feuillets. 
J  ignore  quel  est  le  manuscrit  du  British  Muséum  que  M.  Dacier 
cite  comme  portant  les  armes  de  la  maison  de  Say.  Jean  de  Say 
était  l'un  des  héros  des  chroniques.  Voyez  livre  III,  123. 


—     52    — 

«  noble  dame  madame  Philippe  de  Uaiiiaut,  roine  d'An- 
«  gleterre,  qui  liement  et  doucement  le  reçut  de  moi  et 
«  m'en  fit  grand  profit.  »  Le  mot  rimer  indique  assez  qu'il 
ne  s'agit  que  de  poésies;  celui  de  dicter,  qui  y  est  joint, 
ne  signifie  pas  autre  chose ,  témoin  le  passage  de  sa  chro- 
nique où ,  à  propos  du  roman  de  Méliador ,  il  parle  de 
l'imagination  qu'il  avait  à  dicter.  Qu'on  n'oublie  pas 
qu'un  ménestrel  attaché  à  Robert  d'Artois  avait  raconté 
dans  le  Vceu  du  Héron  le  honteux  appel  d'un  petif^fils  de 
Louis  IX,  exilé  de  France,  à  l'ambition  des  Anglais  jadis 
repoussés  par  le  saint  roi  à  Taillebourg,  et  que  ce  poème 
retraçait  en  quelque  sorte  l'origine  et  le  commencement 
de  la  guerre  (')  ;  qu'on  n'oublie  pas  qu'un  autre  poëme,  dû 
a  un  ménestrel  de  Jean  de  Hainaut,  reproduisait  les 
émouvantes  péripéties  de  la  bataille  de  Grécy  (') ,  et  l'on 

(')  Robert  d'Artois  avait  un  ménestrel  nommé  Lurin,  qui  est 
cité  dans  son  procès.  —  Robert  d'Artois,  qui  excita  Edouard  III 
à  réclamer  la  couronne  de  France,  avait  été  chargé  par  Charles 
le  Bel  de  le  conduire  de  Boulogne  à  Paris  quand  il  s'enfuit  en 
France  avec  sa  mère.  Privé  de  tous  ses  biens  par  droit  de  con-' 
fiscation,  il  avait  recueilli  lui-même  dans  sa  jeunesse  une  partie 
des  biens  confisqués  sur  Enguerrand  de  Marigny.  Je  ne  sais 
si  tout  ceci  a  été  remarqué  par  les  historiens.  —  La  trahison  de 
Robert  d'Artois  dut  paraître  d'autant  plus  odieuse  que  son 
bisaïeul,  son  aïeul  et  son  père  étaient  morts  en  combattant  pour 
la  France,  le  premier  à  Mansourah,  le  second  à  Courtray,  le  troi- 
sième à  Fumes. 

(']  Il  s'appelait  Colin.  Une  famille  de  ce  nom  habitait  la 
petite  ville  d'Eoghien,  qui  lui  doit  une  chronique. 


—    53    — 

comprendra  aisément  que  Froissa rt,  qui  avait  lu  ces  vei-s 
soit  à  Beaumont,  soit  à  Londres,  ait  cherché  à  les  imiter, 
en  rimant  et  en  dictant  aussi  les  grandes  et  notables  aven- 
tures de  ces  guerres,  et  nous  croyons  que,  dans  son  désir 
de  rester  impartial  et  sincère,  il  dépeignit,  avec  autant 
d'enthousiasme  que  le  ménestrel  de  Jean  de  Beaumont, 
le  glorieux  trépas  du  roi  de  Bohême  (').  Si  quelque  doute 
pouvait  subsister ,  nous  rappellerions  que  tous  les  ma- 
nuscrits de  Froissart  mentionnent  ses  enquêtes  posté- 
rieures à  son  second  voyage  en  Angleterre  (') . 
'  Que  faisait  donc  en  1361  ce  jeune  homme  de  vingt- 
quatre  ans  dont  Jes  gracieux  virelais  avaient  plu  si  vive- 
ment à  la  reine  alors  qu'il  sortait  à  peine  de  Tenfcince? 
[l  lui  offrait  de  nouveaux  vers  et  chantait  ses  malheurs  en 
amour,  de  même  que  naguère  il  célébrait  ses  illusions  et 
ses  espérances. 

Nous  avons  trouvé  parmi  des  manuscrits  inexplorés  de 
la  Bibliothèque  de  Bourgogne,  à  Bruxelles,  la  première 

(')  Froissart  nous  apprend  dans  ses  chroniques  (I,  i,  295) 
qu  Edouard  111  l'admira  et  le  pleura.  -  Un  assez  long  passage  do 
la  Prison  amoureuse  sur  la  bataille  deCrécy  peut  fort  bien  avoir 
appartenu  au  travail  dont  nous  nous  occupons. 

'  (•)  «  Voir  est  que  je,  qui  ai  empris  ce  livre  à  ordonner,  ai 
M  fréquenté  plusieurs  nobles  et  grands  seigneurs,  tant  en 
«  France,  comme  en  Engleterre,  en  Escosse,  en  Bretagne  et  en 
M  autres  pays.  «  Il  est  à  remarquer  que  ces  lignes  se  trouvent 
dans  le  prologue  où  il  parle  du  livre  qu'il  présenta  ^  tout  com- 

*  pilé  »>  à  la  teine  d'Angleterre. 


—     54    — 

ballade  offerte  en  1361  par  Froissa rt  à  la  reine  d'Angle- 
terre. C'est  un  dittier  amoureux  intitulé  la  Court  de  May. 
11  y  désigne  sa  noble  protectrice  en  quelques  vers  où  nous 
reconnaissons  aussitôt  la  dame  qui,  à  son  premier  voyage, 
le  tenait  en  son  pays  et  de  lui  adevina  que  fort  estoit  amou- 
reux ^  car  après  avoir  requis  Amour  : 

Qu'il  m'aprengne  à  dire  si  bien 
Que  ce  soit  exemple  de  bien, 

il  ajoute  : 

Et  que  celle  m'en  sache  gré 
Qui  de  mon  cueur  sait  le  secré; 
Car  s'il  lui  plaist,  je  ne  plain  peine, 
Ne  traveil  où  mon  cuer  se  peine. 

La  Court  de  May,  tableau  gracieux  d'un  séjour  où  la 
poésie  préside  à  des  fêtes  non  interrompues  et  aux  plus 
doux  plaisirs,  ne  présentait-elle  pas  à  chaque  page  une 
allusion  délicate  à  la  cour  d'Angleterre? 

C'est  ici  qu'il  faut  reproduire  ce  passage  des  chro- 
niques : 

«  Si  m'a  Dieu  donné  tant  de  grâces  que  je  ai  esté  de 
«  l'hostel  du  roi  Edouard  et  de  la  noble  roine  sa  femme, 
«  madame  Philippe  de  Haynaut,  à  laquelle  en  ma  jeunesse 
«  je  fus  clerc ,  et  la  servois  de  beaux  dittiés  et  traités 
«  amoureus.  » 

A  cette  même  cour  deux  autres  princesses  distin- 
guaient Froissart  et- se  plaisaient  à  encourager  ses  essais. 


—    55     — 

L'une  était  Isabelle  d'Angleterre,  qui  tenait  de  sa  mère 
ses  goûts  littéraires  et  les  partageait  plus  vivement  de- 
puis quelle  avait  épousé  le  descendant  de  ces  sires  de 
Coucy  qui  aimèrent  les  lettres  presque  autant  que  la 
gloire.  L'autre,  Blanche  de  Lancastre,  avait  pour  aïeul 
ce  duc  de  Lancastre  qui  rechercha  la  main  d'Alix  de 
Join ville  ;  sa  sœur  aînée  avait  épousé  le  comte  de  liai- 
naut  :  autre  lien  qui  la  rendait  plus  chère  au  poëte  de 
Valenciennes.  11  ne  larda  pas  à  la  pleurer  : 

Quant  m'en  souvient , 
Certes  souspirer  me  convient, 
Tant  sui  plains  de  mérancolie  ! 
Elle  morut  jone  et  jolie , 
Environ  de  vingt  et  deux  ans, 
Gaie,  lie,  frische,  esbatans, 
Douce,  simple,  d'humble  semblance. 

GrAce  à  la  protection  dont  l'honorent  des  noms  si  illus- 
tres, le  jeune  clerc  de  Valenciennes  est  adnns,  recher- 
ché, distingué  dans  la  cour  la  plus  brillante  de  l'Europe. 
«  Pour  l'amour  de  la  noble  et  vaillante  dame  à  qui 
«  j'estois,  dit  Froissart,  tous  grands  seigneurs,  rois, 
«  ducs,  comtes,  barons  et  chevaliers,  de  quelque  nation 
«  qu'ils  fussent,  me  amoient  et  voyoienl  volontiers,  »  et 
lorsque  Froissart  s'exprime  ainsi,  il  veut  désigner  non- 
seulement  les  seigneurs  anglais,  mais  aussi  tous  les  nobles 
de  France  qui  à  Londres  «  tenoient  ostagorie  pour  la  ré- 
f  demption  du  roi  Jean  de  France.  »  Ceux  qu'il  paraît 


—     56     — 

avoir  alors  le  plus  connus  étaient  le  duc  de  Bourbon, 
Enguerrand  de  Goucy  et  surtout  Gui  de  Blois,  dont  la 
mère  était  la  fille  unique  de  Jean  de  Beaumont. 

Froissart  s'était  rendu,  au  mois  de  septembre  1362  ('), 
au  château  de  Berkhamst^ad,  où  il  était  allé  prendre 
congé  du  prince  de  Galles,  qui  se  préparait  h  entrer  en 
possession  de  son  apanage  d'Aquitaine.  Là  aussi  se  trou- 
vait un  vieux  chevalier,  nommé  Barthélémy  de  Bur- 
ghersh  ,  qui  racontait  les  merveilleuses  prophéties  du 
roman  de  Brut  sur  les  rois  et  les  reines  d'Angleterre  aux 
(lamoiselles  venues  du  Hainaut  avec  la  reine  Philippe  ('). 
Mêlées  aux  damoiselles  de  la  chambre  nées  en  Angle- 
terre, parmi  lesquelles  brillait  au  premier  rang  Alice 
Perrers  p),  elles  étaient  non  moins  yentes  et  frisques, 
mais  il  y  en  avait  aussi  parmi  elles  qui  fermaient  l'oreille 
aux  enseignements  de  la  Court  de  May^  et  qui  se  mon- 
traient fausses,  sans  bon  nom, 

Si  qu'en  maints  lieux  en  court  nouvele. 

Telle  fut  Marie  de  Saint-Hilaire,  dont  la  beauté  charma 

(')  L'édition  de  M.  Buchon  porte  :  «  Le  premier  an  que  je 
vins  en  Angleterre  et  au  service  du  noble  roi  Edouard  et  de  la 
noble  reine  Philippe;  »  il  faut  lire  comme  dans  l'édition  de 
Denis  Sauvage  :  «  Le  premier  an  que  je  vins  en  Angleterre  au 
service,  etc.  » 

(»)  Lesquelles  estoient  de  Hainaut.  Chron,  IV,  68,  82. 

(^)  Edouard  III  l'appelle  dans  une  charte  :  Dilecta  nobis  Alicia 
Perrers,  nuper  una  domicellanim  camerœ  carissimœ  consortis 
twstrœ  Philippœ. 


—    57    — 

le  duc  de  Laucastre  (0,  telle  fut  Catherine  de  Rœl,  qui 
sut  fixer  son  inconstance  aloi^  que  déjà  elle  n'était  plus 
jeune,  et  qui  devint  Taïeule  de  la  dynastie  des  Tudor  (*). 
La  aussi  se  trouvait  peut-être  la  fille  d'un  des  amis  de  Bar- 
thélémy de  Burghersh,  qui  avait  quitté  la  Hesbaye  pour 
aller  chercher  fortune  en  Angleterre.  Issu  d'une  famille 
attachée  depuis  longtemps  à  la  maison  d' A vesnes,  Renaud 
de  Boulan  (tel  était  son  nom)  était  venu  en  1 359  offrir  ses 
services  à  Edouard  III,  et  bien  qu'il  fût  l'un  des  cheva- 
liers qui  lui  exposèrent  c  moult  humblement  leur  povreté 
«  et  nécessité,  i  il  consentit  à  le  servir  sans  autre  salaire 
que  l'honneur  t  pour  tout  aventurer  P) .  i  Non-seulement 
il  se  signala  dans  les  guerres,  mais  il  assura  aussi  à  sa 
postérité  une  fortune  brillante.  Un  de  ses  petits- fils 
acheta  dans  le  comté  de  Kent  le  beau  manoir  de  Hever, 
qui  avait  appartenu  à  cette  famille  de  Cobham  où  le  duc 
deGlocesler  était  venu,  infidèle  à  la  noble  Jacqueline  de 


(  ]  Elle  parait  avoir  été  la  fille  de  Jean,  dit  Vilain  de  Saint- 
Hilaire,  et  de  Mabaut  de  Wasnes.  Gilles  deSaint-Hilaire  est  cité 
dans  une  charte  de  4353.  Une  fille  du  duc  de  Lancastre  et  de 
Marie  de  Saint-Hilaire  épousa  le  maréchal  de  l'armée  anglaise 
en  Espagne,  que  Froissart  appelle  messire  Thomas  Moriaux. 

(•)  Froissart  (IV,  50)  dit  qu'elle  était  fille  de  Paon  de  Roet  Je 
crois  qu'il  faut  lire  Huon  de  Roet.  Huon  de  Roet  est  cité  dans 
une  charte  passée  à  Valenciennes  le  dimanche  de  mi-caréme 
<322  (v.  st.,  archives  de  Mons)  Une  sœur  de  Catherine  de  Roet 
fut  l'objet  de  l'amour  de  Chaucer. 

{")  Voyez  Froissart,  Chron.  I,  2,  407-f13. 


-     58    — 

Bavière,  chercher  la  compagne  de  ses  désordres.  C'est 
dans  ce  chAteaii,  sous  l'empire  de  ces  traditions,  que  sera 
élevée  Anne  de  Boulen,  qui  elle  aussi,  comme  Alice  Per- 
rcrs  ou  Catherine  de  Roet,  n'écoutera  que  l'ambitieux 
désir  de  poser  sur  son  front  le  bandeau  royal...  Barthé- 
lémy de  Burghersh  avait  oublié  tout  cela  dans  ses  prophé- 
ties. Évidemment,  quelques  pages  manquaient  au  roman 
de  Brut. 


II.  Enquêtes.  —  Voyage  en  Ecosse.  —  Le  roi  David  Bruce. 
Les  Douglas  cl  le  château  de  Dalkcilh. —  Les  Sluarls. —  Le 
Débat  du  Cheval  el  du  Lévrier.  —  La  sauvage  Ecosse. — 
Alnwîck  et  les  Percy.  —  Carlisie  et  la  légende  d'Arlus. 

Lorsque,  dans  la  Court  de  May,  Amour  dit  à  Frois- 
sart  : 

...  Je  qui  suy  large  donneur 
Te  donray  ung  temps  qui  venra 
Le  don  qui  sur  tous  te  vauira... 

Tu  mettras  par  livre  ou  par  relie 
Ce  que  tu  m'es  cy  commander, 
Pour  mes  biens  plus  recommander, 
Et  pour  les  bons  faire  meilleurs, 

il  est  impossible  de  ne  pas  reconnaître  une  allusion  aux 
travaux  historiques  où  les  exploits  des  chevaliers  aventu- 
reux et  amoureux  sont  rapportés  «  pour  que  les  bons  y 
«  puissent  prendre  exemple.  » 


—     59     — 

La  bonne  reine  d'Angleterre,  qui  avait  naguère  décou- 
vert le  secret  de  Famour  de  Froissa rt,  avait  reconnu  sans 
dout«  plus  aisément  dans  ses  goûts  et  dans  les  qualités  de 
son  esprit  cette  vive  et  pénétrante  curiosité  qui  le  portait 
sans  cesse  à  rechercher  la  compagnie  des  barons  et  des  * 
chevaliers. 

Un  siècle  et  demi  s'était  écoulé  depuis  que  le  premier 
empereur  franc  de  Constantinople  avait  fait  rédiger  ce 
qu'on  appela  les  Histoires  de  Baudouin,  lorsque  son 
arrière- petite-fille  chargea  un  jeune  clerc  de  Ilainaut 
d'entreprendre  à  ses  coustat/es  ces  voyages  (ïenquesie  qui 
devaient  lui  permettre  de  composer  les  chmniques  de 
son  temps. 

Froissart  n'avait  que  vingt-six  ans  quand  la  plus  noble 
princesse  de  l'Europe  lui  confia  cette  grande  mission  de 
conserver  à  la  mémoire  de  la  postérité  les  nombreux  évé- 
nements qui  s'accomplissaient  tous  les  jours,  et  rien  no 
donne  une  plus  haute  idée  de  l'estime  dont  il  était  entouré 
que  l'accueil  qu'il  reçut  non-seulement  parmi  les  pkis 
nobles  chevaliers  d'Angleterre,  mais  jusque  dans  dos 
pays  où  le  bruit  des  armes  avait  constamment  étouffé  les 
douces  inspirations  des  lettres. 

Froissart  regretta  peut-être  la  vie  élégante  et  facile  de 
Westminster  lorsque,  quittant  Berwick,  «  cité  durement 
€  forte  et  bien  fermée  et  environnée  d'un  brasdomer,  »  il 
traversa  les  hautes  forets  de  Jodworth  qu'occupaient  les 
Anglais,  «  et  qui  sont  inhabitables  pour  ceux  (jui  ne  con- 
«  naissent  le  pays.»  Bientôt  après  il  salua  i'abbayc  de  Moi- 


—     60     — 

rose,  t  qui  départ  les  deux  royaumes  d'Escosse  et  d'En- 
«  gleterre.  » 

A  cette  époque,  le  roi  David  d'Ecosse  était  récemment 
sorti  de  sa  captivité,  et  sa  rançon  n'était  pas  complètement 
payée.  L'année  précédente,  il  s'était  rendu  à  Londres  et 
avait  pu  y  voir  Froissart.  11  faut  ajouter  qu'en  accueillant 
à  sa  cour  le  jeune  clerc  que  lui  recommandait  la  reine 
d'Angleterre,  le  fils  de  Robert  Bruce  rendait  hommage 
au  courage  de  cette  princesse,  qui  avait  décidé  la  victoire 
de  Ne  vil-Cross  en  parcourant  les  rangs  des  hommes 
d'armes  et  en  les  exhortant  à  bien  garder  l'honneur  de 
son  seigneurie  roi  et  du  royaume  d'Angleterre. 

Le  roi  David  n'avait  pas  d'enfants,  et  Edouard  III  qui, 
peu  d'années  auparavant,  ne  songeait  qu'à  dévaster  le 
pays  au  point  que  l'on  fût  réduit  à  dire  :  Ici  fut  l'Ecosse, 
recourait  à  d'autres  moyens  pour  y  établir  son  influence, 
car  il  pressait  David  Bruce  de  l'adopter  pour  successeur, 
lui  promettant  de  rendre  la  pierre  de  Scone  à  l'Ecosse  et 
de  s'y  faire  couronner.  Ceci  se  négociait  en  1363.  Frois- 
sart fut-il  chargé  de  quelque  message?  Invita-t-il,  au 
nom  du  roi  d'Angleterre,  David  Bruce  et  Guillaume  de 
Douglas  à  se  rendre  à  Westminster  pour  traiter  de  l'union 
des  deux  royaumes?  Les  actes  publiés  par  Rymer,  où 
tant  de  clercs  sont  nommés,  ne  citent  jamais  Froissart, 
et  Froissart  lui-même  se  borne  à  se  louer  de  l'accueil  que 
lui  fit  le  roi  David.  «  Il  eut,  dit-il,  à  sa  cour  la  connois- 
«  sance  de  la  greigneur  partie  des  barons  et  chevaliers 
«  d'Escosse.  » 


—     61     — 

Mais  ce  fut  .surtout  chez  les  Douglas,  ces  intrépides 
champions  de  l'indépendance  écossaise,  que  Froissiirt  fut 
reçu  avec  un  empressement  dont  il  conserva  toujours  le 
souvenir.  Guillaume  de  Douglas  avait  été  aussi  fait  pri- 
sonnier à  la  ha  taille  de  Nevil-Gross.  Neveu  et  héritier  de 
ce  brave  Jacques  de  Douglas  qui  porta  le  cœur  du 
roi  son  maître  jusqu'au  milieu  des  Sarrasins,  il  était 
le  fils  d'Archibald  de  Douglas,  mort  à  la  bataille  d'Ila- 
lidon-Hill.  Son  fils  devait  périr  sous  les  coups  de 
Henri  Hotspur  et  de  ses  compagnons.  L'un  de  ses 
petits-fils,  qui  fut  un  moment  duc  de  Touraine,  suc- 
combera les  armes  à  la  main  à  la  bataille  de  Ver- 
neuil,  dans  d'autres  campagnes  et  sous  une  autre 
bannière.  Enfin  son  arrière- petit-fils,  plus  malheureux 
que  ses  ancêtres,  morts  au  moins  en  combattant  les 
Anglais,  était  réservé  au  poignard  de  Jacques  II,  qui  le 
frappa  par  trahison  au  château  de  Stirling  :  telles  étaient, 
à  cette  époque  de  guerres  et  de  discordes,  les  destinées 
des  familles  les  plus  illustres,  qu'à  chaque  degré  c'était 
avec  du  sang  qu'était  écrite  leur  généalogie,  t  On  a  de 
«  mes  ancestres  peu  trouvé,  disait  Jacques  de  Douglas 
«  expirant  à  Otterbourne,  qui  soient  morts  en  chambre, 
«  ni  sus  lit.  » 

De  tous  les  seigneurs  écossais,  il  n'en  était  point  de 
plus  puissants  ni  de  plus  intrépides  que  les  Douglas.  On 
admirait  leur  haute  stature,  leur  force  athlétique;  on  ra- 
contait, dit  Froissart,  que  l'un  d'eux,  du  nom  d'Archi- 

bald,  avait  une  épée  longue  do  deux  aunes  que  ses  coni- 
I.  0 


—     62     — 

pagnons  pouvaient  à  peine  lever  de  terre,  avec  laquelle  il 
terrassait  tous  ses  ennemis  ;  mais  leur  courage  et  l'audace 
de  leurs  desseins  étaient  encore  bien  au-dessus  de  la 
vigueur  de  leurs  bras.  Les  ballades  populaires  avaient 
propagé  ce  vieux  dicton,  que  jamais,  dans  aucune 
famille,  on  ne  trouva  un  si  grand  nombre  de  héros,  et  la 
renommée  attachée  à  leur  nom  s'était  répandue  dans  toute 
l'Europe,  à  tel  point  que  Bouciquault  défia  publiquement 
les  Anglais  qui  avaient  fait  périr  un  chevalier  de  leur 
maison. 

Guillaume  de  Douglas  avait  épousé  la  sœur  de  ce  comte 
de  March  dont  la  femme  avait  héroïquement  défendu 
contre  les  Anglais  le  château  de  Dunbar.  Non  moins  in- 
trépide,  et  joignant  au  courage  une  beauté  remarquable, 
elle  se  signala  dans  ces  mêmes  guerres  par  un  trait  tout 
chevaleresque  que  Froissart  nous  a  raconté,  peut-être 
après  l'avoir  recueilli  de  sa  bouche.  C'était  en  1355, 
Guillaume  de  Douglas  s'était  éloigné  pour  réunir  ses 
hommes  d'armes  contre  les  Anglais,  et  elle  se  trouvait 
seule  au  château  de  Dalkeith,  quand  elle  apprit  que  le  roi 
d'Angleterre  était  vivement  irrité  de  la  résistance  qu'il 
rencontrait  et  de  l'orgueil  d'un  bourgeois  d'Edimbourg 
qui  avait  demandé  au  roi  David  de  le  faire  maire  de  Lon- 
dres quand  il  aurait  conquis  l'Angleterre.  Déjà  Ton  avait 
donné  l'ordre  de  brûler  la  capitale  de  l'Ecosse.  La  com- 
tesse de  Douglas  était  «  moult  noble  et  frisque  ;  »  elle 
savait  qu'Edouard  «  véoit  volentiers  toutes  frisques 
<  dames,  »  cl,  sans  hésiter,  elle  se  rendità  son  canjp  pour 


^ 


—     63     — 

le  prier  cic  lui  accorder  une  grâce.  Grand  fut  rétonneiiient 
du  roi  d'Angleterre  quand  elle  ajouta  qu'elle  le  requérait 
pour  l'amour  d'elle  de  ne  pas  livrer  aux  flammes  la  ville 
d'Edimbourg,  t  Certes,  dame,  répondit  le  roy,  plus 
«  grand  chose  ferois-je  pour  l'amour  de  vous,  et  je  le 
t  vous  accorde  liement.  i  Et  la  comtesse  de  Douglas, 
ayant  remercié  le  roi  et  les  barons,  s'en  revint  à 
Dalkeith. 

Froissart  remarque  aussi  qu'il  vit  à  Dalkeith  le  fils  du 
comte  de  Douglas,  qui  était  alors  t  un  bel  damoisel.  i  II 
devait  plus  tard  raconter  sa  mort  à  cette  dure  bataille 
d'Otterbourne,  où  on  l'entendit  s'écrier  en  expirant  :  «  H 
«est  écrit  qu'un  Douglas  sera  victorieux  après  sa  mort!  » 
Le  chroniqueur  ajoute  tristement  :  «  De  ce  comte  de 
«Douglas,  n'y  a  plus  :  Dieu  lui  pardoint!  »  Mais  il  restait 
beaucoup  d'autres  membres  de  cette  illustre  famille,  et 
Froissart  lui-même  se  souvenait  d'avoir  rencontré  jusqu'à 
cinq  frères  du  nom  de  Douglas,  à  l'hôtel  du  roi  d'Ecosse. 

Parmi  les  seigneurs  écossais  alliés  de  près  aux  Douglas 
se  trouvait  un  neveu  du  roi  David,  qui  «  avoit  jusques  à 
«  onze  beaux  fils ,  tous  bons  hommes  d'armes  (').  »  Il  suc- 


(•)  C'était,  dit  ailleurs  Froissart,  «  un  grand  bon  homme  à 
«  uns  rouges  yeux  rebraciés;  ils  sembloient  fourrés  de  sendiiil, 
«  et  n'estoit  pas  aux  armes  trop  vaillant  homme.  »  (  hron.  Il , 
235.  Robert  Sluart  ressemblait  donc  au  sire  de  Jumont ,  «  dont 
«  les  yeux  sembloient  estre  fourrés  de  corail  vermeil.  «  Chron. 

IV .  ao. 


—     64     — 

céda  au  roi  d'Ecosse,  l)ien  qu'il  fut  seulement  «  en  devant 
«  séneschal,T>  et  la  dynastie  de  Bruce  fît  place  à  une  autre 
dynastie  qui  ne  fut  connue  que  par  le  titre  de  cet  office 
héréditaire  :  c'est  celle  des  Sluarts. 

Froissart  -avait  passé  quinze  jours  au  château  de  Dal- 
keith.  Le  même  accueil  l'attendait  chez  les  comtes  de 
File,  de  Marr,  de  March  et  de  Surlant.  Monté  sur  son 
bon  cheval,  qu'il  avait  nommé  Griseaus  en  souvenir  des 
jeux  de  son  enfance,  suivi  de  son  lévrier  en  laisse,  il 
s'amusait  à  rimer  quelque  dialogue  entre  les  deux  com- 
pagnons de  ses  aventures  un  peu  jaloux  l'un  de  l'autre  ('), 
et  le  temps  lui  semblait  moins  long  quand  il  chevauchait 
à  travers  les  borders  où  tout  rappelait  encore  les  dévasta- 
tions des  dernières  guerres  :  heureux  s'il  pouvait  attein- 
dre, vers  l'heure  du  dîner, 

Une  ville  à  un  grant  clochier. 

Mais  les  villes  étaient  rares,  et  les  plus  grandes  n'étaient 
[)as  fort  considérables.  La  cité  d'Edimbourg,  sauvée  par 
les  prières  de  la  comtesse  de  Douglas,  était,  il  est  vrai, 
«  Paris  en  Escosse ,  comment  que  elle  ne  soit  point 
ft  France.  »  Mais  ce  n'était  pas  une  ville  que  l'on  put  com- 
parer à  Valenciennes  ou  à  Tournay,  car  elle  ne  renfermait 


(')  Voyez  le  Débat  du  Cheval  et  du  Lévrier  : 

Froissars  d'Ëscoce  revenoil 

Sus  un  cheval  qui  gris  estoit,  etc. 


-     65     — 

pas  quatre  cents  maisons.  Ce  fut  surtout  le  château  qui 
fixa  l'attention  de  Froissart.  t  Le  chastel  d'Haindebourg, 
«  dit-il,  sied  sur  une  haute  roche  par  quoy  on  voit  tout 
«  le  pays  d'environ,  et  est  la  montagne  si  roide  que  à 
«  peine  y  peut  un  homme  monter  sans  reposer  deux  ou 
f  trois  fois.  » 

Au  nord  d'Edimbourg  se  trouvaient  les  Highlands. 
Froissart  place  à  Aberdeen  l'entrée  du  pays  montagneux, 
qu'il  appelle  la  sauvage  Ecosse,  par  opposition  à  la  par- 
tie méridionale  du  pays,  qui  porte  dans  ses  écrits  le  nom 
de  douce  Ecosse,  Il  aime  à  rappeler  qu'il  visita  ces  régions 
alors  peu  connues.  Les  mœurs  des  populations,  dont 
Tâpreté  répondait  à  la  nature  des  lieux  qu'elles  habi- 
taient, le  frappèrent  vivement,  mais  il  n'eut  qu  a  se  louer 
de  leur  hospitalité.  Ces  landes,  qui  s'étendaient  au  bord 
des  flots  soulevés  par  les  tempêtes,  étaient  celles  où  les 
sorcières  de  Forres  saluèrent  Macbeth  et  Bancjuo  ;  ces 
châteaux  maintenant  en  ruines,  qui  semblaient  suspen- 
dus comme  l'aire  des  aigles  au-dessus  des  torrents, 
étaient  ceux  dont  les  poétiques  légendes  ont  été  renouve- 
lées de  nos  jours  par  les  naïves  inspirations  du  roman- 
cier d' Abbotsford ,  qui  nommait  Froissart  sonmaître. 

C'est  dans  les  chroniques  de  Froissart  que  l'on  retrouve, 
épars  et  mutilés,  les  souvenirs  personnels  de  ce  premier 
voyage  d'enquête,  soit  qu'il  vante  l'audace  des  Ramsay, 
desGrahame,  des  Campbell,  soit  qu'il  décrive  les  redou- 
tables châteaux  de  Stirling  et  de  Roxburgh,  ou  la  célèbre 

abbaye   de   Melrose,    que  Guillauu)e  de  Douglas   avait 

0. 


—     66     — 

comblée  de  ses  bienfaits,  parce  que  là  reposait  le  cœur 
de  Robert  Bruce,  vraie  relique  d'honneur  confiée  au  dé- 
vouement des  siens  et  si  bien  gardée  par  leur  fidélité. 

Six  mois  s'étaient  écoulés  quand  Froissart  rentra  «  au 
«  pays  de  Northumberland,  qui  jadis  fut  royaume,  pays 
«  sauvage  plein  de  déserts  et  de  grandes  montagnes  ef 
«  durement  pauvre  de  toutes  choses  fors  que  de  bestcs, 
«  où  court  parmi  une  rivière  pleine  de  cailloux  et  de 
f  grosses  pierres  que  on  nomme  la  Tyne  (')  ;  i  il  fut  sans 
doute  accueilli  avec  le  même  empressement  k  Alnwick, 
«  très-bel  chastel  »  où  grandissait  au  milieu  du  bruit  des 
armes  le  vaillant  adversaire  qui  devait  combattre  les 
Douglas,  ce  Henri  Percy  qu'immortalisa  depuis  Shak- 
speare ,  sous  son  glorieux  surnom  de  Hotspur  qui  dépei- 
gnait si  bien  son  ardente  et  infatigable  audace  (') . 

De  là,  il  gagna,  en  suivant  la  vieille  muraille  d'Adrien 
et  de  Sévère,  les  comtés  de  Gumberland  et  de  Westmore- 
land,  qu'il  appelle  la  Nor-Galle.  11  crut. retrouver  à  Car- 
lisle ,  qu'il  nomme  Carlion  ou  Cardueil ,  le  Carléon  du 
cycle  de  la  Table  Ronde.  Son  erreur  multipliait  autour  de 
lui  les  images  les  plus  chères  au  poêle  nourri  de  la 
lecture  des  romans  de  chevalerie.  S'il  avait  salué  aux 
bords  de  la  Tyne  l'abbaye  blanche ,  «  qu'on  appeloit  du 
«  temps  du  roi  Artus  la  lande  blanche  ;*  s'il  avait  retrouvé 
jusqu'à  Edimbourg,  tout  à  côté  du  palais  d'Holyrood,  les 

()Chron.l,  1,  33  et  130. 
(')  Chron  IV,  70. 


—     67     — 

mêmes  souvenirs,  avec  quel  enthousiasme  ne  visita-l-il 
pas  cette  cité  de  Garlion,  «  où  le  roi  Artus  séjournoit  plus 
«  volenliers  que  ailleurs,  pour  les  beaux  bois  qui  y  sont 
«  environ  et  pour  ce  que  les  grandes  merveilles  d'armes  y 
«  avenoient.  »  Quelle  autorité  ne  s'attachait  pas  à  ces  récits 
au  moment  où  les  rois  rivaux  de  France  et  d'Angleterre 
leur  rendait  un  public  hommage ,  l'un  c  en  devisant  la 
«  compagnie  grande  et  noble  de  l'Étoile  sur  la  manière  de 
c  la  Table  Ronde,  qui  fut  jadis  au  temps  du  roi  Artus,  » 
l'autre  <  en  fondant  l'ordre  de  la  Jarretière  dans  le  châ- 
t  teau  de  Windsor ,  où  fut  premièrement  commencée  et 
t  estorée  la  noble  Table  Ronde.  » 

Au  sud  des  montagnes  du  Westmoreland  et  des  collines 
de  rVorkshire,  d'autres  souvenirs  non  moins  anciens, 
non  moins  fabuleux,  s'attachaient  h  une  rivière  qui  con- 
servait le  nom  de  la  fille  d'une  blonde  princesse  de  Ger- 
manie enlevée  par  les  pirates  vers  les  bouches  de  l'Elbo 
ou  du  Rhin.  Elle  avait,  disîiit-on,  reçu  la  vie  dans  une 
grotte  au  bord  des  ondes  fraîches  et  limpides  où  elle 
trouva  la  mort  par  l'ordre  d'une  rivale  implacable.  Les 
poètes  l'invoquent  encore  sous  le  flot  argenté  où  elle  se 
plaît  à  couronner  son  front  chaste  et  pur  de  lys  qui  ne 
sauraient  en  égaler  la  blancheur  ni  l'éclat  (')  ;  c'est  la 


(')        Under  the  glassy,  cool,  Iriinsluccnt  wave. 
In  twisted  brnlds  of  lilies  knitling 
The  loosc  train  of  thy  amber-droppinp  hair. 

MiLTON 


—     68     — 

Sîiveru,  nymphe  célébrée  par  Milton,  qui,  déjà  lorsque 
Froissa rt  en  suivit  les  rives ,  devait  aux  vieux  bardes 
j^allois  le  charme  de  ces  poétiques  légendes. 

Nous  quittons  bientôt  le  domaine  des  traditions  popu- 
lîiires  et  des  fictions  douteuses.  Pour  rentrer  à  Londres, 
il  faut  traverser  Oxford  avec  son  université  fondée  par 
(irimbald,  moine  de  Saint-Bertin ,  que  Froissart  appelle 
«  l'escole  d'Asque-Suffort.  » 


m.  Rolour  du  roi  Jean  à  Londres.  —  Froissart  est  de  son 
liostel. —  Mort  du  roi  de  France. —  Froissart  assiste  à  l'en- 
trevue d'Edouard  111  et  du  comte  de  Flandre. 


Le  roi  d'Ecosse  avait  pu  raconter  h  Froissart  qu'il  avait 
eu  pour  compagnon  de  captivité  au  château  d'Hertford  le 
roi  de  France,  trahi  comme  lui  par  le  sort  des  armes,  et 
le  spectacle  de  celte  haute  infortune  l'avait  si  vivement 
ému  qu'on  avait  vu  à  sa  prière  son  héritier  présomptif, 
Robert  Stuart,  défendre  qu'on  donnât  désormais  à  son 
fils,  appelé  Jean,  un  nom  qui  semblait  n'annoncer  que 
les  revers  et  le  malheur. 

Cependant  le  second  monarque  de  la  maison  de  Valois 
n'avait  pas  pris  en  trop  grande  rigueur  les  coups  de  la 
fortune,  car  chaque  jour,  dit  Froissart,  il  allait  «  voler, 
«  chasser,  déduire  et  prendre  tous  ses  esbattements.  » 
Traité  à  Londres  en  roi  par  les  Anglais  qui  ne  le  recon- 
naissaient pas  volontiers  pour  roi  en  France,  il  s'y  trou- 


—     69    — 

vait  mieux  qu'à  Paris,  et  lors([u'il  retourna,  à  la  fin  de 
l'année  \  363 ,  ce  ne  fut  pas  comme  un  autre  Régulus 
pour  être  le  martyr  de  la  foi  promise,  c  était  une  simple 
visite  de  courtoisie  qu'il  voulait  faire  à  son  bon  frère  et  ami, 
le  puissant  roi  crAngleterre  qui  depuis  vingt-cinq  ans 
était  le  fléau  de  la  France ,  et  l'on  conserve  aux  archives 
de  la  Tour  de  Londres  le  sauf-conduit  qui  indique  le  but 
de  son  voyage  (') 

Tandis  que  la  France,  appauvrie  par  la  guerre,  épui- 
sait inutilement  ses  dernières  ressources  pour  payer  la 
rançon  royale ,  Jean ,  entouré  de  deux  cents  chevaliers , 
étalait  un  luxe  splendide.  Il  rencontra  h  Douvres  des 
nobles  anglais  de  l'hôtel  d'Edouard  111  qui  l'assurèrent 
que  le  roi  leur  sire  se  réjouissait  fort  de  sa  venue,  t  et  le 
«  roi  de  France  les  en  crut  légèrement.  » 

Froissiïrtse  trouvait  le  dimanche  25  février,  à  une  heure 
de  relevée,  à  Ellham,  <  où  le  roi  d'Angleterre  et  la  roine 
«  et  grand  foison  de  seigneurs ,  de  dames  et  damoiselles 

(•)  «  Suscepimus  fratrem  nostrum  veniendocum  ducentisequi- 
«  tibus,  ibidem  morando  et  exinde  ad  partes Franciœ  redeundo,in 
«salvum  et  securum  conductum  nostrum>>(40  décembre  4363).— 
SI  l'on  pouvait  croire  Brantôme,  le  roi  Je.in  serait  revenue  Lon- 
dres pour  revoir  la  comtesse  de  Salisbury.  La  belle  Alix  de  Salis- 
bury  avait  plus  de  cinquante  ans.  C'est  à  peu  près  l'ûge  que  les 
historiens,  moins  complaisants  que  les  poètes,  donnent  à  Dianede 
Poitiers  au  moment  où  elle  brillait  sans  rivale  à  Anet  et  à  Fon- 
tainebleau; à  Bérénice,  lorsque  Titus  voulut  quitter  pour  elle 
l'empire  du  monde  ;  à  Hélène,  quand  Ménélas  la  disputait  à  Paris. 


—     70     — 

«  estoient,  toutes  appareillées  pour  le  recevoir,»  et  il 
ajoute  que  son  retour  fut  signalé  par  «  de  grands  esbat- 
«  temens,  »  où  le  sire  de  Coucy  s'efforça  de  bien  danser 
et  de  bien  chanter  au  grand  plaisir  des  Français  et  des 
Anglais  ('). 

Le  roi  de  France  se  rendit  d'Eltham  à  Londres  à  Thôtel 
de  Savoie,  accueilli  partout  sur  son  passage  t  en  grand' 
«  révérance  et  grand  foison  de  niénestrandies.  t  L'hiver 
se  passa  «  liement  et  amoureusement  en  grands  reveaux 
«  et  récréations,  en  disners  et  en  soupers  et  en  autres  ma- 
«  nières.  »  Le  roi  Jean  aimait  les  lettres.  Pendant  sa  pre 
mière  captivité  en  Angleterre,  il  se  plaisait  à  lire  les 
romans  du  Loherenc  Garin  et  du  Tournoiement  d'Ante- 
crist ,  et  faisait  composer  par  son  chapelain  Gace  de  le 
Bingne  le  poëme  des  Déduits,  «  pour  que  son  fils  fust 
«  mieulx  enseigné  en  mœurs  et  en  vertus.  »  Il  avait  un 
rot  des  ménestereulœ,  mais  cela  ne  lui  suffisait  point ,  et 
il  voulait  qiie  la  postérité  lui  reconnût  sinon  la  gloire 
des  armes,  au  moins  celle  d'avoir  protégé  quelque 
grand  poëte.  A  défaut  de  Pétrarque,  qui  résista  à  ses 
instances,  il  s'applaudit,  sans  doute,  de  rencontrer  Frois- 
sart  h  Londres.  Aussi  Froissa rt,  faisant  allusion  aux  pré- 
sents qu'il  reçut  de  lui,  rappelle-t-il  qu'il  fut  de  son  hôtel, 

(•)  Ces  talents  n'élaient  pas  étrangers  aux  qualités  requises 
chez  un  chevalier  :  «  Jean  d'Arondel,  dit  Froissart,  estoit  un 
u  gentil  homme,  jeune  et  frisque,  bien  joutant,  bien  dansant  et 
w  bien  chantant.  »  Chron.  IV,  42. 


—    71     — 

et  telle  est  lorigine  de  la  ballade  qui  commence  par  ce 
vers  : 

Entre  Eltem  et  Westmoustier. 

Trois  mois  se  passèrent,  et  le  roi  Jean  mourutàThôtclde 
Savoie,  tce  dontleroyd'Engleterrefut  moult  courroucé  » 

Froissart  n'avait  pas  quitté  la  cour  d'Angleterre, 
et  la  reine ,  satisfaite  des  résultats  de  son  premier 
voyage  d'enquête,  s'applaudissait  chaque  jour  de  plus  en 
plus  de  l'avoir  choisi  pour  son  clerc.  Elle  lui  confiait  elle- 
même  ses  propres  souvenirs ,  ceux  de  sa  jeunesse ,  alors 
qu'à  la  vue  du  jeune  Edouard  arrivant  à  Valenciennes 
avec  sa  mère  en  pleurs,  elle  se  sentit  portée  t  plus  que 
«  nulles  de  ses  sœurs  à  lui  tenir  comp.iignie.  »  De  son 
côté ,  le  prince  fugitif  <  s'inclinoit  de  regard  et  d'amour 
«  sur  elle  plus  que  sur  les  autres  (').  »  Que  ces  doux  récits 
allaient  bien  à  l'imagination  de  Froissart  chroniqueur  et 
poëte  !  Que  ce  mot  amour  lui  semblait  gracieux  quand  il 
descendait  des  lèvres  de  la  plus  noble  des  reines,  com- 
pagne fidèle  et  dévouée  du  monarque  le  plus  courageux  et 
le  plus  illustre  de  son  temps!  charmant  et  naïf  épisode 
que  quelque  peintre  du  Hainaut,  compatriote  de  la  reine 
Philippe  et  de  Froissart,  et  rival  d'André  Beau-Neveu, 
devrait  se  faire  honneur  de  retracer  sur  la  toile. 

Mais  les  études  historiques  de  Froissart  embrassent  bien 

(•)  «Ainsi  Tai-je  depuis  ouï  recorder  à  la  bonne  dame  qui  fut 
«roined'Engleterre.  «  (liro)i.  ï,  t,  15. 


—     72     — 

des  questions  plus  graves  et  plus  sérieuses.  C'est  ainsi  qu'il 

nous  apprend  qu'au  mois  d'octobre  1 364  il  accompagna  à 

Douvres  le  roiÉdouardIlI,quiy  eut  une  entrevue  avec  le 

comte  de  Flandre,  Louis  de  Maie.  Il  s'agissait  du  mariage 

de  l'un  des  princes  anglais  avec  l'héritière  des  comtés  de 

Flandre  et  d'Artois,  qu'on  pressait  Charles  V  d'épouser  et 

qui  porta  si  haut  par  son  union  avec  Philippe  le  Hardi  la 

puissance  des  ducs  de  Bourgogne.  On  offrait  à  Louis  de 

Maie,  toujours  prodigue  et  avide,  cent  mille  francs.  Il  les 

accepta .  et  ce  fut  en  sa  présence  que  les  députés  des 

communes  flamandes  signèrent  à  Douvres  le  traité  du 

19  octobre  1364.   «  Si  furent  le  roi  d'Engleterre  et  le 

«  comte  de  Flandre  environ  trois  jours  en  festes  et  en 

«  esbattements  ;  et  quand  ils  eurent  assez  révélé  et  joué  et 

«  fait  ce  pour  quoy  ils  estoient  là  assemblés ,  le  comte  de 

«  Flandre  prit  congé  au  roi  d'Engleterre.  » 

Pendant  ces  négociations,  un  poursuivant  d'armes  ar- 
rivait à  Douvres  avec  des  lettres  du  comte  de  Montfort, 
qui  annonçait  la  victoire  d'Auray.  Telle  fut  la  joie  du  roi 
d'Angleterre  qu'il  le  combla  de  présents  et  le  créa  son 
héraut  en  lui  donnant  le  nom  de  Windsor.  Mais,  dès  qu'il 
eut  quitté  le  roi,  un  jeune  clerc  de  vingt-sept  ans,  s'ap- 
prochant  de  lui,  l'interrogea  de  nouveau  sur  les  détails  de 
la  guerre  de  Bretagne,  et  ne  le  quitta  qu'après  avoir  ajouté 
un  chapitre  de  plus  à  ses  enqupMes  ('). 

(•)  «  Par  lequel  héraut  je  fus  informé...  »  Chron.  1, 2, 497. 


CHAPITIIE  IV. 

fOYACiES  ES  FRANCE  ET  EN   ITALIE. 


1.  Froissart  sVra barque  à  Sandwich.  —  Vie  erranlc  des  me- 
ncslrels.  —  Le  Bralwnl.  —  Metuo. —  La  Bretagne. —  Bor- 
deaux.—  Le  prince  de  Galles. —  Retour  en  Angleterre. 

Le  moment  était  arrivé  où  Froissart  devait  poursuivre 
ses  enquêtes  par  delà  la  mer.  A  la  paix  de  Bretigny  avait 
succédé  un  traité  avec  le  roi  de  Navarre,  et  Bertrand  du 
Guesclin ,  réunissant  toutes  les  bandes  indisciplinées  qui 
dévastaient  la  France,  se  plaçait  k  leur  tête  pour  les  con- 
duire en  Gastille  au  secours  de  Henri  do  Transtamaro. 

Ce  fut  vers  les  fêtes  de  Pâques  1366  que  Froissarl 
s'embarqua  au  port  de  Sandwich.  Dans  ce  même  port,  on 
remarquait  à  l'ancre  un  beau  navire  que  le  roi  d'Angle- 
terre avait  donné  au  roi  de  Chypre,  après  l'avoir  fait  con- 
struire pour  lui-même  quand  il  avait  formé  le  projet  de 
conduire  une  croisade  à  Jérusalem;  miis  les  guerres 
Tavaient  empêché  de  roxécuter  :  «  Je  suis  dores  en  avant 


—    74    — 

«trop  vieux,  disait-il.  si  en  lairay  convenir  à  mes  enfiints.» 
On  croit  déjà  entendre  le  mot  de  son  arrière-petit-fils, 
Henri  V,  qui,  près  de  mourir,  interrompt  son  chapelain 
au  verset  ut  œdificentur  mûri  Jérusalem^  disant  t  que  par 
*  son  âme  il  avoit  proposé  de  reconquérir  Jérusalem  si 
«  Dieu  lui'eust  laissé  la  vie.  » 

Le  15  avril  1366,  Froissart  était  arrivé  à  Bruxelles,  au 
palais  de  Goudenberg,  près  du  duc  Wenceslas  de  Bohême 
et  de  la  duchesse  Jeanne  de  Brabant.  Là  s'assemblaient  en 
grand  nombre  les  ménestrels  et  les  hérauts  des  princes 
les  plus  illustres  de  l'Europe,  ceux  du  roi  de  Danemark 
comme  ceux  des  rois  de  Navarre  et  d'Aragon ,  ceux  du 
duc  de  Lancastre  comme  ceux  des  ducs  de  Bavière  et  de 
Brunswick-  Les  choses  n'étaient  guère  changées  depuis 
le  temps  où  Baudouin  de  Gondé  se  peint  lui-môme  revêtu 
d'une  robe  riche  et  bien  fourrée  et  s'arrêtant  là  où  l'on 
prodigue  aux  ménestrels  bonne  chère  et  bon  vin.  On 
recevait  volontiers  les  bons  ménestrels,  qui  étaient  si  rares, 
on  ne  se  lassait  jamais  de  les  écouter,  et  ceux-ci  à  leur 
tour  s'introduisaient  en  disant  :  «  Je  sais  de  belles  paroles 
et  de  beaux  dits.  » 

Froissart  portait  peut-être  avec  lui  des  lettres  de  re- 
commandation du  duc  de  Bourbon  dont  l'oncle,  Jacques 
de  Bourbon,  avait  été  autrefois  le  tuteur  de  Wenceslas,  et 
nous  ne  douions  point  qu'il  n'ait  trouvé  à  Bruxelles  un 
excellent  accueil  ;  mais  le  receveur  des  finances,  qui  pen- 
sait que  son  maître  eût  pu  mieux  employer  son  argent 
qu'à  encourager  les  ménestrels  et  les  clercs,  inscrit  dans 


—    75    — 

son  compte  celte  phrase  où  l'on  sent  percer  son  mécon- 
tentement et  son  dédain  :  t  Uni  Fritsardo,  dictori,  qui  est 
€  cum  regina  Anglice^  dicto  die  y  VI  mottones  (').  > 

Peu  de  jours  après,  Froissart  se  rendit  à  Melun.  Ici,  les 
traces  de  son  voyage  s  effacent.  Réduit  à  des  conjectures, 
nous  serions  disposé  à  penser  qu'il  se  trouvait  près  du 
sire  de  Melun  lorsque  celui-ci  reçut  comme  grand  cham- 
bellan de  France  l'hommage  de  Jean  de  Montfort.  Grâce 
à  ces  circonstances  favorables ,  il  aurait  exécuté  alors  ce 
voyage  de  Bretagne  dont  il  parle  en  termes  précis  sans  en 
déterminer  la  date. 

Le  duc  de  Bretagne  avait  épousé  une  fille  d'Edouard  111. 
11  jouissait  tranquillement  des  droits  que  le  traité  de 
Guérande  lui  avait  reconnus,  mais  que  de  longues  et 
cruelles  guerres  avaient  précédé  cette  paix!  Les  champs 
de  bataille  de  Gocherel  et  d'Auray  voyaient  blanchir 
les  ossements  des  vainqueurs  et  des  vaincus.  L'herbe  ne 
croissait  plus  sur  la  lande  de  Mivoie  où  avait  eu  lieu  le 
combat  des  Trente,  et  Hennebon  retentissait  encore  du  cri 
héroïque  de  Jeanne  de  Montfort  quand,  du  haut  de  la  tour 
où  elle  avait  veillé  toute  la  nuit,  elle  salua  la  flotte  an- 
glaise, dont  un  vent  favorable  enflait  les  voiles. 

Froissart  cite  les  enquêtes  qu'il  fit  dans  le  pays  (') 
et  assure  qu'il  interrogea  les  chevaliers  des  deux  partis. 
S'il  avait  appris  les  circonstances  de  la  bataille  d'Auray 

(•)  Documents  cités  par  M.  PInchart. 

(•)  J'en  ay  enquis  au  pays  mesmement.  Cliron.  1,1,  H7. 


—     76     — 

par  le  héraut  Windsor,  il  connut  celles  de  la  bataille  de 
Cocherel  par  un  chevalier  français,  t  le  jeune  sire  Antoine 
«  de  Beaujeu ,  qui  Iti  leva  bannière  et  y  fut  moult  bon 
«  chevalier.  »  Rien  n'allait  mieux  à  Froissart  que  les  ré- 
cits d'Antoine  de  Beaujeu.  Il  était  «  grant  galois,  t  c est-à- 
dire  aimable  et  joyeux;  s'il  exposait  volontiers  sa  vie 
pour  l'honneur,  c'est  qu'il  faisait  peu  de  cas  du  reste ,  et  il 
disait  en  riant  à  Froissart  : 

AutaDt  vaudroit  au  jugement 
Estront  de  chien  que  marc  d'argent. 

De  la  Bretagne,  Froissart  put  continuer  son  voyage  en 
passant  par  Nantes  et  par  la  Rochelle,  car  vers  la  fin  de 
décembre  nous  le  trouvons  à  Bordeaux,  où  naquit  peu  de 
jours  après,  au  milieu  de  l'éclat  de  la  puissance  et  de  la 
gloire,  un  petit-fils  d'Edouard  III,  dont  la  destinée  devait 
être  bien  différente  de  celle  de  son  père  et  de  son  aïeul. 

Froissart  ofFrit-il  à  cette  occasion  quelques  vers  au 
prince  de  Galles?  De  son  côté  le  prince  de  Galles  fit-il 
quelques  présents  au  poète  ?  Partageait-il  les  goûts  de  sji 
mère?  Nous  l'ignorons.  Un  auteur  assez  peu  digne  de  foi 
assure,  il  est  vrai,  qu'il  écrivit  un  traité  des  droits  d'ar- 
mes (•)  ;  mais  il  est  probable  qu'il  a  confondu  le  prince 


(>)  C'est  Antoine  de  la  Salie  qui  le  dit  dans  la  Consolation  de 
madame  du  Fresne.  En  retrouverait-on  quelque  chose  dans  la 
vaste  compilation  de  Christine  dePisan  qui  porte  le  même  titre? 


—    77    — 

Noir  et  sou  frère  le  duc  de  Glocester,  qui  assez  longtemps 
après  (vers  1390)  fil  rédiger  V ordonnance  d'Engkterre 
pour  le  gaye  de  bataille.  Le  prince  de  Galles  oublia  quel- 
que peu  les  droits  d'armes  lors  du  sac  de  Limoges.  On  ne 
permit  pas  au  duc  de  Glocest^r  de  recourir  au  gage  de 
bataille  quand,  accusé  de  trahison,  il  fut  décapité  par 
Tordre  de  son  neveu  au  chûteau  de  Calais. 

Froissart  se  borne  à  nous  apprendre  «  que  Testât  du 
.€  prince  à  Bordeaux  estoit  adonc  si  grand  et  si  estolTé 
c  que  nul  autre  de  prince  ni  de  seigneur  ne  s'acomparoit 
«  au  sien ,  ni  de  tenir  grand  foison  de  chevaliers , 
c  d'escuyers,  de  dames  et  de  damoiselles,  et  de  faire 
t  grands  frais.  »  Il  Taccompagna  à  Dax  et  s'y  trouvait  au 
moment  où  y  arriva  le  duc  de  Lancastre.  Il  espérait  suivre 
les  fils  d'Edouard  III  en  Espagne  et  traverser  avec  eux  ce 
pas  de  Roncevaux,  presque  constamment  rempli  t  de 
t  neige  et  de  froidure,  »  qui  rappelait  à  sa  mémoire  le  der- 
nier exploit  et  la  dernière  heure  de  Roland,  quand  il 
reçut  une  mission  qui  le  ramena  en  Angleterre.  Mais  il  y 
resta  peu  de  temps  :  une  occasion  favorable  s'offrait  à  lui 
pour  revoir  sa  famille  et  son  pays. 

Le  8  juillet  1 367  le  roi  d'Angleterre  avait  fait  adresser 
îi  Gui  de  Blois  les  lettres  suivantes  : 

«  Le  roi,  à  nostre  très-cher  cousin  Guy  de  Blois,  sei- 
«  gneurde  Beaumonten  Hanau,  salut  : 

«  Considérant  par  foundement  la  long  demoere  que  fait 
K  avez  pardevers  nous  en  hostage,  et  que  depuis  vostrc 

«  entrer  en  hostage  vous  n'avez  esté  eslargis  pour  visiter 

7. 


—    78    — 

«  vos  parlycs  et  amys,  ce  qui  vous  a  apparu  dure  chose  , 
«  De  quoi  nous  en  avons  molt  grande  compassion  et 
«  vous  douons  licence  et  congié  de  partir  hors  de  nostre 
«  roialme  por  visiter  vos  partyes,  à  confort  de  vous  et 
«  de  tous  vos  amvs.  » 

Il  n'est  pas  douteux  pour  nous  que  Froissart  n'ait  ac- 
compagne Gui  de  Blois  en  Hainaut  ;  mais  le  brave  che- 
valier, lasse  de  sa  longue  oisiveté,  alla  chercher  des  aven- 
tures en  Prusse,  et  notre  chroniqueur,  qui  se  trouvait  le 
1 9  septembre  \  367  au  palais  de  Bruxelles,  ne  tarda  point 
à  retourner  à  Londres. 

11.  Froissart  accompgne  le  duc  de  Clarencc. —  Fêtes  à  Paris, 
à  Cbaml^éry  et  à  Milan.  —  Le  roi  Pierre  de  Chypre.  — 
Rome. —  Mort  de  la  reine  d'Angleterre. 

Lors<|ue  Froiss;irt  revint  en  Angleterre,  on  venait  de 
ct>nolure  le  mariage  du  duc  de  Clarenoe,  Lionel  d' Anvers 
i\>iiimeon  Tappolait.  |>;irce  quil  était  né  dans  cette  ville 
Um's  dos  grandes  e\|><Hlilions  d  tdouanl  IIL  La  princesse 
dont  on  lui  olTrait  la  main  était  Yolande  de  Milan,  fille  de 
Galéas  Visivnti  :  oUo  lui  ap|x>rtait  ou  dot  qiwtre  villes  du 
PioiiH>nt.  ot  do  plus  tvnt  mille  florins  do  Florence  /\ 

Galoas  Visoonti  olait  le  prince  le  plus  avide  et  le  plus 
richo  do  sou  temps.  Il  achetait  à  ToiK^au  le  saug  le  plus 

î«)  Cètaîl  le  produit  d'ejLactkNis  de  loat  genre.  «  Galéas  et  Ber- 
«  »iIm«  dil  F^roîssiH  (IV.  50^.  adielo.MNit  leurs  lemm«;s  de  l'avoir 
;».  Ged  n'était  («s  BBOîos  vrai  pour  leur^gnidres. 


•£>. 


—     79    — 

noble  de  TEurope,  dit  Villani,  et,  profitant  des  guerres 
qui  avaient  à  peu  près  ruiné  les  monarchies  rivales  de 
France  et  d'Angleterre,  il  faisait  épouser  tour  à  tour  à 
son  fîls  la  fille  du  roi  de  France,  à  sa  fille  le  fils  du  roi 
d'Angleterre. 

De  vastes  préparatifs  avaient  été  faits  pour  le  voyage 
du  duc  de  Clarence  :  cinquante- deux  navires  transportè- 
rent de  Douvres  à  Calais  sa  suite,  qui  ne  comprenait  pas 
moins  de  quatre  cent  cinquante-sept  personnes  et  de 
douze  cent  quatre-vingts  chevaux.  Pour  que  rien  ne  man- 
quât à  cette  pompe  presque  royale,  deux  poètes  l'accom- 
pagnèrent ;  Tun  était  Jean  Froissart,  l'autre  GeofTroi 
Chaucer,  dont  le  roi  venait  d'élever  la  pension  annuelle  à 
vingt  marcs  d'argent  ('). 

Le  duc  de  Clarence  arriva  à  Paris  le  dimanche  16  avril 
1368.  Les  ducs  de  Berry  et  de  Bourgogne,  qui  étaient 
allés  au  devant  de  lui  jusqu'à  Saint-Denis,  le  conduisirent 
immédiatement  au  palais  du  Louvre,  où  se  trouvait  le  roi 
et  où  Ton  avait  préparé  pour  lui  «  une  chambre  moult 
€  bien  parée  et  aournée.  »  Le  lendemain  il  dîna  chez  la 
reine  à  l'hôtel  Saint-Paul.  «  et  après  ledisner,  Ton  dan- 
tcia  et  joua  et  y  fist-l'en  très-grant  f(?ste  '*  .»  Le  mardi  il  y 
eut  dîner  et  souper  à  l'hôtel  d'Artois,  le  niercrwli  dîner  et 
souper  au  Louvre.  Le  roi  se  montra  si  généreux  (juil 
distribua  en  présc^nts  au  due  de  Clarence  et  à  ceux  cpii 

(•)Rex...  Pro  bono  servilio  quod  dilecliis  valletus  no-ster. 
Galfridus  Chaucer,  nobis  impeiidit.  Rymer,  HI,  2,  p.  \3G. 
{')  Chroniques  de  Sainl-Deim,  VI .  p  254 . 


—     80     — 

raccompagnaient  plus  de  vingt  mille  florins.  Quelle  fut  la 
part  de  Froissart?  Les  comptes  de  cette  époque  nous 
rapprendraient  peut-être. 

Lorsque  le  duc  de  Clarence  quitta  Paris  le  20  avril, 
Jean  de  Melun ,  grand  chambellan  de  France,  le  condui- 
sit jusqu'à  Sens.  D'autres  chevaliers  l'escortèrent  jusqu'aux 
frontières  du  royaume. 

De  nouvelles  fêtes  attendaient  le  duc  de  Clarence  chez 
le  comte  de  Savoie,  beau-frère  du  duc  de  Milan ,  qui  parait 
avoir  négocié  le  mariage  de  sa  nièce  aussi  bien  que  celui 
de  son  neveu .  On  passa  deux  jours  à  Ghambéry  f  en  très- 
«  grand  revel  de  danses,  de  carolles  et  de  tous  e^ate- 
«  ments,»  et  Froissart  en  profita  pour  offrir  ses  vers  à  Amé 
le  Verd,  ainsi  qu'à  la  comtesse  de  Savoie ,  fille  du  duc  de 
Bourbon . 

Mais  rien  n'égala  l'éclat  des  fêtes  de  Milan.  Le  mariage 
fut  célébré  au  milieu  d'un  concours  extraordinaire  de 
peuple  à  l'entrée  de  l'église  de  Sainte-Marie  Majeure,  et 
jamais  on  ne  vit  de  banquet  plus  splendide  que  celui  qui 
eut  lieu  dans  la  cour  du  palais.  Trente  fois  on  changea 
tous  les  mets  destinés  aux  convives,  et  ils  eussent  suffi, 
dit-on,  pour  apaiser  la  faim  de  dix  mille  personnes; 
trente  fois  on  leur  distribua  des  présents  toujours  variés 
et  toujours  précieux  ;  tantôt  des  vêtements  de  soie  et  de 
drap  d'or,  de  brillantes  armures,  des  coupes  d'argent, 
des  bijoux  enchAssés  dans  l'or  ou  dans  la  pourpre,  tantôt 
des  faucons,  des  chiens  ou  des  couisicrs  tout  capara- 
çonnés. 


—    81     — 

A  la  première  table,  réservée  aux  pi  inces  et  aux  sei- 
gneurs les  plus  illustres,  siégeait  un  poëte  couronné  au 
Capitole,  François  Pétrarque,  alors  entouré  de  tout  Téclat 
de  sa  gloire.  Pétrarque,  Froissart  et  Chaucer  pouvaient  se 
saluer  du  nom  de  frères,  comme  ces  divins  génies  qui, 
dans  Tépopée  de  Dante,  tressaillent  en  se  reconnaissant 
les  uns  les  autres. 

Avant  de  quitter  Milan,  Froissart  reçut  du  comte  de 
Savoie  une  bonne  cotte-hardie  de   vingt  florins  d'or; 
mais  il  ne  parait  pas  avoir  sollicité  les  bienfaits  des  Vis- 
conti.  Ces  princes,  avares  et  débauchés,  protégeaient 
cependant  avec  zèle  les  lettres  et  les  arts.  L'infâme  Ber- 
nabo  lui-même,  selon  le  témoignage  du  prieur  de  Salons, 
«  ama  fort  les  hommes  estudians  et  leur  fist  escriprc 
€  pluiseurs  beaulx  livres.  »  Sous  ces  fleurs  on  sentait 
trop  la  couleuvre  de  Milan,  et  le  duc  de  Glarcnce  regretta 
d'avoir  été  séduit  par  ces  beaux  écus  tous  un  peu  souillés 
de  sang  ou  de  poison,  car  trois  mois  après  c  il  morut 
€  assez  merveilleusement,  »  dit  Froissart,  et  l'un  de  ses 
compagnons,  Edouard  le  Despenser,  crut  devoir  défier 
son  beau-père  Galéas  comme  l'auteur  du  crime.  Lors- 
que Froissart  juge  si  sévèrement   Valcntine  Visconti, 
devenue  duchesse  d'Orléans,  on  voit  qu'il  se  souvient  de 
Galéas  et  de  Bemabo. 

Froissart  voyageait  en  Italie,  comme  il  nous  l'apprend 
dans  le  Dit  du  Flarin  : 

Eu  arroi  de  souffisant  homme. 


—    82     — 

11  avait  sa  haqueiiée  pour  lui,  ses  roiicins  pour  porter  sou 
bagage.  11  s'arrêtait  là  où  il  voulait,  et  réglait  à  son  gré 
ses  heures  de  fatigue  et  ses  heures  de  repos. 

Nous  ignorons  si,  en  traversant  TÉridan,  ce  roi  des 
fleuves,  il  s'écria  comme  Pétrarque  :  «  Je  te  salue,  terre 
«  chère  à  Dieu  et  aux  hommes,  plus  belle,  plus  fertile 
«  que  toutes  les  autres,  arsenal  de  Mars,  sanctuaire  de 
«  Thémis,  séjour  des  Muses.  »  Nous  savons  seulement 
qu'il  se  proposait  de  visiter  Rome,  où  Urbain  V  venait  de 
rétablir  le  siège  pontifical,  et  c'est  en  comparant  avec 
soin  quelques  noms  et  quelques  dates  qu'il  nous  a  laissés, 
que  nous  parviendrons  à  répandre  un  peu  de  lumière  sur 
son  voyage. 

Les  projets  si  menaçants  de  l'empereur  Charles  IV 
contre  les  Visconti  semblaient  dissipés  quand  Froissart, 
quittant  les  plaines  de  la  Lombardie  et  laissant  à  sa  droite 
vers  la  mer  les  coteaux  de  la  Ligurie  couverts  de  cèdres 
et  de  palmiers  et  tout  parfumés  d'aromates,  s'avança 
vers  les  rives  de  l'Aruo.  Ne  s'arrêta-t-il  pas  à  Florence 
pour  saluer  le  berceau  de  Dante,  dont  Chaucer  et  Chris- 
tine de  Pisan  citent  les  vers  ?  Les  lettres  y  étaient  tou- 
jours honorées,  mais  elles  ne  dominaient  plus  à  la  même 
hauteur  l'horizon  des  discordes  de  l'Italie.  Boccace  avait 
succédé  à  Dante,  et  Pétrarque,  refusant  la  chaire  que  les 
Florentins  lui  offraient,  semblait  se  souvenir  que  leur 
cité  avait  trop  souvent  été  ingrate  pour  les  siens  : 

Parvi  Florentia  mater  amoris. 


~    83     — 

Cependant  des  obstacles  s'opposent  à  ce  que  Froissart 
poursuive  son  voyage.  Charles  IV  se  trouve  à  Vilerl>e 
avec  les  débris  de  son  armée  et  Ton  craint  de  voir  se  re- 
nouveler la  guerre.  Notre  poète  se  dirige  vers  Bologne, 
fameuse  par  son  surnom  de  mère  des  études,  mais  bien 
déchue  de  son  antique  splendeur.  A  peine  reconnais- 
sait-on de  loin  cette  ville  à  la  hauteur  de  ses  tours  et  de 
ses  clochers;  mais  dès  qu'on  pénétrait  dans  ses  murailles, 
tout  peignait  la  tristesse  et  la  misère  :  plus  de  chansons 
joyeuses,  plus  de  jeunes  filles  qui  dansaient  dans  les 
rues.  Li  science  elle-même  s'était  exilée  en  môme  t^mps 
que  les  plaisirs. 

Ce  fut  à  Bologne  que  Froissart  rencontra  le  roi  Pierre 
de  Chypre,  qui  revenait  avec  son  fils  de  la  Toscane.  Il 
avait  déjà  pu  voir,  soit  à  Londres,  soit  i\  Bruxelles,  ce 
prince  qu'on  signalait  comme  le  dernier  champion  de  la 
chrétienté  en  Orient.  Le  souvenir  de  ses  audacieuses 
conquêtes  de  Satalie  et  d'Alexandrie,  le  souvenir  non 
moins  digne  d'admiration  de  la  persévérance  avec  laquelle 
il  ne  cessait  de  réclamer  l'appui  des  rois  de  l'Occident^ 
étaient  présents  à  l'esprit  de  Froissart,  et  il  se  loue  beau- 
coup de  l'accueil  que  lui  fit  un  prince  si  plein,  comme  il 
le  dit,  d'honneur  et  d'amour.  Eustache  de  Conflans,  qui 
l'accompagnait,  raconta  à  Froissart  les  exploits  de  son 
maître,  et  lui  découvrit  sans  doute  aussi  les  desseins  qu'il 
nourrissait  pour  l'affranchissement  de  l'Orient  (•). 

(•)  C'est  aussi  à  Eustache  de  Conflans  que  Guillaume  de  Ma- 
chault  dut  le  récit  des  malheurs  du  roi  Pierre  de  Chypre. 


—    84     — 

Froissart  suivit  le  roi  de  Chypre  à  Ferrare,  où  il  reçut 
(le  lui,  par  Tintermédiaire  d'un  chevalier  flamand,  Tier- 
celet de  la  Barre,  quarante  bons  ducats.  Il  ne  le  quitta 
peut-être  qu'à  Venise,  où  le  bon  prince  s'embarqua  le 
28  septembre  1368. 

Enfin,  le  13  février  1369  une  paix  définitive  est  con- 
clue entre  l'empereur  Charles  IV  et  Galéas  Visconti.  Rien 
ne  s'oppose  plus  à  ce  que  Froissart  aille  baiser  le  seuil 
des  apôtres,  limina  apostolorum . 

Cette  Rome  visitée  par  Froissart  en  1369,  Pétrarque 
nous  Ta  révélée  dans  ses  pages  les  plus  éloquentes  quand 
il  nous  décrit  la  ville  éternelle,  les  cheveux  épars,  les 
vêlements  déchirés,  s'adressant  en  suppliante  à  ses  fils  et 
montrant  aux  uns  le  chemin  de  la  gloire,  aux  autres 
celui  du  ciel.  Elle  dit  aux  premiers  :  «  Je  ne  suis  plus 
«  Rome,  j'ai  été  Rome.  L'excès  de  mon  ancienne  gloire 
«  fait  aujourd'hui  l'excès  de  ma  désolation  :  ombre 
<k  presque  évanouie  d'une  grandeur  éteinte.  Ces  palais 
«  impériaux,  ces  toits  non  moins  fameux  sous  lesquels 
K  vécurent  les  Fabius  et  les  Scipion,  ces  voies  triom- 
«  phalcs  jadis  trop  étroites  pour  le  passage  des  captifs, 
«  ces  arcs  chargés  des  trophées  des  peuples  vaincus, 
«  tout  n'est  plus  que  ruines,  et  ce  sont  les  descendants 
«  des  tribuns  et  des  consuls  qui,  dans  leur  honteuse 
«  avarice,  brisent  le  marbre  des  portiques  et  des  statues 
«  élevées  à  la  gloire  de  leurs  aïeux  :  mais  jusque  dans  ma 
«  misère  je  conserve  je  ne  sais  quel  caractère  de  gran- 
c  deur  et  de  majesté  qui  impose  le  respect  et  l'admira- 


—    85    — 

«  tion.  Bien  que  Rome  soit  tombée,  il  n  est  pas  au  monde 
€  (le  nom  plus  grand  que  celui  de  Rome.  •  Aux  seconds  ' 
elle  tient  ce  langage  :  c  C'est  en  liant  mes  destinées  h 
«  celles  de  la  croix  que  je  suis  devenue  véritablement  la 
«  ville  éternelle.  Deux  mille  ans,  il  est  vrai,  ont  laissé  sur 
«  mon  front  leur  trace  ineffaçable  ;  mais  j'ai  déjà  tra- 
«  versé,  sous  Thumble  abri  de  la  croix,  deux  fois  plus  do 
t  siècles  que  sous  Taigle  orgueilleuse  de  Romulus.  Mes 
«  pierres  portant  les  traces  du  pied  des  apôtres;  elles 
<  ont  été  cimentées  par  le  sang  des  martyrs,  et  jusque 
«  dans  mon  sein ,  je  recèle  ces  catacombes  en  quelque 
t  sorte  bâties  avec  leurs  ossements.  Que  les  païens  van- 
€  tent  leur  Gapitole  et  le  temple  de  Jupiter  qui  le  couron- 
t  nait  :  le  Gapitole  existe  encore,  mais  l'autel  n'est  plus 
«  celui  des  dieux  de  TOlympe,  c'est  l'autel  du  ciel, 
t  ara  cœli.  » 

Malheureusement  la  longue  absence  des  papes  a  laisse» 
la  Rome  chrétienne  tomber  à  peu  près  aussi  bas  (pic 
la  Rome  païenne  et  confondre  des  souvenirs  si  difrérenls 
dans  les  mômes  ruines.  Soixante-dix  ans  se  sont  écou- 
lés depuis  que  la  grande  voix  de  Boniface  VIII  appela 
trois  (>ent  mille  pèlerins  à  se  prosterner  dans  ses  quatre 
cent  quatorze  basiliques.  Presque  toutes  étaient  abandon- 
nées aux  injures  de  Tair  ;  la  basili(jue  de  Latran,  mère  de 
toutes  les  églises,  n'avait  plus  de  toit;  les  pierres  qui 
s'écroulaient  de  ses  murailles  jonchaient  le  sol,  et  l'on  n'y 
entendait  plus,  comme  autrefois,  s'élever  de  l'aurore  à  la 
nuit  un  pieux  concert  d'hymnes  et  de  prières.  Le  premier 


I. 


8 


—  Be- 
soin d'Urbain  V  en  rentrant  à  Rome  avait  été  de  s  effor- 
cer de  porter  remède  à  cet  état  de  choses  ;  mais  son  sé- 
jour aux  bords  du  Tibre  devait  être  bien  court  :  il  ne 
pouvait  suffire  à  réparer  tant  de  monuments  respectables 
ou  sacrés.  Que  de  temples  disparurent  !  Que  d'autels  ne 
se  relevèrent  point  I  Que  de  tombeaux  restèrent  entr  ou- 
verts, comme  si  l'heure  était  déjà  venue  où  ils  devaient 
rendre  leur  proie  à  l'appel  du  dernier  juge!  Et  néanmoins 
c'était  toujours  la  grande  Rome,  magna  Roma^  comme 
l'appelait  Edouard  III  ('). 

Froissart  nous  a  conservé  quelque  chose  des  impres- 
sions de  ce  voyage  dans  ces  vers  du  Buisson  de  Jonèce  : 

...  Ce  furent  jadis  en  Rome 
Li  plus  preu  et  li  plus  sage  homme; 
Car  par  sens  tous  les  arts  passèrent, 
Et  par  armes  les  forts  quassèrent 
Et  mirent  toutes  nations 
Enclines  à  leurs  actions. 

Il  lui  était  réservé  de  saluer  au  milieu  de  ces  débris 
froids  et  mutilés  un  débris  vivant  des  jeux  de  la  fortune. 
Un  empereur  d'Orient,  Jean  Paléologue,  errait  tristement 
entre  ces  monuments  élevés  par  les  successeurs  d'Au- 
guste. Pauvre  et  malheureux,  il  était  venu  implorer 
l'appui  d'Urbain  V.  Il  semblait  que  ce  que  Constantin 
avait  fait  pour  Rome,  Rome  était  tenue  de  le  faire  pour 

(«)  M^na  Roma.  Charte  du  18  juillet  1350.  Rymer.) 


—    87    — 

les  derniers  héritiers  de  Constantin.  Mais  sa  fortune  ne 
devait  pas  plus  se  relever  que  ces  hautes  colonnes  éten- 
dues à  ses  pieds.  Où  la  vanité  des  grandeurs  humaines 
est-elle  plus  frappante,  plus  manifeste  que  sur  ces  sept 
collines  où  ont  surgi  toutes  les  gloires  de  l'antiquité  et  où 
jusqu'aux  temps  modernes  toutes  les  gloires  viennent  se 
reposer  tour  à  tour  comme  pour  y  chercher  des  leçons  et 
des  exemples?  De  TOrient  à  l'Occident,  puissance,  re- 
nommée, beauté,  tout  ce  qui  brille  ,  tout  ce  qui  charme, 
passe  et  s'évanouit  avec  la  même  rapidité  ;  mais  il  semble 
qu'à  Rome  on  comprenne  mieux  que  partout  ailleurs  le 
néant  des  gloires  du  monde. 

Un  jour  on  vint  annoncer  à  Froissart  que  le  bon  roi 
Pierre  de  Chypre,  qui  avait  toujours  échappé  à  la  mort 
dans  les  combats  qu'il  livra  aux  infidèles,  avait  péri  dans 
l'ombre  de  la  nuit,  assassiné  par  ses  chevaliers,  qui 
trouvaient  des  complices  jusque  dans  sa  famille. 

Un  autre  jour,  un  deuil  plus  cruel  encore  le  frappa 
mopinémcnt.  Des  messagers,  arrivés  de  l'autre  côté  des 
Alpes,  lui  apprirent  que  sa  généreuse  protectrice,  la 
bonne  reine  Philippe,  avait  rendu  le  dernier  soupir  le 
14  août  1369,  en  demandant  à  Edouard  III  de  se  faire 
ensevelir  près  d'elle,  et  n'ayant  jamais  fait,  ni  pensé 
€  chose  par  quoy  elle  dust  perdre  la  gloire  des 
«  cieulx.  » 

C'était,  s'écrie  tristement  Froissart,  «  la  plus  gentil 
«  reine,  plus  large  et  plus  courtoise  qui  oncques  régna 
«  en  son  temps,  »  et  il  résume  h  la  fois  les  titres  qu'elle 


—    88    — 

possédait  à  sa  reconnaissance  et  à  celle  de  la  postérité 
(^uand  il  s'écrie  : 

Pbelippe  ot  nom  la  noble  dame. 
Propices  11  soit  Dlex  à  Fâme  ! 
J*eD  suis  bien  tenus  de  pryer 
Et  ses  larghèces  escryer, 
Car  elle  me  fist  et  créa. 


CHAPITRE  V. 

FROISSART  A  LA  COIIR  DE  BRABANT.  —  lESTINES. 


I.  Retour  de  Froissart.  -—  Le  duc  et  la  duchesse  de  Brabant. 
—  Le  palais  de  Bruxelles.  —  Corlenberg,  Genappc,  Mor- 
lanwez. 

La  patrie  adoptive  que  Froissart  devait  depuis  huit  ans 
aux  bienfaits  de  la  reine  d'Angleterre  n'existait  plus  pour 
lui,  et  rien  désormais  ne  devait  le  retenir  loin  de  ce  bon 
et  doux  pays  dont  elle  aimait  tant  à  l'entretenir.  Il  quitta 
donc  l'Italie  pour  retourner  dans  le  Hainaut  en  suivant 
une  autre  route,  c'est-à-dire,  selon  ce  qui  est  le  plus 
vraisemblable,  en  traversant  l'Alsace  et  la  Lorraine.  11 
put  rencontrer,  vers  les  bords  du  Rhin,  Gui  de  Blois  qui 
revenait  de  Prusse,  et  nous  savons  que  notre  chroni- 
queur se  trouvait  avec  lui,  vers  la  fin  de  Tannée  13G9, 
au  château  de  Beaumont  ('). 

Cependant  Gui  de  Blois  entreprit  d'autres  voyages,  et 

(')  Compte  des  dépenses  de  la  maison  de  Jean  de  Chàlillon, 

de  1369,  cité  par  M.  Pinchart. 

8. 


—     90     — . 

Froissait  se  rendit  à  Bruxelles,  où  il  vit  son  ami 
Richard  Stury,  qui  arrivait  d'Angleterre.  'Un  compte 
nous  apprend  qu'il  reçut,  au  mois  de  juin  1370,  de  la 
duchesse  de  Brabant  la  somme  de  seize  francs  ou  vingt 
moutons,  pour  un  nouveau  livre  écrit  en  français,  de 
uno    novo    libro  gallico.    C'était    sans    doute    quelque 

poëme  ('). 

Si  Jeanne  de  Brabant  s'était  fait  aimer  de  ses  sujets  par 
sa  générosité,  sa  piété  et  son  caractère  doux  et  conci- 
liant ,  qui  la  porta  à  interposer  plus  tard  son  arbitrage  en 
faveur  des  communes  de  Flandre,  elle  tenait  aussi  de  ses 
ancêtres  cet  amour  des  lettres  qui  honore  les  meilleurs 
princes.  Son  père,  le  duc  Jean  III,  avait  cultivé  la  poésie 
comme  Jean  I",  comme  Henri  III,  qui  s'était  placé  si  haut 
dans  l'histoire  littéraire  du  xni®  siècle,  non-seulement 
parce  que  sa  fille,  devenue  reine  de  France,  partagea  ses 
goûts,  mais  aussi  parce  que  ce  fut  pour  lui  que  le  roi 
Adenez  composa  Aimeri  de  Narhonne,  Berte  aus  grans 
piéSj  Ogier  le  Danois  et  Cléomadès.  Gonibien  de  doux  sou- 
venirs ces  romans  ne  rappelaient-ils  pas  à  Froissart,  sur- 
tout celui  de  Cléomadès,  que  sa  dame  se  plaisait  à  lire  : 

Il  fut  bien  fés 
Et  dittés  amoureusement. 

Wenceslas  de  Luxembourg,  issu  d'une  maison  long- 

(•)  DominaB  ducissœ,  quos  uUerius  dederat  uni  Frissardo,  dic- 
ta tori,  de  uno  novo  libro  gallico,  sibi  liberato.— Toujours  le  même 
dédain  de  Thomme  de  finance  pour  rhoaune  de  lettres  ! 


—     91     — 

temps  ennemie  des  ducs  de  Brabant,  faisait  aussi  des 
vers,  et  jamais  prince  ne  porta  plus  loin  l'ardeur  des 
joutes  et  des  tournois.  On  avait  complètement  oublie  à 
Bruxelles  la  triste  fin  du  duc  Jean  l",  frappé  mortelle- 
ment dans  un  de  ces  divertissements,  après  avoir  assiste 
à  soixante-dix  tournois  en  France,  en  Angleterre  et  en 
Allemagne. 

La  duchesse  de  Brabant  avait  épousé  en  premières 
noces  le  comte  de  Hainaut,  frère  de  Jean  de  Beaumont  et 
oncle  de  Gui  de  Blois.  Wenceslas  était  le  fils  de  Jean, 
roi  de  Bohême.  Son  aïeul  avait  épousé  Marguerite  de 
Brabant,  son  bisaïeul  Béatrice  d'Avesnes.  Un  lien  de  plus 
unissait  ces  illustres  maisons  de  Ilainaut,  de  Brabant,  de 
Luxembourg,  de  Blois  :  c'était  une  protection  généreuse 
et  incessante  pour  tout  ce  qui  intéressait  le  développement 
des  lettres  et  des  arts. 

Un  seul  reproche  s'élevait  du  sein  des  bourgeoisies  et 
des  corporations  industrielles  contre  Jeanne  et  Wences- 
las. Leur  prodigalité  épuisait  sans  cesse  le  trésor,  mais 
ils  se  montraient  alFables  et  doux,  pleins  de  respect  pour 
les  privilèges  des  villes  ,  et  de  zèle  pour  les  intérêts  du 
commerce  (').  Tout  ceci  n'excusait-il  pas  un  peu  ce  luxe 


(•)  Sans  travailler  le  peuple,  ni  mettre  nulles  mauvaises  or- 
donnances, ni  coustumes.  Chron.  lïl,  93. 

Justitiam  foveat,  utjustus  arbiterœqui, 
Dux,  ne  subjecti  sua  jura  périr  equerantur, 

dit  le  poète  contemporain  Galigator,  cité  par  Divaîus. 


—     92     — 

que  Froissart  admira  et  cette  générosité  qu'il  éprouva  à 
plusieurs  reprises? 

Le  duc  et  la  ducoise  aussi 
De  Brabant  moult  je  regrasci  ; 
Car  ils  m'ont  tout  dis  esté  tel 
Que  euls,  le  leur  et  leur  hostel 
Ai-je  trouvé  large  et  courtois. 

Tous  les  autres  poètes  du  temps  célébraient  avec  le 
même  enthousiasme  leur  splendide  hospitalité. 

Ëustachc  Deschamps,  qui  ne  se  plaignait  en  Hainaut 
et  en  Brabant  que  des  sauces  à  la  moutarde  que  lui  ser- 
vaient toujours  les  hôteliers  ('),  salue  Bruxelles  comme  le 


(')  En  Haynaut  et  en  Brabant  ay 

Aprins  à  sauces  ordonner. 
Es  hostels  où  je  me  logea  y, 
Mefîst-on  loudis  apporter 
A  rost,  à  mouton,  à  sangler, 
A  lièvre,  à  connin,  à  ostarde. 
A  poisson  d'eau  douce  et  de  mer, 
Tousjours  sans  demander,  nioustarde. 
Harens  frès  quis  et  demanday. 
Carpe  au  cabaret  pour  dyner  ; 
Bequet  en  l'eaue  y  ordonnay 
Et  grasses  soUes  au  soupper  ; 
A  Brusselles  fls  demander 
Sauce  vert.  Le  cler  me  regarde  : 
Par  un  vallet  me  fist  donner, 
Tousjours  sans  demander,  moustarde. 


—     93     — 

séjour  de  t(ms  délis,  où  Ton  trouve  douce  cwnjtaf/nie  et 
courtoises  yens  : 

•     Adieu  beauté,  liesse,  tous  délis, 
Chanter,  daucer,  et  tous  esbatemeus  ! 
Cent  mille  fois  à  vous  me  recommans. 
Brusselle,  adieu,  où  les  bains  sont  jolis, 
Les  estuves,  les  fillettes  plaisans  ! 
Adieu  beauté,  liesse  et  tous  délis  ! 
Belles  chambres,  vins  de  Rin,  mois  lits, 
Connins,  plouviers,  et  capons  et  fesans, 
Compagnie  douce  et  courtoises  gens, 
Adieu  beauté,  liesse  et  tous  délis  ! 

Le  palais  de  Coudeuberg,  qui  devait  sou  nom  à  une 
colline  exposée  aux  vents  et  aux  frimas,  dominait  de  ses 
créneaux  et  de  ses  tourelles  la  ville  industrielle  placée  au- 
dessous  comme  aux  pieds  de  son  seigneur.  On  avait 
commencé  vers  l'est  quehjucs  plantations  pour  former  un 
parc.  Là  s'ébattaient  les  chevaliers,  les  écuyers  et  les 
dames  :  on  chantait  la  gloire  et  les  plaisirs.  A  une  autre 
époque,  le  parc  de  Bruxelles  abritera  sous  ses  épais  om- 
brages l'oubli  des  vanités  du  monde,  soit  cjue  Philippe  le 
Bon  le  traverse,  caché  aux  regards  de  ses  courtisiuis,  le 
jour  où  il  se  réfugie  chez  son  veneur  d'Alsemberghe,  soit 
que  Charles-Quint  s'y  retire,  ayant  déjà  déposé  la  pour- 
pre, et  attendant  que  sa  cellule  soit  prête  dans  le  cloître 
où  il  veut  mourir. 

Froissart  aime  à  citer  dans  ses  chroniques  ce  palais  de 
Coudenberg  où  le  duc  et  la  duchesse  de  Brabant  rece- 


—    94    — 

vaient  les  princes  étrangers  c  grandement  et  liement  en 
«  disners,  en  soupers,  en  reviaulx  et  en  esbattements  ; 
«  car  bien  le  sçavoient  îaire  ;  »  là  souvent  «  il  y  avoit 
«  grosse  feste  de  joustes  et  de  behours  où  tous  les  sei- 
«  gneurs  estoient  assemblés.  » 
C'est  à  Guillaume  de  Machault  que  nous  demanderons 

le  tableau  des  fêtes  non  moins  brillantes  que  donnait  le 

duc  de  Brabant  dans  ses  châteaux  de  Gorteaberg  et  de 

Tervueren,  de  Genappe  et  de  Morlanwez  : 

Messagiers  et  garçons  d'estables 
Dressent  fourmes,  trestiaux  et  tables  ; 
Oui  les  véist  troter  et  courre, 
Herbe  apporter,  tapis  et  courre. 
Braire,  crier  et  ramoner, 
Et  Tun  à  Tautre  araispner 
François,  bretons  et  alemanl, 
Lombard,  anglois,  oc  et  normant 
Et  maint  autre  divers  langage, 
G'estoit  à  oïr  droite  rage. 

Mais  ce  qui  faisait  bientôt  oublier  les  clameurs  confu- 
ses des  valets,  c'était  la  douce  harmonie  de  tous  les 
instruments  connus  en  ce  temps-là  :  vièles,  guiteimeSy 
cUoleHj  psalterions,  harpeSj  tampours,  trompes,  naquaires, 
orgues  y  cornemuses  j  cymbales  ^  clochettes  y  flahute  bre- 
haingne, 

Buisnies,  èles,  monocorde 
Où  il  n'a  qu'une  seule  corde, 


—     93      - 

Et  muse  de  blés  tout  ensemble. 

Il  me  samble 

Qu'oncques  mais  tele  mélodie 
Ne  fu  véue  ne  oye. 

Bientôt  on  se  livrait  aux  danses  et  aux  jeux,  et  quelle 
que  fût  la  variété  des  goûts,  bien  plus  grande  encore  était 
la  variété  des  plaisirs  : 

Et  là  n'ot-il  celui,  ne  celle 

Qui  se  vosist  esbanoier, 

Danser,  chanter  ou  festoier 

De  tables,  d'eschecs,  de  parsons, 

Par  gieus,  par  nottes  ou  par  sons, 

Qui  là  ne  trouvast  sans  arrest 

A  son  veuil,  Tesbattement  prest  ('). 


II.  BalailledeBastwciler.-  Captivité  de  Wenceslas.— Yolande 
de  Bar. —  Le  siège  de  Fcglise  de  Revigny. 

Cependant  au  milieu  de  ces  fêtes  retentit  un  cri  de 
guerre.  L'archidiacre  de  Hainaut,  Jean  'T  Serclaes,  et 
d'autres  députés  envoyés  vers  le  duc  de  Juliers  pour  qu'il 
fît  cesser  les  déprédations  dont  se  plaignaient  les  mar- 
chands des  foires  du  Rhin,  n'avaient  obtenu  aucune  ré- 
ponse satisfaisante,  et  le  duc  Wenceslas  avait  réuni  ses 

(•)  Le  poëme  de  Guillaume  de  Machault,  auquel  nous  emprun- 
tons ces  vers,  fut,  croyons-nous,  composé  pour  Wenceslas. 


—     96     — 

chevaliers  pour  tirer  vengeance  de  ces  insultes.  «  Pour 
«  ce  jour,  (lit  Froissarl ,  le  duc  avoit  delez  lui  quatre 
«  écuyers  de  grandVolonté  et  grand' vaillance,  et  bien 
a  taillés  de  servir  un  hault  prince;  car  ils  avoient  vu 
<  plusieurs  grans  faits  d'armes.  »  L'un  d'eux  était  le 
prévôt  de  Binche,  mcssire  Gérard  d'Obies,  mais  tout  son 
courage  fut  inutile.  La  bataille  de  Bastweiler  fut  pour  le 
duc  Wenceslas  une  véritable  journée  de  Crécy  ;  seule- 
ment cette  fois  ce  ne  furent  pas  les  archers  génois  qui 
empêchèrent  la  voie  aux  chevaliers  et  aux  hommes  d'ar- 
mes, mais  les  bourgeois  de  Bruxelles,  qui  s'étaient  mon- 
trés plus  disposés  à  bien  dîner  qu'à  bien  combattre,  car 
ils  portaient  «  bouteilles  pleines  de  vin  troussées  à  leurs 
«  selles,  et  aussi  pain  et  fromage  ou  pâtés  de  saumons, 
«  de  truites  et  d'anguilles,  enveloppés  de  belles  petites 
«  blanches  touailles  (').  »  Gérard  d'Obies  les  chassa  en 
frappant  leurs  chevaux  de  son  glaive.  Il  oubliait  que  ces 
bourgeois  avaient,  sous  la  conduite  d'Everard  'TSerclaes, 
rendu  par  leur  courage  au  duc  Wenceslas  les  clés  de  sa 
capitale,  alors  que  ses  plus  braves  chevaliers  s'étaient 
dispersés  en  voyant  le  sire  d'Assche  abandonner  sa  ban- 
nière. 

Wenceslas,  tombé  au  pouvoir  de  ses  ennemis,  fut  con- 


(•)  Chron.  III,  93.  Froissart  revient  plus  loin  sur  Vaise  des 
Brabançons  :  w  Car  où  que  où  ils  soient  ou  que  ils  vont,  ils 
«  veulent  estre  en  vins  et  en  viandes  et  en  délices  jusqu es  au 
«  cou.  »  Chr.  III,  1U.  <#* 


—     97    — 

(luit  au  château  de  Niedecken,  mais  sa  fierté  restait 
inébranlable.  Il  apprit  un  jour  que  le  duc  de  Juliers 
s'était  amusé  à  essayer  une  superbe  cotte  d'armes,  toute 
tissue  d'or,  que  la  duchesse  de  Brabant  envoyait  à  son 
époux  prisonnier,  t  Croit-on,  s'écria- t-il,  que  le  fils  d'un 
«  roi  doive  porteries  vêtements  qui  ont  déjà  servi  àGuil- 
«  laume  de  Juliers?  »  Et  il  la  donna  au  héraut  qui  la  lui 
avait  apportée  (*).  11  fallut  l'intervention  de  son  frère, 
l'empereur  Charles  IV,  pour  qu'il  fût  rendu  à  la  liberté, 
après  une  captivité  de  près  d'une  année. 

Ce  fut  à  ce  sujet  que  Froissart  composa,  vers  1372, 
son  poème  de  la  Prisfm  amoureuse,  qui  est  plutôt  un  livre 
de  moralité  et  d'amour,  comme  il  en  savait  faire,  qu'un 
traité  de  consolation.  On  y  rencontre  toutefois  quelques 
allusions  aux  événements  qui  venaient  de  s'accomplir,  ci 
il  est  facile  de  reconnaître  la  puissante  médiation  de 
Charles  IV  dans  les  vers  où  Wenceslas  s'exprime  en  ces 
termes  : 

Cil  qui  me  tiennent  sus  foi 
Pour  prisonnier... 
Auront  de  ii  si  grant  effroi 
Qu'il  me  délivreront,  je  croi('). 

Froissart  reçut-il  quelque  don  du  duc  de  Brabant  pour 
ce  poëme  ?  On  n'en  voit  aucune  trace  dans  les  comptes 
de  la  maison  de  Wenceslas,  et  on  comprendrait  aisément 

(•)  Zantfliet,  Amp).  Coll.  V,  col.  297. 
{')  Manuscrit  de  la  Bibliothèque  Impériale  de  Paris. 
I.  9 


—     98    — 

que  le  payement  d'une  rançon  considérable  Tait  réduit  en 
ces  circonstances  à  une  parcimonie  tout  exceptionnelle. 
Lorsque  le  trésor  se  trouvait  vide  à  Bruxelles,  ce  qui 
n'arrivait  que  trop  fréquemment,  Froissart  ne  rencon- 
trait-il pas  vers  les  frontières  du  Brabant,  du  Hainaut  et 
de  la  Flandre  d'autres  protecteurs  ?  N'offrit-il  point,  pour 
n'en  citer  qu'un  exemple,  ses  hommages  et  ses  vers  à 
Yolande  de  Bar,  que  célébra  Eustache  Deschamps?  Ce  fait 
n'aurait  rien  d'invraisemblable.  Les  forêts  et  les  étangs 
qui  entouraient  le  château  de  Nieppe  en  rendaient  le  sé- 
jour si  agréable  que,  selon  l'auteur  de  la  Chanson  d^An- 
tioche,  le  comte  Robert  de  Flandre,  au  milieu  des  mer- 
veilles de  l'Orient,  ne  pouvait  s'empêcher  de  s'écrier  : 

Mieux  aim  le  bos  de  Niepe,  la  large  cacerie, 
Et  de  mes  bels  viviers  la  rice  pescerie 
Que  tote  ceste  terre... 

Yolande  de  Bar  était  hardie  et  portée  aux  aventures, 
comme  sa  cousine  Jeanne  de  Montfort  Elle  avait  osé  ré- 
sister aux  ordres  du  roi  de  France  ;  assiégée  par  Henri  de 
Pierrepont,  qu'il  avait  envoyé  la  combattre,  elle  se  vengea 
erl  le  faisant  enlever  au  bois  de  Vincennes,  sous  les  yeux 
du  roi,  et  refusa  de  le  rendre  à  la  liberté.  Prisonnière  à 
son  tour,  elle  s'échappa  de  la  tour  du  Temple,  fut  reprise 
par  le  sire  de  Longue  val,  et  appela  du  fond  de  sa  prison 
le  haze  de  Flandre  à  prendre  les  armes  en  sa  faveur. 
Toute  sa  vie  devait  être  remplie  d'agitation  et  de  trouble, 
mais  elle  chercha  vainement  à  ranimer,  au  milieu  de  tant 


—     99     — 

de  princes  voisins  plus  puissants  qu'elle,  ces  rêves  d'in- 
dépendance qu'elle  avait  recueillis  dans  Théritage  de  son 
aïeul  Gui  de  Dampierre. 

Yolande  avait  pour  lieutenant,  dans  ses  Etats  de  Bar, 
Henri  d'Antoing,  issu  de  la  maison  de  Melun  chère  à 
Froissart,  et  cité  lui-même  dans  ses  chroniques  comme 
un  gentil  chevalier  dont  il  recommande  Tâme  à  la  misé- 
ricorde divine. 

La  veille  des  fêtes  de  Pûques  1 373,  les  fils  d'un  écuyer 

nommé  Guillaume  de  Grise,  sachant  que  le  curé  de  Revi- 

gny  était  dans  son  église  occupé  à  confesser  une  femme, 

l'attendirent,  le  blessèrent  grièvement  et  se  réfugièrent 

aussitôt  après  dans  le  clocher,  c  Laquelle  chose  vint  h  la 

<  cognoissance  de  messire  Henri  d'An  toi  ng,  lequel  y 

«  envoya  incontinent  messire  Jean  de  Hingètes,  Jehan 

«  de  Revigny,  Jehan  de  Garnin,  Michel  de  Briart,  Jehan 

«  Froissart,  Jehan  de  la  Litière,  ausquiels  il  fist  com- 

«  mandement,  comme  lieutenant  de  madame  la  comtesse 

«  de  Bar,    que,  tantost  eulx   venus  audit  lieu,   ils  se 

«  meissent  tout  autour  de  l'église  où  iceulx  malfaiteurs 

«  esloienl,  adfm  'qu'ils  n'en  ississent,  toutesvoies  sens  y 

«  faire  aucun  assaut  ou  cas  où  il  se  voudroient  courtoi- 

a  sèment  rendre,  et,  se  rendre  ne  se  vouloient,  que  il  les 

«  assaillissent  et  preissent  par  force  :  au  commandement 

«  duquel  messire  Henri  les  devant  nommés  obéirent.  » 

J^s  coupables  aimèrent  mieux  se  défendre  que  capituler  ; 

ils  lancèrent  de  grosses  pierres  du  haut  de  la  tour.  Il 

fallut  monter  à  l'assaut,  mais  à  peine  Gobert  et  Stieve- 


—     100     — 

nin  de  Crise  avaient-ils  été  pris  et  jetés  en  prison,  que 
l'évoque  de  Toul  les  réclama  comme  clercs,  et  ils  profitè- 
rent de  ce  moment  pour  briser  les  portes  de  leur  cachot 
et  s'éloigner.  Certes,  ces  hommes  n'étaient  pas  en  habit 
de  clercs  et  ne  se  conduisaient  «  mie  clergarament  ;  » 
mais  s'ils  l'étaient  par  hasard,  Jean  de  Hingètes,  Jean  de 
Carnin,  Michel  de  Briarde,  Jean  Froissart  et  leurs  compa- 
gnons sollicitent  humblement,  dans  le  document  que 
nous  avons  sous  les  yeux,  «  le  bénéfice  d'absolution  (').  » 
Ce  Jean  Froissart  est-il  bien  notre  chroniqueur? Est-ce 
bien  lui  que  nous  voyons  monter  à  l'assaut  au  milieu 
d'une  grêle  de  pierres  et  s'emparer  bravement  de  ces  mal- 
fciiteurs  armés  de  haches?  Certes,  ce  serait  là  une  face 
toute  nouvelle  de  sa  physionomie.  Lorsqu'il  nous  parle, 
dans  le  Buisson  de  Jonèce,  de  ces  batailles  où  il  se  trouve- 
rait fort  mal  s'il  y  était  malgré  lui,  cela  veut- il  dire  qu'il 
y  en  eut  au  moins  une  à  laquelle  il  prit  part  volontiers? 
Nous  n'osons  l'affirmer,  tant  cette  hypothèse  contrarie 
toutes  les  idées  reçues  jusqu'à  ce  jour.  Mais  il  n'est  pas 
moins  vrai  que  les  relations  de  Froissart  avec  Henri 
d'Antoing  pourraient  expHquer  à  la  rigueur  que,  dans 
un  péril  urgent,  le  lieutenant  de  la  comtesse  de  Bar  eût 
envoyé  à  Revigny,  avec  les  écuyers  barrois  et  flamands 
qui  étaient  avec  lui,  notre  chroniqueur,  alors  dans  toute 
1 1  force  de  l'Age,  et  la  date  même  de  ce  fait  se  concilierait 

(•)  Je  dois  ce  document,  conservé  aux  archives  de  Lille,  à 
Tobligeance  de  M  Le  Glay. 


( 


—     101     — 

aisément  avec  la  biographie  de  Froissart.  Il  aurait  <juillé 
les  États  de  la  comtesse  de  Bar  pour  ne  pas  être  inquiété 
par  révoque  de  Toul,  et  serait  revenu  à  Bruxelles,  où,  a 
léfaut  d'une  pension  à  vie  comme  celle  de  Chaucer,  il 
aurait  sollicité  et  obtenu  un  bénéfice,  et  le  vengeur  du 
curé  de  Revigny  serait  devenu  ainsi  curé  de  Leslincs. 


m.  Gérard  d'Obies.  prévôt  de  Rinche.—  La  cure  de  Leslinos. 
—  Les  tavernicrs.  —  Le  bâtard  de  Brabant  et  le  roman  de 
Caton. —  La  Salle  de  Binche. 


Comment  Froissart  obtint-il  le  bénéfice  de  Lestines:f 
Nous  croyons  que  ce  fut  grâce  à  Tappui  dévoué  d'un  de 
ses  amis,  Gérard  d'Obies  (*),  prévôt  de  Binche,  qui  était 
en  même  temps  le  confident  le  plus  intime  du  duc  Wen- 
ceslas.  Il  avait  autrefois  vaillamment  fait  la  guerre;  mais 
depuis  qu'il  habitait  Binche,  il  oubliait  les  combats  pour 
les  joutes,  et  les  périls  pour  les  danses  et  les  banquets. 
C'était  à  lui  que  s'adressait  Wenceslas  (piand  il  voulait 

(')  Froissart  cite  aussi  Jean  d*Obies  qui  mourut  dans  une 
croisade  de  Prusse.  Obies  était  un  arrière-fief  de  la  terre  de 
Bavay  dans  la  pairie  de  Ghièvres.  Le  château  fut  brûlé  par  les 
Français  en  ^340  II  ne  faut  pas  le  confondre  avec  le  chûteau 
d'Obies  près  de  Mortagne,  qui  appartenait  à  Jacques  de  Wer- 
chin.  L'une  des  dernières  héritières  du  prévôt  de  Binche,  Marie- 
Catherine  d'Obies  ou  Dubies,  épousa,  au  xviii'-  siècle,  M.  de 

Secus. 

9. 


—     102     — 

inviter  à  ses  fôtes  les  chanoinesses  de  Nivelles,  de  Mons  et 
de  Maubeuge  et  les  filles  des  barons  du  Hainaut,  telles 
que  mesdemoiselles  d'Aigremont  ou  mademoiselle  de  Tra- 
zegnies,  et  si  le  prévôt  de  Bincbe  connaissait  d'autres 
belles,  il  était  autorisé  à  placer  leurs  noms  sur  les  lettres 
qui  lui  étaient  adressées  de  Bruxelles  «  sans  superscrip- 
«  tion  (') .  »  Parfois,  pour  rendre  plus  d'honneur  aux  nobles 
daraoiselles  dont  il  escortait  le  chariot  avec  ses  hommes 
d'armes,  il  mettait  sa  ceinture  en  gage  ;  mais  on  ne  l'en 
estimait  que  plus.  N'arriva-t-il  pas  aussi  au  duc  de  Bour- 
gogne, Philippe  le  Hardi,  de  mettre  un  jour  sa  ceinture 
en  gage  entre  les  mains  du  duc  de  Bourbon  pour  une  par- 
tie perdue  au  jeu  de  paume  ? 

Gérard  d'Obies  entretint  avec  Froissart  de  longues  re- 
lations. Les  unes,  légères  et  joyeuses,  sont  rappelées  dans 
ses  poésies  ;  les  autres,  plus  graves,  ont  sans  doute  laissé 
quelque  trace  dans  ses  chroniques. 

A  une  lieue  de  Binche  se  trouve  im  village  nommé 
Lestines-au-Mont,  pour  le  distinguer  d'un  village  voisin 
qui  s'appelle  Lestines-au- Val .  Froissart  désigne  Lestines 
comme  une  grant  ville,  et  ce  qu'il  dit  du  bénéfice  attaché 
à  son  titre  de  curé  permet  de  croire  qu'il  était  important. 
Nous  savons  d'ailleurs  par  quelques  lignes  de  Folcwin, 
abbé  de  Lobbes,  que  dès  le  \*  siècle  il  était  l'objet  de  con- 
voitises et  d'usurpations  plus  ou  moins  légitimes  ('),  et  il 

(•)  Documents  cités  par  M.  Pinchart. 
(')  Lephtiuas   oomen  est    fundi  in   page   Hainoensi,   olim 
sedes  regia,  cum  adhuc  pax  et  justitia  sibi  obviarent  in  terra, 


—    103    — 

était  encore  assez  considérable  au  xiv*  siècle  pour  que 
cette  cure  se  trouvât  placée  dans  un  tableau  de  répartition 
de  taxes  ecclésiastiques  immédiatement  après  celles  d'Alost 
et  deMalines  ('). 

Indépendamment  de  son  bénéfice,  Froissart  recevait, 
paraît-il,  une  pension  du  duc  de  Brabant  (*),  qui  de  plus 
lui  faisait  remettre  chaque  automne,  après  la  moisson, 
quelques  muids  de  blé  (')  ;  mais  Froissart  n'était  pas  plus 


DUDC  in  beneficium  plurimis  distributus,  vix  sufficit  annuis  re- 
ditibus  unius.  ^  (Mirac.  s.  Ursmari,  ap.  BoU.) 

(')  Cameracum  christianum,  éd.  de  M.  Le  Glay,  p.  498. 
Lacurne  de  Sainte-Palaye  a  confonda  Lessines  (près  de  Gram- 
moDt)  et  Lestines  (près  de  Binche).  Lestines  n'est  aujoard'bui 
qu'un  village  de  1 ,700  habitants. 

(')  A  monsieur  Jehan  Frouissart,  cureit  à  Lestines-ou-Mont, 
par  un  plakiet  soubs  le  sinet  de  monseigneur,  xx  pettis  mou- 
tons  qui  valent  xxvn  livres  {i9  septembre  4373). 

Par  un  plakiet  de  monseigneur,  donnet  à  messire  Jehan 
Froissart,  cureit  de  Lestines,  iiii  doubles  moutons,  vallent  vn 
livres  x  sous  (4  juin  4376). 

Par  lettres  de  monsieur  le  duc,  délivreit  à  monsieur  Fruus- 
sart  VII  moutons  de  Brabant  (même date). 

Par  lettres  de  monseigneur  le  duc,  donneit  à  messire  Jehan 
Fruissart  vi  francs  françois,  vallent  vn  livres  x  sous  (27  avril 
4379).  (Comptes  de  la  prévôté  de  Binche,  cités  par  M.  Pinchart.) 

(^)  Par  un  plakiet  de  monseigneur  à  messire  Jehan  Froissart, 
curet  de  Lestines-ou-Mont,  le  pénultiesme  jour  du  mois  d'octo- 
bre l'an  Ixxiiii,  délivret  vj  muis. 

Par  un  plakiet  de  monseigneur  le  duc,  donnet  à  messire  Jehan 


—     104     — 

économe  de  son  blé  que  de  son  argent,  et  il  dit  lui-même 
dans  le  Dit  du  Florin  : 

Si  n'enmas-je  bleds  en  greniers. 

Nous  savons  aussi  que  la  collation  du  bénéfice  de  Lesti- 
nes appartenait  au  chapitredeCambray.Wenceslaset  Jean 
de  filois,  alliés  tous  les  deux  à  la  maison  de  Robert  de 
Genève,  alors  évoque  de  Cambray,  purent  lui  adresser  en 
faveur  de  Froissart  quelques  recommandations,  qui  furent 
d  autant  mieux  reçues  que  ce  prélat  appartenait  aussi 
d'assez  près  à  la  maison  de  Savoie,  dont  le  jeune  clerc 
avait  reçu  les  bienfaits  à  Ghambéry. 

Rapprochement  remarquable!  L'évoque  de  Gambray, 
Robert  de  Genève,  à  qui  put  être  présentée  celte  requête, 
l'archidiacre  de  Valenciennes,  Pierre  Roger,  à  l'avis  du- 
quel elle  fut  peut-être  soumise,  devaient  tous  les  deux 
occuper  le  trône  pontifical,  transféré  par  le  premier  à 
Avignon,  rétabli  par  le  second  à  Rome. 

En  relisant  avec  soin  les  documents  du  temps,  on 
trouve  près  de  Froissart  deux  hommes  qui,  par  leur 
nom,  semblent  au  premier  abord  appartenir  à  la  même 

Frouissart,curet  de  Lestines-ou-Mont,  le  xviije  jour  doudit  mois, 
délivret  à  lui  viij  muis  de  blet  (octobre  ^375). 

Par  un  plakiet  de  monseigneur  le  ducq  donnet  le  xj'  jour  de 
décembre  l'an  Ixxvj,  à  monsieur  Jehan  Frouissart,  curet  de 
Lestines-ou-Mont,  délivret  si  qu'il  appert  par  celui  plukiet  : 
iiij  muis.  (Comptes  de  la  prévôté  de  Bjnche.) 


—     105    — 

famille  :  Moreau  de  Lestines  et  Jakemctde  Lestines.  L'un, 
Moreau  de  Lestiues,  étiiit  un  brave  chevalier  qui,  en 
1340,  s'associa  à  une  aventureuse  entreprise  pour  sem- 
parer  du  duc  de  Normandie;  Tautre,  Jakemet  de  Lesti- 
nes, n'était  qu  un  obscur  ménestrel  ;  mais  Froissart, 
après  avoir  devisé  d'armes  avec  le  seigneur,  s'arrêtait 
|>eut-étre  à  entendre  les  chants  du  ménestrel,  comme 
tant  de  princes  et  de  barons  avaient  prêté  l'oreille  à  ses 
propres  vers. 

Passerai-je  sous  silence  ces  taverniers  de  Lestines  à 
qui  le  bon  curé,  un  peu  négligent,  un  peu  insouciant  et 
trop  aisé  à  tromper,  laissa  cinq  cents  francs?  Les  mœurs 
du  temps  justifient  assez  ces  loisirs. 

Le  chevaleresque  bailli  deSenlis,  Ëustacho  Deschamps, 
publiait  au  même  moment  la  charte  poétique  des  bons 
buveurs  qui  fréquentent  assidûment  les  tavernes  de 
Champagne  (*),  et  le  grave  continuateur  de  Guillaume  do 
Nangis,  Jean  <lc  Venette,  religieux  carme  de  Paris,  allait 
bien   plus  loin  encore  quand,  à   propos  des  noces  de 


(')  La  charte  de  tous  ceux  qui  s'adoDocnt 

A  suir  tuTerne  à  Vertus, 

fut  publiée,  comme  le  dit  l'auteur, 

En  buvant  yiu  do  grant  liqueur, 
L'an  de  grâce  Noslrc  Seigneur 
Mil  CGC  et  LX  et  douze. 

Selon  Legrand  d'Aussy,  le  concile  d'Aix-la-Chapelle,  en  817, 
avait  permis  aux  chanoines  de  boire  chaque  jour  une  quantité 
de  vin  égale  à  un  po  ds  de  cinq  livres. 


—     106     — 

Cana,  il  s'arrêtait  à  chanter  le  vin  qui  remplissait  les 

coupes  sans  que  les  amphores  se  vidassent  : 

Pleust  à  Dieu,  pour  moy  esbatre, 
Qu'en  tenisse  trois  los  ou  quatre, 
Voire  une  isdrie  toute  plaine  ! 
Si  en  buvroie  à  grant  halaine. 

Le  tyran  de  Milan,  Bernabo,  était  le  seul  qui  pût  son- 
ger, selon  Froissart,  «  à  remettre  les  religieux  aux  œufs 
«  et  au  petit  vin  pour  avoir  claire  voix  et  chanter  plus 
«  haut.  » 

Ces  taverniers  de  Lestines  étaient  d'ailleurs  les  plus 
notables  habitants  de  la  ville.  L'un,  nommé  Paul,  fournis- 
sait à  Wenceslas  du  vin  blanc  et  du  vin  vermeil  ;  l'autre, 
Golard  Ninin,  qui  partageait  avec  lui  l'honneur  de  fournir 
le  vin  que  buvaient  le  duc  et  la  duchesse  de  Brabant  pen- 
dant leur  séjour  à  la  Salle  de  Binche,  était  de  plus  mayeur 
de  Lestines  et  de  Bray,  et  il  existe  une  charte  du  i  1  juin 
1 379 ,  portant  le  sceau  de  Golard ,  où  il  est  cité  comme 
témoin  après  Robert  de  Namur  et  Simon  de  Lalaing. 
Froissart  devait-il  rougir  de  hanter  des  taverniers  d'aussi 
bonne  condition  ?  N'avait-il  pas  vu  à  Londres  cinq  rois 
(les  rois  d'Angleterre,  de  France,  d'Ecosse,  de  Danemark 
et  de  Chypre)  aller  s'ébattre  chez  le  tavernier  Henri 
Picard,  qui  était  mayeur  de  Londres  comme  Colard  Ninin 
l'était  de  Lestines  (•)  ? 

(•)  Il  ne  faut  pas  confondre  les  taverniers  dont  parle  Froissar^ 
et  ceux  que  maudit  Villon  : 

Et  TOisent  dru  aux  stygiens  caveaux 
Les  taTernicrs  qui  brouillent  nostre  vin. 


—    107    — 

Gérard  d'Obies  était  chaîné  de  Téducation  de  messire 
Jean,  bâtard  du  duc  de  Brabant.  Sans  doute,  il  recourait 
aux  conseils  de  Froissart  dans  les  soins  qu'il  lui  donnait, 
car  il  lui  fit  étudier  le  moraliste  favori  du  chroniqueur, 
Dionysius  Caio,  qui  n était,  toutefois,  qu'un  faux  Caton. 
Il  avait  payé  deux  sous  sitl  deniers  ie  roumanch  de  Caton 
jxmr  aprendre  à  Vescole  [')  ;  il  acheta  à  peu  près  au  roéine 
prix  tin  cornet  à  mettre  e^icre;  mais,  quand  après  les 
heures  d'études  il  voulait  rendre  à  son  élève  un  peu  d  air 
et  de  soleil,  c'était  sous  la  garde  du  tavernier  Colard  qu'il 
renvoyait  à  Lestines  tendre  des  filets  aux  petits  oiseaux 
destinés  à  nourrir  ses  éperviers.  Mais  les  éperviers  que  le 
jeune  prince  élevait  à  Binche  ne  se  contentaient  guère  de 
ce  menu  gibier,  ils  fondirent  sur  le  colombier  (jue  les 
bourgeois  avaient  placé  au  haut  de  leurs  halh^  et  y  s<»- 
inèrent  le  deuil. 

Pourquoi  messire  Jean  Iiabitait-il  Binche?  Quel  était 
son  âge?  Y  élait-il  élevé  sous  les  yeux  de  sa  mère?  Nous 
n'aurions  jamais  soulevé  ces  questions,  si  dans  les 
comptes  de  la  prévôté  de  Binche  nous  ne  renc/uilrions, 
assez  près  du  chapitre  de  la  vieature  et  de  farjcnt  si'cq  dé- 
livré à  Jehan,  le  bâtard  monseifjneur .  \\u  autre  chapitre  où 

(•)  Le  roumanch,  c'est-à-dire  la  traduction  française.  Joinville 

parle  «  des  drugemeus  qui  enromançoient  le  sarrazinnois.  »  On 

sait  de  quelle  autorité  jouissaient  au  mo\en  âge  les  distiques 

attribués  à  Caton  : 

He  keew  uot  Caton,  for  his  wit  wa^  rudo, 

dit  Chaucer  dans  les  Canterbury  Taie*. 


—     108     — 

nous  lisons  à  la  première  ligne  :  «  A  le  demiselle  de  Bou- 
«  lant,  pour  une  pension  de  cent  livres  tournois  dont  elle 
tt  est  asseurée  le  cours  de  sa  vie  sous  les  revenues  de 
«  Binch;  »  pension  énorme,  puisque  celle  du  sire  d'Espi- 
noy  n'est  que  de  soixante-cinq  livres  ('). 

Pourquoi  faut-il  qu'après  avoir  vu  les  ancêtres  d'Anne 
de  Boulen  arriver  en  Angleterre  à  l'époque  oii  les  charmes 
de  Marie  de  Saint-Hilaire  et  de  Catherine  de  Roet  sédui- 
saient le  duc  de  Lancastre,  nous  retrouvions  ici  le  même 

« 

nom  qui  semble  associé  aux  mêmes  souvenirs,  non  plus  à 
Berkhamstead ,  mais  à  une  lieue  de  Lestines? 

Quoiqu'il  en  soit,  si  Gérard  d'Obies  conduisait  mes- 
sire  Jean  de  Brabant  à  Lestines  chez  le  tavernier 
Colard,  il  s'arrêtait,  sans  doute,  bien  plus  fréquemment 
encore  chez  le  curé ,  qui  comme  lui  faisait  grand  cas  du 
bon  vin  et  fort  peu  de  cas  de  l'argent.  De  son  côté,  Frois- 
sart  se  rendait  souvent  à  la  Salle  de  Binche,  que  le  joyeux 
prévôt  avait  récemment  fait  revêtir  de  nouveaux  lambris 
par  maître  Jean  des  Espringales  et  qu'il  avait  aussi  fait 
orner  de  splendides  vitraux,  œuvre  de  Jean  Mullart,  qu'on 
n'avait  cru  pouvoir  mieux  préserver  de  tout  accident 
qu'en  les  faisant  garnir  de  treillis  de  fer  par  le  maître  de 
l'artillerie  du  duc  Aubert  de  Bavière.  Sous  les  voûtes  ser- 
pentaient des  guirlandes  de  fleurs;  on  répandait  sur  le 
pavé  un  tapis  de  verdure,  et  c'était  là  qu'on  servait  sur  des 

(»)  Comptes  de  Jean  Galoppin ,  >I374,  1377  (arch.  gén.  du 
royaume). 


—     109     — 

nappes  de  Bourgogne  tantôt  la  meilleure  venaison  des 

Ardennes,  tantôt  du  poisson  de  la  Sambre  et  des  œufs  di* 
Leslines  assaisonnés  de  gingembre,  de  cannelle,  de  s.-i- 
fran  et  d'autres  épiées  dont  il  fallait  noyer  la  chaleur 
appétissante  dans  des  flots  de  vin  de  Saintonge  ou 
d'Als«ice.  Gérard  d'Obies  prodiguait  cette  généreuse  hos- 
pitalité'aux  princes  et  aux  chevaliers  qui  suivaient  l.i 
route  de  Bruxelles,  notamment  à  Jacques  de  Bourl)on,  à 
Robert  de  Namur,  à  Gérard  de  Beaufort,  aux  sires  d'£spi- 
noy  et  de  Cantaing.  Parfois,  en  digne  ami  de  Froissart, 
il  faisait  le  même  accueil  à  des  ménestrels  errant  de  p;iys 
en  pays  ;  c'est  ainsi  qu'en  \  384  il  reçut  à  Thôtel  de  la  Salle 
maître  Winancq  et  ses  deux  compagnons  qui  revenaient t 
d'Aragon  ('). 

Froissart  se  trouvait  h  Lestines  au  milieu  d'un  pa\s 
dont  les  richesses  s'él^iieiit  dcvolop|)ces  pendant  une  lon- 
gue paix,  bien  qu'une  ou  deux  fois  la  crainte  d'une  inva- 
sion venue  des  bords  de  la  Meuse  y  eût  répandu  la  terreur. 
Les  habitants,  par  leur  opulence,  justifiaient  en  quelqu<» 
sorte  le  mot  célèbre  prononcé  par  Louis  XI,  un  jour  qu'il 
voulait  flatter  ceux  <ju'il  convoitait  :  c  (jne  l)crger  do  Hai- 


(»)  Quelques  comples  donnent  à  Winand  ou  Winancq  le  titre 

de  ménestrel  du  duc  et  de  la  duchesse  de  Brabant.  --  Tous  ces 

comptes  de  la  prévôté  de  Binche  sont  fort  intéressants  pour  l;i 

biographie  de  Froissart  pendant  son  séjour  à  Lestines.  Je  les  ai 

étudiés  avec  soin,  en  regrettant  toutefois  la  brièveté  du  chapitre 

consacré  à  Leslines. 

I.  10 


—     MO     — 

t  naut  vaut  autant  que  prince.  »  PortéS'aux  fêtes  et  à  lu 
joie,  ils  semblaient  se  plaire  aux  jeux  de  la  poésie,  et,  assez 
près  de  Lestines,  à  Haingne,  on  couronnait  chaque  année 
un  roi  des  ménestrels  (').  Marot  a  dit  depuis  : 

Ceux  de  Hainaut  chanteut  à  pleines  gorges. 

Cependant  ces  divertissements  rustiques  ne  pouvaient 
suffire  à  Froissart.  Il  allait  saluer  le  duc  et  la  duchesse  de 
Brabant  dans  leur  château  de  Morlanwez,  dans  leur  hôtel 
de  Binche ,  dans  leur  maison  de  Merbes ,  et  souvent  aussi  il 
entreprenait  le  voyage  de  Bruxelles  pour  leur  offrir  quel- 
ques vers,  en  échange  desquels  il  obtenait  de  beaux  mou- 
tons ou  une  cotte-hardie  {") .  Mais  il  ne  faut  pas  croire  que 
les  relations  de  Froissart  avec  Wenceslas  se  bornassent  là. 
Elles  avaient  un  côté  moins  léger.  Souvent  l'entretien  se 

(')  «  Au  roy  des  ménestreux  de  la  procession  de  Haingne,  en 
l'aide  de  là  fieste  qu'ils  font  là  endroit,  HI  rasières  de  bleid.  » 
(Comptes  de  la  prévôté  de  Binche,  1382.) 

(«y  tt  De  pir  le  duc  de  Luccembourg  et  de  Braibant,  mandons 
et  commandons  à  vous,  nostre  prévost  de  Binch,  que  vous  don- 
nez et  payez,  au  nom  de  nous,  à  messire  Jehan  Froissart,  cureit 
de  Lestines-ou-Mont,  porteur  de  cesfes,  la  somme  de  XII  francs 
franchois  que  nous  lui  devons  pour  certaines  besognes  qu'il  nous 
a  baillées  et  délivrées.  (2  mars  4374.) 

«  Le  duc  de  Luccembourg  et  de  Brabant  :  Provost  de  Binche, 
nous  vous  mandons  et  volons  que  vous  délivrez  à  nostre  bien- 
ameit  messire  Jehan  Froissart,  cureit  de  Lestines,  wyt  petits 
moulons,  lesquels  donneit  li  avons.  » [4  juin  1377).  Comptes  de  la 
prévôté  de  Binche  cités  par  M.  Pinchart. 


—   \\\   — 


prolongeait  sur  les  afiaires  les  plus  graves  du  temps  ;  le 
duc  de  Brabaiit  disiiit  au  curé  de  Lestines  c  combien  lui 
c  dcplaisoit  grandement  le  schisme  de  l'Église,  >  ctFrois- 
sart  ajoute  :  c  je  fus  moult  prive  et  accointé  de  lui.  > 


CHAPITRE  VI. 

PREMIÈRES  RÉDICTIORS  DES  CHRONIQUES. 


I.  Gui  de  Blois  à  Reaumont.  —  Froissarl  prêlre  cl  chroni- 
niqiicur.  —  Vision  de  Philosophie.  —  Composition  des 
chroniques. 

Gui  de  Blois  vint  habiter  le  château  de  Beaumont,  que 
son  frère  avait  quitté  pour  résider  à  Schoonhove,  afin  de 
pouvoir  mieux  poursuivre  ses  prétendions  au  duché  de 
Gueldre  (').  Depuis  qu'il  était  revenu  de  la  croisade  de 
Prusse,  où  il  avait  été  armé  chevalier,  il  avait  pris  part  à 
l'expédition  du  duc  d'Anjou,  qui  se  termina  par  la  con- 
(juéte  de  Limoges.  C'est  à  Gui  de  Blois,  croyons-nous, 
({n'appartient  l'honneur  d'avoir  rappelé  à  Froissart  que, 
même  à  Lestines ,  il  fallait  toujours  placer  les  études  sé- 

(•)  Ce  ne  fut  toutefois  que  le  26  août  4374  que  Jean  de  Blois 
renonça  définitivement  à  tous  ses  droits  sur  le  domaine  de  Beau- 
mont. 


—     113     — 

rieuses  à  côté  des  gais  loisirs,  et  que. sa  haute  mission  de 
chroniqueur  ne  devait  pas  s'effacer  devant  les  faciles  allé- 
gories du  poète. 

A  cette  période  de  la  vie  de  Froissart  se  rattacheraient 
deux  faits  importants  pour  sa  biographie.  Il  aurait  com- 
pris la  charge  de  son  bénéfice  et  serait  devenu  prêtre  ;  il 
aurait  rempli  aussi  le  devoir  que  lui  imposaient  ses  lon- 
gues enquêtes,  et  serait  devenu  chroniqueur. 

Beaumont  n  est  qu'à  quatre  lieues  de  Lestines,  et  Frois- 
sart y  retrouvait  à  la  fois  les  souvenirs  de  sa  famille  et  les 
souvenirs  non  moins  chers  de  la  protection  dont  y  avaieirt 
toujours  joui  les  lettres  et  les  arts.  On  ne  saurait  assez 
peser  ces  paroles  de  Froissart,  lorsqu'après  avoir  dit  dans 
le  Buisson  de  Jonèce  qu'il  voit  Gui  de  Blois  tous  les  jours,  il 
ajoute  immédiatement  : 

Dalès  lui  gist  mes  séjoufs  : 
C'est  le  bon  seigneur  de  Beaumont 
Qui  m'amoneste  et  me  sèment  ; 
Ce  vous  ai-jc  bien  en  couvent 
Que  véoir  le  voise  souvent. 

Que  faut-il  entendre  par  ces  vers?  Queiios  étaient  les 

exhortations  que  le  chevalier  adressait  au  clerc  qu'il  avait 

vu  en  Angleterre  chargé  par  une  noble  reine,  épouse 

d'Edouard  111  et  mère  du  Prince  Noir,  «  du  soin  de  re- 

«  chercher  ce  qui  à  chercher  fait  ?»  Froissart  a  eu  soin  de 

nous  l'apprendre  en  nous  révélant  la  date  précise  h  la- 

(juclle  il  commença  la  rédaction  de  ses  enquêtes  sans  cesse 

accrues  et  poursuivies. 

10. 


—     414     — 

Que  de  fois  Tauteiy  des  dittiés  amoureux  u  avait-il  pas 
vu  Mercure  appuyé  sur  son  caducée,  Vénus  traînée  par 
ses  colombes,  Amour  lui-même  entouré  de  Léesse,  de 
Courtoisie,  de  Doulce  Pensée  et  de  leurs  aimables  sœurs, 
nymphes  ou  fées,  se  glisser  sur  un  nuage  jusqu'à  ses 
paupières  visitées  par  les  songes,  et  évoquer  devant  lui 
les  légères  et  fugitives  images  de  ses  illusions  et  de  ses 
plaisirs?  Une  autre  vision  lui  est  accordée,  cette  fois  plus 
solennelle,  plus  grave,  plus  austère.  Sur  le  seuil  de  sa  re- 
traite  apparaît  une  femme  aux  traits  sérieux,  aux  pen- 
sers  profonds,  qui  inspira  tour  à  tour  Xénophon  et  Boèce. 
C'est  la  Philosophie,  c  est-à-dire  la  muse  des  méditations, 
qui,  en  montrant  aux  générations  les  tombeaux  creusés 
sous  leurs  pas,  leur  enseigne  quel  sera  leur  avenir. 


Amis,  or  t'esveilles 
Et  remonstre  ce  que  tu  scés. 

Tu  ne  laboures,  ne  travailles 
De  nulle  painne  manuele; 
Ançois  as  ta  rente  annuele 
Qui  te  revient  de  jour  en  jour  ; 
En  grant  aise  prens  ton  séjour  ; 
Tu  n'as  ne  femme,  ne  enfans, 
Tu  n'as  ne  terres,  ne  champs 
Qui  ne  soient  tout  mis  à  censé  : 
Pour  vérité  je  te  recense. 
Se  Diex  vosist,  il  t'éuist  fait 
Un  laboureur  grant  et  parfait, 


u^. 


—     415    — 

Un  maçon  ou  un  aultre  ouvrier. 

Et  il  t'a  donné  la  science, 

De  quoi  tu  poes  par  conscience 

Loer  Dieu  et  servir  le  monde. 

Froissart  invoquait  les  douceurs  du  repos  dont  il  jouis- 
sait, et  surtout  son  désir  de  renoncer  aux  vanités  de  la 
terre  : 

J'ai  eu  moult  de  vainne  gloire  : 
S'est  bien  heure  de  ce  temps  cloire, 
Et  de  cryer  à  Dieu  merci , 
Qui  m'a  amené  jusqu'à  ci. 

Là  Philosophie  lui  répondit  dans  son  noble  langage  que 
la  gloire  est  utile  quand  elle  est  le  mobile  des  dévoue- 
ments généreux.  Qui  la  chante,  Tinspirc  : 

Pourquoi  traveillent  li  seigneur, 
Et  despendent  foison  doU  leur 
Eos  es  lointains  pèlerinages, 
Et  laissent  enfans  et  linages, 
Femmes,  possessions  et  terre, 
Fors  seul  que  pour  loenge  acquerre  ? 
Que  scevist-on  qui  fu  Couvains , 
Tristans,  Percevaus  et  Yevains, 
Cuirons,  Calebaus,  Lanscelos, 
Li  roix  Artus,  et  li  roix  Los, 
Se  ce  ne  fuissent  li  registre 
Qui  euls  et  leur  fés  aminislre? 
Et  aussi  li  aministreur 
Qui  en  ont  eslé  regislreur 


—     M6    — 
En  sonl  moult  à  recommender. 

Pour  tant,  amis,  je  te  conseil 
Et  te  dis  en  nom  de  chastoi  : 
Ce  que  nature  a  mis  en  toi 
Remonstre-le  de  toutes  pars   . 
Et  si  largement  le  dépars 
Que  gré  t'en  puissent  cil  savoir 
Qui  le  désirent  à  avoir. 

Froissart  comprenait  qu'on  lui  demandait  des  vers; 
mais  la  Philosophie  n'est  pas,  comme  les  déesses  de 
rOlympe,  nourrie  d'encens  et  de  roses  : 

» 

Et  adonques  me  renouvelle 
Philosophie  un  bault  penser 
Et  dist  :  «  Il  te  convient  penser 
«  Ail  temps  passé  et  à  tes  œvres  ; 
«  Et  voeil  que  sus  cesti  tu  œvres. 
<<  Il  ne  t'est  mie  si  lointains, 
«  Ne  tu  si  frois,  ne  si  estiiins 
i«  Que  mémoire  ne  t'en  reviegne.  » 

Ceci  se  passait  à  Lestines  le  30  novembre  1373,  et 
nous  adoptons  cette  date  comme  indiquant  exactement 
l'époque  où  il  commença  ses  chroniques.  Froissart, 
comme  il  le  dit  ailleurs,  avait  trente-cinq  ans  ('). 

(')  Buisson  de  Jonèce,  pp.  353  et  355.  Le  livre  I^"^  ne  peut  être 
cititérieurà  cette  époque;  non-seulement  Froissart  y  parle  (cha- 
pitres 96  et  191)  du  traité  de  Bretigny  et  de  la  dignité  de  ma- 


—     HT    — 

Qu  on  n'oublie  pas  que  c  est  dans  ce  même  poème  que 
Froissart  rapporte  que  Gui  de  Blois  Vâmoneste  et  le 
semont ,  et  qu'il  est  accointié  de  lui  tous  les  jours  :  nous  en 
conclurons  que  ce  fut  à  Gui  de  Bloisqu  il  dut  les  con- 
seils qui  rengagèrent  à  reprendre  sa  grande  et  noble 
tâche  et  le  patronage  qui  le  soutint. 

Ce  que  ces  vers  du  Buisson  de  Jonèce  nous  apprennent, 
Froissart  le  répétera  dans  ses  chroniques,  et  en  termes  si 
explicites  que  nous  ne  comprenons  point  qu'une  opinion 
contraire  ait  pu  se  former  et  se  maintenir.  Tantôt  il  dit  : 
€  Le  conte  Guy  de  Blois  me  flt  faire  la  noble  histoire  ;  t 
tantôt  il  l'appelle  c  le  gentil  conte,  le  gentil  sire,  le  cher 
€  et  honoré  maistre,  le  bon  et  souverain  seigneur  qui 

réchal  accordée  en  4362  à  Bouciquault,  mais  il  y  fait  de  plus 
allusioD  (chapitre  45)  à  la  mort  de  la  reine  Philippe.  Plus  loin, 
au  chapitre  64,  après  cette  phrase  de  Jean  le  fiel  :  u  A  uug  cer- 
M  tain  nombre  de  gens  d'armes  à  haymes,  »  il  ajoute  :  ««  En  ce 
a  temps  parloit-on  de  heaumes  couronnés...  Or  est  cet  état  tout 
u  devenu  autre  maintenant  que  on  parle  de  bassinets,  de  haches 
«  et  de  jaques;  •  ce  qui  semble  écrit  vers  Tépoque  des  Gi*andes 
Compagnies.  La  flhrase  suivante,  qui  manque  à  Jean  le  fiel,  s'ex- 
plique par  le  séjour  de  Froissart  à  Lestincs  :  ^  El  fust  Jeanne 
«  douée  de  la  terre  de  Himh  qui  est  moult  bel  héritage  et  profita- 
«  ble.  "  (Chapitre  66.)  Les  dernières  lignes  du  chapitre  204  sont 
postérieures  à  4372,  date  de  la  mort  de  Louis  de  Navarre.  Une 
phrase  du  chapitre  496,  relative  à  Urbain  V,  doit  avoir  été 
écrite  après  4370.  Enfin  Froissart  remarque  dans  le  premier 
livre  que  la  faveur  dont  il  jouissait  près  de  Gui  de  Blois  nu  pas 
influé  sur  son  récit  des  guerres  de  Bretagne. 


—     118     — 

t  rhisloire  lui  fil  mettre  sus  et  édifier ,  qui  ces  histoires 
«  lui  recommanda  à  faire,  qui  mit  grand  entente  à  ce 
«  qu il  voulsist  dicter  et  ordonner  celle  histoire,  qui  la 
«  embesogné  et  ensoigné  de  la  noble  et  haulte  histoire , 
«  pour  lequel  celle  histoire  est  emprise ,  poursuivie  et 
«  augmentée,  à  la  requeste,  contemplation  et  plaisance 
«  duquel  il  travailla  à  celle  haulte  et  noble  histoire.  > 

Sous  quels  auspices  plus  favorables  Froissart  eût-il  pu 
entreprendre  cette  chronique,  qui  devait  être  le  livre  d  or 
de  la  chevalerie?  Y  avait-il  en  France  une  maison  plus 
illustre  que  celle  de  ces  sires  de  Ghâtilloii  qui  versèrent 
leur  sang  dans  toutes  les  croisades,  et  dont  la  bannière 
ne  manqua  jamais  de  s'avancer  au  premier  rang  à  côté  de 
Toriflamme  ? 

A  un  autre  titre.  Gui  de  Blois  semblait  appelé  à  pré- 
sider à  la  rédaction  des  chroniques  de  Froissart.  Si  Jean 
de  Beaumont,  avant  sa  mort,  recommanda  Froissart  à  sa 
nièce,  la  bonne  reine  Philippe,  n'était-il  pas  juste  que 
lorsque  celle-ci  eut  aussi  rendu  le  dernier  soupir,  Thon- 
ncur  de  cette  protection  revînt  à  Gui  de  Blois,  petit-fils 
de  Jean  de  Beaumont  ? 

Le  village  de  Lestines,  qu'habitait  Froissart  ('),  portait 
autrefois  le  nom  de  Leptincs.  C'était  au  milieu  des  ruines 
qui  rappelaient  la  décadence  de  la  dynastie  de  Charle- 
magne  qu'il  allait  écrire  le  récit  des  guerres  soulevées 

(')  Â  Lestines  était  mort,  en  1245,  Enguerrand  de  Bar,  autre 
chanoine  qui  écrivit  des  chroniques. 


—      119     — 

par  d  autres  dynasties  qui  se  disputaient  le  môme  sceptre 
et  la  même  couronne. 

11.  Premiers  travaux  historiques  de  Froissart.  —  Robert  de 
Namur.  —  Chevauchée  de  Tournehem.—  Henri  Froissart. 

Nous  sommes  réduit  à  des  conjectures  sur  Tordre  que 
Froissart  suivit  dans  son  travail,  mais  voici  celles  qui  sont 
le  plus  vraisemblables.  Il  aurait  écrit  d  abord  le  tableau 
assez  succinct,  assez  concis  des  années  qui  séparent  les 
batailles  de  Poitiers  et  de  Gocherel  (')  ;  puis  un  jour  serait 
venu  où  Gui  de  Blois,  l'exhortant  à  faire  remonter  ses 
récits  à  Torigine  même  de  la  guerre  de  la  France  et  de 
TAngleterre,  c'est-à-dire  bien  avant  l'époque  où  avaient 
commencé  ses  enquêtes,  lui  aurait  montré  le  précieux 
manuscrit  de  la  chronique  de  Jean  le  Bel,  conservé, 
comme  nous  l'avons  déjà  dit,  au  chûteau  de  Beaumonl. 
En  effet.  Gui  de  Blois  y  trouvait  retracée  à  chaque  page 
la  gloire  de  son  aïeul  Jean  de  Beaumont,  pour  qui  le 
chanoine  de  Liège  avait  écrit. 

Sans  doute,  lorsque  Froissart  s'occupait  à  reproduire 
et  à  accroître  la  chronique  de  Jean  le  Bel,  Gui  de  Blois  se 
plaisait  parfois  à  compléter  ses  récits.  Ainsi  Jean  le  Bel 

(')  «  Si  ay  toujours  à  mon  pouvoir  enquis  et  demandé  du  fait 
des  guerres  justement  et  des  aventures  qui  eu  sont  avenues,  et 
par  espécial  depuis  la  grosse  bataille  de  Poitiers,  où  le  noble  roi 
Jean  de  France  fut  pris.  »  (Livre  1*^^,  prologue.) 


—     120     — 

rapporte  sans  réflexions  Texcursion  tentée  en  1 339  par 
Jean  de  Beaumont  dans  le  Laonnais,  mais  Froissart 
ajoute  :  t  Si  s'en  vint  à  Guise,  et  entra  en  la  ville  et  la 
c  fist  toute  ardoir  et  abattre  les  moulins.  Dedans  la  for- 
«  teresse  estoit  madame  Jeanne  sa  tille,  femme  du  conte 
«  Louis  de  Blois,  qui  fut  moult  effrayée  de  Tarsure  et  du 
«  convenant  monseigneur  son  père,  et  lui  fit  prier  que 
«  pour  Dieu  il  se  voulust  déporter  et  retraire,  et  qu'il 
c  estoit  trop  dur  conseillé  contre  lui,  quand  il  ardoit 
c  Théritage  de  son  fils  le  conte  de  Blois.  Nonobstant  ce, 
«  le  sire  de  Beaumont  ne  s'en  voulut  oncques  déporter  ni 
«  délaisser,  si  éust  faite  son  entreprise.  » 

Enfin,  lorsque  Gui  de  Blois  eut  épousé  au  château  de 
Golzines,  dans  les  derniers  jours  du  mois  d'août  1374, 
Marie  de  Namur,  Froissart  rencontra  à  Beaumont  Robert 
de  Namur,  oncle  de  la  jeune  comtesse  de  Blois,  qui  y  ré- 
sida à  diverses  reprises.  Il  était  arrivé  dans  sa  chronique 
à  cette  page  voilée  de  deuil  où  il  raconte  la  fin  si  tou- 
chante de  sa  bonne  et  noble  protectrice,  Philippe  de  Hai- 
naut.  Peut-être  la  lut-il  à  Robert  de  Namur,  qui  avait 
épousé  lui-même  une  sœur  de  la  reine  d'Angleterre.  Quoi 
qu'il  en  soit,  des  relations  s'établissent  dès  ce  moment 
entre  Robert  de  Namur  et  Froissart.  Quand  celui-ci  re- 
prend, au  chapitre  suivant,  le  récit  de  la  chevauchée  de 
Tournehem,  il  en  sait  tous  les  détails,  c'est  monseigneur 
de  Namur  qui  en  a  été  le  héros,  et  c'est  le  héros  lui- 
même  sans  doute  qui  a  instruit  le  chroniqueur  de  ce  qu'il 
a  fait  avec  son  brave  ami  le  sire  de  Sponlin,  qui  l'avait 


—     121     — 

armé  chcvulier  sur  le  saint  tombciiu  de  Jérusalem. 
C'est  égîilement  à  Robert  de  Namur  qu'il  dut  ces  ma- 
gnifiques chapitres  qui  terminent  le  livre  premier  par 
l'épisode  du  siège  de  Calais.  Froissart  désigne  asst^z  clai- 
rement l'auteur  de  ce  récit  dans  l'un  des  chapitres  qui  le 
précèdent,  quand  il  raconte  que  ce  gentil  chevalier  assista 
à  tout  le  siège,  ainsi  comme  voiis  orrez  en  acunt  recorder: 
et  s'il  dit  qu'd  était  alors  plus  enclin  à  être  Anglais  que 
Français,  on  comprend  qu'au  moment  oii  le  récit  prend 
place  dans  la  chronique,  il  n'en  est  plus  de  même.  Tout 
cet  épisode  appartient  évidemment  à  un  chevalier  qui  a 
eoH^ttii  dans  l'armée  d'Edouard  III,  mais  qui  a  quitté  le 
parti  anglais.  Robert  de  Namur  laisse  assez  entrevoir 
qu'il  trouve  Edouard  III  inexorable  jusqu'à  la  dureté, 
mais  rien  ne  manque  h  la  générosité,  à  la  clémence  de 
Philippe  de  Ilainaut.  N'oublions  pas  du  reste  que  la  reine 
d'Angleterre  était,  par  sa  mère,  nièce  de  Philip|)e  de 
Valois,  et  qu'elle  intercéda  en  faveur  des  fils  de  Charles 
de  Blois  captifs,  aussi  bien  que  pour  les  assiégés  de 
Calais  (*). 

(')  Une  lettre  adressée  par  les  assiégés  de  Calais  an  roi  de 

France  nous  a  été  conservée  :  elle  est  digne  do  Jean  de  Vienne  et 

d'Eustache  de  Saint-Pierre:  «Sarbez,  lrès-redou!éseignioiir,qno 

«  vos  genls  en  Caleys  ont  mangé  leur  chevals,  chiens  et  chats,  et 

«  somcs  tous  accordés  de  issir  et   morir  sur  nos  eniicmvs  à 

«  honour,  plustost  que  dedeins  morir  par  défaute,  et  Dieu  vous 

«  doygne  grâce  de  rendre  à  vous  et  a  vos  heircsnoshctrava\  lo.» 

(Knyghlon,  I.  IV;  Roberl  d'Avcsbury,  p.  157.) 

I.  Il 


—     122     — 

Connue  Gui  de  Biois,  Robert  de  Namur  avait,  bien 
jeune  encore,  porté  les  armes  contre  les  païens  de  la 
Prusse  et  de  la  Lithuanie.  Il  avait,  de  plus,  fait  un  pèle- 
rinage aux  lieux  saints  et  s'était  illustré  par  de  nombreux 
combats  :  autre  source  non  moins  précieuse  de  récits 
chevaleresques,  puisqu'elle  tenait  également  de  la  gloire 
cette  consécration  qui  impose  le  respect. 

Froissiirt  nous  apprend  qu^l  résida  plusieurs  années 
à  Liistines.  Un  de  ses  parents,  qui  s'appelait  Henri 
Froissart,  y  acheta  une  maison  en  1379,  et  nous  croyons 
qu'un  jeune  homme,  nommé  maître  Thomas  dans  les 
comptes  du  receveur  de  Binche,  était  aussi  de  sa  famille. 
On  comprendrait  aisément  qu'il  eût  appelé  près  de  lui  des 
neveux  dont  il  dirigeait  l'éducation,  et  qu'il  put  employer 
comme  scribes  et  comme  copistes. 

m.  Anciennes  rédactions  des  chroniques.  —  Le  manuscrit  de 
Valencienncs. —  Le  manuscrit  d'Amiens. 

Deux  textes  qui  se  rapportent  à  ces  premières  rédac- 
tions sont  parvenus  jusqu'à  nous.  L'un  est  conservé  à 
Valencienncs,  l'autre  à  Amiens  ;  mais  nous  pensons  que 
l'un  et  l'autre  proviennent  du  château  de  Beaumont. 

Le  manuscrit  de  Valencienncs  oflFre  un  résumé  plus 
exact,  plus  servile  de  la  chronique  de  Jean  le  Bel  que  les 
autres  manuscrits  de  Froissart.  Si  l'on  s'attachait  à  la 
phrase  du  prologue  où  il  prend  seulement  la  qualité  de 
prêtre,  on  pourrait  supposer  qu'il  n'était  pas  encore  curé 


—     123     — 

de  Lcstines,  mais  on  y  trouve  mentionnées  la  mort  du 
prince  de  Galles  et  celle  de  Jean  le  Bel,  et  il  est  impossi- 
ble de  croire  cette  rédaction  antérieure  à  1377.  La  copie 
en  est  d'ailleurs  fautive  (')  et  ne  parait  pas  remonter 
plus  haut  que  la  moitié  du  xv"  siècle.  Jointe  à  la  chroni- 
que de  Richard  II,  écrite  par  l'un  des  continuateurs  des 
livres  de  Baudouin  d'Avesnes,  elle  nous  offre  également 
les  traces  de  l'influence  littéraire  des  seigneurs  de  Beau- 
mont.  On  y  voit  en  effet  à  la  première  page  la  signature 
de  l'un  des  descendants  d'Antoine  de  Croy  qui  reçut  de 
Philippe  le  Bon  le  château  de  Beaumont,  et  au-dessous  ces 
deux  vers  : 

Amours  me  font  par  nuit  penser 
Là  où  je  n'ose  par  jour  aller  ; 

une  autre  main  a  écrit  le  mot  Bruges,  allusion  à  des  évé- 
nements qui  appartiennent  à  la  fin  du  xvi*  siècle. 

(•)  Jean  le  Bel  avait  dit  :  w  Philippe,  li  fils  ù  Charles  qui  fu 
«  frère  germain  à  beal  roy  Philippe.  »  On  lit  dans  le  manuscrit 
de  Valenciennes  :  ^  Philippe  de  Valois,  frère  germain  à  ce  beau 
u  roi  Philippe.  *»  Plus  tard  on  a  effacé  frère  et  écrit  cousin;  il  eût 
fallu  compléter  la  phrase.  Ce  manuscrit  de  Valenciennes  n'est 
pas  celui  que  Henri  d'Outreman  conservait  dans  sa  bibliothèque 
et  qui  était,  si  on  peut  ajouter  foi  à  son  assertion  ,  écrit  de  la 
main  propre  de  Froissart.  La  phrase  que  M.  Buchon  attribue  A 
une  intercalation  de  copiste  :  «  Le  prince  de  Galles  morut  du 
«  vivant  son  père,  «  est  bien  de  Froissart.  Je  la  trouve  folio  20  du 
manuscrit  d'Amiens. 


—     124     — 

Quant  au  luaiiuscrit  (rAmiens.  il  est  Tuu  des  plus  pré- 
cieux que  uous  possédions,  et  son  origine  est  la  même, 
ciir  il  porte  les  armes  de  la  maison  de  Croy  écartelées  de 
Oaon  et  de  Luxembourg.  Il  a  donc  été  écrit  pour  le 
comte  de  Chim:iy,  mort  en  1472,  et  il  est  permis  de 
croire  qu'il  le  fit  copier  sur  quelque  vieux  texte  conservé 
soit  à  Valenciennes,  où  il  résida  à  la  fin  de  sa  vie  comme 
grand  bailli  de  Hainaut,  soit  plutôt  au  château  de  Beau- 
mont,  qu'habitait  son  frère.  La  phrase  qui  le  termine  en 
place  la  composition  en  1378.  Ne  serait-ce  pas  le  texte 
original  du  premier  livre  de  Froissart  tel  qu'il  Toffrit  à 
Gui  de  Blois  (')  ? 


IV,  Suite  des  relations  de  Froissart  avec  le  duc  de  Brabant. 
— Nouveaux  poèmes. —  Malheurs  du  sire  d'Obies. — Voyage 
k  Reims.  —  Valenciennes  sauvée  du  pillage.  —  Mort  de 
Wenccslas. 

Que  Ton  ne  croie  pas  toutefois  qu'au  milieu  de  ses 
relations  avec  Gui  de  Blois  et  de  ses  vastes  travaux  his- 

(•)  Plus  tard  ce  manuscrit  devint  la  propriété  d'un  abbé  du 
Gard.  Peut-être  est-ce  à  un  évoque  de  Térouanne,  de  la  mai- 
son de  Croy,  qu'il  faut  en  attribuer  le  don  qui  recevait  une  im- 
portance toute  particulière  des  détails  si  complets  que  renfer- 
mait celte  rédaction  sur  la  bataille  de  Crécy  :  c'était  à  l'abbaye  du 
Gard  que  Philippe  de  Valois  s'élait  arrêté  après  sa  défaite,  pour 
délitKTLT  avec  ses  conseillers  sur  ce  qui  restait  à  faire  pour  sau- 
ver la  France. 


—     125    — 

toriques,  Froissart  ail  oublié  ce  qu'il  devait  au  duc  Weii- 
ceslas  et  à  la  poésie.  Toute  élude  critique  sur  sa  vie  et  sur 
SOS  ouvrages  est  fausse,  piirce  qu'elle  ne  saurait  rendre  la 
variété,  lactivité  de  ses  occupations  et  de  ses  goûts.  Tan- 
tôt chez  les  grands,  tantôt  chez  les  laverniers  de  Leslines, 
un  jour  à  la  narration  de  quelque  mêlée  où  il  s  cfTorcera 
d'énumérer  tous  les  combattants,  le  lendemain  tout  entier 
à  une  discussion  de  métaphysique  amoureuse ,  on  le  voit 
tour  à  tour  rédiger  quelques  centaines  de  chapitres  de 
chroniques,  ou  composer  ces  poèmes  de  pinette  amou- 
reuse et  du  Joli  Buisson  de  JonècCy  dont  le  dernier  a  plus  de 
cinq  mille  cinq  cents  vers  {'). 

Froissart  avait  autrefois  visité  la  cité  de  Cardueil,  oii  il 
plaçait  le  séjour  du  roi  Artus  qui,  selon  un  document 
bien  authentique,  les  lois  du  rot  Sciint  Edouard,  avait 
jadis  soumis  à  ses  armes  la  France  et  toutes  les  régions 
comprises  entre  TOcéan  et  le  Caucase,  (^est  à  ciîs  souve- 
nirs qu'il  demanda  ses  inspirations  quand  il  écrivit  pour 
Weiiceslas  un  autre  poëuKî,  le  roman  de  Méliadus. 

Le  duc  de  Brabant  oul)liait-il  quelque  |)eu  la  mort  de 
son  père  pour  s'enthousiasmer  des  traditions  héroï(|ues 

(•)  Nous  avons  vu  ailleurs  que  le  Buisson  de  Jonèce  contient 

une  date  précieuse  (30  novembre  4373)  Peut-être  est-ce  à  ce 

poème  que  se  rapporte  le  paiement  de  douze  fnmcs  fait  le  ^  mars 

4373  (v.  st.),  par  les  receveurs  du  duc  de  Brabant,  «  à  messire 

w  Jehan  Froissart,  cureit  de  Leslines-ou-Mont,  \)our  certaines  be- 

«  soignes  qu'il  nous  a  baillées  et  délivrées.  •  (Documents  cités  p;ir 

M  Pinchart  ) 

11. 


—     126     — 

les  plus  chères  aux  Anglais  et  se  rapprocher  en  môme 
temps  de  l'Angleterre?  Les  mêmes  tendances  étaient-elles 
partagées  par  le  duc  Aubert  de  Bavière?  Tout  ceci  est  à 
peine  indiqué  par  les  historiens  contemporains,  mais  il 
est  certain  que  la  réponse  adressée  aux  barons  bretons  par 
Charles  V,  t  qu  il  valait  mieux  que  le  droit  du  roi  s'exécu- 
«  tât  partout  où  les  droits  particuliers  étaient  insuffisants,  » 
avait  paru  une  menace  dirigée  contre  tous  les  seigneurs 
féodaux.  Ils  ne  désiraient  à  coup  sûr  ni  le  triomphe  com- 
plet desAnglais,nirémancipation  complète  des  communes, 
mais  ib  croyaient  pouvoir  arrêter  et  modérer  cette  tendance 
de  la  royauté  à  l'unité ,  qu'ils  qualifiaient  d'usurpation, 
et,  pour  atteindre  ce  but,  ils  cherchaient  un  appui  soit 
dans  les  communes,  soit  même  chez  les  Anglais.  Déjà  les 
communes  du  Brabant  et  du  Hainaut  s'agitaient  comme 
celles  de  Gand  et  de  Bruges;  déjà  le  duc  de  Bretagne 
s'était  rendu  près  du  comte  de  Flandre  pour  lui  persuader 
d'embrasser  les  intérêts  anglais,  et  messire  Guichard 
d'Angle,  comte  d'Huntingdon  (') ,  avait  été  chargé  par 
Richard  II,  qui  venait  de  succéder  à  Edouard  III,  de  re- 
nouveler avec  lui  les  alliances  conclues  du  temps  de 
Jacques  d'Artevelde.  On  connut  le  résultat  de  ces  négo- 


(')  Guichard  d'Angle,  dont  Froissart  loue  beaucoup  le  carac- 
tère, avait  été  chargé,  avec  Simon  de  Burleigh,  de  présider  à 
réducatiou  de  Richard  II.  ^«  Le  jeune  Richard,  dit  Froissart, 
«  estoit  en  la  garde  et  doctrine  de  ce  gentil  et  vaillant  chevalier» 
v«  monseigneur  Guichard  d'Angle.  .^  Chron,  1,  2,  388. 


—     127    — 

ciations  et  de  ces  intrigues,  quand  le  duc  de  Lancastre,  à 
la  tête  d'une  armée  anglaise,  aborda  en  Bretagne  et  mit  le 
siège  devant  Saint-Malo  ;  dans  cette  expédition  figurent, 
mêlés  aux  chevaliers  anglais,  le  sénéchal  de  Ilainaut, 
Jacques  de,Werchin,  et  le  prévôt  de  Binche,  Gérard 
d'Obies. 

Vers  la  même  époque,  un  prince  de  la  maison  de 
Luxembourg,  Waleran  de  Saint-Pol,  prisonnier  depuis 
plusieurs  années  en  Angleterre,  obtint  qu  il  lui  fût  permis 
de  payer  rançon  en  épousant  une  belle  princesse  dont  la 
mère  avait  été  tour  à  tour  la  compagne  du  comte  de 
Salisbury,  de  lord  Holland  et  du  Prince  Noir.  Par  un 
traité  secret,  il  avait  trahi  la  cause  de  Charles  V  pour  rendre 
hommage  à  Richard  II,  et  s'était  engagé  à  remettre  aux 
Anglais  Bouchain ,  Guise  et  tous  les  autres  chritcaux  qu'il 
possédait  en  France.  A  ces  conditions,  on  devait  ne  pas 
être  trop  exigeant  pour  sa  rançon,  cl,  avant  qu'elle  fut 
payée,  il  se  rendit  près  de  ses  cousins,  le  duc  de  Brahant, 
le  duc  Aubert  de  Bavière  et  le  comte  de  Flandre,  «  qui  le 
«  reçurent  liemenl.  » 

Charles  V  déjoua  tous  ces  complots  en  faisant  occuper 

par  ses  hommes  d'armes  les  domaines  du  comte  de  Sainl- 

Pol.  Louis  de  Maie  se  soumit;  le  duc  de  Brabant  fit  grand 

accueil  au  sire  de  Ghistelles,  qui  avait  soutenu  en  Flandre 

les  intérêts  de  la  France,  et  le  duc  Aubert  de  Bavière, 

«  qui  avoit  esté  grandement  tenté  d'accepter  les  dons  et 

«  les  profits  que  les  Anglais  lui  faisoient  offrir  par  le  sire 

«  de  Gommignies,  »  crut  ne  pouvoir  mieux  montrer  son 


—     128    — 

zèle  qu'en  faisant  enfermer  au  château  de  Mons  Jacques 
<le  Werchin  et  Gérard  d'Obies  (■).  Froissart  avait  vu 
sans  doute,  soit  en  Flandre,  soït  en  Hainaut,  le  sire 
d'Angle,  Tun  des  gentils  chevaliers  de  sa  chronique.  Il 
avait  pu  remettre  aussi  au  prévôt  de  Binche  quelques 
lettres  pour  le  duc  de  Lancastre ,  dont  il  était  connu  de- 
puis longtemps.  Eut-il  quelque  part  aux  persécutions 
auxquelles  son  ami  fut  en  butte?  Nous  ne  le  croyons  pas. 
On  respecta  Findépendance  littéraire  du  chroniqueur 
mieux  que  les  donjons  du  comte  de  Saint-Pol,  et  il  donna 
une  nouvelle  preuve  de  son  impartialité  dans  le  récit  des 
dernières  années  de  Charles  V. 

Tout  fut  oublié  avec  le  nouveau  règne.   Waleran  de 

Saint-Pol  rentra  dans  ses  châteaux,  et  le  duc  de  Brabant 

assista,  à  Reims,  aux  fêtes  du  sacre  de  Charles  VI  ;  Frois- 

s:irt  l'y  accompagna.  Il  vit  les  pairs  faire  leur  besogne.  Au 

moment  où  l'archevêque  pose  la  couronne ,  c  tuit  li  per, 

«  porte  l'ancien  cérémonial  conservé  aux  archives  de  la 

«  chambre  des  comptes,  y  doivent  mettre  les  mains  et  la 

«  soutenir.  >  Il  vit  aussi  le  prélat  retirer  avec  une  aiguille 

(For  un  peu  de  l'huile  de  la  sainte  ampoule,  car  le  roi  de 

France,  lit-on  dans  le  môme  registre,  «  resplendist  devant 

«  tous  les  autres  rois  du  monde  de  ce  glorieux  privilège 

«  qu'il  soit  enoint  de  l'huille  envoyée  des  cieux,  »  —  t  or 

«  regardez,  s'écrie  Froissart ,  si  c'est  noble  et  digne  chose  !  » 

Le  peuple  criait  Noël  !  parce  qu'il  croyait  que  les  ga- 

(•)  Chron.  I,  2,  274 ,  395  ;  II,  32,  46. 


—     129     — 

IkîUcs  allaient  (}trc  supprimées,  selon  le  dernier  \œu  de 
Charles  Y,  et  la  noblesse,  qui  s'applaudissait  de  voir  le 
sceptre  en  des  mains  uioins  fortins  et  moins  sévères,  se 
pressait  avec  le  même  enthousiasme  dans  les  cours  du 
palais,  où  le  l)an({uet  royal  était  servi  |)ar  les  plus  illustn^s 
barons  montés  sur  de  hauts  destriers  couverts  de  drap 
dor  («). 

Lorsc|ue  Wenceslas,  si  empressé  à  se  rendre  à  l'invita- 
tion du  roi  de  France^  prodigua,  deux  ans  plus  tard,  les 
honneurs  et  les  fêtes  à  sa  nièce  Anne  de  Bohême,  qui 
allait  épouser  le  roi  Richard  d'Angleterre,  Froissart  assista 
sims  doute  aussi  à  ces  réjouissances  qui  se  succédèrent 
{Mandant  un  mois  entier,  et  il  put  y  lire  un  poëme 
récemment  offert  à  Wenceslas,  dont  nous  ignorons  le 
titre  ['). 

Ceci  se  passait  au  moment  où  Philippe  (rArtevelde  se 
))laçait  a  la  tétc  des  communes  llamandcs,  espérant, 
comme  Froissart  le  fait  dire  à  l'un  de  ses  amis,  ressusciter 
son  père  ;  mais ,  avant  qu'une  année  se  fût  écoulée ,  il 
entraîna  par  sa  défaite^  toutes  les  communes  de  l'Europe 
dans  un  désastre  commun. 

En  1382,  après  la  bataille  de  Roosebeke.  les  Bretons, 

(•)  Chron,  II,  74. 

(•)  «  A  messire  Jean  Froissart,  curet  de  Lestines-ou-Mont,  |K)ur 
i«  unlivrcquH  fist  pour  monseigneur,  payel  à  lui  pour  sun  salaire, 
tf  au  commaud  monseigneur,  par  ses  lettres  données  le  XX  V'- jour 
«  dejulié,ian  lUb^etll  -^Complesdela  prévôté  de  Bimhe  cités 
par  M.  Piocha r t.) 


—     130     — 

mécontents  de  ne  pas  avoir  rassemblé  assez  de  butin  en 
Flandre,  formèrent  le  projet  d'aller  piller  la  ville  de  Va- 
lenciennes.  Le  duc  Aubert  de  Bavière  ne  pouvait  rien 
pour  Fempêcher.  On  lui  reprochait  déjà  d'avoir  été  trop 
favorable  aux  communes  de  Flandre.  Ce  fut  Gui  de  Blois, 
alors  chef  de  larrière-gaitle  de  l'armée  de  Charles  VI,  qui 
s'interposa  et  sauva  Valenciennes  de  ce  grand  péril.  Frois- 
sart,  né  à  Valenciennes,  s'adressa-t-il ,  en  cette  cir- 
constance, à  son  cher  seigneur  et  maître?  Du  moins, 
quand  il  raconte  ce  que  Ton  dut  à  la  médiation  de  Gui  de 
Blois,  on  sent  qu'il  parle  de  sa  patrie  :  c  Le  conte  de 
€.  Blois  acquit  grand'grâce  et  l'amour  tout  pleinement  de 
t  ceux  de  Valenciennes.  Il  s'y  logea  un  jour  et  une  nuit, 
c  et  on  le  reçut  moult  grandement  et  liement,  car  il  avait 
t  conquis  entièrement  l'amour  des  bonnes  gens  de  la 
t  ville.  » 

A  cette  époque ,  Froissart  achevait  le  premier  livre  de 
ses  chroniques,  et,  en  même  temps,  il  composait  pour  le 
duc  de  Brabant  un  nouveau  poëme,  celui  de  Méliador,  le 
Chevalier  au  Soleil  d'Or.  * 

Cependant  le  duc  Wenceslas ,  profitant  du  repos  qui 
venait  de  succéder  à  de  violentes  émeutes  et  à  une  longue 
agitation,  s'était  rendu  dans  ses  domaines  héréditaires  du 
Luxembourg,  quand  il  se  vit  atteint  de  l'horrible  con- 
tagion à  laquelle  avait  succombé,  dit-on,  peu  d'années  au- 
paravant, le  prince  de  Galles  (•).  Par  son  ordre,  on  laissa 

(•)  Lorsque  Henri  V  réclama,  en  UI2,  la  main  d'une  princesse 
de  France,  le  duc  de  Bourgogne  remontra  que  son  père,  le  roi 


—     131     — 

pénétrer  jusqu'à  lui  les  nobles,  les  bourgeois  et  le  peuple, 

et ,  leur  montrant  son  corps  rongé  par  la  lèpre ,  il  leui* 

dit  :  «  Que  ce  spectacle  vous  apprenne  à  être  humbles, 

t  puisque  Dieu  a  permis  que  mon  corps,  issu  des  empe- 

«  reurs  et  des  rois,  naguère  si  beau  et  si  robuste,  soit 

€  ainsi  frappé  pour  réprimer  mon  orgueil  I  »  Tel  est  le 

récit  d'une  ancienne  chronique,  reproduit  au  xv*  siècle 

par  Corneille  Zantfliet,  religieux  de  Saint -Jacques  de 

Liège.  On  regrette  de  ne  p;is  le  trouver  dans  Froissart; 

mais  il  peint   vivement  la    douleur   qu'il  éprouva  de 

la  moi-t  «  du  gentil  duc,   qui  fut  en  son  temps  noble, 

«joli,     frisque,    sage,     armeret,    amoureux,     large, 

«  doux ,  courtois  et  aimable  ;  »  et  il  ajoute  :  «  Au  temps 

«  que  j'ai  travellé  par   le  monde ,  j'ai   vu  deux  cens 

«  hauts  princes,  mais  je  n'en  vis  oncques  un  plus  humble, 

«  plus  débonnaire,  ni  plus  traitable,  et  grand'chose  eust 

t  esté  de  lui  s'il  eust  plus  longuement  vécu.  » 

Henri  IV,  était  mort  de  la  lèpre  qu'il  tenait  de  sa  mère,  Blanche 
de  Lancastre,  Tune  des  protectrices  de  Froissart  (Archives  de 
Lille).  Tout  ceci  fut  oublié  lors  du  traité  de  Troyes. 


CIIAPITRK  VII. 


FMISSART  iJkmim  DE  GDI  DE  UMS. 


I.  Gui  lie  BliNs  à  Boaumont. —  Froissarl  dcTienl  son  chape- 
bîn. —  Fêtes  de  Camlirav  et  de  liourges.  —  Kroissart  au 
camp  de  l*Êcluse. 

Au  nwmeiit  oii  le  duc  Wenceslas  entrt^prenait  ce 
vovus^ie  du  Luxeniboun;  où  s'acheva  sa  vie.  Gui  de  Blois. 
afEiiblî  p:ir  d  autres  uKilaiiîes,  s'était  vu  réduit  à  s'éloigner 
de  l'aroiée  tle  Chiirles  VK  qui  se  préparait  à  forcer  les 
Anglais  à  lever  le  sié^^  d'Ypres.  On  Tavait  porté  en 
litière  de  Uinilrecies  à  Heauiuont.  «  car  cet  air.  dit 
t  Frofessurt.  lui  fut  {^its  agreaUeque  c^ui  de  Landrecîes.v 
il  y  retr\Hiva  aussi,  sî  notes  ne  nous  trompocks.  ces  bril- 
lants  récits  qui  attaîent  sî  bien  à  h  convalescence  d'un 
noble  prince,  et  c'est  vers  cette  époque.  crv>yoik>-nous. 
que  FrvHSSori.  ayant  apprts  la  OKirt  du  duc  de  Brabant. 
quîtU  b  cure  de  Lesliues  pour  ilevenir  cbapeLdu  de  Gui 


—     1 33     — 

(le  Blois,  qui  lui  donna  en  même  temps  un  canonicat  a 
Ghimay  ('). 

Cependant  quelques  semaines  de  repos  avaient  relevé 
un  peu  les  forces  de  Gui  de  Blois,  et  il  résolut  de  rejoin- 
dre l'armée  du  roi  de  France,  c  Le  conle  Guv  de  Blois, 
c  quoique  il  ne  fust  pas  bien  haitié,  mais  tout  pcs<int 
«  pour  la  forte  et  longue  maladie  que  il  avoit  eue,  ima- 
«  gina  en  lui-môme,  nous  raconte  notre  chroniqueur, 
«  que  ce  ne  lui  seroit  p.is  honorable  chose  de  séjourner 
t  quand  tant  de  hauts  princes  se  trouvoient  sur  les 
«  champs.  Plusieurs  gens  de  son  conseil  lui  tournoient 
«  ce  voyage  à  grand  outrage;  et  les  autres  qui  en  oyoient 
«  parler  lui  tournoient  h  grande  vaillance.  »  Froissart 
était  de  ces  derniers  :  «  Si  valoit  trop  mieux,  dit-il,  que 
c  il  se  mist  à  chemin  et  en  la  volonté  de  Dieu,  que  ce 
«  que  on  supposast  que  il  demeurast  arrière  par 
«  feintise.  » 

Gui  de  Blois,  ne  pouvant  chevaucher,  se  fit  porter  en 
litière.  Les  sires  de  Sanzelles,  de  Donstienne,  de  la  Gli- 
selle  raccompagnaient  ;  mais  n'avait-il  pas  aussi  avec  lui 
son  chapelain,  dont,  malade  ou  convalescent,  il  pouvait 
avoir  grand  besoin?  Nous  le  croyons  volontiers  en  reli- 


(')  Gui  do  Blois  disposait  de  ce  canonicat  comme  seigneur  de 

Chimay.  ««  Les  seigneurs  de  Ghimay  possèdent,  porte  un  docu- 

w  ment  de  H73,  le  collation  et  donnoison  des  chanesies  de 

»  l'église  Sainte-Moncgonde  de  Chimay.  «^  Ce  chapitre  comptait 

douze  chanoines. 

I.  12 


—     134     — 

sant  les  détails  si  précis  que  Froissart  nous  donne  sur  les 
sièges  de  Bergues  et  de  Bourbourg,  surtout  quand  nous 
l'entendons  s'écrier  :  «C'estoit  grand  beauté  à  voir  reluire 
«  contre  le  soleil  ces  bannières,  ces  pennons,  ces  bassi- 
«  nets,  et  si  grand  foison  de  gens  d'armes  que  vue  d'yeux 
t  ne  les  pouvoit  comprendre.  » 

Si  le  bénéfice  de  Lestines  avait  réduit  Froissart  à  une 
résidence  qui  ne  fut  ni  silencieuse,  ni  oisive,  sa  chapelle- 
nie  et  son  canonicat  lui  assuraient  plus  de  liberté.  Gui  de 
Blois  voyageait- il ,  il  l'accompagnait  comme  chapelain, 
et  lors  même  que  son  bon  seigneur  et  maître  se  reposait, 
le  chanoine  obtenait  aisément  la  permission  d'attacher  à 
son  aumusse  son  escarcelle  de  chroniqueur  errant.  Nous 
le  trouverons  de  nouveau  chevauchant  sur  les  grands 
chemins  et  accueilli  avec  honneur  à  la  cour  des  princes 
comme  dans  les  châteaux  des  barons. 

Combien  le  xiv*  siècle  ne  comptait-il  pas  de  chapelains 
et  de  chanoines  plus   complètement  absorbés  par   les 
affaires  du  siècle ,  témoin  le  chanoine  de  Robersivrt  et 
le  chapelain  du  sire  de  Douglas.  Le  chanoine  de  Robersart, 
«  chevalier  appert  durement  et  vaillant  homme,  tenoit  une 
«  épée  à  deux  mains  dont  il  donnoit  les  horions  si  grands 
«  que  nul  ne  les  osoit  attendre  ;  »  il  allait  chercher  aven- 
ture au  delà  des  Pyrénées,  et  engageait  ses  compagnons 
d'armes  à  ne  pas  perdre  de  temps,  car  il  voulait  conqué- 
rir, disait-il,  toutes  les  villes  et  tous  les  châteaux  de  l'Es- 
pagne et  de  la  Galice.  Le  chapelain  Guillaume  de  Berwick, 
«  qui  n'estoit  pas  comme  prestrc,  mais  comme  vaillant 


—     l3o     — 

t  homme  d'armes,  >  suivait  le  comte  de  Douglas  au  plus 
fort  de  la  besogne,  et  c  faisoit  reculer  les  Aiiglois  pour 
c  les  coups  d'une  hache  qu'il  lançoit  légèrement  sur  eux .  t 
Et  Froissart  lui-même  ne  nomme-t-il  pas,  à  côté  du  cha- 
noine de  Robersart  et  du  chapelain  écossais,  Tarchiprétre 
de  Cervole,  le  moine  de  Bascle  et  Termite  de  Chaumont  ? 
Froissart  qui,  dans  le  Buisson  de  Jonèce,  loue  beaucoup 
le  duc  Aubert  de  Bavière,  assista  au  double  mariage  de  sa 
fille  et  de  son  fils  avec  un  fils  et  une  fille  du  duc  de  Bour- 

On  trouve  dans  ses  œuvres  poétiques  une  ballade  dans 
laquelle  on  a  voulu  voir  l'expression  d'un  amour  deux 
fois  coupable  adressée  à  une  dame  nommée  Marguerite. 
N^était-il  pas  lié  depuis  plusieurs  années  par  les  devoirs 
du  sacerdoce?  N'avait-il  pas  juré  autrefois  qu'après  avoir 
été  trahi  par  celle  qu'il  aimait,  il  ne  connaîtrait  jamais 
d'autre  amour?  Il  sera  bien  facile  de  justifier  Froissart. 
D'abord,  il  ne  peut  pas  être  question  de  lui  dans  les  vers 
où  il  dit  : 

Si  voi... 
Deas  cuers  navrés  d'one  plaisant  sajeîe , 
A  qui  le  dieu  d'amours  soit  en  ave. 

Lorsc|u'on  lit  ailleurs  que  la  cour  de  la  fleur  de  lys  est 
c  moult  embellie  »  par  la  marguerite  ,  et  lorsque  le  poète 
ajoute  : 

Le  doue  temps  ore  se  renouvelle, 
on  reconnaît  aussitôt  une  allusion  au  mariage  de  Margue- 


—     136    — 

rite  de    Bourgogne ,  célébré  à  Gambray  au  mois  d'a- 
vriH385. 

Une  seconde  ballade  confirme  le  sens  qu'il  faut  attacher 
à  la  première  : 

A  Cambra  y  se  sont  espousé 
Frère  et  soer,  soer  et  frère,  né 
De  Bourgogne  et  Haynau  aussy. 
Dont  nous  sommes  tout  resjoy. 

€  Vous  pouvez  et  devez  bien  croire,  dit  Froissart  dans 
«  sa  chronique,  que  où  le  roi  de  France  estoit  et  tant  de 
c  haults  et  nobles  princes  et  de  hautes  et  nobles  dames , 
«  que  il  y  avoit  grand  foison  de  chevalerie.  » 

On  n^avait  pas  vu  depuis  cinq  cents  ans  de  fêtes  si 
splendides  à  Gambray.  Le  jeune  roi  de  France  y  était 
entré  c  à  grand'foison  de  trompes  et  de  ménestrels,  t  Les 
barons  le  servirent  à  cheval  au  banquet,  et  les  dames 
(jui  chassèrent  les  chanoines  des  sièges  qu'ils  occupaient 
dans  le  chœur  étaient  si  élégantes  et  si  belles,  que  Tabbé 
de  Saint-Aubert  de  Gambray  écrit  lui-même,  dans  une 
naïve  relation  quil  nous  a  laissée,  qu'il  n'osiiitles  regar- 
der «  par  bienséanche  religieuse.  »  Enfin  il  y  eut  une 
joute,  et  la  duchesse  de  Bourgogne  détacha  de  son  sein 
un  fermail  d  or  à  pierres  précieuses  qu'elle  offrit  au  vain- 
queur :  or  c'était  un  chevalier  du  Ilainaut,  le  jeune  sei- 
gneur du  village  deDonstienne,  près  deBeaumont,  dont  le 
nom,  entouré  de  doux  souvenirs  pour  Froissart,  revient 
sans  cesse  dans  ses  chroniques. 


—     137     — 

Le  jeune  prince  qui,  à  Toccasion  de  son  mariage  avec 
la  fille  du  duc  Aubert,  recevait  de  son  père  le  comté  de 
Nevers,  avait  près  de  quatorze  ans.  Son  esprit  froid  et 
sombre  était,  dit  un  chroniqueur,  c  moult  simple.  » 
Froissart  se  contente  de  dire  c  qu'il  estoit  assez  sage,  > 
mais  il  le  trouve  c  courtois,  traitable,  humble  et  débon- 
naire. »  Cette  dSonnaireté  était  le  manteau  sous  lequel  Jean 
sans  Peur  devait  cacher  ses  crimes.  On  peut  dire  seulement 
à  sa  louange  qu'il  montra,  en  protégeant  Christine  de 
Pisan,  quelques  goûts  littéraires  (•).  11  les  partageait  avec 
son  complice  Raoul  d'Auqueton ville,  qui  donna  une  belle 
Bible  au  duc  de  Berry. 

Notre  chroniqueur  put  présenter  au  duc  de  Bourgogne 
un  de  ses  parents,  nommé  Thomas  Froissart.  Il  devint  le 
médecin  du  jeune  comte  de  Nevers  (')  elle  guérit  peut-être 
d'infirmités  précoces.  Jean  Froissart  eût-il  aussi  bien 
réussi  à  réveiller,  par  ses  enseignements  et  ses  récits,  les 
sentiments  de  la  loyauté  chevaleresque  chez  le  fils  de 
Philippe  le  Hardi?  Nous  ne  le  croyons  pas. 

Lorsque,  pou  après,  Froissart  accompagna  son  sei- 
gneur et  maître  dans  ce  château  de  Blois  orné  avec  tant 
de  soin  par  les  princes  de  sa  ni:iison,  le  génie  prophétique 


(•)  Un  de  ces  dons  était  fait  à  Christine  de  Pisan  «  pour  com- 
«  passion  et  en  aumosne,  pour  employer  au  mariage  d'une 
M  sienne  ix)vre  uiepce.  •> 

(')  Il  est  cité  dans  un  compte  de  Josset  de  Halle,  de  1394. 

{Mémoires  pour  servir  à  l'histoire  de  Bourgogne,  p.  52.) 

12. 


—     ^138     — 

d  riiisloi  re  lui  rcvéla-t-il  qu'à  la  suite  d'un  odieux  atten- 
tat du  jeune  prince  qu'il  venait  de  quitter  à  Gambray ,  une 
noble  et  belle  princesse  se  retirerait  dans  ce  môme  châ- 
teau pour  y  chanter  sur  sa  harpe  les  douleurs  et  les  re- 
grets de  son  veuvage,  jusqu'à  ce  qu'elle  expirât  «  de  cour- 
«  roux  et  de  deuil,  «  dit  Juvénal  des  Ursins? 

Le  château  de  Blois  «  estoit  bel,  grand,  fort  et  plantu- 
«  reux,  et  un  des  plus  beaux  du  royaume  de  France.  » 
On  n'y  entendait  encore  à  cette  époque  que  le  bruit  des 
danses  et  des  divertissements.  Pendant  le  carême  qui  pré- 
céda les  fêtes  de  Pâques  1 386,  la  duchesse  de  Berry  y  vint 
et  y  fut  reçue  c  bien  grandement  et  puissamment,  car  le 
«  conte  Guy  le  savoit  bien  faire.  »  Il  s'agissait  de  con- 
clure le  mariage  de  Louis  de  Dunois,  fds  unique  de  Gui 
(le  Blois,  avec  Marie  de  Berry.  Le  contrat  fut  passé  le 
29  mars,  et  l'évêque  de  Poitiers  présida  à  la  cérémonie 
des  fiançailles  ;  mais  la  bénédiction  nuptiale  ne  fut  donnée 
que  cinq  mois  plus  tard,  par  le  cardinal  de  Thuret,  dans 
l'église  de  Saint-Etienne  de  Bourges.  «  A  ces  noces,  dit 
«  Froissart,  eut  en  la  cité  de  Bourges  grandes  festes  et 
«  grands  esbattemens  et  grands  joutes  de  chevaliers  et 
«  escuyers;  et  durèrent  les  festes  plus  de  huit  jours  (').  » 
Froissart  écrivit  à  Bourges  une  pastourelle  en  l'hon- 
neur (le  ce  mariage  : 

Je  m'en  irai  cle  coer  joli 

A  Bourges  véoir,  car  c'est  drois, 

(')  Chron.  III,  <02.  Froissart  dit  ailleurs  qu'il  vit  plusieurs 
fois  le  duc  de  Berry  et  le  comte  de  Blois  ensemble.  Chron.  l\\,  94. 


—     139     — 

La  pastourelle  de  Berri 
Avec  le  pastourel  de  Blois. 

Et  seront  les  noces  estrettes 
De  lyons  et  de  flours  de  lys. 
Li  mariés  a  nom  Loy«  : 
II  est  de  Haynau  d'un  costé 
Et  de  Flandres  pour  vérité, 
Et  est  Ûls  au  bon  conte  Gui 
De  Blois. 

Peut-être  Froissart  remit-il  alors  à  Guillaume  de  Bois- 
ratier,  doyen  de  Bourges  et  depuis  archevêque  de  cette 
ville,  un  manuscrit  du  premier  livre  de  ses  chroniques, 
qui  par  son  ancienneté  est  resté  jusqu'à  ce  jour  Tun  des 
plus  précieux  de  la  Bibliothèque  impériale  de  Paris,  si 
riche  en  manuscrits  de  Froissart. 

Froissart  quitta  Bourges  avec  le  duc  de  Berry,  mais  il 
ne  tarda  point  à  se  séparer  de  lui.  Le  duc  de  Berry  mul- 
tipliait pendant  son  voyage  ces  lenttjurs  préméditées  qui 
sauvèrent  l'Angleterre  d'une  invasion.  Froissart,  au  con- 
traire, comptait  toujours  par  dix  grandes  lieues  ses  jour- 
nées de  chevauchée,  et  nous  croyons  qu'entre  les  fêtes 
(le  Bourges  et  les  armements  de  l'Écluse  il  eut  le  temps 
(le  s'arrêter  î!i  Val(»nciennes,  où  se  trouvaient  réunis  le 
duc  de  Bourgogne,  le  duc  Aubert  de  Bavière  et  le  comte 
de  Blois,  qui  partagea  galamment  son  hôtel  avec  la  dame 
de  Moriaumez,  la  dame  de  Gommignies  et  d'autres  nobles 
(lames.  Les  chevaliers  y  étaient  aussi  en  grand  nombre, 
tt  et  vous  (lis,  remanpie  Froissart,  (pie  il  sembloit  bien 


—    uo    — 

«  qui  les  oyoit  parler,  que  Angleterre  estoit  prise,  con- 
«  questée  et  perdue.  » 

Notre  chroniqueur  s'était  mêlé  aux  hommes  d*armes 
(]ui  se  dirigeaient  vers  la  Flandre,  pour  admirer  leurs 
vastes  préparatifs,  mais  les  forêts  de  lances  ne  lui  ca- 
chaient pas  le  sol  couvert  de  cendres  et  de  ruines,  pas 
plus  que  les  bruyants  propos  des  princes  et  des  barons 
n'empêchaient  de  retentir  à  ses  oreilles  les  imprécations 
que  faisaient  entendre  de  loin  en  loin  les  laboureurs  qui 
se  réfugiaient  dans  les  bois.  Arrivé  en  Flandre,  il  trouva  que 
tout  ce  que  Ton  rapportait  de  l'expédition  française  était 
bien  au-dessous  de  la  vérité.  Tout  était  gigantesque  dans 
l'armement  que  Charles  VI  voulait  conduire  de  l'Écluse  à 
Orwell,  parce  que  c'était  à  Orwell  que  s'était  embarqué 
Edouard  III  avant  la  bataille  de  l'Écluse,  c  Oncques  puis 
«  que  Dieu  créa  le  monde,  dit-il,  on  ne  vit  tant  de  nefs 
«  ni  de  gros  vaisseaux  ensemble.  »  Aussi  Froissa rt  ne 
pouvait-il  se  lasser  d'admirer  ce  spectacle.  «  Sachez, 
«  dit-il,  que  l'oubliance  du  voir  et  la  plaisance  du  consi- 
«  dérer  estoit  si  grande,  que  qui  eusl  eu  les  fièvres,  il 
«  eust  perdu  la  maladie  pour  aller  de  l'un  à  l'autre.  » 
Les  barons  avaient  pris  plaisir  à  rivaliser  de  luxe  :  ici 
l'on  voyait  flotter  des  bannières  de  cendal  sur  des  mâts 
recouverts  de  feuilles  d'or.  Plus  loin  on  admirait  des 
voiles  chargées  de  devises  et  des  lentes  brodées  de  perles. 
Treize  cents  navires  étaient  déj«a  réunis,  et  l'on  attendait 
tous  les  jours  la  flotte  de  Bretagne,  qui  portait  une  ville 
de  bois  de  sept  lieues  do  tour. 


—   m    — 

Les  vents  contraires  et  les  teui|)étcs  de  Thiver  enchaî- 
nèrent dans  le  port  cette  grande  expédition,  qui  devait 
renouveler,  à  trois  siècles  de  disUnice,  l'invasion  de  Guil- 
laume le  Conquérant.  Les  tergiversations  du  duc  de 
Berry  avaient  porté  leur  fruit  :  c  Je  qui  ai  dicté  celle 
€  histoire,  dit  Froissart,  fus  à  TEscluse  pour  les  sei- 
c  gneurs  et  leurs  estas  voir,  et  si  entendis  par  juste  in- 
«  formation  et  bien  en  vis  Tapparant  que  le  duc  de  Berry 
t  desrompit  tout  ce  voyage.  > 

II.  Voyage  en  Flandre. —  Ancienne  prospérité  de  ce  pays.  — 
Séjour  à  Gand.  —  Mort  d'Ackerman.  —  Chronique  de 
Flandre. 

Froissart  avait  rencontré  à  rÉclusc  un  grand  nombre 
de  chevaliers  qui  avaient  combattu  ik  Roosebeke  et  assié- 
gié  Dannno.  Il  voulut  interroger  .aussi  les  bourgeois  des 
communes  de  Flandre,  afin  de  compléter  son  récit  en  re- 
courant h  des  témoignages  différents. 

La  Flandre,  unie  au  Hainaut  par  des  liens  si  étroits, 
avait  des  chevaliers  non  moins  intrépides,  car  Froissart, 
énumérant  les  pays  où  se  trouve  la  fleur  d'armes,  place 
la  Flandre  aussi  haut  que  le  Hainaut,  c'est-à-dire  au  pre- 
mier rang  (')  ;  ses  bourgeois,  s'ils  surpassiiient  les  cheva- 
liers par  leurs  richesses,  les  égalaient  aussi  en  fierté,  et 
on  en  avait  vu  un  mémorable  exenq>le  lors  de  la  paix  de 

(•)  r/tro/t.I,  2,  383. 


—     1 42     — 

Tournay,  quand,  en  saluant  le  duc  de  Bourgogne,  ils  refu- 
sèrent de  ployer  le  genou.  La  même  fierté  se  retrouvait 
vers  les  bords  de  la  mer  parmi  les  laboureurs  issus  des 
anciennes  colonies  saxonnes,  qui  fortifiaient  leurs  fermes 
comme  des  châteaux,  possédaient  des  fiefs,  scellaient  de 
leurs  sceaux  aussi  bien  que  s'ils  eussent  été  nobles,  et  dé- 
claraient qu'ils  préféraient  la  mort  aux  tailles  et  à  la  ser- 
vitude :  tels  étaient  aussi  ces  francs  Frisons  dont  Froissa rt 
racontera  plus  tard  les  luttes  héroïques. 

Les  brillantes  images  de  la  prospérité  de  la  Flandre 
étaient  présentes  à  tous  les  esprits  quand  Froissart  visita 
ses  villes  et  ses  campagnes.  «  En  ce  temps,  dit-il,  estoient 
«  li  contes  et  le  pays  en  leurs  fleurs ,  et  ne  doubloient 
«  ne  admiroient  puissance  de  nul  seigneur  terrien,  car  ils 
«  estoient  si  garnis  et  si  remplis  d'or,  d'argent,  de  ri- 
«  chesses  et  de  tous  biens  que  merveille  seroit  à  recor- 
«  der.  Et  tcnoient  les  riches  hommes  si  grans  estas  qu'il 
«  sembloit  proprement  que  les  richesses  leur  abondassent 
«  du  ciel  et  que  ils  les  trouvassent  sans  soin  et  sans 
«t  peine  (•).  »  Les  chroniques  flamandes  confirment  ce  ta- 
bleau en  montrant  les  hommes  et  les  femmes  des  bourgeoi- 
sies effaçant  par  leur  magnificence  les  plus  puissants 
seigneurs,  les  plus   illustres  dames  de  France.  On  ne 

(•)  Chronique  de  Flandre ,  2.  Au  xve  siècle,  Thomas  Basin  dé- 
crit ainsi  la  Flandre  :  «  Est  gens  valde  industria  et  omnis  hu- 
u  manitatis  cultu  ornatissima ,  quemadmodum  insignissima 
«oppida  atque  œdifîcia ,  quibus  terra  illa  oppleta  est,  lucu- 
i«  lentissime  manifestant.  «  (Édition  de  M.  Quicherat,  1,  p.  429.) 


—     143     — 

voyait  que  souliers  à  poulaines  d'argent,  ceintures 
émaillées,  manteaux  de  fourrures  précieuses,  voiles  de 
soie,  de  cendal  ou  de  samyl,  robes  d'écarlate  toutes 
brodées  de  perles  et  d'émeraudes.  C'était,  disait-on  com- 
munément, le  plus  ricbe  pays  qui  fût  au  monde. 

Un  deuil  profond  avait  succédé  à  cette  opulence  et  à 
cette  admirable  prospérité.  La  désolation  régnait  dans  les 
campagnes  où  chaque  toit  cachait  jadis  un  métier  de  tis- 
serand, où  chaque  prairie  se  couvrait  naguère  de  ces 
belles  vaches  que  les  geôliers  de  Philippe  le  Bel  se  fai- 
saient envoyer  quand  ils  se  laissaient  apitoyer,  ou  de  ces 
chevaux  au  large  poitrail  que  TArioste  donne  à  ses  pala- 
dins. Les  villes  étaient  également  appauvries  par  les 
guerres  :  les  habitants  de  Gand,  qui  en  avaient  porté 
presque  tout  le  poids,  avaient  été  décimés  h  Roosebeke; 
ceux  de  Bruges  avaient  pu  à  peine,  au  prix  des  plus 
grands  sacrifices,  désarmer  Tavidité  ot  la  colère  des  vain- 
(jueurs.  Les  faubourgs  d'Ypres,  naguère  plus  considéra- 
bles que  la  ville  elle-même,  n'existaient  plus.  A  Courtray 
les  enfants,  chassés  de  leurs  demeures  dévorées  par  la 
flamme,  avaient  été  emmenés  «par  manière  de  servage  » 
et  l'incendie  n'avait  pas  respecté  davantage  ces  vastes  en- 
trepôts deDamme  où  les  hanses  du  Nord  venaient  deman- 
der aux  marchands  de  Gênes  et  de  Pise  les  produits  va- 
riés des  climats  du  Midi.  «  Marchandises,  s'écrie  tristement 
«  Froissart,  estoient  toutes  refroidies  et  perdues.  Toutes 
((  les   bandes  de  la   mer,  de   soleil  levant  jusqu'à  soleil 
ft  esconsant,  et  tout  le  Septentrion  s'en  sentoient,  car  voir 


—     144    ~ 

«  est  que  de  dix-sept  royaumes  chrétiens,  les  avoirs  vi 
«  marchandises  ont  leur  délivrance  à  Dam  ou  à  Bruges.  » 

La  paix  était  à  peine  rélahlie  ;  les  calamités  publiques 
n'étaient  pas  cicatrisées,  mais  dans  la  belliqueuse  ardeur 
avec  laquelle  les  grandes  communes  de  Flandre  revendi- 
quaient leurs  privilèges  et  leurs  franchises,  on  pouvait  lire 
le  présage  de  nouvelles  guerres  et  de  nouvelles  discordes 

Froissart  avait  vu  à  Bruges  les  métiers  courir  aux 
armes  fet  menacer  d'autres  matines  brugeoises,  non  moins 
sanglantes  que  celles  de  1302,  cette  noblesse  française» 
qui  se  croyait  assez  puissante  pour  conquérir  l'Angle- 
terre; il  avait  pu  aider  le  duc  de  Berry,  assailli  par  le 
peuple,  à  remonter  sur  son  cheval,  tandis  que  le  sire  de 
Ghistelles  s'efforçait  de  calmer  par  de  douces  paroles  les 
ouvriers  qu'il  connaissait  tous  par  leur  nom.  «  S'ils 
«  fussent  venus  au  grand  marché  pour  faire  l'assemblée 
«  entre  eulx,  il  ne  fust  échappé  ni  baron,  ni  chevalier, 
«  ni  escuyer  de  France,  que  tous  n'eussent  esté  morts 
«  sans  merci.  » 

Mais,  d'après  le  propre  témoignage  de  Froissart,.  ce  fut 
à  Gand  (*)  qu'il  fit  le  plus  long  séjour  l'année  suivante, 

(•)  »  Or  me  peut-on  demander  comment  ceux  de  Gand  fai- 
«  soient  leur  guerre,  ot  je  leur  en  respoudrai  volontiers  selon 
«  ce  que  depuis  je  leur  en  ai  ouï  parler.  «  Froissart  nous  ap- 
prend, dans  le  Dit  du  Florin,  qu'il  parlait  thiois,  c'est-à-dire 
flamand,  et  non  allemand,  comme  le  disent  quelques  érudits.— 
11  sufïit  de  lire  les  inventaires  de  Tancienne  librairie  de  Bour- 
gogne pour  s'assurer  que  le  thiois  est  le  fl  imand. 


—     Uo     — 

afin  d'apprendre  de  ceux  qui  avaient  pris  la  plus  grande 
part  à  la  guerre  lout  ce  qui  se  rapportait  à  leur  vaillante 
résistance,  t  Vous  savez,  dit-il,  si  en  Flandres  vous  avez 
«  esté,  que  la  ville  deGand,  c'est  la  souveraine  ville  de 
«  Flandres,  de  puissance,  de  conseil,  de  seigneurie,  de 
«  habitations,  de  situation  et  de  toutes  choses  apparle- 
«  nans  à  une  bonne  ville  et  noble,  que  on  pourroit  devi- 
f  ser,  ni  recorder,  et  que  trois  grosses  rivières  portant 
«  navires  pour  aller  par  tout  le  monde  les  servent.  La 
«  plus  grosse  est  la  rivière  d'Escault,  et  puis  la  rivière  de 
«  la  Lys,  et  la  menre  la  Lieve  :  se  porte-elle  navie  et  leur 
«  fait  grant  prouflRt,  car  elle  leur  vient  de  l'Escluse  et  du 
€  Dam,  dont  moult  de  biens  venant  par  mer  leur  arri- 
«  vent.  Par  la  rivière  de  l'Escault  leur  viennent  le  grain. 
«  de  Haynnau  et  le  vin  de  Franche  ;  par  la  rivière  de  la 
«  Lys,  grant  foison  de  grains  du  bon  pays  d'Artois  et  des 
«  marches  environ.  Ainsi  est  Gand  assise  et  située  en  la 
«  croix  du  ciel,  b 

Au  milieu  des  récits  qui  lui  montraient  les  communes 
unissant,  peiidant  les  guerres  les  plus  sanglantes,  le  dé- 
vouement qui  protège  la  patrie  et  les  arts  utiles  qui  la 
rendent  florissante,  un  douloureux  spectacle  le  frappa  : 
c'était  celui  des  divisions  auxquelles  les  communes , 
triomphantes  ou  affaiblies,  ne  savaient  pas  se  dérober 
après  la  guerre.  Si  en  certains  pays,  à  Milan  par  exem- 
ple, le  caprice  d'un  seul  homme  disposait  de  la  vie  ou  de 
la  liberté  de  ses  sujets,  de  vagues  rumeurs,  dont  on  ne 

pouvait  indiquer  la  source  ni  contrôler  la  valeur,  suflfi- 
1.  15 


—     146     — 

salent  pour  rendre  la  tyrannie  exercée  par  une  multi- 
tude égarée,  aussi  injuste},  aussi  cruelle  que  celle  de  Ber- 
nabo  Visconti.  Heureuses  les  villes  de  Flandre  si, 
dociles  à  l'avis  des  chevaliers  les  plus  généreux  et  des 
bourgeois  les  plus  prudents,  elles  eussent  su  se  garder  h 
la  fois  des  usurpations  du  dehors  et  de  l'anarchie  inté- 
rieure, et  apporter  dans  l'exercice  de  leurs  franchises 
autant  de  sagesse  qu'elles  montraient  de  courage  pour  les 
défendre.  «  Ceulx  du  pays  de  Flandre  se  sont  d'eulx- 
«  mêmes  destruits,  »  disait  le  duc  de  Lancastre,  faisant 
allusion  h  leurs  dissensions  pendant  la  paix. 

Quarante-deux  ans  s'étaient  écoulés  depuis  que  Jacques 
d'Artevelde  avait  péri,  égorgé  par  une  faction  qui,  sou- 
doyée elle-même  par  l'or  étranger,  Taccusint  d'en  avoir 
reçu,  comme  s'il  suffisait  de  crier  :  trahison  !  pour  que 
tout  fut  permis  au  nom  de  la  liberté,  et  Froissart  avait  pu 
voir  une  lampe  expiatoire  brûler  encore  dans  le  cloître 
de  Notre-Dame  de  la  Biloke,  lorsqu'à  peu  près  à  pareil 
jour  où  l'attentat  du  Calanderberg  s'était  accompli,  le 
dernier  successeur  d'Artevelde,  François  Ackerman,  «  ce 
«  vaillant  homme,  ce  sage  guerroyeur,  »  qui  avait  ré- 
sisté à  Damme,  avec  quinze  cents  combattants,  pendant 
vingt  jours,  au  roi  de  France  entouré  de  cent  mille 
hommes,  fut  assassiné  an  milieu  de  la  fête  qui  terminait 
la  kermesse  de  Saint-Pierre,  sans  que  personne  s'avançât 
pour  le  secourir,  sans  que  la  ville  de  Gand,  qu'il  avait  si 
bien  servie,  en  fut  émue.  «  Or  regardez  le  loyer  (jue  on  a 
<i  de  servir  commun.  » 


—     1 47     — 

Ces  mots  terniineut,  en  le  résiiiuanl,  un  travail  parti- 
culier de  Froissa rt  sur  les  troubles  de  Flandre  depuis 
1378  jusqu'en  1387.  La  narration  où  il  les  décrit  com- 
prend plus  de  trois  cents  chapitres,  et  fut  fondue  plus  tard 
dans  le  second  livre  de  la  rédaction  générale  (').  Offrant, 
comme  le  dit  Froissarl,  le  tableau  des  merveilleuses  inci- 
dences qui  se  succédèrent  par  l'orgueil  des  Gantois  et  le 
pauvre  conseil  du  comte,  elle  devait  intéresser  vivement 
Gui  de  Blois,  qui  avait  combattu  à  Roosebeke.  Aussi  l'on 
comprend  aisément  qu'en  touchant  le  seuil  du  château 
de  Beaumont,  elle  ait  trouvé  place  dans  l'une  des  conti- 
nuations des  chroniques  de  Baudouin  d'Avesnes  qui  y 
étaient  conservées  (") . 

Lorsque  Froissarl,  après  avoir  réuni  tant  de  nouvelles 
enquêtes,  songea  à  les  rédiger,  il  sentit  le  besoin  de  se 
créer  une  retraite  où  il  pût,  pendant  de  courts  loisirs, 
mettre  en  œuvre  le  fruit  de  ses  nombreux  voyages.  Quelle 
autre  retraite  pouvait-il  se  choisir  que  sa  patrie?  Ce  fut  à 
Valenciennes  que  fut  écrit  le  récit  des  troubles  de  Flandre, 
et  il  en  fut  sans  doute  de  même  du  second  livre  des  chroni- 
ques. Ces  travaux  occupèrent  une  année,  mais  nous  ne 
croyons  pas  (pi'ils  suffirent  pour  la  remplir. 

Los  poésies  de  Froissa  rt  couronnées  aux  puys  de  Va- 

(•)  La  rédaction  de  tout  le  second  livre  est  postérieure 
à  1388,  puisqu'on  y  pnrle,  au  chapitre  48,  de  Tévêque  de  Cam- 
bray  Jean  T'  Serclaes  comme  s'il  ne  vivait  plus. 

(»)  Manuscrit  11,139  de  la  Bibliothèque  de  Bourgogne, 
folio  134. 


—     148     — 

lenciennes  el  de  ïournay,  que  nous  a  conservées  un  ma- 
nuscrit de  Paris,  ne  sont-elles  pas  aussi  de  celte  époque? 
N'est-ce  pas  à  Froissart  que  sont  adressés  les  vers  suivants 
d'Eustache  Deschanips  1 

AU   ROV   DU   PUITS    d'aMOUR. 

Hé  !  gentils  rois,  dus  de  Poligteras, 
Ne  vous  veuillez  de  France  ainsi  partir, 
Métrifians  mieulx  que  Pytagoras, 
Réthoriques  qui  tant  povez  sentir  : 
Puis  que  la  mort  fit  Machault  départir, 
Et  que  Vitry  paia  de  mort  la  debte, 
Ne  fut  véu  tel  rom  vous,  sans  mentir. 
Si  grant  faiseur,  ne  si  noble  poëte. 

A  tous  propos  faites  vers  comme  Prim:is. 
Chacun  vous  veulten  ce  royaume  oïr  : 
Dis  amoureus  faites  et  de  soûlas. 


Chose  n'a  nom  qui  par  vous  ne  soit  faite, 
L'on  nepourroit  trouver  ne  quérir 
Si  grant  faiseur,  ne  si  noble  poète. 

En  Languedoc  ne  vous  embatez  pas; 
Veuillez  deçà  vos  escoles  tenir  : 
Si  vous  partez,  vous  y  mourrez,  hélas  î 
Du  puits  d'amour  vous  veuille  souvenir. 

Froissart  nous  explique  les  motifs   qui  rengagèrent, 
son    travail  terminé ,    à  s'éloigner   de  Valenciennes    : 


—     149    - 

«  Je  considéray  en  moi-même  que  nulle  espé- 
«  raiice  n  estoit  que  aucuns  faits  d  armes  se  fissent  es 
«  parties  de  Picardie  et  de  Flandres,  puisque  paix  y 
«  estoit,  et  point  ne  voulois  estre  oiseulx,  et  entrementes 
«  que  j'avois,  Dieu  merci,  sens,  mémoire  et  bonne  sou- 
«  venance  de  toutes  les  choses  passées,  engin  clair  et 
«  aigu  pour  concevoir  tous  les  faits  dont  je  pourrois  estre 
«  informé,  touchant  à  ma  principale  matière,  âge,  corps 
«  et  membres  pour  souffrir  paine,  me  avisai  que  je  ne 
«  voulois  mie  séjourner  de  non  poursuivre  ma  matière.  » 

Le  voyage  qu'il  se  proposait  d'entreprendre  devait , 
comme  le  disait  Ëustache  Deschamps,  le  conduire  vers  le 
Languedoc,  «'est-à-dire  qu'il  voulait  traverser  la  France 
dans  toute  son  étendue  du  nord  au  midi.  Les  routes 
étaient  mauvaises,  mais  on  voyageait  à  cheval  et  assez 
rapidement,  puisqu'on  ne  comptait  que  vingt-deux  jour- 
nées de  l'Écluse  à  Saint-Jean-du-Pied-des-Ports. 

Un  ancien  auteur,  pou  postérieur  à  Froissart  ('),  com- 
pare la  France  du  XIV*  siècle  à  un  losange,  resserré  au  nord 
par  la  mer  et  certains  fiefs  presque  indépendants  de  l'em- 
pire d'Allemagne,  au  sud,  d'un  côté,  par  d'autres  fiefs 
non  moins  douteux  du  même  empire,  situés  au  bords  du 
Rhône ,  de  l'autre ,  par  les  territoires  qu'occupaient  les 
Anglais  dans  la  Guyenne.  La  Loire  coupait  assez  exacte- 
ment ce  losange  en  deux  parties  égales.  Au  sud  se  trou- 
vaient les  pays  de  vignobles,  les  plus  vastes  forets,  les 


(')  II  est  cité  par  le  P.  Labbe,  Mélanges,  p.  696. 


—     150    — 

plus  hautes  montagnes,  les  rivières  les  plus  poissonneuses 
et  celles  où  Ton  recueillait  des  paillettes  d'or  mêlées  aux 
neiges  des  Pyrénées  que  fondaient  les  premières  chaleurs 
du  printemps.  Les  mœurs  étaient  généralement  portées 
aux  jeux  et  aux  divertissements,  mais  elles  étaient  simples 
et  douces.  Vers  le  nord,  dès  qu'on  avait  quitté  la  Flandre, 
où  les  bourgeois,  enrichis  par  la  fabrication  des  draps  et 
leur  commerce  avec  les  nations  étrangères,  vivaient  dans 
l'opulence  et  mêlaient  à  beaucoup  de  vertus  une  fierté 
presque  intraitable,  on  rencontrait  des  pays  où  le  peuple, 
mieux  vêtu ,  mieux  nourri  que  dans  le  midi ,  buvait  la 
cervoise  et  cultivait  le  blé,  tandis  que  les  seigneurs  étaient 
plus  puissants  et  plus  intrépides  que  partout  ailleurs.  Ce 
qui  contribuait  à  assurer  au  nord  de  la  France  une  préé- 
minence durable ,  c'était  l'importance  et  la  richesse  de  la 
capitale  du  royaume,  toujours  plus  favorable  aux  com- 
munes du  nord  qu'aux  captais  du  midi ,  aux  Bourgui- 
gnons qu'aux  Armagnacs. 

Cependant,  avant  de  se  présenter  chez  dos  princes  et 
des  barons  qu'il  ne  connaissait  point,  il  fallait  à  Froissant 
quelques  bonnes  lettres  de  recommandation,  et  il  se  diri- 
gea d'abord  vers  les  rives  de  la. Loire  pour  les  demander 
à  son  seigneur  et  maître.  Mais  jamais  Froissart  ne 
voyagea  sans  s'accointer  heureusement  de  quelque  che- 
valier. 

En  chevauchant  sur  la  route  de  Valenciennes  à  Blois, 
il  rencontra  deux  chevaliers  du  parti  ani>lais,  dont  Tun 
était  né  dans  le  llainaut,  .loan  d'Aubrecicourt  et  Thomas 


—     151     — 

de  Oweensberry,  qui  revenaient  d'Espagne  et  qui  lui 
apprirent  les  malheurs  de  Tarmée  anglaise.  Jean  d'Au- 
brecicourt  avait  vu  à  Ortliez  le  comte  de  Foix,  qui  lui 
avait  donné  un  roncin  et  deux  cents  florins.  Ce  qu'il 
racontait  de  la  somptueuse  hospitalité  de  la  cour  de  Foix 
accrut  le  désir  que  nourrissait  Froissart  d'y  être  admis 
comme  chroniqueur  et  comme  poète. 

Froissart  se  trouve  encore  avec  Gui  de  Blois  au  mois 
de  juillet  1388,  quand  le  duc  de  Berry  fait  demander 
la  main  de  la  fille  du  duc  de  Lancastre  (*).  Il  habite  le 
château  de  Blois,  où  son  bon  seigneur  se  plaît  à  s'entourer 
de  chevaliers  et  de  clercs  du  Hainaut  (»),  il  le  suit  soit  à 
Ghûteau-Renand,  où  vint  le  voir  Guillaume  de  Hainaut, 
soit  aux  Montils,  séjour  que  rendirent  depuis  célèbre  la 
vieillesse  de  Louis  XI  et  la  jeunesse  de  Charles  VIII  ;  mais 
les  secrétaires  de  Gui  de  Blois  sont  trop  occupés,  les 
lettres  de  recommandation  ne  sont  pas  prêtes,  et  voilà 
que  Froissart,  pour  ne  pas  séjourner  plus  longtemps, 
se  remet  à  chevaucher  sur  les  bords  de  la  Loire  p).  Il  va 

(')  .«  Pour  ces  jours,  j'estois  en  la  conté  de  Blois.  «  {Chron. 
III,  407) 

(»)  Alard  deDonstienne  fut  gouverneur  de  Blois,  Guillaume  de 
Grèvecœur,  archidiacre  de  Brabant,  inspecteur  des  domaines  de 
Guide  Blois  aux  bords  de  la  Loire  Son  frère,  Jean  de  Cbâtillon, 
confiait  à  un  chanoine  de  Thuin  nommé  Jean  de  Chinv^y,  qui 
était  maître  es  arts,  «  la  gouvernance  et  norreçon  de  ses  fils  » 

(*)Ccci  se  passait  au  mois  d'août  4388.  un  an  après  la  mort  de 
révoque  de  Beauvais,  qui  arriva  le  17  août  1387. 


—     152    — 

jusqua  Angers,  peut-être  au  delà  d'Angers,  revient  et 
rencontre  un  chevalier  nommé  Guillaume  d'Ancenis. 
C'était  un  cousin  du  sire  d'Ancenis  que  Froissart  avait  vu 
à  rÉcluse,  et  il  allait  visiter  une  de  ses  parentes,  la  dame 
de  Maillé ,  qui  venait  de  perdre  son  mari  et  le  pleurait 
beaucoup,  bien  qu'il  fût  un  peu  vif,  témoin  les  lettres  de 
rémission  qu'il  sollicita  en  1371  pour  avoir  tranché  la 
main  à  un  homme. 

Froissart  avait  passé  la  nuit  à  Beaufort-en- Vallée ,  où 
étoit  né  le  dernier  pape  français,  Grégoire  XI,  qui  était 
«  de  petite  complexion,  tout  maladieux,  et  trop  travaillé 
€  du  roi  de  France  et  de  ses  frères.  »  Ce  fut  en  sor- 
tant de  Mouliherne  qvi'iis^accointa  d'aventure  de  Guillaume 
d'Ancenis,  car  il  le  trouva  c  courtois  et  doux  en  ses 
«  paroles.  »  Froissart  désirait  avoir  des  nouvelles  du 
connétable  de  Clisson.  Guillaume  d'Ancenis  put  lui  en 
donner ,  car  il  avait  assisté  au  parlement  de  Vannes.  Il 
l'instruisit  d'ailleurs  des  «  avenues  »  de  Bretagne ,  et  le 
chroniqueur  avait  soin  de  conserver  tout  ce  qu*on  lui 
contait  t  en  remenbrance.  »  Il  y  a  quatre  grandes  lieiios 
entre  Mouliherne  et  Rilly.  Pour  mieux  causer,  les  voya- 
geurs avaient  mis  leurs  chevaux  au  pas  ;  un  pou  plus  loin, 
ils  s'arrêtèrent  dans  un  pré  pour  se  reposer.  «  Voyez-vous 
t  là-bas  cette  tour,  disait  le  chevalier  au  chroniqueur, 
«  c'est  le  château  de  Rilly  que  les  Anglais  et  les  Gascons 
«  fortifièrent  autrefois  pour  rançonner  tout  le  pays  de  la 
«  Loii'e  ;  voyez-vous  cette  petite  rivière  et  le  bois  qui 
«  Tombrage  ?  Nous  traversâmes  ce  gué ,  nous  nous  ca- 


—     153     — 

«  chûmes  sous  ces  arbres  touffus,  pour  les  surprendre  un 
«  jour  qu'ils  devaient  chevaucher  vers  Saumur.  Ce  fut 
«  dans  ce  pré ,  où  paissent  nos  chevaux  et  où  nous  pre- 
«  nons  plaisir  à  causer  tout  à  Taise,  que  nous  attaquâmes 
«  les  pillards.  Ils  étaient  au  nombre  de  neuf  cents;  nous, 
«  nous  formions  cinq  cents  lances.  Messire  Jean  de  Beuil 
«  portait  sa  bannière,  sous  laquelle  Bertrand  du  Guesclin 
«  avait  voulu  combattre  ce  jour-là,  aussi  bien  que  Maurice 
«  de  Treseguidi,  Geoffroi  de  Kermel  et  d  autres  braves 
«  chevaliers  bretons  qui  le  suivaient  à  Vesperon.  La 
«  mêlée  fut  sanglante  et  rude,  mais  trois  cents  de  nos 
«  ennemis  restèrent  étendus  au  lieu  même  où  nous  devi- 
«sons.  Depuis  lors,  il  n'y  eut  plus  dans  ce  pays  ni 
«Anglais,  ni  Gascons.  »  Le  récit  se  prolongea,  car 
Guillaume  d'Ancenis  remontait  à  l'enfance,  aux  ancêtres 
de  Bertrand  du  Guesclin  :  «Ha,  doux  sire,  répétait  Froissart 
«  au  chevalier,  vous  me  ferez  grand  plaisir  au  recorder, 
«  si  le  retiendrai  de  vous  et  jamais  je  ne  l'oublierai.  » 

On  arriva  à  Rilly,  on  dîna,  on  chevaucha  encore  pen- 
dant deux  lieues,  toujours  en  abordant  de  nouveaux  récits; 
enfin  il  fallut  se  séparer.  Guillaume  d'Ancenis  prit  la 
route  qui  conduisait  au  chûteau  de  Maillé ,  qui ,  depuis 
le  xvu''  siècle ,  s'appelle  le  château  de  Luynes.  Froissart 
suivit  celle  de  Tours,  regrettant  de  ne  pas  avoir  été  «  plus 
«  à  loisir  »  avec  le  bon  et  courtois  chevalier,  «car  il  lui  eust 
«  dit  et  conté  plusieurs  choses.  »   Ainsi  «  se  défît  leur 
«  compagnie.  » 


—    156    — 

«  ressoignoit  la  divei*silé  du  pays,  t>  mais  il  espérait  que  la 
roule  serait  moins  périlleuse  cl  lui  paraîtrait  moins  lon- 
gue s'il  pouvait  se  réunir  à  quelque  bon  et  courtois  che- 
valier comme  Guillaume  d'Ancenis.  En  effet,  après  trois 
jours  d'attente,  il  vit  arriver  à  Pamiers  un  des  plus  sages 
conseillers  du  comte  de  Foix,  nommé  messire  Ëspaing  de 
Lyon,  qui  revenait  d'Avignon.  Le  chroniqueur  s'applaudit 
de  pouvoir  se  mettre  en  sa  compagnie,  et  le  chevalier  n'en 
fut  pas  moins  heureux,  car  il  désirait  fort  s'instruire  des 
besognes  de  France. 

A  peine  nos  voyageurs  avaient-ils  gravi  la  rude  montée 
de  Lescousse  que  déjà  ils  devisaient.  Ils  avaient  dîné  à 
Caria ,  quand  Ëspaing  de  Lyon  proposa  à  Froissart  de 
chevaucher  plus  doucement,  afin  de  lui  raconter  l'esca-  . 
lade  d'Ortingaset  les  ruses  du  mongat  de  Saint-Basile.  On 
coucha  ce  jour-là  à  Montesquieu;  le  lendemain,  Ëspaing 
de  Lyon  et  Froissart,  s  étant  levés  au  point  du  jour,  dirent 
dévotement  leurs  oraisons,  et  le  clerc  n'oublia  pas,  sans 
doute,  celle  qu'il  adressait  chaque  matin  à  sainte  Mar- 
guerite, pour  qu'elle  le  protégeât  au  milieu  des  nombreuses 
épreuves  de  la  vie  (').  Les  prières  achevées,  ils  descen- 
dirent vers  la  Garonne ,  mais  il  avait  tant  plu  la  veille 


(')  J'ai  usage,  quand  je  me  lieve, 

Afin  que  le  jour  ne  me  grieve, 
De  dire  une  orison  pelile 
Ou  nom  de  sainle  Margherile.  • 

Buisson  de  Joncce,  p  363. 


—    157    — 

que  les  eaux  avaient  emporté  une  arche  du  pont  de  bois 
qu'ils  devaient  traverser  :  il  fallut  retourner  à  Montes- 
quieu. 

Après  d'assez  longues  réflexions ,  on  se  décida  à  tra- 
verser en  bateau  la  Garonne  près  de  Gazères,  t  mais  ce  fut 
€  à  grand'peine  et  à  grand  péril ,  le  bateau  n'estoit 
«  pas  trop  grand  où  nous  passâmes  et  n'y  pouvoient  en- 
<  trer  que  deux  chevaux  à  la  fois.  »  Le  passage  de  la 
rivière  occupa  toute  la  journée,  car  Froissart  voyageait 
avec  plusieurs  chevaux  aussi  bien  que  messire  Espaing  de 
Lyon,  qui  était  l'un  des  principaux  conseillers  du  comte 
de  Foix.  Tandis  que  Ton  préparait  le  souper,  le  chevalier  fit 
remarquer  au  chroniqueur  les  brèches  des  murs  de  la  ville  : 
cette  fois  elles  avaient  servi  non  pas  aux  vainqueurs,  mais 
aux  vaincus  ;  le  comte  de  Foix  avait  juré  que  pas  un  de 
ses  ennemis  ne  sortirait  par  les  portes,  et  il  fallut,  pour 
qu'ils  trouvassent  grâce  près  de  lui,  qu'ils  passassent  par 
un  trou  de  la  muraille. 

Le  lendemain,  on  entra  dans  les  terres  du  comte  de 

Gomminges.  Le  chevalier  montrait  à  son  compagnon  les 

châteaux  les  plus  fameux,  et,  tout  en  chevauchant  le  long 

de  la  Garonne  à  travers  de  belles  prairies,  il  continuait  à 

raconter  les  sanglantes  aventures  dont  ces  lieux  avaient 

été  les  témoins.  Près  de  Montpezat,  il  lui  fit  voir  le  Pas  de 

h  Garde,  défilé  étroit  entre  le  roc  et  la  rivière,  que  fermait 

une  porto  de  fer  protégée  par  une  grosse  tour;  plus  loin, 

le  château  de  la  Bretôcho  et  celui  de  Montespan.  Mais 

bientôt  Ton  découvrit  la  riante  colline  de  Saint-Gaudens 
I.  14 


—    158    — 

(jui  se  reflète  dans  la  Garonne,  et  la  journée  s'acheva. 
A  mesure  que  l'on  chevauchait ,  le  pays  devenait  plus 
désert,  plus  sauvage.  Froissart  n'apercevait  plus  la  belle 
rivière  dont  la  veille  encore  il  suivait  les  bords.  «  Dites- 
«  moi  donc,  interrompit-il,  avant  que  je  n'oublie,  ce  que 
«  la  Garonne  est  devenue,  car  je  ne  la  vois  plus,  »  et  là- 
dessus  le  chevalier  lui  décrivit  la  source  d'où  s'échappent 
ces  eaux  abondantes  qui  arrosent  tout  le  pays  couvert  des 
châteaux  des  Foissois  et  des  Armagnacs.  Des  sables ,  des 
broussailles  annonçaient  déjà  les  Landes  du  Bourg,  c  où  il 
«  y  a  moult  de  périlleux  passages  pour  gens  qui  seroient 
«  en  volenté  de  mal  faire.  »  Ici  est  le  château  de  Lane- 
mezan.  Voilà  celui  de  Mauvoisin,  sujet  d'un  autre  récit 
qui  se  prolonge  jusqu'à  ce  qu'on  s'arrête  à  Tournay,  mais 
rien  ne  manque  aux  détails  qui  ont  été  donnés  à  Froissart 
par  Ëspaing  de  Lyon,  car  le  châtelain  de  Mauvoisin  vient 
souper  avec  eux  et  leur  offre  quatre  flacons  de  vin 
blanc,  «  aussi  bon  qu'ils  n'en  avoient  point  bu  sur  le 
«  chemin.  »  Vers  Montgaillard  et  Marcheras,  le  pays  n'était 
pas  moins  triste ,  et  quand  Froissart  aperçut  le  Pas  au 
Larre,  il  le  trouva  «  si  estrange,  qu'il  se  serait  cru  perdu 
«  ou  en  très-grande  aventure,  si  ce  ne  fust  la  compagnie 
«  du  chevalier.  »  Mais  Froissart  n'avait  pas  oublié  que 
celui-ci  lui  avait  promis  de  lui  raconter  comment  le  mon- 
gat  de  Lourdes  périt  au  Pas  au  Larre,  et  il  se  plaça  bien 
près  de  lui  pour  ne  pas  perdre  une  seule  de  ses  paroles. 
Ëspaing  de  Lyon  montra, en  jterminant son  récit,  la  croix 
de  pierre  qui  rappelait  ce  combat ,  et  tous  les  deux  s'y 


—     159     — 

agcuoiiillèreiit  pieusement  en  récitant  pour  les  âmes  des 
morts  un  Pater  Noster^  un  Ave  Maria  et  un  De  jrro- 
fundis. 

Nous  approchons  de  Lourdes,  et  Lourdes  a  comme 
Mau voisin  ses  héroïques  légendes.  Cependant  nos  voya- 
geurs changent  de  roule,  et  s  éloignent  des  montagnes 
pour  aller  se  reposer  à  Tarbes ,  «  car  c'est  une  ville  en 
c  plain  pays  et  en  beaux  vignobles,  trop  bien  aisée,  pour 
c  séjourner  chevaux  ,  de  bons  foins ,  de  bonnes  avoines 
€  et  de  belle  rivière.  » 

Le  34  novembre,  Ton  entra  dans  le  Béarn,  mais,  au 
lieu  de  se  rendre  directement  à  Pau ,  on  se  dirigea  vers 
Morlaas ,  parce  que  les  routes  étaient  fort  mauvaises.  Le 
voyage  s  acheva  le  lendemain,  quand  on  atteignit  Orlhez, 
où  se  trouvait  le  comte  de  Foix.  Ëspaing  de  Lyon  y  des- 
cendit à  son  hôtel;  Froissart,  à  Y  Hôtel  de  la  Lune,  chez  un 
écuycr  nommé  Ernauton  du  Pin,  qui  s'était  signalé  à 
l'escalade  de  plus  d'un  chfiteau. 

Une  aussi  froide  analyse  ne  saurait  donner  une  idée 
de  ces  naïfs  entretiens  qui  commençaient  à  l'aurore  et 
ne  s'achevaient  qu'à  la  nuit.  Froissart  a  pris  plaisir  à 
nous  faire  partager  le  charme  qu'il  y  trouvait,  quand  il 
écrit  :  «  Moult  me  tournoient  à  grand'plaisance  et  récréa- 
«  tion  les  contes  que  messire  Espaing  de  Lyon  me  con- 
«  toit.  De  ses  paroles  j'estois  tout  réjoui.  »  —  «  Sainte 
«  Marie ,  disait-il  au  chevalier ,  que  vos  paroles  me  sont 
«  agréables  et  que  elles  me  font  grand  bien  entrementes 
4  que  vous  me  les  contez!  Et  vous  ne  le  perdrez  pas,  car 


—     1G0     — 

«  toutes  seront  mises  en  mémoire  et  remenbrance  en  l'his- 
«  loirc  que  je  poursuiè.  » 

Froissart  avait  confié  au  chevalier  le  but  principal  de 

son  voyage.  Celui-ci  lui  demandait  :  «  Avez- vous  ceci  en 

«  votre  histoire  dont  vous  m'avez  pai-lé?  »  Et  Froissart, 

«  après  avoir  pensé  un    petit ,  »    répondait   qu  il  n'en 

«  fut  oncques  informé.  »  Si   les  narrations  d'Ëspaing 

de  Lyon  semblaient  se  ralentir,  Froissart  les  ranimait 

aussit<)t  par  ses  questions.  //  le  remettait  en  parole,  selon 

son  expression.  «  Si  cessa  le  chevalier  à  faire  son  conte, 

t  dit  Froissart,  et  aussi  je  ne  lui  enquis  plus  avant,  car 

t  bien  savois  là  où  il  Tavoit  laissiet  et  que  bien  y  pouvois 

«  recouvrer,  car  nous  devions  encore  chevaucher  en- 

«  semble.    »    Chaque    soir    il   écrivait   ce    qu'il  avait 

appris,  et,  bien  qu'il  fallût  dix  jours  pour  se  rendre  de 

Pamiers  à  Orthez,  les  heures  s'étaient  écoulées  avec  une 

si  grande  rapidité  qu'il  ne  cache  point  les  regrets  qu'il 

éprouva  de  voir  son  voyage  s'achever  avant  que  les  récits 

(|ui  le  charmaient  fussent  épuisés. 

Pour  apprécier  la  vivacité  de  ces  narrations,  il  faut 
parcourir,  Froissart  à  la  main,  ces  vallées  des  Pyrénées 
dont  il  a  recueilli  les  souvenirs.  Il  faut  s'égarer  avec  lui 
dans  ces  vastes  landes  de  Lanemezan,  tristes  et  solitaires 
aujourd'hui  comme  elles  Tétaient  au  xiv*  siècle,  ou  dans 
ces  épaisses  forêts  de  l'Escaladieu ,  où  le  voyageur  ne  re- 
trouve plus  ni  le  monastère  fondé  par  saint  Bertrand  de 
Comminges,  ni  la  croix  de  pierre  qui  vit  s'agenouiller 
messire  Jean  Froissart  et  messire  Espaing  de  Lyon. 


—     161     — 

Le  château  de  Lourdes  s'élève  encore  avec  ses  vastes 
escaliers  et  ses  créneaux  dentelés  sur  son  rocher  placé  à 
trois  cents  pieds  au-dessus  du  Gave,  mais  Ma u voisin 
n'est  plus  qu'une  ruine  :  une  tour  qui,  à  chaque  tem- 
pête, entend  quelques-unes  de  ses  pierres  rouler  dans  le 
ravin,  un  pan  de  mur  qui  s'affaisse  sous  son  manteau  de 
lierre,  voilà  tout  ce  qui  retrace  la  redoutable  forteresse 
que  Raymonnet  de  l'Espée  livra  au  duc  d'Anjou,  et  qui 
n'était,  dit  Froissart,  «  tenue  de  nullui,  fors  de  Dieu.  » 


IL  Richesses  et  générosité  du  comte  de  Foix.  —  Chasses  et 
banquets.  —  Les  ménestrels  du  duc  deTourainc.  —  Fables 
de  Gascogne.  —  Récits  sérieux. 

Messire  Espaing  de  Lyon  avait  raconté  à  Froissart  que 

le  comte  de  Foix  possédait  dans  son  trésor   trente  fois 

cent  mille  florins,  et  que  chaque  année  il  en  donnait  bien 

soixante  mille,   «  car  nul  plus  large  grand  seigneur  en 

«  donner  dons  ne  vit  aujourd'hui.  »  —  «  A  quels  gens 

«  donne-t-il  ses  dons?»  demanda  Froissart  ;  et  sans  doute 

ce  fut  avec  joie  qu'il  entendit  le  chevalier  lui  répondre  : 

«  Aux  estrangers,  aux  chevaliers  et  escuyers  qui  vont  et 

«  chevauchent  par  son  pays,  aux  hérauts  et  ménestrels 

«  et  à  toutes  gens  qui  parlent  à  lui.  Nul  ne  se  part  de 

«  lui  sans  ses  dons.  » 

En  effet,  Froissart  éprouva  lui-même  que  «  cesloit  le 

t  seigneur  du  monde  qui  plus  volenliers  véoit  les  estraii- 

14. 


—     162     — 

«  gers.  »  Le  comte  de  Foix  le  retint  de  son  hostel  pendant 

plus  de  douze  semaines,  et  donna  en  même  temps  des 

ordres  pour  qu'on  eût  soin  de  ses  chevaux. 

Les  lévriers  que  Froissart  devait  offrir  au  comte  de 

Foix  s'appelaient  Brun,  Tristan,  Hector  et  Roland,  et 

Ion  ne  s'étonne  point  de  leur  voir  donner  des  noms  fort 

renommés  dans  les  annales  de  la  chevalerie,  lorsqu'on 

remarque  combien  les  princes  et  les  seigneurs  attachaient 

de  prix  à  leurs  lévriers.  Edouard  III  amena  les  siens  avec 

lui  lorsqu'il  envahit  la  Champagne  pour  se  faire  sacrer  à 

Reims.  Que  ne  fit  pas  Louis  XI  pour  se  procurer  des 

lévriers  de  la  meute  du  sire  de  Boussut  1  11  était  si  rare 

de  trouver  un  lévrier  sans  défaut,  tel  que  le  décrit  Gace 

de  le  Bingne  dans  le  poëme  qu'il  composa  pour  Philippe 
le  Hardi  : 

Museau  de  luz  avoit  sans  faille, 
Encore  y  avoit  autre  signe, 
Car  il  avoit  œil  d'espervier. 
Et  tout  estoit  blanc  le  lévrier. 
Oreille  de  serpent  avoil, 
Qui  sur  la  teste  lui  gisoit; 
Espaule  de  chèvre  sauvaige, 
Coste  de  biche  de  bocaige, 
Loigne  de  cerf,  queue  de  rat, 
Cuisse  de  lièvre,  pié  de  chat  : 
Il  ressembloit  un  leu  cervier. 

Froissart  savait  d'avance  que  le  présent  de  son  maître 
serait  bien  accueilli  par  le  comte  de  Foix,  dont  la  meute 


—    163    — 

ne  comprenait  pas  moins  de  seize  cents  chiens,  et  qui 
avait  écrit  un  traité  des  Déduits  de  la  diasse  pour  démon- 
trer que,  s'il  est  vrai  que  l'oisiveté  engendre  les  passions 
déréglées,  la  chasse  doit  être  considérée  comme  la  voie  du 
ciel.  Hélas!  le  beau  Gaston  justifiait  bien  mal  ces 
préceptes  par  l'exemple.  Il  chassait  beaucoup,  et  la 
chasse,  pour  lui,  ne  valait  guère  mieux  que  l'oisiveté. 

Froissart  lui-môme  était,  si  je  ne  me  trompe,  quelque 
peu  chasseur,  comme  Jean  le  Bel.  Il  avait  pu  voir,  pen- 
dant son  voyage  à  Milan  avec  le  duc  de  Glarence,  de 
grandes  chasses  où  l'on  poursuivait,  avec  des  léopards 
apprivoisés,  les  ours,  les  loups  et  les  sangliers  ;  mais  ces 
divertissements-là  étaient  fort  périlleux,  et,  dans  le  Tré- 
sor amoureux f  Froissart  place  dans  la  bouche  de  Vénus 
ces  conseils  fort  sages  adressés  à  Adonis  : 

Bien  veul  que  tu  mellos  la  cure 
A  chacier  singes,  biches,  dains, 
Lièvres  et  connins.  Tous  cerlains 
Soies  qu'on  se  peut  bien  esbiilre 
A  telles  besles,  carde  balre 
Un  homme  n'ont  pas  le  pouvoir. 


Gace  de  le  Bingnc  remarque  à  ce  sujet  que  la  chasse  du 
lièvre  à  l'aide  dos  lévriers  est  la  seule  qui  convienne  aux 
curés  et  aux  chanoines,  et  il  a  raison,  car  Froissart 
nous  parle  dans  sa  chronique  du  bon  curé  de  Tliu- 
ret,   messire   Pierre   François,     «   (jui  volontiers  va  au 


—    164    — 

«  matin  aux  champs  pour  querre  les  lièvres  (').  » 
Si  les  matinées  étaient  employées  en  grandes  chasses, 
soit  dans  les  plaines,  soit  dans  les  montagnes,  les  soirées 
étaient  consacrées  à  la  lecture  des  vers  et  au  chant  des 
ménestrels.  Là  revivaient  dans  tout  leur  éclat  les  der- 
nières traditions,  si  chères  aux  troubadours,  des  cours 
d'Orange  et  de  Béziers.  Gaston,  que  les  poètes  avaient 
surnommé  Phébus,  avait  à  la  fois  les  goûts  et  l'aspect 
majestueux  du  dieu  qui,  parcourant  le  ciel  sur  son  char 
ou  charmant  le  Parnasse  des  échos  de  sa  lyre,  ne  cesse 
pas  de  répandre  sur  le  monde  des  flots  de  lumière. 
Froissart  nous  le  représente  grand  et  bien  fait,  secouant 
sur  ses  épaules  sa  chevelure  qu'il  ne  couvrait  jamais  d'un 
chaperon,  et  méritant  par  ses  largesses  d'être  appelé  le 
père  des  muses. 

«  Le  conte  Gaston  de  Foix ,  dit-il ,  avoit  envi- 
«  ron  cinquante-neuf  ans  d'âge...  De  toutes  choses  il 
«  estoit  si  très-parfait  que  on  ne  le  pourroit  trop  louer. 
«  11  ainioit  ce  qu'il  devoit  aimer  et  hayoit  ce  qu'il  devoit 
«  haïr...  Il  fut  large,  courtois  en  dons...  D'armes  et 
«  d'amours  volontiers  se  devisoit...  Il  estôit  connoissablo 
«  et  accointable  à  toutes  gens  ;  doucement  et  amoureuse- 


{')  Chron.  UI,  46.  Chaucer  dit  aussi  en  p:irlant  du  moine  qui 
figure  dans  les  Canterbury  Taies  : 

Grciliuuudcs  hc  liaddc  as  swifl  as  foui  of  flight  : 

Of  pricking  and  of  hunliiig  for  Ihe  liare  *^ 

Was  ail  his  lust. 


—   ^65   — 

«  ment  à  eux  parloit...  Brièvement,  et  tout  ce  considéré 

«  et  avisé,  avant  que  je  vinsse  en  sa  cour,  je  avoisesté  en 

«  moult  de  cours  de  rois,  de  ducs,  de  princes,  de  contes 

«  et  de  hautes  dames,  mais  je  n'en  fus  oncques  en  nulle 

«  qui  mieux  me  plust,  ni  qui  fust  sur  le  fait  d'armes  plus 

«  resjouie  comme  celle  du  conte  de  Foix  estoit.  On  véoit, 

«  en  la  salle  et  es  chambres  et  en  la  cour,  chevaliers  et 

«  escuyers  d'honneur  aller  et  marcher,  et  d'armes  et 

«  d'amours  les  oyoit-on  parler.  Toute  honneur  estoit  là- 

c  dedans  trouvée...  Et  quand  de  sa  chambre  à  mie  nuit 

«  venoit  pour  souper  en  la  salle,  devant  lui  avoit  douze 

«  torches  allumées  que  douze  varlets  portoient  ;  et  icelles 

€  douze  torches  estoient  tenues  devant  sa  table,  qui  don- 

«  noient  grand   clarté  en  la  salle;  laquelle  salle  estoit 

«  pleine  de  chevaliers  et  de  escuyers  ;  et  toujours  estoient 

«  à  foison  tables  dressées  pour  souper  qui  souper  vou- 

«  loit. . .  ïl  prenoit  en  toutes  ménestrandies  grand  esbate- 

«  ment,  car  bien  s'y  connoissoit.  Il  faisoit  devant  lui  ses 

K  clercs  volontiers  chanter  chansons,  rondeaux  et  viro- 

«  lais.  »  Froissart  ajoute  ailleurs:  «Il  estoit  sage  et  bien  en- 

«  langage  et  de  beau  parler,  et  trop  bien  savoit  atlraire  en 

«  parlant  à  un  homme,  quel  qu'il  fust,  tout  ce  qu'il  avoit 

«  dedans  le  cœur.  Nul  haut  prince  ne  se  pouvoit  compa- 

<i  rer  à  lui  de  sens,  d'honneur,  ne  de  largesse.  » 

Froissart  avait  porté  avec  lui  le  roman  de  Méllador, 
qu'il  avait  composé  autrefois  pour  le  duc  Wenceslas,  et 
toutes  les  nuits,  après  le  souper,  le  comte  de  Foix  lui  en 
faisait  lire  quelques  pages,  «  et  nul  n  osoit  parler  ni  mot 


—     166    — 

<  dire,  car  il  voiiloil  que  je  fusse  bien  entendu,  et  aussi  il 
«  prenoit  grand  solas  au  bien  entendre;  »  si  parfois  il 
interrompait  la  lecture  pour  discuter  ou  éclaircir  quelque 
maxime  poétique,  il  le  faisait  «  non  en  son  gascon,  mais 
«  en  beau  et  bon  françois.  » 

Froissart  nous  a  laissé  quelques  détails  de  plus  dans  le 
Dit  du  Florin  : 

Vraiement  il  n*y  fault  riens 
Que  larghèces  et  courtoisies, 
Honneur,  sens,  et  toutes  prisies, 
Qu*on  peut  recorder  de  noble  homme 
Ne  soïent  en  celui  qu'on  nomme 
Gaston  le  bon  conte  de  Foix. 


J'ay  là  esté  si  longement 
Dalès  lui,  qu'il  m'a  pléu  voir; 
Si  je  désiroie  à  avoir 
De  son  estât  la  cognoissance, 
Je  Tai  eu  à  ma  plaisance  ; 
Car  toutes  les  nuits  je  lisoie 
Devant  lui... 

Ou  temps  que  les  cers  vont  en  bruit, 

Sis  sepma innés  devant  Noël 

Et  quatre  après,  de  mon  ostel 

A  minuit  je  me  purtoie 

Et  droit  au  cbastiel  m*en  aloie. 

Quel  temps  qu'il  fesist,  plueveou  vent, 

Aler  m'i  convenoit  souvent  : 

Estoïe,je  vous  di,  mouUiés, 

Mes  j'estoïe  bel  recoeillics 


—     167     — 

Dou  conte,  et  me  faisoit  des  ris  ; 
Adont  estoi-je  tous  garis, 
Et  aussi,  d'entrée  première, 
En  la  salle  avoit  tel  lumière, 
Ou  en  sa  chambre  à  son  souper, 
Que  on  y  véoit  ossi  cler 
Que  nulle  clareté  poet  estre. 
Certes  à  paradys  terrestre 
Le  comparoïe  moult  souvent. 
Là  estoKe  si  longement 
Que  li  contes  aloit  couchier. 
Quant  léu  avoie  un  septier 
De  foeilles,  et  à  sa  plaisance, 
Li  contes  avoit  ordenance 
Que  le  demorant  de  son  vin 
Qui  venoit  d*un  vaissiel  d'or  fin. 
En  moi  sonnant,  c'est  chose  voire. 
Le  demorant  me  faisoit  boire; 
Et  puis  nous  donnoit  bonne  nuit. 
En  cel  estât,  en  ce  déduit 
Fui-je  à  Ortais  un  lonc  tempoire. 

Le  comte  de  Foix  célébrait  avec  boaucoup  de  poinpo  les 
grandes  fêtes  de  l'année,  et  il  avait  même  coutume  «  de 
«  faire  faire  la  veille  de  Saint-Nicolas  en  hiver  aussi 
«  haute  et  aussi  grande  solennité  que  le  jour  de  Pasques.  » 
Froissart  en  fut  le  témoin.  Il  vit  le  comte  se  rendre  k 
pied  du  château  d'Orthez  à  Téglise  de  Saint-Nicolas,  pré- 
cédé de  tout  le  clergé  qui  entonnait  le  psaume  de  David  : 
Bevcdicfus  Dominus  Dms  meus  qui  clocef  manus  meas  ad 
prcelium.  Levéque  do  Pamiois  célébra  la  messe  ;  il  y  avait 


^     168     — 

foison  de  bons  chantres;  «  et  là,  ajoute  Froissant,  ouïs 
«  jouer  (les  orgues  aussi  mélodieusement  comme  je  fis 
«  oncques  en  quelconque  lieu  je  fusse.  »  L'office  divin 
ne  se  faisait  pas  avec  plus  de  magnificence  dans  la  cha- 
pelle du  pape  ou  dans  celle  du  roi  de  France. 

Il  en  fut  de  môme  aux  fêtes  de  Noël,  et  parmi  les 

choses  qui,  comme  le  dit  Froissa rt,  «  lui  tournèrent  à 

«  plaisance,  »  il  cite  le  banquet  que  le  comte  de  Foix 

donna  ce  jour-là  aux  principaux  seigneurs  du  pays  et  à 

quatre  évoques,  dont  deux  étaient  clémentins  et  les  deux 

autres  urbanistes.    «  Et  vous  dis  que  grand  foison  de 

«  ménestrels  avoit  en  la  salle,  qui  tous  firent  par  grant 

«  loisir  leur  devoir  de  ménestrandie.  Et  ce  jour  le  conte 

«  de  Foix  donna,   tant   aux   ménestrels    comme    aux 

«  hérauts,  la  somme  de  cinq  cents  francs,  et  revestit  les 

«  ménestrels  du  duc  deTouraine  qui  là  estoient,  de  drap 

«  d'or  fou  ré  de  fin  menu-vair.  » 

Quels  étaient  ces  ménestrels  '/En  recourant  aux  comptes 
de  la  maison  du  duc  d'Orléans,  on  est  assez  porté  à  recon- 
naître en  eux  Jehan  Lefebvre,  Gilet  Villain  et  leurs  com- 
pagnons, joueurs  de  personnages  de  Vire  en  Norman- 
die (*).  Quand  Froissart  nous  répète  à  tout  propos  que  les 
Français  sont  subtils,  et  quand  il  admire  ces  joueurs  de 
personnages,  on  croit  déjà  entendre  le  célèbre  vers  do 
Boileau  : 

Le  Français  né  malin  forma  le  vaudeville. 
(•)  Voyez  le  précieux  recueil  que  M.  le  comte  de  Laborde  a 


—     169     -^ 

Mais  les  Gascons  n'étaient  pas  moins  subtils,  et  com- 
))ien  leur  imagination  n'était-elle  pas  surexcitée  quand 

m 

on  versait  dans  les  coupes  ces  vins  blancs  des  côtes  de 
Jurançon,  au  moins  aussi  bons  que  celui  dont  le  châtelain 
de  MauYoisin  fit  servir  quatre  flacons  à  Froissart?  Com- 
bien les  entretiens  ne  se  prolongeaient-ils  pas  le  soir,  en 
attendant  que  la  gaite  du  château  annonçât  le  souper  du 
comte  de  Foix,  qui  avait  toujours  lieu  à  minuit!  Les  che- 
valiers et  les  écuyers  se  pressaient  au  coin  du  feu  pour 
deviser  d'armes  et  d'amours,  et  quels  étaient  leurs  récits? 
des  histoires  surnaturelles  ou  chevaleresques,  impossibles 
ou  invraisemblables,  des  histoires  de  démons  familiers, plei- 
nes €  de  brouillis  et  de  terribourris,  »  d'autres  histoires 
non  moins  merveilleuses  dont  les  héros  n'étaient  que  des 
chevaliers  du  pays.  Froissart  écoutait  volontiers,  mais  il  se 
gardait  d'être  trop  crédule.  C'est  ainsi  que  le  bascot  de 
Mauléon,  prêt  à  raconter  diverses  aventures  qu'il  affirmait 
être  vraies  ('),  et  tout  en  se  vantant  d'en  avoir  eu  beau- 

intitulé  les  Ducs  de  Bourgogne,  tome  III,  n"  5603.  Le  duc  d'Or- 
léans était  vicomte  de  Vire. — Il  est  assez  digne  de  remarque  que 
la  première  mention  de  deux  grands  historiens  du  xv  siècle, 
Georges  Chastelain  et  Olivier  de  la  Marche,  que  l'on  trouve 
dans  les  comptes  de  la  maison  de  Bourgogne,  les  montre  i.  ai- 
«  dant  à  jouer  certains  jeux  de  mistère  « 

(•)  i«  Toutefois  sont  vraies.  «  chron.  III,  il.  Froissart  raconte 
dnns  une  de  ses  pastourelles  «  qu'il  oyt  beaucx)up  deviser  : 

(<  En  un  beau  pré  Tert  et  plaisant 
«  Par-dessus  Gave  la  rivière.  " 
I.  15 


^     170     — 

coup  d'autres,  lui  demandait  :  c  Messire  Jean,  avez-vous 
«  en  votre  histoire  ce  dont  je  vous  parlerai?  »  Et  Frois- 
sart  lui  répondait  :  «  Je  ne  sais.  Aie  ou  non  aie,  faites 
«  votre  conte.  »  Cependant  Froissart  le  voyait  «  vo- 
t  lentiers,  »  parce  que  déjà  il  avait  entendu  Ëspaing  de 
Lyon  rapporter  ses  exploits. 

Froissart,  de  son  côté,  contait  sans  cesse.  N'avait-il  pas 
rapporté  d'Italie  des  récits  non  moins  merveilleux  sur  le 
château  de  l'OEuf,  qu'un  enchanteur  prit  un  jour  en  sou- 
levant les  flots  aussi  haut  que  les  créneaux,  et  qu'il  voulut 
conquérir  une  seconde  fois  en  construisant  un  pont  sus- 
pendu dans  les  airs?  N'était-ce  pas  sur  le  même  rivage, 
au  pied  du  Pausilippe,  que  reposait  le  poète  Virgile,  grand 
magicien  selon  le  roman  de  Cléoma<jlès?¥roissari  savait  tant 
de  choses  que,  même  au  delà  de  la  Garonne,  on  s'empres- 
sait autour  de  lui  pour  l'écouter  en  l'appelant  «  beau  raaî- 
«  tre  »  ou  «  doux  maître.  »  Le  comte  de  Foix,  qui,  sans 
l'avoir  vu,  avait  souvent  entendu  parler  de  lui,  le  com- 
blait de  présents,  et,  ce  qui  valait  mieux,  il  lui  promet- 
tait «  que  l'histoire  qu'il  avoit  faite  et  qu'il  poursuivoit, 
«  seroit  au  temps  à  venir  plus  recommandée  que  nulle 
a  autre.  » 

Mais  voyez  comme  Froissart  met  utilement  à  profit  ses 
voyages  et  ses  loisirs.  Il  ne  lui  suffit  point  de  causer  des 
affaires  du  temps  avec  le  comte  de  Foix,  «  qui  volentiers 
«  lui  en  parloit.  »  Un  jour  il  prie  le  sire  de  Valencin,  qui 
revient  d'Orient,  de  lui  raconter  l'occupation  de  Fama- 
gouste  par  les  Génois.  Un  autre  jour  il  interroge  deux 


—     171     — 

«cuyers  de  Béarii,  Jean  de  Ghastel-Neuf  et  Jean  de  Caii- 
tiron,  qui  ont  assisté  à  la  sanglante  mêlée  d'Otterbourne 
et  qui  y  ont  été  faits  prisonniers  par  les  hommes  d'armes 
des  comtes  de  March  et  de  Moray.  Mais  il  est  si  près  de 
l'Espagne  que  ce  sont  les  guerres  civiles  de  ce  pays  qu'il 
cherche  le  plus  à  étudier  et  à  éclaircir  :  on  le  voit,  en 
effet,  s'adresser  successivement  à  messire  Guillaume  de 
Willougby,  chevalier  anglais  de  l'hôtel  du  doc  de  Lan- 
castre,  qui  a  combattu  en  Gastille,  en  Navarre  et  en  Por- 
tugal; à  Raymond  de  Mont-Florentin  et  à  Martin  de 
Roanès,  chevaliers  aragonais*non  moins  sages,  non 
moins  courageux,  et  même  à  des  hommes  de  Pampelune, 
qui  lui  racontent  la  mort  du  roi  de  Navarre.  Tous  ces  in- 
terlocuteurs lui  font-ils  défaut,  il  n'hésite  pas  à  aller  de- 
mander aux  trésoriers  du  comte  de  Foix  ce  que  coûtent 
les  présents  que  leur  maître  fait  aux  chevaliers  ;  et,  s'il 
rentre  chez  lui,  c'est  encore  pour  se  faire  raconter  par 
son  hôte  Ernauton  du  Pin,  «  gracieux  et  sage  homme,  » 
tantôt  ses  exploits  à  la  guerre,  tantôt  son  utile  médiation 
en  faveur  des  Basques  ('). 

N'oublions  jamais  quelle  haute  sagacité,  quelle  intelli- 
gence admiiable  des  hommes  et  des  choses  se  cachait  sous 
ces  dehors  légers  et  joyeux  que  Froissart  ne  cherchait  pas 
à  dissimuler.  Celui  qui  conte  pour  l'amuser  se  trompe; 
Froissart  ne  l'écoute  que  pour  s'instruire  en  cherchant 
partout  la  vérité,  et  c'est  au  milieu  des  banquets  et  des 

(»)  Chron.  111,  13,  15,  58,  61,  96,  124,  125. 


—     172    — 

fêtes  qu'il  éclaircit  le  mystère  de  la  mort  du  jeune  Gaston 
de  Foix,  qui  faillit  empoisonner  son  père  sans  le  savoir  et 
que  le  comte  de  Foix  tua  aussi  sans  le  savoir  :  sombre 
épisode  où  Ton  ignore  s'il  faut  plaindre  davantage  Tinno- 
cence  de  lenfant  ou  la  douleur  du  père. 

III.  Froissart  à  Bordeaux.  —  Mariage  du  duc  de  Berry  et  do 
Jeanne  de  Boulogne.  —  Avignon.  —  Fêtes  de  Riom. 

Vers  les  fêtes  de  Noël,  une  ambassade  du  roi  de  France 
arriva  à  Orthez.  Elle  se  composait  du  comte  de  Sancerre, 
de  Guichard  dauphin  d'Auvergne  et  de  Robert  de  Chalus,  et 
on  y  comptait  plus  de  cinq  cents  chevaux.  La  mission  qui  lui 
avait  été  donnée  était  de  presser  le  comte  de  Foix  de  se 
déclarer  pour  les  Français  ;  mais  il  n'en  fît  rien,  et  se  con- 
tenta de  faire  bon  acc^^il  aux  ambassadeurs,  en  protes- 
tant de  son  désir  d'aller  saluer  le  roi  de  France  s'il  se 
rendait  dans  le  Languedoc. 

Froissart  eût  voulu  accompagner  le  comte  de  Sancerre 
à  Toulouse;  mais  il  se  vit  retenu  par  le  comte  de  Foix.  et 
tout  ce  qu'il  put  obtenir ,  ce  fut  d'aller  assister  avec  plusieurs 
chevaliers  béarnais  à  de  grandes  joutes  qui  devaient 
avoir  lieu,  au  commencement  du  mois  de  janvier,  sur  la 
place  Saint-André  à  Bordeaux.  Il  n'y  a  que  vingt -quatre 
lieues  d'Orthez  à  Bordeaux  :  c'est  ce  que  Froissart  appelle 
deux  bonnes  journées.  Le  duc  et  la  duchesse  de  Lancas- 
tre  présidèrent  à  ces  joutes  avec  grand  foison  de  dames 
et  de  damoiselles.  Elles  étaient  de  cinq  Français  contre 


—     173     — 

cinq  Anglais,  et  tout  s'y  passa  avec  tant  de  loyauté  que  le 
duc  de  Lancastre  se  courrouça  contre  un  Anglais  qui, 
portant  sa  lance  trop  bas,  avait  tué  le  cheval  d'un  Fran- 
çais, et  fit  donner  un  des  siens  à  son  adversaire. 

Une  autre  occasion  allait  s'of&ir  à  Froissart  pour  quit- 
ter le  Béarn.  Le  sire  de  Rivière  et  le  vicomte  d'Acy,  qu  il 
nomme  dans  ses  poésies  parmi  ses  bienfaiteurs  aussi  bien 
que  le  comte  de  Sancerre,  s  étaient  rendus  près  de  Gas- 
ton Phébus,  chargés  de  réclamer,  pour  le  duc  de  Berry,  la 
main  d'une  illustre  orpheline  élevée  alors  au  château  d'Or- 
thez,  Jeanne  de  Boulogne,  qui  par  sa  mère.  Aliéner  de  Gom- 
minges,  était  cousine  du  comte  de  Foix.  Eux  aussi  n'ob- 
tinrent d'abord  que  de  belles  paroles,  et  cela  ne  hâtait 
pas  la  négociation.  «  Le  comte  de  Foix,  qui  estoit  sage  et 
«  soubtil,  dit  Froissart,  et  qui  véoit  Tardent  désir  du  duc 
«  de  Berry,  traitoit  vaguement  et  froidement,  et  plus  en 
«  estoit  pressé,  plus  se  refroidioit  ;  il  tendoit  à  avoir  une 
c  bonne  somme  de  florins ,  non  qu'il  mist  avant  qu'il 
€  vouloit  vendre  la  dame,  mais  il  vouloitestre  récompensé 
«  de  la  garde  :  si  en  demandoit  trente  mille  francs.  »  Il 
fallut  bien  se  résoudre  à  payer  cette  somuie  à  Morlaas,  où 
la  jeune  dame  se  trouvait  gardée  par  mille  lances,  de  peur 
qu'on  n'aimât  mieux  l'enlever  que  la  payer  si  cher,  et  dès 
<iue  tout  cet  or  eut  été  déchargé  du  dos  des  sommiers, 
pesé  et  compté,  la  jeune  dame  de  Boulogne  et  les  ambas- 
sadeurs français  qui  l'avaient  épousée  par  procuration 
s'éloignèrent  «  après  boire  »  de  Morlaas  pour  aller  cou- 
cher à  Tarbes. 

15. 


—   m  — 

«  Et  je  sire  Jean  Froissart,  ajoute  notre  chroniqueur, 
<  pris  adonc  congé  au  gentil  conte  de  Foix  pour  retour- 
«  ner  en  France  avec  sa  cousine,  lequel  me  fit  grand 
«  profit  à  mon  département  et  m'enjoignit  amiablement 
«  que  encore  je  le  allasse  voir,  laquelle  chose  sans  faute 
«  je  eusse  fait  s'il  fust  demeuré  le  terme  de  trois  ans  en 
«  vie,  mais  il  mourut,  dont  je  rompis  mon  chemin,  car, 
«  sans  lui  trouver  au  pays,  je  n'y  avois  que  faire.  Dieu 
«  en  ait  l'âme  par  son  commandement  I  » 

AToulouse,  des  charset  des  chariots  magnifiques  atten- 
daient la  jeune  fiancée.  Le  comte  de  Sancerre  l'escorta 
avec  cinq  cents  lances  jusqu'à  Avignon,  où  elle  fit  son 
entrée  le  mardi  25  mai  1389,  montée  sur  une  haquenée 
blanche  que  lui  avait  envoyée  le  pape,  et  entourée  de 
tous  les  cardinaux.  Clément  VU,  qui  était  cousin  germain 
de  son  père,  la  reçut  assis  sur  sa  chaire  pontificale  dans 
la  errande  salle  du  consistoire,  et  Tinvita  à  dîner  le  lende- 
main, ainsi  que  tous  les  seigneurs  qui  l'accompagnaient. 
Pendantce  temps  Froissart  s'entretenait  avec  un  cheva- 
lier et  deux  écuyers  écossiis  del'hAteldu  comte  de  Douglas, 
qu'il  reconnut  et  qui  le  reconnurent  également  «  par  les 
«  vraies  enseignes  qu'il  leur  dit  de  leur  pays.  »  11  alla  aussi 
visiter  pieusement  dans  la  chapelle  de  Saint-Michel  le 
tombeau  du  cardinal  Pierre  de  Luxembourg,  dont  de 
nombreux  miracles  attestaient  la  sainteté.  Né  et  élevé  au 
milieu  des  pompes  du  monde ,  il  avait  donné  pendant  sa 
vie  tout  ce  qui  lui  appartenait  aux  pauvres,  et  voulut  à  sa 
mort  être  enterré  au  milieu  d'eux.  La  prière  avait  si  bien 


—     175     — 

rempli  sa  courte  carrière  qu'elle  n'y  avait  laissé  place  à 
aucune  faute. 

Que  ce  dédain  des  biens  de  la  terre  et  cette  humilité, 
qui  recherche  Poubli  des  hommes  pour  mieux  connaî- 
tre Dieu ,  ressemblaient  peu  à  l'éclat  ambitieux  dont 
s'entourait  le  comte  Robert  de  Genève  devenu  le  pape 
Clément  VU!  Que  de  passions  et  d'intrigues  autour  de 
lui!  Clément  VII  était  cet  ancien  évêque  de  Cambray 
à  qui  Froissart  semble  avoir  dû  le  bénéfice  de  Lestines. 
Notre  chroniqueur  obtint  cette  fois  une  prébende  d'ex- 
pectation  du  chapitre  de  Saint-Pierre  de  Lille,  mais  il 
fallut  la  payer  cent  florins  à  la  cour  pontificale. 

Les  épargnes  de  Froissart  se  trouvaient  assez  allégées 
quand,  s'étant  levé  fort  tôt  pour  entendre  l'office  divin, 
il  oublia  une  petite  bourse  qu'il  venait  d'acheter  pour  y 
enfermer  ses  plus  belles  pièces  d'or.  Personne  ne  put  lui  en 
donner  de  nouvelles,  et  les  quarante  francs  qu'elle  con- 
tenait furent  perdus.  Heureusement  le  comte  de  Sancerre 
et  le  sire  de  Rivière  étaient  là.  Chacun  donna  dix  francs. 
Le  dauphin  d'Auvergne  et  le  vicomte  d'Acy  firent  de 
même.  Les  quarante  francs  étaient  retrouvés,  et  nous 
nous  consolerons  d'autant  mieux  de  cette  mésaventure 
que  nous  lui  devons  le  Dit  du  Florin. 

De  nouvelles  fêtes  attendaient  Jeanne  de  Roulogne  chez 
sa  cousine  la  princesse  d'Orange.  Le  lendemain ,  «  on 
«  chevaucha  ,  on  charroya  toujours  avant.  »  On  traversa 
Valence  et  Vienne,  on  passa  deux  jours  à  Lyon.  Le  troi- 
sième, on   se  dirigea  vers  Tarare,  pour  gagner  le  comté 


—     176    — 

(le  Forez  et  le  Bourbonnais.  Le  duc  de  Berry  ne  voya- 
geait pas  si  vite,  et  sa  jeune  fiancée  fut  réduite  à  l'attendre 
pendant  deux  jours  à  Riom,  où  les  noces  furent  célébrées 
le  matin  de  la  Pentecôte  (6  juin  i  389) ,  t  et  durèrent  les 
«  festes  et  joutes  quatre  jours ,  dit  Froissart ,  et  à  toutes 
«  ces  choses  je  fus  présent  (•).  » 

De  là  une  nouvelle  ballade  que  notre  chroniqueur-poète 
s'empresse  d'écrire  : 

Pour  le  pastonrel  de  Berry 
Et  la  pasloure  de  Boulogne. 

Le  pastourel  de  Berry  qui  épousait  une  jeune  fille  de 
douze  ans  en  avait  soixante. 

Froissart  était  retourné  avec  le  sire  de  Rivière  à 
Paris.  Il  y  trouva  le  sire  de  Goucy ,  qui  lui  de- 
manda des  nouvelles  du  pape ,  du  comte  de  Foix ,  du 
duc  de  Berry  et  de  son  ami  le  dauphin  d'Auvergne. 
Froissart  se  mit  donc  à  raconter  ce  qu'il  savait  et  ce  qu'il 
avait  vu,  si  bien  que  le  sire  de  Goucy  lui  en  sut  gré. 
«  Vous  viendrez  avec  moi,  lui  dit-il.  Je  m'en  vais  en 
«  Gambrésis  en  un  chastel  que  le  roy  m'a  donné ,  (ju'on 
«  appelle  Grèvecœur.  G'est  à  neuf  lieues  de  Valen- 
ft  ciennes.»  Pendant  ce  voyage,  le  sire  de  Goucy  annonça  à 
notre  chroniqueur  que  l'évêquc  de  Bayeux,  le  comte  de 
Saint-Pol  et  Guillaume  de  Melun  avaient  été  envoyés  à  Bou- 

(')  Pour  ce  voyage  de  Froissart,  le  manuscrit  de  Mons  donne 
quelques  détails  de  plus  que  les  textes  imprimés. 


—     177     — 

logne  pour  traiter  avec  les  Anglais ,  et  lui  fît  part  de  ce 
que  le  comte  de  Saint-Pol  venait  de  lui  écrire  à  ce  sujet. 
€  Ainsi  chevauchant ,  »  Froissart  arrive  au  château  de 
Crèvecœur;  il  s'y  repose  et  s^y  rafraîchit  pendant  trois 
jours.  Il  en  passe  quinze  à  Valenciennes  ;  mais ,  ayant 
appris  que  Gui  de  Blois  se  trouve  en  Hollande,  au  château 
de  Schoonhove ,  il  ne  veut  pas  tarder  plus  longtemps  à 
aller  saluer  son  gentil  seigneur  et  maître.  Là,  il  fallut 
recommencer  mille  récits  qui  remplirent  un  mois  entier 


»«•«». 


CHAPITRE  IX. 

FROISSART   CHANOINE  DE  LILLE. 


I.  —  Entrée  solennelle  d'isabeau  de  Bavière.  —  Paris.  — 
Voyage  de  Charles  V!  à  Avignon.  —  Froissart  chanoine 
de  Lille  en  herbe. 

Cependant  Froissart  a  résolu  de  retourner  à  Paris, 
d'abord,  pour  y  apprendre  le  résultat  des  conférences  de 
Lelinghen ,  ensuite ,  pour  y  assister  à  l'entrée  solennelle 
de  la  reine  de  France.  Il  v  arrive  donc  vers  les  fêtes  de 
l'Assomption,  et  y  trouve  Guillaume  deMelun,  qu'il  inter- 
roge non-seulement  sur  les  actes  des  plénipotentiaires 
anglais,  mais  aussi  sur  ce  qu'il  a  pu  apprendre  de  ses 
anciens  amis  d'Ecosse.  Mais  celte  enquête  ne  l'empêche 
point  de  composer  une  ballade  pour  célébrer  des  fêles 
qui  surpassèrent  en  magnificence  tout  ce  que  l'on  avait 
jamais  vu.  Ici,  c'était  «  la  cité  de  Troie  la  Grande  cl  le 


—     179    — 

«  palais  (l^Ilion  où  esloient  en  pennons  les  armes  des 
«  Troycns;  »  là,  c'étiut  le  Pas  Siladin  avec  le  bon  roi 
Richard,  qui,  avant  de  combattre  les  S:uTasins,  deman- 
dait congé  du  roi  de  France  Rien  n'y  manquait,  ni  les 
anges  qui  descendaient  du  ciel  pour  couronner  la  reine, 
ni  les  jeunes  filles  qui  versaient  Thypocras  dans  des 
coupes  dor  du  haut  des  fontaines,  ni  les  oiseaux  qui 
chantaient  sous  les  fleurs;  de  plus,  c  ménestrels  estoient 
«  là  à  grand  foison,  qui  ouvroient  de  leurs  mestiers  ce  que 
«  chacun  sçavoit  faire.  »  Froissart  dit  que  la  reine,  qu'il 
ne  connut  que  fort  jeune,  «  estoit  une  très-vaillante 
«  dame  qui  Dieu  douloit  et  aimoit;  »  plus  tard,  d'antres 
historiens  seront  plus  sévères  pour  cette  princesse  alle- 
mande, qui  apportait  pour  dot  à  la  France  et  au  roi  un 
demi-siècle  de  désordres  domestiques  ot  de  calamités 
publiques. 

Paris  était  arrivé  au  plus  haut  degré  de  prospérité  et 
de  splendeur,  et  longtemps  après,  lorsque  déjà  T invasion 
étrangère,  jointe  à  la  peste  et  à  la  famine,  était  venue 
frapper  la  capitale  du  royaume  de  France  d'une  ruine 
presque  complète ,  on  citait  l'époque  du  couronnement 
d'Isabeau  de  Bavière  comme  la  plus  brillante  de  ses 
fastes.  Selon  un  récit  évidemment  exagéré,  on  avait  vu 
alors  plus  de  cent  vingt  mille  personnes  à  cheval  com- 
poser le  cortège  de  la  reine  de  France. 

Paris  réunissait  pour  Froissart  le  double  attrait  de  la 
science  et  des  plaisirs.  D'une  part,  c'était  cette  célèbre 
université  avec  ses  soixante  mille  écoliers  et  sa  chaire  où 


—     180     — 

retentissait  la  parole  austère  de  Jean  de  -Gerson  ;  d'antre 
part,  c'étaient  ces  dames,  ces  damoiselles  si  gracieuses,  si 
élégantes ,  au  chef  toujours  paré  de  chapeaux  de  roses, 
parmi  lesquelles  on  distinguait  «  celle  que  on  clanioit  la 
«  plus  belle  et  celle  qu'on  appeloit  belle  simplement  :  » 
toutes  également  empressées  à  entendre  le  prince 
d'amours,  t  qui  tenoit  avec  lui  musiciens  qui  toutes  ma- 
«  nières  de  chançons ,  balades ,  rondeaux ,  virelais  et 
«  aultres  dictiés  amoureux  savoient  chanter  et  jouer  nié- 
«  lodieusemeAt  (»).  » 

Froissart  avait  cinquante-trois  ans.  Il  commençait  à 
éprouver  le  besoin  de  ce  repos  digne  et  calme,  oilum  cum 
dignitate,  indispensable  aux  travaux  sérieux ,  non  point 
toute  Tannée,  mais  du  moins  lorsqu'il  s'y  sentirait  réduit 
par  les  maladies,  les  fatigues  ou  la  vieillesse.  Gui  de  Blois, 
fort  gêné  dans  ses  finances,  payait  mal  son  chapelain,  et. 


(')  Gilbert  de  Metz.  -  Un  mot  sur  cet  auteur  dune  précieuse 
description  de  Paris.  Gilbert  de  Metz  ne  devait  pas  son  nom  à 
sa  ville  natale,  comme  l'a  cru  M.  Leroux  de  Lincy  II  ne  faut 
chercher  à  expliquer  son  séjour  à  Paris  que  par  les  faits  histo- 
riques de  la  domination  bourguignonne.  Auteur  et  scribe,  il 
reçut,  en  4431 ,  soixante- trois  livres  pour  deux  volumes  vendus 
au  duc  de  Bourgogne,  et  le  compte  qui  le  cite  nous  fait  connaître 
qu'il  habitait  Grammont,  où  sa  famille  se  retrouve  à  une  époque 
bien  postérieure.  Voyez  l'excellent  rapport  de  M  Gachtird  sur 
les  archives  de  Lille,  p  275.  A  la  même  famille  appartenait 
probablement  Jean  de  Metz,  garde  des  joyaux  do  Jean  s;ms 
Peur. 


—     181      — 

sans  Joute ,  il  ne  lui  venait  guère  plus  d'argent  de 
Chimay. 

Il  ne  demandait  peut-être  que  ce  qui  lui  était  néces- 
saire «  pour  vivre  sobrement  et  petitement,  »  comme  il  le 
dit  en  parlant  de  «  la  channonie  de  Reims,  qui  vaut  en 
«  résidence  environ  cent  florins  et  en  absence  trente 
«  francs  (').»  Le  canonicat  de  Lille, qu'on  lui  avait  donné 
en  eccpectation  à  Avignon  ,  avait  toutefois  une  tout 
autre  importance  que  celui  de  Reims,  car  le  collège  de 
Saint-Pierre  de  Lille,  institué  au  milieu  du  xi*^  siècle  par 
Baudouin  V,  comte  de  Flandre,  était  l'un  des  plus  riches 
que  l'on  connût  (').  Froissart  avait-il  été  de  plus  guidé  par 
quelque  raison  particulière  on  sollicitant  cette  pré- 
bende? N'avait -il  pas  des  parents  dans  cette  ville?  Il  est 
fait  mention  dans  une  charte  du  18  décembre  1295  de 
dame  Marie  Froissarde ,  ponrveresse,  de  la  maison  dos 
béguines  de  Lille  p) . 

On  avait  promis  à  Froissart,  avant  son  départ  d'Avi- 
gnon ,  qu'une  année  ne  s'écoulerait  pas  sans  qu'il  prît 
possession  de  son  canonicat  de  Lille.  Lexpcctaiion  de- 
vait être  plus  lointaine^  selon  l'expression  qu'il  ouiploie 

(')  Chron.  IV,  37. 

(')  Quelques  années  plus  tard,  Jean  de  Montreuil  devint 
prévôt  de  ce  même  chapitre  de  Saint-Pierre. 

(3)  Le  béguinage  de  Lille,  fondé  par  les  comtesses  Jeanne  et 

Marguerite  de  Flandre,  avait  pris  un  grand  développement 

comme  l'atteste  une  charte  du  25  juillet  4277.  Gui  de  Dampierre 

l'avait  affranchi  de  (ailles  et  de  tonlieux. 

I.  ifi 


—     182     — 

dans  le  Dit  du  Florin.  Celte  fois,  co  fui  le  sire  de  Rivière, 
cet  excellent  ami  de  Froissai  l ,  qui  nuisit  sans  le 
savoir  à  ses  intérêts,  en  servant  avec  zèle  ceux  du  roi.  Le 
sire  de  Rivière,  qui  était  alors  l'un  des  confidents  les  plus 
intimes  de  Charles  YI,  Texhortait  à  parcourir  ses  Etats; 
«  car  un  roy  en  sa  jeunesse  devoit  visiter  ses  terres  et 
«  cognoisire  ses  gens,  et  savoir  comment  ils  estoient  gou- 
«  vernés;  et  ce  lui  feroit  grandement  honneur  et  profit, 
&  et  l'en  aimeroienl  trop  mieux  ses  sujets.  » 

Pourquoi  Froissart  n'accompagna-t-il  pas,  après  les 
fêtes  de  Paris,  soit  le  sire  de  Rivière,  soit  le  sire  de  Coucy, 
qui  tous  les  deux  firent  partie  de  la  suite  du  roi  (')?  A 
plus  d'un  titre  il  dut  le  regretter.  Le  voyage  de  Charles  VI 
n'offrit  qu'une  succession  non  interrompue  de  banquets 
et  de  fêtes.  Le  duc  et  la  duchesse  de  Bourgogne  avaient 
fait  annoncer  de  grandes  joutes  à  Dijon.  «  Pour  l'amour 
«  du  roi  et  à  sa  bien  venue ,  estoient  venues  à  Dijon 
«  grand  foison  de  jeunes  dames  et  damoiselles  que  le  roi 
«  véoit  volontiers.  Si  commencèrent  les  festes,  les  danses. 
«  les  caroles  et  les  esbattements,  et  sefTorçoient  ces 
«  dames  et  damoiselles  de  danser,  chanter  et  elles  réjouir 

(•)  Lacurne  de  Sainte- Palaye  a  conclu  d'une  phrase  du  cha- 
pitre 8  du  livre  IV  (lesquelles  choses  je  ne  pus  pas  toutes  ouïr 
ne  savoir)  que  Froissart  suivit  Charles  VI  dans  son  voyage  ;  mais 
Froissart  nous  dit  ailleurs  qu'il  ne  retourna  pas  à  Avignon  et  ne 
revit  pas  le  comle  de  Foix  depuis  le  mariage  de  Jeanne  de  Bou- 
logne. Il  est  d'ailleurs  assez  mal  instruit  de  la  date  du  supplice 
de  Bétisac. 


—     1 83     — 

«  pour  Tamour  du  roi,  du  duc  de  Touraine,  du  duc  de 
«  Bourbon   el  du    sire   de  Coucy.   »   Froissart   nomme 
parmi  elles  la  dame  de  Vergy.  Que  de  souvenirs  s'atta- 
chaient à  ce  nom,  el  Froissart  lui-même  n'avail-il  pas  mis 
au  même  rang  dans  ses  vers  : 

• 

.  ,  .  Genèvre,  Yseut,  Hélaine, 
Et  Liicresse  qui  fu  romaino, 
Et  de  Vergy  la  chaslelaine. 

On  descendit  le  Rhône  en  bateau  depuis  Lyon  jusqu'à 
Avignon.  Douze  cardinaux  attendaient  le  roi  pour  le 
conduire  au  palais ,  où  le  pape  Clément  le  reçut  en  la 
chambre  du  consistoire,  «  séant  en  une  chaire  ponlifi- 
«  calemcnt  en  sa  papalité,*  mais  rien  ne  put  empocher 
le  roi  de  renouveler  les  fêtes  de  Dijon.  «  Le  roi  de  France 
«  et  le  duc  de  Touraine ,  qui  estoient  jeunes  et  de  léger 
«  esprit,  quoiqu'ils  fussent  logés  delez  le  pape  et  les  car- 
«  dinaux,  si  ne  se  pouvoient-ils  tenir  (ne  vouloient  aussi) 
<  que  toute  nuit  ils  ne  fussent  en  danses,  en  caroles  et 
«  en  esbattements  avec  les  dames  et  les  damoiscUes 
«  d'Avignon,  et  leur  adminislroit  leurs  reviaulx  le  comte 
«  do  Genève,  lequel  estoit  frère  du  pape.  Si  fit  et  donna 
«  le  roi  de  France  moull  de  largesses  aux  dames  et 
«  damoisolles  d'Avignon,  tant  que  toutes  s'en  louoient  » 

Mais  ce  ne  furent  pas  les  dames  seules  qui  eurent  à 
s'applaudir  de  la  venue  de  Charles  VI  :  les  clercs  qui  se 
trouvaient  avec  le  roi  eurent  aussi  leur  part  dans  ces 
fêtes.  Sans  se  préoccuper  des  droits  déjà  reconnus ,  des 
promesses  déjà  faites,  le  papo  fit  grâce  ouverte,  en  l'hon- 


—     184     — 

iieur  du  joyeux  avèuoment  de  Charles  V[,  à  tous  ceux  qui 
se  trouvaient  alors  en  cour  d'Avignon,  et  il  accorda  au  roi 
de  nombreuses  nominations  de  chanoines  et,  de  plus,  des 
prébendes  d'expectation  sur  les  collégiales.  «  Et  estoit 
«  le  pape  si  courtois  et  si  large  que  nul  ne  s'en  alloit 
«  esconduit,  et  furent  toutes  expectations  retardées  qui 
«  au-devant  avoient  esté  données.  » 

A  la  première  page  de  son  quatrième  livre,  écrite  cette 
même  année,  Froissart  prend  encore  le  titre  de  cha- 
noine de  Lille,  mais  il  ne  tardera  pas  à  plaisanter  lui- 
même  sur  le  fol  espoir  dont  il  se  berçait,  en  se  nommant 
chanoine  de  Lille  en  herbe. 

IL —  Voyage  à  Bruges  et  à  Middel bourg. —  Don  Juan  Pachéco. 

—  Séjour  à  Valenciennes. 

Froissart,  retiré  à  Valenciennes,  avait  achevé  son 
troisième  livre  et  commencé  le  quatrième,  qui  devait, 
comme  il  l'annonçait  lui-même,  être  le  dernier  ('). 

Ainsi  s'accomplissait  la  promesse  qu'il  avait  faite  en 
Béarn  à  messire  Espaing  de  Lyon  :  «  Toutes  vos  paroles 
«  seront  mises  en  mémoire  et  en  renienbrance  en  l'his- 
«  toire  que  je  poursuis,  si  Dieu  me  donne  qu'à  santé  je 

(')  Je  trouve  diius  le  manuscrit  de  Froissart  conservé  à  Mons 
l'incipit  suivant  du  livre  IV  ;  «  Donques  en  poursievant  ma 
«  matière  et  les  histoires  par  moi  encommenchiés,  voeil  bouler 
tt  oultre  che  quartiivre,  qui  sera  fin  de  mon  labour  et  histore.  » 


—     185     — 

«  puisse  retourner  en  la  comté  de  Hainaut  et  en  la  ville 

«  de  Valenciennes,  dont  je  suis  natif.  > 

C'était  à  Valenciennes ,  comme  nous  l'avons  déjà 
dit  et  comme  il  le  répète  deux  fois ,  qu'il  lui  était 
donné  «  de  se  rafraîchir  un  terme.  »  Or  comment  s'y 
rafraîchissait-il?  Etait-ce  en  s'égarant  sur  ces  rives  de 
l'Escaut  qui  avaient  vu  naître  ses  premières  illusions  et 
ses  plus  tendres  rêveries?  Que  de  fois  il  s  était  plu  à 
en  rappeler  le  charme  : 

Ce  sovenir,  Diex  me  le  sault, 
Car  moult  il  me  rajovenist. 

Mais  trente-cinq  printemps  étaient  venus  renouveler 
les  roses  et  les  violettes  qu'autrefois  il  aimait  à  cueillir  et 
h  chanter.  C'était  désormais  dans  sa  tâche  de  chroni- 
queur qu'il  trouvait  ses  plus  doux  loisirs.  Il  se  rafraî- 
chissait en  s'abandonnant  au  plaisir  de  raconter  les 
aventures  qu'il  avait  apprises,  «  car  si  elles  mouroient, 
«  ce  scroit  grand  dommage.  »  Froissart  n'était  jamais 
oisif,  et,  dès  qu'il  avait  ôté  ses  houseaux,  «  plaisance  lui 
((  prenoit  à  ouvrer  et  à  poursuivre  Thistoire  com- 
«  mencée.  »  Si  la  prébende  n'arrivait  point,  les  chro- 
niques se  complétaient  et  grossissaient  de  jour  en  jour. 

Cependant  lorsqu'il  aborda  dans  son  récit  l'année  \  385, 

il  remarqua  que  de  nombreuses  lacunes  existaient  dans 

ce  qu'il  avait  appris  à  Orthez  des  affaires  de  Castille  et  de 

4^ortugal.  Toujours  soutenu  par  l'énergie  de  sa  volonté 

16. 


—     186     — 

et  le  sentiment  de  sa  mission,  «  ne  ressoignant,  comme 
«  il  le  dit,  ni  la  peine,  ni  le  travail,  »  il  quitta  Valen- 
ciennes  et  se  rendit  à  Bruges. 

La  métropole  commerciale  de  la  Flandre  voyait  sans 
cesse  les  représentants  de  toutes  les  nations  de  Tunivers 
affluer  à  ses  portes  ;  c'était  non-seulement  Tcntrepôt  des 
denrées  et  des  produits  de  l'industrie ,  mais  aussi  le 
change  où  l'on  venait  verser  sur  le  comptoir  des  mar- 
chands lombards  l'or  monnayé  dans  divers  pays. 

C'était  à  Bruges  qu'Edouard  III  faisait  payer  la  pension 
de  Jean  de  Hainaut,  vainqueur  des  Ecossiis,  et  qu'il 
recevait  de  David  'Bruce  la  rançon  qui  le  rendit  à  la 
liberté;  c'est  là  aussi  qu'en  1385  les  Ecossais  à  leur  tour 
se  feront  remettre  la  rançon  de  Jean  de  Vienne  et  de  ses 
compagnons,  qu'ils  avaient  un  moment  retenus  prison- 
niers Un  autre  jour,  Edouard  III  dit  à  l'un  des  plus 
puissants  barons  de  Bretagne,  Hervé  de  Léon  :  «  Je  vous 
«  laisserai  passer  pour  dix  mille  écus,  que  vous  enverrez 
«  à  Bruges.  » 

Les  mômes  balances  où  se  pesaient  les  succès  et  les 
revers,  recevaient  l'or  que  d'autres  princes,  d'autres  sei- 
gneurs y  dépesaient  pendant  leur  puissance,  afin  qu'il  ne 
leur  manquât  point  au  jour  du  malheur  et  de  l'exil. 
Ainsi,  sous  le  règne  de  Richard  II,  le  duc  d'Irlande  et  le 
comte  maréchal  «  font  égaleme:it  leurs  finances  à  prendre 
«  aux  lombards  à  Bruges.  »  D'autres  fois,  ce  sont  les 
ambassadeurs  des  princes  qui  se  pressent  à  Bruges,  soit 
qu'il  s'agisse  d'échanger    les   ratifications  du    traité  dé 


—     187     — 

Breligny,  soit  que  Ton  convienne  d'une  trôve  destinée  h 
suspendre  les  maux  d'une  guerre  que  ce  traité  n'a  pu 
éteindre.  Il  semble  qu'aucune  ville  ne  soit  plus  favorable 
aux  négociations;  car  la  neutralité  industrielle  de  la 
Flandre  est  si  respectée  qu'il  suffit  qu'un  vaisseau  porte 
au  grand  niât  la  bannière  au  lion  de  Siible  pour  qu'il 
navigue  librement  sur  toutes  les  mers. 

«  Des  Porlugalois  et  Lussebonnois  y  a  toujours  grand 
<  plenté  à  Bruges,  dit  Froissart;  or,  regardez  comment 
«  je  fis,  si  c'est  de  bonne  aventure  :  il  me  fut  dit,  et  je 
«  le  trouvai  bien  voir,  que,  si  j'y  eusse  visé  sept  ans,  je 
«  ne  pouvois  mieux  venir  à  point  à  Bruges  que  je  ne  ils 
«  lors.  » 

En  effet,  il  apprit  à  Bruges  (ju'un  conseiller  du  roi 
de  Portugal ,  don  Juan-Fernand  Pacbéco ,  était  arrivé  à 
Middelbourg ,  en  Zélande ,  d'où  il  comptait  se  rendre  en 
Prusse.  Sans  perdre  un  instant ,  il  s'embarqua  à 
l'Ecluse  (*) ,  et  un  riche  marchand  portugais,  qu'il  avait 
rencontré  à  Bruges ,  le  présenta  à  don  Pachéco ,  qu'il 
«  trouva  gracieux,  sage  et  honorable,  courtois  et  accoin- 
«  table.  »  Il  avait  avec  lui  plusieurs  chevaliers  et  écuyers 
de  son  pays,  «  mais  on  lui  faisoit  honneur  dessus  tous, 
«  et  certainement  il  le  valoit,  car  bien  avait  forme, 
«  taille  et  encontre  de  vaillant  et  noble    homme,  »  et 

(')  Froissart,  comblé  des  bienfaits  de  la  maison  de  Chûtillon, 
put  voir  à  l'Écluse  un  marin  flamand  qui,  «  p:ir  voye  trop  longue 
v«  à  démener,  »>  réussit  à  délivrer  Hugues  de  Ghàtillon,  prisonnier 
dans  le  Northumberland,  et  à  le  ramener  en  Flandre. 


—     188     — 

Froissarl  ajoule  :  «  Il  coiitoit  si  doucement ,  si  arréement 
«  et  tant  volentiers  que  je  prenois  grand  plaisance  à 
<i  l'ouïr  et  à  Tescripre.  »  Six  jours  se  passèrent,  et,  quand 
le  vent  fut  devenu  plus  favorable ,  Froissa rt  l'accom- 
pagna ,  pour  prendre  congé  de  lui ,  jusque  dans  sa  ca- 
raque,  qui  était  «  grande  et  forte  assez  pour  aller  par 
«  mer  par  tout  le  monde.  »  Mais  il  n'oublia  point  ce  qu'il 
lui  devait.  Quand  il  le  cite  dans  ses  chroniques,  il  dit 
de  lui  :  «  Je  vous  l'ai  nommé  et  encore  vous  le  nom- 
«  merai.  »  En  effet,  tantôt  il  observe  qu'il  n'y  avait  pas  en 
Portugal  de  plus  gentil  chevalier ,  tantôt  il  rappelle  que 
nul  plus  que  lui  ne  contait  «  amiablement  et  doucement.  » 
Froissart,  en  retournant  de  Middelbourg  à  Bruges,  eût 
pu  saluer  dans  cette  ville  un  autre  témoin  ou  plutôt  une 
illustre  victime  des  révolutions  du  Portugal.  C'était  l'in- 
fant don  Denis,  fils  du  roi  Pierre  I"  et  d'Inès  de  Castro, 
qui  prétendait  être  le  légitime  héritier  de  la  couronne  de 
Portugal.  Son  tombeau  devait  porter  son  titre  de  roi,  de 
même  que  le  diadème  ne  fut  déposé  que  sur  le  cercueil 
de  sa  mère ,  mais  tant  qu'il  vécut,  la  fortune  fut  inexo- 
rable pour  lui.  Emprisonné  en  Castille,  puis,  réus- 
sissant à  s'évader  et  repris  sur  mer  par  des  marins 
d'Oslende,  qui  le  vendirent  au  duc  de  Bourgogne,  il  avait 
à  grand'peine  obtenu  d'être  transféré  du  château  deBier- 
vliet  à  Bruges,  où  il  espérait  trouver  quelque  secours  (') 
près  des  marchands  portugais. 

0  «  Susteutamenlum.  «C'est  l'expression  dont  il  se  sert  lui- 


—     189     — 

Inès  de. Castro  était  réservée  aux  vers  de  Gamoëns. 
Froissart,  qui  mentionne  en  une  ligne  l'abbaye  d'Alco- 
baça  où  elle  fut  ensevelie,  et  qui  n'en  consacre  que  trois 
à  son  fils,  hésite  entre  les  prétentions  du  roi  de  Casiille 
qu'appuyait  la  noblesse,  et  celles  du  grand  maître  d'Avis 
que  soutenaient  les  communes. 

Cette  année  1390  et  l'année  qui  la  suivit  furent 
fécondes,  car  nous  leur  devons  une  grande  partie  des 
chroniques  de  Froissart ,  mais  les  données  biographiques 
nous  font  défaut  pour  cette  période.  Valenciennes ,  qui 
honore  si  vivement  la  mémoire  de  Froissart,  ignore  sous 
quel  toit  vécut  le  plus  illustre  de  ses  enfants,  et  ses 
archives  n'ont  pas  mieux  conservé  la  trace  de  son 
séjour. 

Cependant  on  montre  à  Valenciennes ,  au  coin  de  la 
rue  de  Notre-Dame,  c'est-à-dire  dans  le  quartier  que  de- 
vait habiter  un  chanoine,  une  petite  maison  qui  remonte 
au  moins  au  xiv"  siècle ,  aujourd'hui  abandonnée  et  cou- 
verte de  mousse,  mais  encore  entourée  de  respect,  quoi- 
qu'on ne  sache  plus  d'où  naît  ce  respect,  ni  à  qui  elle 
appartenait  jadis  ;  c'est  bien  là  la  demeure  à  la  fois  élé- 
gante et  modeste  que  put  se  choisir  Froissart  assez  près 
de  l'église  des  Cordeliers ,  nécropole  des  gloires  confiées 
à  sa  garde. 

Là  étaient  ensevelis  les  comtes  de  Hainaut,  et,  à  leurs 

même  djns  une  lettre  adressée  au  duc  de  Bourgogne.  (Leglav, 
An.  flist.  p  253.  Cf.  Chron.  111,  54.) 


—     1 90     — 

côtés,  les  princes  et  les  chevaliers  de  leur  cour  les  plus 
célèbres  par  leur  courage  et  leur  amour  des  lettres.  Là 
reposaient,  l'un  près  de  l'autre,  Baudouin  d'Avcsnes  et 
Jean  de  Beaumont  ;  c'était  là  aussi  qu'un  écu  d'or  à  trois 
chevrons  timbré  d'un  panache  de  sable,  appendu  dans 
la  chapelle  de  Saint-Joseph ,  indiquait  la  sépulture  de  ce 
chevalier  aimable  et  brave  entre  tous,  qui  avait  nom 
Gauthier  de  Mauny.  Une  seule  tombe  était  vide,  c'était 
celle  que  Gui  de  Blois  s'était  fait  construire  d'un  marbre 
précieux  couvert  de  brillants  ornements  dans  une  cha- 
pelle où  l'autel  était  d'argent  :  vanités  dont  le  néant  se 
faisait  plus  profondément  sentir  dans  cet  hommage  que 
la  vie  rendait  à  la  mort. 

Froissart  retrouvait  autour  de  lui ,  dans  sa  patrie , 
plus  d'un  ami  dévoué,  et,  parmi  les  bourgeois,  il  en 
était  plusieurs  qui  eux  aussi  avaient  à  raconter  de 
rudes  emprises  d'armes  :  témoin  ce  Pierre  Breton, 
qui  un  jour  enfonça  son  glaive  entre  les  épaules  du  sire 
d'Hangest  et  le  poursuivit  jusqu'au  château  de  Plancy, 
où  le  chevalier  s'élança  à  grand' peine  dans  le  fossé 
par-dessus  la  tôte  de  son  cheval. 

En  relisant  avec  soin  les  narrations  de  Froissart,  on  y 
découvre  plus  d'une  page  qui  ne  s'explique  que  par  sa 
résidence  à  Valenciennes.  Voyez  notamment  la  part  qu'il 
accorde,  dans  l'aplanissement  du  différend  de  Charles  VI 
et  de  Guillaume  d'Ostrcvant,  à  deux  bourgeois  de  Valen- 
cieruies,  Jacques  Barret  et  Jean  Seuwart.  Ils  siègent  dans 
le  conseil  du  jeune  prince,  ils  vont  en  Hollande  exposer 


—     191      — 

ses  perplexités  au  comte  de  Ilainaut ,  ils  sont  envoyés 
en  ambassade  vers  le  duc  de  Bourgogne  et  vers  le  roi 
de  France  :  et  quel  est  le  seigneur  qui  à  Paris  seconde 
leurs  tentatives?  Le  sire  de  Rivière.  Froissart  ne  lui 
avait-il  pas  recommandé  ces  deux  bourgeois,  qu'il  ap- 
pelle f  les  sages  hommes  (')  ?  » 

Dans  sa  chroinque  de  Flandre ,  Froissart  nomme 
Pierron  et  Hanin  Rasoir.  Il  cite  ailleurs  Jean  de  Neuf- 
ville  (•)  et  Jean  Bernier,  qui  possédait  la  maison  de  Main 
aux  portes  de  Valenciennes.  Sur  cette  maison  de  Main, 
dont  il  fut  injustement  dépouillé,  sur  les  persécutions 
dont  il  fut  Tobjet,  on  peut  consulter  un  récit  fort  dra- 
matique de  la  chronique  de  Valenciennes ,  où  inter- 
viennent les  princes  les  plus  puissants  du  temps.  Jean 
Dernier  fut  protégé  par  s:i  marraine  contre  son  ennemi, 
qui  se  réconcilia  enfin  avec  lui  en  mettant  sa  main  dans 
la  sienne  et  en  lui  envoyant  un  bœuf  de  Savoie  et  un 
pourceau  de  Mayence.  La  marraine  était  Tabbesse  de 
Fontenelle,  Jeaime,  sœur  de  Philippe  de  Valois;  le  per- 


(•)  C/iron.  IV,  46. 

(»)  Chron.  I,  1, 411.  Je  ne  sais  s'il  s'agit  ici  de  Jean  de  Neu- 
ville qui  devint  plus  tard  éciiyer  et  échanson  de  Philippe  le 
Hardi,  duc  de  Hourgogne.  En  Hiô^  Jean,  dauphin  de  France  et 
époux  de  l'héritière  du  Hainaut,  a  pour  trésorier  Jean  Rasoir. 
Guillaume  Rasoir  fut  abbé  de  Grespin  vers  H35.  Un  demi-siècle 
plus  lard,  nous  retrouvons  un  Jean  Rasoir,  doyen  de  la  collégiale 
de  la  Salle-lc-Comle,  à  Valenciennes. 


—     192     — 

soniuige  qui  se  réconcilie  est  monseigneur  le  comte  de 
Hainaut  ('). 


III.  —  Vieillesse  de  Gui  de  Blois.  —  Ses  fureurs.  —  Sa 
prodigalilé.  —  Yen  le  du  comté  de  Blois. 

Rien  n'est  plus  triste  que  le  tableau  que  Froissart  trace 
de  la  vieillesse  de  Gui  de  Blois  :  «  Par  bien  boire  et  fort 
«  manger  douces  et  délectables  viandes,  il  estoitmalement 
«  fort  engraissé.  Il  ne  pouvoit  mais  chevaucher,  mais 
«  charier  se  faisoit,  quand  il  vouloit  aller  d'un  lieu  à  un 
«  autre,  au  déduit  des  chiens  et  des  oiseaux.  »  L'intelli-^ 
gence  s'était  ressentie  de  cet  affaiblissement  physique. 
Le  gentil  seigneur  était  bien  changé,  car  parfois  il  s'aban- 
donnait à  des  accès  de  colère  si  violents  que  pendant  les 
fêtes  du  carnaval  de  l'aimée  i  389  il  tua  de  sa  main  le  sire 
d'Agimont ,  qui  avait  été  l'un  des  chefs  de  l'armée  bra- 
bançonne à  la  bataille  de  Bastweiler  ('). 

Le  malheur  vint  aigrir  davantage  cette  nature  vive  et 
ardente,  qui  ne  trouvait  plus  d'arène  où  elle  pût  s'épan- 
cher depuis  que  celle  des  combats  s'était  fermée.  Le  fils 
unique  du  comte  de  Blois  avait  voyagé  du  Blaisois  en 
Hainaut  par  un  temps  très-chaud.  «  Il  estoit  tendre,  mol 

(')  Chronique  de  Valcnc'ennes,  publiée  p.ir  M  Buchon,  p.  632. 
Un  fils  de  Jean  Bernier  était  en  1365  garde  de  la  prévôté  de 
Paris. 

(•)  Charte  du  t5  février  1389  (v.  st.)  (Archives  deMons.) 


—     193     — 

f  et  jeune.  »  La  fièvre  le  prit ,  et  il  rendit  le  dernier 
soupir  à  Beaumont  le  15  juillet  1391 . 

En  même  temps  que  le  courage  de  Gui  de  Blois  dégé- 
nérait en  des  fureurs  qu'on  ne  pouvait  calmer  assez  tôt, 
sa  générosité  s  était  transformée  en  une  prodigalité  sans 
bornes.  »  Point  ne  lui  besoignoit,  dit  Fraissart,  à  vendre 
c  son  héritage.  > 

Gui  de  Blois  se  laiss.iit  conduire  par  un  de  ces  ministres 
trop  complaisants  des  vices  des  grands,  qui  les  flattent 
pour  mieux  les  égarer.  C'était  le  fils  d'un  tisserand  de 
Maiînes  et  il  se  nommait  Sohicr.  A  mesure  (jue  son  maître 
s'appauvrissait,  il  se  hâtait  davantage  de  profiter  de  sa 
générosité,  et  il  fit  si  bien  qu'un  jour  que  Gui  se  trouvait 
seul  à  Château-Renaud,  il  lui  persuada  de  vendre  pour 
deux  cent  mille  francs  le  comté  de  Blois  au  frère  du  roi 
de  France,  qui  désirait  fort  le  réunir  à  son  duché  de 
Tourainc.  Froissart  accuse  Sohier  de  n'avoir  eu  ni  sens, 
ni  prudence  ;  il  lui  reproche  surtout  Fon  ignorance  :  «  11 
«  n'avoit  là  nully  de  son  conseil  fors  Sohier,  qui  oncques 
«  ne  fut  à  l'école,  ni  ne  connut  lettres  (').  » 

(•)  Chron.  IV,  60.  J'aime  à  croire  que  ce  Sohier  n'est  pas  le 
«  Sohelet  mon  doulc  {.mi,  «  nommé  dans  une  ballade  composée 
vers  1302.  Froissait  appelle  les  négociations  qui  eurent  pour  ré- 
su  lUit  la  vente  du  comté  de  Blois  des  marchandises  ;  mais  ceci 
ne  peut  fortifier  rinlerprétation  que  Lacurne  de  Sainle-Palaye 
a  donnée  à  un  vers  que  nous  avons  déjà  cité,  car,  peu  de  lignes 
plus  loin,  Sohier  est  accusé  «  d'avoir  fait  ce  povre  marché.  »> 

L'or  qui  servit  à  payer  le  comté  de  Blois  venait  de  Milan.  Galéas 
I.  "  17 


—     194     — 

Malgré  la  venio  de  son  comté,  les  dettes  de  Gui  de  Blois 
s  accrurent  si  rapidement  que.  lorsqu'il  expira  à  Avesnes, 
on  vil  sa  femme,  Marie  de  Namur,  refuser  de  les  payer  et 
déposer  les  clefs  sur  le  cercueil,  comme  les  comtesses  de 
Hainaut  et  de  Flandre  le  firent  aussi  après  la  mort  d'Aubert 
de  Bavière  et  du  duc  de  Bourgogne  Philippe  le  Hardi.  Ses 
obsèques  eurent  lieu  sans  pompe,  et  l'on  oublia  même  de 
l'inhumer  dans  le  magnifique  tombeau  qu'il  avait  fait  éle- 
ver dans  l'église  des  Cordeliers.  «  Ce  fut  mon  soigneur  et 
«  mon  maistre,  écrit  Froissart,  et  un  seigneur  honorable 
«  et  de  grande  recommandation,  mais  il  créoit  légèrement 
«  ceux  qui  nul  bien  ni  honneur  ne  lui  vouloient  (').  » 

Du  moins  ,  comme  le  remarque  Froissart,  tout 
ce  que  Gui  de  Blois  donna  du  sien  ne  fut  point  absorbé 
par  de  stériles  dépenses  sans  honiunir  et  sans  fruit  ('). 

Visconti,  pour  marier  sa  fille  au  frère  du  roi  de  FiMUce,  lui  avait 
donné  une  dot  énorme,  un  million  de  francs,  produit  des  exac- 
tions sous  lesquelles  gémissait  l'Italie. 

(•)  Chron.W,  60.  Le  testament  de  Gui  de  Blois  est  du  M  oc- 
tobre 1397.  II  y  cite  son  confesseur,  Etienne  Jourdain,  et  son 
exécuteur  testamentaire,  Renaud  de  Sens,  bailli  de  Blois.  Parmi 
les  legs  fort  nombreux  qui  y  figurent,  j'en  remarque  un  de  cent 
cinquante  francs  à  l'église  collégiale  de  Chimay,  un  autre  de 
cent  franrs  à  l'église  paroissiale  de  Chimay,  un  troisième  de 
cinquante  francs  à  l'église  paroissiale  de  Beaumont.  (Archives 
du  royaume,  à  Bruxelles.) 

(')  «  Beau  cousin,  lui  disait  Charles  VI,  je  vois  bien  que  vous 
«  estes  un  seigneur  garni  d'honneur  et  de  largesse,  et  avez  eu  du 
«  temps  passé  plusieurs  frais  et  coustages.  »  Chron.  IV,  25. 


—     1 90     — 

La  chronique  qiril  fît  faire  c  nioiill  lui  cousla  de  ses  ile- 
c  liiers   >  Mais  celle  chruiiique,  ù  la  composition  de  la- 
quelle il  présida  pendant  vingt  aiuitvs,  a  fait  plus  pour  sa 
mémoire  que  le  plus  somptueux  cénotaphe. 

En  Gui  de  Blois  finissait  la  branche  aînée  des  comtes 
de  Blois,  de  la  maison  de  Châtillon;  en  lui  aussi  s  étei- 
gnait la  postérité  de  Jean  de  Beaumont  :  souvenirs  aussi 
grands  dans  T histoire  que  chers  aux  lettres. 


CHAPITRE  X. 

RELATIONS  DE  FROISSIRT  AVEC  LES  SEIGNEURS. 


1.  Chevaliers  du  llainaiil.  —  Jean  (io  Werchin.  —  Eustache 
d'Aubrecicourl.  ~  Wullarl  de  Ghisliilcs.  —  Gauthier  de 
Mauny. 

Après  avoir  montré  Froissarl  errant  de  cour  en  cour, 
(le  château  en  chûteau,  il  faut  s'arrêter  un  instant  pour 
rechercher  quelles  Curent  les  relations  sérieuses  et  dura- 
bles qu'il  y  forma.  Sa  vie  vagabonde  lui  fit  trouver  beau- 
coup d'amis,  mais  elle  n'entraîna  ni  infidélité  dans  ses 
affections,  ni  inconstance  dans  ses  goûts. 

Hélait  bien  jeune  encore  quand,  dans  un  de  ses  pre- 
miers poëmes,  CognoisvSance  lui  adressait  ce  discours  : 

Pour  ce  qu'en  maints  lieux  iras 
Où  pas  cognoistre  ne  pourras 
Tost  chiiscun  pour  le  i)ou  véir", 
Je  te  dira  y  que  tu  feras, 
Quant  les  conditions  Stiuias 


—     197     — 

D  aucun  qui  fera  à  hayr  : 
Pense  de  tel  homme  fuyr, 
Où  tu  ne  peus  à  bien  venir; 
Snigement leu  eslongeras, 
Tant  ait  seigneurie  à  tenir, 
Ne  tant  te  saiche  dons  offrir  : 
Fuy-Ie,  ou  jamais  honneur  nanis. 

Mais  se  tu  pues  accointier 
D'escuier  ou  de  chevalier 
Qui  soit  bien  conditionné, 
Qui  point  n'entende  à  convoilier 
Par  fl  itter,  ne  par  mensongier, 
Tel  cueur  s'est  à  honneur  donné 
~    Ëtà  vertus  habandonné. 
Eslis-le  sur  tout  homme  no 
Et  t'en  accointe  entre  un  millier. 

<  Je  veux  bien,  écrira-t-il  plus  tard  dans  ses  chroni- 
f  ques,  que  ceux  (jui  viendront  après  moy  sachent  que, 
«  pour  enquerre  justement  de  tout,  en  mon  temps  congnus 
«  moult  de  vaillans  hommes,  tant  de  France  comme 
«  d'Engleterre,  d'Escosse,  de  Gastille  et  de  Portingal  et 
«  autres  terres,  par  lesquels  je  m'informai,  et  volentiers.  » 

Froissart  recherchait  les  hommes  les  plus  intrépides  et 
les  plus  sages,  pour  mieux  connaître  soit  les  aventures  des 
batailles  où  se  révèle  inopinément  la  fortune  de  la  guerre, 
soit  la  marche  secrète  et  lente  des  négociations  qui  réta- 
blissent la  paix  ;  mais  ceux-ci  ne  recherchaient  peut-être 
pas  moins  le  chroniqueur  qui  devait  transmettre  à  la  pos- 
térité tout  ce  qui  honorait  ou  leur  prudence  uu  leur  cou- 

17. 


—     198     — 

rage.  Une  si  grande  autorité  est  attachée  à  la  mission 
qu'il  remplit  que  Henri  Chrystead  s'adresse  à  lui  en  ces 
termes  :  «  Je  vous  le  dirai  afin  que  vous  le  mettiez  en 
«  mémoire  perpétuelle,  »  et  l'on  voit  à  la  naissance  du- 
fils  du  prince  de  Galles  le  sénéchal  d'Aquitaine  se  hâter 
de  l'aborder  à  peu  près  avec  les  mômes  paroles  :  «  Frois- 
«  sart,  escripsez  et  mettez  en  mémoire  que  madame  la 
«  princesse  est  accouchée  d'un  beau  lils  qui  est  venu  au 
«  monde  au  jour  des  Rois.  Si  est  fils  de  roi  et  sera  roi.  > 
Cet  enfant,  qui  doit  être  roi,  mais  qui  ne  mourra  pas  sur 
le  trône,  c'est  Richard  II. 

Froissart  avait  pu,   dans  sa  jeunesse,  voir  Jean  de 
Reaumont  et  écouter  les  récits  de  ses  compagnons  d'ar- 
mes, c'est-à-dire  ceux  de  Jean  le  Rel,  à  la  fois  chevalier, 
chanoine  et  chroniqueur.  Plus  tard  il  avait  du  à  Gui  de 
Rlois,  devenu  le  seigneur  de  Beaumont,  une  partie  des 
relations  qui  formèrent  sa  chronique,  et  en  terminant  son 
troisième  livre,  il  disait  encore  :   «  S'il  plaist  à  mon  très- 
ce  cher  et  honoré  seigneur,  monseigneur  le  comte  Guy  de 
«  Blois,   le  me  dire,   pour  l'amour  de  lui,  je  y  enten- 
«  drai.  » 

Le  Hainaut,  patrie  de  Froissart,  occupa  toujours  la 
première  place  dans  les  sources  auxquelles  il  puisa,  aussi 
bien  que  dans  les  récits  ou  il  les  mit  en  œuvre. 

Avec  quel  empressement,  dès  qu'il  se  retrouvait  à 
Valenciennes,  à  Reaumont  ou  à  Lestines,  n'interrogeait-il 
pas  les  braves  chevaliers  des  marches  de  la  Meuse  et  de 
TEscaut  î 


—     199     — 

En  Haynnu  m'en  reventai, 
Et  des  segnours  compte  y  teiirai 
Que  j'y  ai  véus  et  servis, 
Qui  ne  m'y  voient  pas  envis. 

Il  ne  laisse  jamais  passer  une  occasion  de  raconter 
leurs  exploits  et  de  louer  leur  valeur,  en  ajoutant  à  leur 
nom  celui  du  pays  où  ils  sont  nés  (*).  Dès  la  première 
page  de  son  livre,  il  place  le  nom  de  Franke  de  Halle  à 
côté  de  celui  de  Chandos.  Tantôt  il  nous  montre  Alard  de 
Donstienne  détruisant  aux  bords  de  la  Loire  la  bande  de 
Robert  Briquet,  tantôt  ce  sont  les  sires  d'Antoing,  de 
Ligne,  d'Havre,  qui  dressent  leurs  tentes  sur  les  rivages 
de  TAfrique.  Ailleurs  c'est  Thierry  de  Sou  main  qui  saisit 
et  écarte  les  lances  que  les  assiégés  de  V^ille-Lopez  dirigent 
contre  lui  ;  moins  heureux  au  siège  de  Ribedave,  il  y  a  le 
bras  percé  d'un  virelon,  uiais  il  mérite  à  sa  mort  les 
larmes  du  duc  de  Lancastre,  «  couune  escuyer  d  hoinieur 
«  et  de  vaillance.  » 

Les  chevaliers  et  les  écuyers  du  ILiinaut  prirent  part  à 
tous  les  combats  et  se  uièlèrent  à  toutes  les  guerres.  «  Or 
«  pensez  adonc,ditFroiss:ut,si  lorscpie  les  gentilshommes 

(•)  Ce  senliment  p.triotique  se  révèle  ou  se  laisse  deviner 
partout.  Le  comte  de  Nevers,  ayant  relâché  à  Glarence,  port  du 
golfe  de  Patras,  y  rencontra  Bridoiil  de  la  Porte,  qui  revenait 
de  Jérusalem.  «  Si  lui  firent  tous  bonne  chère,  pourtant  qu'ils 
«  le  virent  tiomme  de  bien  et  natif  de  Hainaut  »  f'hron  IV,  59. 
Une  charte  du  19  mai  1412  cite  Jean,  dit  Bridoul,  de  la  Porte, 
bailli  des  terres  de  l  evêque  de  Liège  au  pays  de  Hainaut. 


—     200     — 

t  se  appareilloieiit)  les  daines  et  les  damoiselles  estoient 
f  joyeuses.  Il  faut  vous  dire  :  non  (').  »  L^accueil  qu  ils  re- 
cevaient au  retour  des  batailles,  couverts  de  cicatrices  et 
de  trophées,  n*en  était  que  plus  tendre  et  plus  joyeux. 
Mais  les  joutes  ont  aussi  leur  éclat  et  leur  gloire,  soit  que 
le  sire  de  Donstienne  y  brille  sous  les  yeux  de  la  jeune 
duchesse  de  Bourgogne ,  soit  que  Jean  d'Aubrecicourt  y 
reçoive  le  prix  de  la  main  de  la  reine  de  Portugal  ('). 
Froissart,  dans  ses  poésies,  cite  tour  à  tour  : 

.  .  .  Le  sénescal,  Diex  li  vaille! 

Car  c'est  un  seigneur  de  grant  vaille 

Et  qui  m'a  donné  volentiers; 

Car  ensi  corn  nns  siens  rentiers, 

Où  qu'il  me  trouvast,  ne  quel  pari, 

J'avoie  sus  le  sien  ma  part; 

Et  le  seigneur  de  Moriaumés 

De  qui  je  sui  assés  a  mes. 

Encor  en  y  a  qui  vendront 

Et  qui  mi  mestre  devendront, 

Car  il  sont  jone  et  à  venir; 

Se  m'en  pora  bien  souvenir 

Quant  je  ferai  un  auUre  livre. 

Mes  tous  ceuix  qu'à  présent  vous  livre 


(•)  Chron,  IV,  50 . 

(')  Jean  d'Aubrecicourt  se  signala  aussi  dans  la  fameuse  joute 
de  Saint- Engelhert,  et,  comme  ses  relations  avec  Froissart  sont 
coDDDues,  nous  lui  attribuons  les  détails  si  complets  que  nous 
trouvons  dans  les  Chroniques  sur  tout  ce  qui  s'y  passa. 


—     201     — 

M*ont  largement  donné  et  fait; 
Si  les  recommende  et  de  fait, 
Ensi  qu'on  doit,  et  sans  fourfaire, 
Ses  mestres  et  ses  seignours  faire. 

Le  sénéchal  de  Haiiiaut,  Jean  de  Werchin ,  son  (ils 
Jacques,  sire  de  Walincourl,  Jean  de  Moriauniez,  sire  de 
Baiileul  et  de  Fontaines,  Nicolas  de  Houdeng,  sire  d'Es- 
pinoy,  Jean  de  Barbançon,  sire  de  Donstienne,  Bridoul 
de  Montigny  étaient  les  amis  les  plus  intimes  de  Gui  de 
Blois. 

Tous  ces  noms  se  retrouvent  dans  les  chroniques  de 
Froissart,  mais  ce  nest  pas  sans  raison  qu'il  place  au 
premier  rang  celui  du  sire  de  Werchin ,  t  qui  moult  es- 
c  toit  vaillant  homme  et  moult  renommé  en  armes.  » 
Quatre  générations  de  sénéchaux  de  Hainaut  de  cette 
famille  prirent  part  aux  guerres  de  son  temps.  En  1340, 
c'est  Gérard  de  Werchin  qui  enlreprend  t  une  grand 
«  appertise  d'armes ,  laquelle  doit  bien  eslre  tenue  en 
c  grand  prouesse.  »  En  1358,  c'est  son  (ils  Jciin  qui 
assiège  Saint-Valéry.  En  !38i0,  c'est  son  petit- (ils  qui 
combat  aux  barrières  de  Gand  ;  en  1 402,  c'est  son  arrière- 
petit-fils,  qui,  se  rendant  en  pèlerinage  en  Galice,  défie 
tous  les  chevaliers  de  France  et  d'Espagne ,  en  l'honneur 
de  saint  Georges  et  do  sa  dame. 

Lorsque  les  chevaliers  du  Hainaut,  aussi  bien  que  ceux 
de  France  et  d'Angleterre,  faisaient  des  présents  à  Frois- 
sart,  était-ce  tout  simplement  une  aumône  comme  celle 
qu'on  accordait  à  ces  mendiants  plus  ou  moins  lettrés 


—     202     — 

qu'on  uonimail  souvent  hérauts  et  quohjuefois  aussi  ménes- 
trels? Non,  c'était  plutôt  un  encouragement  à  ses  travaux 
historiques,  c'était  la  sympa thicjue  adhésion  ^les  cheva- 
liers au  noble  exemple  donné  par  les  princes.  N'étaient- 
ils  pas  tenus  de  contribuer  aussi  à  l'accomplissement  de 
cette  grande  tâche  qui  intéressait  les  chevaliers  non 
moins  que  les  princes  eux-mêmes?  Froissart  a  soin  do 
nous  dire  qu'il  poursuivit  ses  enquêtes  non  seulement 
«  aux  coustages  »  de  la  reine  d'Angleterre,  mais  aussi 
«  aux  coustages  des  hauts  seigneurs.  » 

Si  ces  hauts  seigneurs  mettaient  tant  de  prix  à  ce  que  le 
chroniqueur  poursuivît  ses  enquêtes  dans  la  plus  grande 
partie  de  la  chrétienté,  avec  quel  zèle  ne  devaient-ils  pas 
l'instruire  aussi  de  ce  qu'ils  avaient  fait  ou  de  ce  qu'ils 
avaient  vu!  Rien  n'était  plus  précieux  que  ces  témoignages , 
et  nous  en  chercherons  les  traces  en  nommant  tour  à  tour 
les  plus  illustres  amis  de  Froissart. 

Parmi  les  chevaliers  du  Hainaut  à  qui  Froissart  dut  le 
plus,  nous  citerons  les  sires  d'Aubrecicourt,  de  Ghistelles, 
de  Mauny. 

Eustache  d'Aubrecicourt  avait  reçu  dans  son  hôtel  de 
Valenciennes  la  reine  d'An^îloterre  fugitive,  et,  après  avoir 
aidé  Jean  de  Beaumont  à  placer  Edouard  III  sur  le  trône 
d'Angleterre,  il  ne  l'avait  pas  imité  en  renonçant  h.  son 
service  pour  soutenir  la  cause  de  Philippe  de  Valois. 
«  Le  plus  grand  et  renommé  capitaine,  qui  souvent  che- 
«  vauchoitet  faisoit  de  grands appertises  d'armes,  c'estoit, 
«dit  Froissart,  messire  Eustache  d'Aubrecicourt.  »   Le 


—     203      - 

premier,  il  pénètre  à  Carcassone;  à  Poitiers,  il  engage  la 
bataille.  11  se  signale  dans  les  guerres  de  Bretagne  et 
d'Espagne  :  Edouard  III  lui  donne  Tordre  de  la  Jar- 
retière. 

Au  milieu  des  combats,  Eustache  d'Aubrecicourl  rêvait 
à  sa  dame,  noble  princesse  qui,  entendant  sans  cesse  cé- 
lébrer ses  exploits,  s'était  prise  a  l'aimer.  C'était  Isiibelle 
de  Juliers.  nièce  de  la  reine  d'Angle* erre.  «  Cette  dame, 
«dit  Froissarl,  avoit  en  amour  monseigneur  Eustache 
«  pour  les  grandes  bacheleries  et  appertises  d'armes  dont 
«  elle  oyoit  tous  les  jours  recorder ,  et  elle  lui  envoya 
«  haquenées  et  coursiers,  et  lettres  amoureuses  et  grandes 
«  signifiances  d'amour,  pu*  quoi  ledit  cbevalier  en  estoil 
«  plus  hardi  et  plus  courageux.  »  Lorsqu'il  fut  pris  en 
Champagne,  il  paya  rançon  non-seulement  pour  lui,  mais 
aussi  pour  le  coursier  et  la  haquenée  blanche  qu'il  avait 
reçus  de  sa  dame.  Isabelle  de  Juliers  était  jeune,  Eustache 
d'Aubrecicourt  ne  l'était   plus.  Ses   années  conqitaienl 
pour  la  gloire  et  non  pas  pour  l'amour. 

Wolfart  de  Ghistelles,  issu  d'une  illustre  maison  de 
Flandre,  possédait  le  domaine  de  Raismes,  près  de  Va- 
lencienncs.  Ami  de  Jean  de  Beauniont  comme  Eustache 
d'Aubrecicourt,  il  avait  pris  la  môme  part  à  l'expédition 
d'Andeterre.  Si  Eustache  d'Aubrecicourt  raconta  à  Frois- 
sart  la  bataille  de  Poitiers,  Wolfart  de  Ghistelles  put  lui 
dépeindre  la  mêlée  de  Grécy. 

Mais,  de  tous  les  chevaliers,  celui  que  Froissart  nomme 
le  plus  volontiers  est  Gauthier  de  Mauny,  «  ce  vaillant  et 


—     204     — 

f  gentil  chevalier ,  »  intrépide  et  aventureux  entre  tous 
ceux  de  son  temps. 

Des  dons  monseigneur  de  Mauni 

/'  ■-> 

Me  lo,  ne  pjs  les  reiii. 

Gauthier  de  Mauny  était  issu  des  anciens  comtes  de 
llainaut,  et,  tandis  que  les  princes  de  la  maison  d*Avesnes 
avaient  adopté  pour  insignes  le  lion  de  Flandre,  il  con- 
servait Técu  d'or  à  trois  chevrons  de  sable,  qui  remontait, 
selon  le  cordelier  Jacques  de  Guise,  à  Bninehaut,  roi  des 
Belges.  Son  père,  qu'on  appelait  le  Borgne  de  Mauny. 
avait  tué  un  chevalier  gascon  dans  un  tournoi  près  de 
Cambray,  et  il  avait  lui-même  été  mis  a  mort  par  trahi- 
son au  moment  où  il  venait  de  s  imposer  un  pèlerinage 
à  Siint-Jacques  :  il  était  réservé  à  son  fils  de  retrouver 
ses  restes  cachés  sous  une  dalle  de  marbre  à  la  Réole  et 
de  les  faire  transporter  à  Valenciennes,  où  on  lui  fit  plus 
tard  cette  épitaphe  :  «  Ci  gist  noble  chevalier,  messire 

«  Jean,  dit  le  Borgne  de  Maugny,  père  à  monsieur  Watier 

«  de  Maugny  qui  fît  merveilles  en  armes  aux  guerres  des 

«  Anglois  contre  les  François.  » 

En  1327,  le  preux  chevalier  n'était  encore  qu'un  jeune 
damoisel  qui  servait  et  taillait  devant  la  reine,  mais 
bientôt  il  saisit  une  lance  et  une  épée ,  et,  sans  songer  à 
énumérer  ses  exploits,  on  peut  bien  dire  avec  Froissa rt 

«  que  son  livre  est  moult  renluminé  de  ses  prouesses.  » 
Ce  fut  précisément  «  pour  les  grandes  prouesses  dont 

«  il  estoit  renommé  »  que  le  roi  Philippe  de  Valois  vou- 


—     205     — 

lut  le  faire  périr,  au  mépris  des  règles  les  plus  sacrées  de 
Thonneur  chevaleresque.  Gauthier  de  Mauny  traversait  la 
France,  protégé  par  un  sauf-conduit  du  duc  de  Nor- 
mandie ;  il  avait  avec  lui  vingt  des  siens  et  ne  cachait 
pas  son  nom,  quand  on  l'arrêta  à  Orléans.  Philippe  de 
Valois  le  tenait  c  pour  son  trop  grand  ennemi.  »  Mais  le 
duc  de  Normandie,  qui  avait  scellé  le  sauf-conduit,  ac- 
courut au  palais  et  déclara  que,  si  l'engagement  qu'il 
avait  pris  n'était  pas  respecté,  il  serait  le  premier  à  exhor- 
ter tous  ses  amis  à  ne  plus  prendre  part  à  une  guerre 
déloyale  :  ce  fut  sans  doute  alors,  plutôt  qu'en  1364, 
qu'il  prononça  ce  mot  célèbre  :  que  si  la  bonne  foi  était 
bannie  de  la  terre,  elle  devrait  se  retrouver  dans  le  cœur 
des  rois.  Philippe,  ébranlé  par  cette  noble  résistance,  se 
fit  amener  Gauthier  de  Mauny  h  l'hôtel  de  Nesle,  et  le 
brave  chevalier,  comblé  de  ses  présents,  arriva  assez  tôt 
au  siège  de  Calais  pour  être  le  témoin  d'un  autre  exemple 
des  malheurs  qu'entraîneraient  chez  les  princes  leurs 
passions  violentes,  si  un  fils  indigné,  si  une  reine  éplorée 
ne  parvenaient  à  les  calmer. 

Le  sire  de  Mauny  n'était  pas  seulement  renommé  par 
son  courage  :  Froissa rt  nous  apprend  qu'il  était  aussi 
«  sagement  emparlé  et  cnlangagé.  » 

H.  Chevaliers  anglais.  —  Le  comte  de  Pcmhrokc.  —  Le 
comte  d'Hcreford.—  Edouard  le  Dospensor.  —  Barihélemy 
de  Burghcrsh.  —  Richard  Slury. 

Une  fille  de  Gauthier  de  Mauny,  qui  rendit  aux  arts, 
I.  18 


—     206     — 

par  la  fondation  du  musée  de  Cambridge,  ce  que  les  let- 
tres avaient  fait  pour  immortaliser  son  père,  épousa  Jean 
de  Hastings,  comte  de  Pembroke.  Celui-ci,  à  l'exemple 
de  Gauthier  de  Mauny,  partagea  avec  le  comte  d'Hereford 
rhonneur  de  protéger  Froissart.  Mais  il  paraît  avoir  dû 
encore  plus  à  messire  Edouard  le  Despenser,  c  qui  fut, 
«  dit-il  dans  ses  chroniques,  moult  plaint  et  moult  regretté 
«  de  ses  amis,  car  ce  fut  un  gentil  cœur  et  vaillant  che- 
«  valier,  fresque  et  gentil,  large  et  courtois,  et  grand  capi- 
«  taine  de  gens  d'arnies.  » 

Le  grant  seigneur  Espe nsier, 

Qui  de  larghèce  est  desponsier, 

Que  t'a-t-il  fait?  —  Quoi,  dis-je?  assés, 

Car  il  ne  fu  oncques  lassés 

Do  moi  donner,  quel  part  qu'il  fust. 

Ce  n  estoienl  cailliel,  ne  fusi, 

Mes  chevaus  et  florins  sans  comple; 

Entre  mes  meslres  je  le  compte 

Pour  seigneur,  et  c'en  est  h  uns. 

Les  Despenser,  qui,  de  même  que  les  Stuarts,  devaient 
leur  nom  à  la  charge  qu'ils  remplissaient  à  la  cour  (elle 
consistait  à  chercher  dans  les  celliers  le  vin  renfermé 
dans  des  peaux  de  cerf  et  à  remplir  la  coupe  du  roi), 
étaient  issus  des  seigneurs  de  Gommiecourt,  chevaliers 
d'Artois.  Élevés  trop  haut  dans  la  faveur  d'Edouard  H,  ils 
avaient  expié  les  excès  de  leur  puissance  dans  d'affreux 
supplices;  mais  ces  discordes  étaient  oubliées,  et  les 
nobles  aïeux  de  la  maison  de  Spencer  avaient  repris  à  la 


—     207     — 

cour  d'Edouard  Ui  la  position  qui  leur  était  légitimenieiit 
acquise. 

Si  le  comte  de  Pembroke  raconta  à  Froissa rt  l'expédi- 
tion d'Edouard  III  à  Buironfosse,  si  le  comte  d'Hereford 
lui  parla  du  combat  de  Torbay,  Edouard  le  Despenser 
put  lui  donner  des  détails  intéressants  sur  les  guerres  des 
Français  et  des  Anglais  en  Aquitaine. 

Nous  serait-il  permis  d'oublier  Barthélémy  de  Bur- 
ghersh  et  Richard  Stury  ? 

Barthélémy  de  Burghersh  est  déjà  vieux  quand  Froissarl 
le  rencontre  en  1361.  Que  de  choses  n'a-t-il  pas  vues? 
En  1 327,  il  reçoit  à  Douvres  la  jeune  reine  d'Angleterre. 
En  1337,  le  pape  le  dégage  du  vœu  qu'il  a  fait  de  ne  plus 
porter  les  armes  avant  d'avoir  accompli  un  pèlerinage  au 
saint  sépulcre,  et  il  partage  avec  Gauthier  de  Mauny  le 
commandement  de  la  flotte  anglaise;  mais  c'est  surtout  par 
son  habileté  et  sa  prudence  qu'il  occupe  un  rang  élevé 
entre  les  conseillers  d'Edouard  III.  En  1334,  en  1338, 
en  1341,  il  traite  avec  les  ambassadeurs  de  Philippe  de 
Valois,  en  1347  il  négocie  à  Dunkerque  le  mariage  d'Isa- 
belle d'Angleterre  avec  le  comte  de  Flandre,  et  la  mémo 
année  il  est  cité  comme  l'un  des  gardiens  de  la  trêve  entre 
la  France  et  l'Angleterre.  Il  traite  de  la  paix  en  1 348  avec 
la  Flandre,  et,  en  1349,  avec  le  roi  de  France.  En  1350, 
il  se  rend  à  Rome,  où  il  a  déjà  été  envoyé  sept  ans  aupar- 
avant. On  trouve  encore  son  nom  en  1354,  parmi  ceux 
des  négociateurs ,  en  1 356  et  en  1 359  parmi  ceux  des 
chevaliers  (lui  combattent  à  Poitiers  ou  qui  guerroient  en 


—     208     — 

Chani})agne.  Les  chartes  lui  donnent  le  titre  de  maréchal 
d'Angleterre,  de  chambellan  du  roi,  de  connétable  de 
Douvres  et  de  gardien  des  Cinque  Ports.  Froissart  le 
nomme  :  «un  bon  chevalier  et  grand  baron  d'Engleterre.  » 

Richard  Stury,  bien  plus  jeune  que  Barthélémy  de  Bur- 
ghersh,  rencontre  aussi  Froissart  aux  fêtes  de  Berkham- 
stead  ;  là  où  s'arrête  la  carrière  de  l'un  commence  celle  de 
l'autre,  toutes  deux  pleines  de  faits  et  d'enseignements. 
En  1360,  Edouard  III  arme  Richard  Stury  chevalier  aux 
portes  de  Paris  ;  en  1 363,  il  accompagne  le  roi  de  Chypre 
de  Douvres  à  Londres  ;  en  1 369 ,  on  le  rencontre  dans 
l'expédition  du  duc  de  Lancastre.  En  1370,  il  est  envoyé 
vers  le  roi  de  Navarre  et  est  l'un  des  témoins  cités  dans  la 
charte  où  le  roi  d'Angleterre  confirme  les  privilèges  de 
l'Aquitaine.  A  peine  est-il  revenu  d'un  voyage  à  Bruxelles 
où  il  rencontre  Froissart,  qu'il  se  signale  le  1"  juillet  1371 
au  combat  naval  deTorbay.  En  1373,  il  se  trouve  à  Lon- 
dres quand  la  sœur  de  Chandos  restitue  les  domaines  de 
Geoffroi  d'Harcourt.  En  1376  et  en  1381 ,  il  est  l'un  des 
ambassadeurs  chargés  de  traiter  avec  le  roi  de  France.  En 
1 385,  Richard  II  lui  confie  la  garde  de  sa  mère.  En  1 387, 
secondé  par  la  reine,  il  est  l'un  «  des  sages  chevaliers  de 
«  la  chambre  du  roi  »  qui  font  entendre  des  conseils  trop 
promptement  oubliés.  En  1390,  nouvelle  ambassade  en 
France;  en  1394,  autre  ambassade  en  Ecosse. 

Ainsi ,  les  récils  de  ces  deux  chevaliers  remplissaient 
pi  es  de  trois  quarts  de  siècle,  de  1 327  à  1394,  c'est-à-dire 
à  peu  près  tout  le  cadre  de  la  chronique  de  Froissart  ;  et 


—     209     — 

telle  était  la  confiance  qu'ils  plaç;iient  en  lui,  qu'il  n'était 
rien  qu  ils  lui  cachassent. 

III.  Chevaliers  français  —  Enguerrand  de  Coucy.  —  Le 
dauphin  d'Auvergne.  —  Le  duc  de  Bourbon.  —  Guillaame 
de  SIelun.  —  Le  sire  de  Rivière. 

La  France  offrait  à  Froissart  des  amis  non  moins  dé- 
voués, des  protecteurs  non  moins  généreux,  et  Froissart, 
aussitôt  après  avoir  dit  que  messire  Edouard  le  Despenser 
est  Fun  de  ceux  qu'il  compte  comme  seigneur  parmi  ses 
maîtres,  ajoute  : 

L'autre  si  m'est  moult  communs» 
C'est  le  bon  seif^neur  de  Couci 
Qui  m'a  souvent  le  poing  fouci 
De  beaux  florins  à  rouge  esculle. 

Enguerrand  de  Coucy  était  par  son  aïeule  issu  de  la 
maison  de  Chatillon,  à  laquelle  appartenait  Gui  de  Blois. 
Froissart  le  vit  clans  sa  jeunesse  chanter  et  danser  aux 
fêles  d'Ellham.  Il  le  connut  puissant  et  riche  à  Londres, 
({uand  il  reçut  d'Edouard  III  la  main  de  sa  fille  avec  une 
dot  considérable  ;  il  le  rencontra  peut-être  en  Italie,  pro- 
clamant fièrement  sa  neutralité  dans  les  guerres  de  la 
France  et  de  l'Angleterre,  car  il  suffisait,  disait-on,  que 
quelqu'un  s'écriât  :  Je  suis  à  monseigneur  de  Coucy,  pour 
qu'il  n'eût  rien  à  craindre.  Mais  le  sire  de  Coucy  se  lasse 

bientôt  de  cette  oisiveté  :  il  va  guerroyer  contre  les  répu- 

18. 


—     210     — 

bliqucsde  Pise  et  de  Florence,  et  enrôle  les  Grandes  Com- 
pagnies pour  conquérir  le  duché  d'Autriche.  Charles  VI 
lui  offre  Tépée  de  connétable  et  lui  confie  le  soin  d'apaiser 
les  troubles  de  Paris. 

Enguerrand  de  Coucy  donnait  l'hospitalité  à  Froissarl 
dans  son  château  de  Crèvecœur,  et  lui  racontait  tout  ce 
qu'il  avait  appris  de  son  cousin,  le  comte  de  Saint-Pol, 
sur  les  négociations  des  rois  de  France  et  d'Angleterre. 
D'autres  fois,  il  l'accueillait  dans  sa  terre  de  Mortagne, 
«  bel  héritage  »  entre  Tournay  et  Valenciennes ,  que 
Charles  V  lui  donna  peu  de  temps  avant  sa  mort,  ou  bien 
il  le  conduisait  dans  sa  terre  de  Coucy  où  tout  rappelait 
la  devise  du  maître  :  Coucy  à  la  merveille  ! 

Qui  vcult  terre  de  grant  déduit  savoir 
Et  ou  droit  cuer  du  roiaume  de  France, 
Et  forte:  esse  de  merveilleux  povoir. 
Haut  tes  forests,  et  estancs  de  plaisance, 
Aires  d'oiseaulx,  parcs  de  belle  ordenance, 

Ou  pays  de  Vermaodoys, 
Devers  Coucy  acheminer  te  dois  : 
Lors  des  terres  verras  la  nompareille  ; 
Pour  ce  est  son  cry  :  Coucy  à  la  merveille  («'! 

Froissart  a  soin  de  nous  nommer  aussi  : 

Béraut,  le  comte  dauphin 
D'Auvergne,  qui  tant  par  est  lins, 
Amoreus  et  chevalereus; 
Il  n'est  feleneus  ne  ireus, 

(')  Poésies  d'Eustache  Deschamps,  éd.  de  M.  Tarbé. 


—     2M     — 

Mes  enclins  à  tous  bons  usages, 

Secrès,  discrès,  loyaus  et  sages, 

Acointabies  à  toutes  gens, 

En  ses  maintiens  friches  et  gens;  ."JI3 

Et  son  fil  le  duc  de  Bourbon, 

Loys,  ai-je  trouvé  moult  bon  : 

Pluisours  dons  m'ont  donné  li  dol. 

Le  dauphin  d'Auvergne,  «  ce  gentil  seigneur,  »  comme 
Froissart  1  appelle  dans  ses  chroniques,  de  même  que  ses 
autres  bienfaiteurs,  avait  épousé  une  arrière-petite-fille 
de  Jean  II,  comte  de  Hainaut,  et  de  Philippe  de  Luxem- 
bourg. Il  avait  pour  gendre,  comme  vient  de  le  dire 
Froissart,  le  duc  de  Bourbon,  que  notre  chroniqueur 
connut  à  Londres  lorsqu'il  y  fut  l'un  des  otages  du  roi  de 
France.  Jean  d'Orronville  nous  assure  que  Philippe  de 
Hainaut  l'aimait  beaucoup,  parce  qu'il  possédait  toutes  les 
qualités  requises  chez  un  chevalier.  «  La  roine  d'Engle- 
«  terre  qui  lors  vivoit,  dit-il,  estoit  sa  parente,  à  cause  de 
«  la  mère  au  duc  estant  du  lignage  de  Haynault,  et  bien 
«  regardoit  aussi  qu'il  fut  un  chevalier  fort  amoureux, 
«  premièrement  envers  Dieu,  après  envers  toutes  dames 
«  et  damoiselles.  tant  (jue  par  le  royaulme  d'Englet^rre 
«  les  chevaliers  et  escuyers  l'appeloient  le  roi  d'hon- 
«  neur.  »  Le  duc  de  Bourbon  avait  obtenu,  «par  sa 
«  joyeuse  parole  et  son  bel  vivre,  grAce  d'aller  et  venir 
«  par  toutes  festes  et  esbanoys  »  et  néanmoins,  il  vit  sa 
captivité  se  prolonger  pendant  sept  ans,  se  contentant 
d'écrire  sur  sa  ceinture  un  mot,  un  joyeux  mot,  comme 


—     212     — 

il  le  disait  lui-même  :  Espérance!  Et  quand  enfin  il  fut 
redevenu  libre,  il  alla  avec  ses  amis  attaquer  les  infidèles 
en  Afrique,  aux  lieux  mêmes  où  était  mort  son  aïeul  saint 
Louis. 

Le  fils  aîné  du  duc  de  Bourbon  épousa  Marie  deJBerry, 
veuve  de  Louis  de  Dunois,  fils  unique  du  comte  de  Blois. 
Froissart  avait  assisté  à  son  premier  mariage.  Si  le 
jeune  comte  de  Blois  qui  devait  être  «  son  seigneur  »  eût 
vécu,  Marie  de  Berry  eût  été  «  sa  dame.  »  11  n'eût  pu  en 
trouver  une  qui  fût  plus  généreuse,  ou  plus  digne  d'en- 
courager ses  travaux ,  car  Christine  de  Pisan  la  cite 
comme  sa  plus  noble  protectrice,  et  Eustache  Deschamps 
l'a  chantée  aussi  dans  quelques  vers  écrits  au  déclin  de  sa 
vie  : 

Beau  fait  aler  au  chastel  de  Glermont; 
Car  belle  y  a  et  douce  compaignie, 
Qui  en  daiic  int  et  chantant  s'esbanve. 
Les  dames  là  très-bonne  chère  font 
Aux  estrangiers.  Si  convien  que  je  dye  : 
Beau  fait  aler  au  chastel  de  Glermont. 
Il  ne  en  y  a  qui  les  autres  semont 
En  toute  honeur  et  en  pyeuse  vie; 
C'est  paradis,  et  pour  ce  à  tous  escrie  : 
Beau  fait  aler  au  chastel  de  Glermont  ; 
Car  belle  y  a  et  douce  compaignie. 

11  faut  enfin  citer  parmi  les  amis  de  Froissart,  Guillaume 
de  Mclun,  qui  lui  apprenait  ce  qui  se  passait  au  conseil  du 
roi  (le  France,  et  ce  noble  sire  de  Bivière,  (pii  avait  reçu  le 


—    213     — 

dernier  soupir  de  Charles  V  el  que  les  larmes  de  la 
duchesse  de  Berry  sauvèrent  seules  d'un  inique  supphce 
aux  plus  mauvais  jours  de  la  royauté  de  Charles  VI  (*). 
Certes,  le  chroniqueur  qui  eut  des  protecteurs  si  illus- 
tres put  jouir  lui-même  de  Téclat  de  sa  gloire,  mais  ce  qui 
ne  l'honore  pas  moins  aux  yeux  de  la  postérité,  ce  sont 
les  liens  étroits  qui  ont  existé  entre  lui  et  les  hommes  les 
plus  sages  de  son  temps.  Rien  ne  démontre  davantage 
son  impartialité  et  toute  l'autorité  de  ses  récits  que  de  le 
voir  accueilli  avec  le  môme  empressement  dans  deux 
monarchies  rivales,  et  salué  comme  un  ami  par  les 
compagnons  d'armes  d'Edouard  III  aussi  bien  que  par 
les  conseillers  de  Charles  V. 


(•)  Peut-être  ne  f.mt-il  point  séparer  ramitié  du  sire  de  Rivière 
de  la  protection  de  Chuiles  V.  w  Messire  de  la  Rivière,  beau 
«  chevalier,  très-gracieusement,  largement  et  joyeusement  sa- 
«  voit  accueillir  ceux  que  le  roy  vouloit  festoyer  et  honorer.  » 
CiiRiSTiNt  DE  PisAN,  Fuits  ct  MœuTSclc  Charles  \\  VI,  63. 


CHAPITKE  XI. 

RELATIONS  LITTÉRAIRES  DE  FROISSART. 


1.  Guillaume  de  Machaull.  —  Ëusiache  Descliamps.  — 
Cuvelier.  —  Philippe  de  Maizièrcs. 

Lorsque  f  roissart  portait  ses  vers  à  Bruxelles  au  duc 
Wenceslas,  la  cour  de  Brabant  conservait  encore  dans 
l'histoire  de  la  civilisation  et  des  lettres ,  un  éclat  égal  h 
celui  dont  elle  avait  joui  un  siècle  auparavant  à  l'époque 
du  roy  Adenez  ;  car  il  y  rencontrait  Guillaume  de  Ma- 
chault,  Eustache  Deschamps,  Cuvelier  et  Philippe  de 
Maizières. 

Guillaume  de  Machault,  qui  fut  chanoine  comme  Frois- 
sart,  avait  aussi  chanté  les  naïves  émotions  de  l'amour. 
Est-il  permis  de  croire   qu'une  princesse  s'éprit  de  lui 


-     215     — 

quand  il  était  déjà  vieux,  et  n'aima  en  lui  que  le  poète? 
L'anecdote  nous  paraît  fort  douteuse  (*). 

Il  est  vrai  (jue  Guillaume  de  Machault  était  à  la  fois 
vci*sificat€ur,  musicien  et  vaillant  homme  d'armes.  Pen- 
dant trente  ans  il  avait  servi  le  roi  de  Bohême,  et  il  répé- 
tait sans  cesse  dans  ses  vers  la  devise  des  preux  : 

Onnenr  crie  partout  et  vuet  : 
Fay  que  doys,  aviengne  que  puet. 

Il  est  assez  vraisemblable  que  Guillaume  de  Machault 
composa  pour  Wenceslas  le  dit  du  Jlemède  de  Fortune  ou 
(]eYEcuBleu.  Parmi  les  ballades,  lais  etrondeauxqui  y  sont 
insérés,  ne  retrouverait-on  pas  quelques  œuvres  poétiques 
du  duc  de  Brabant  ?  Dans  les  comptes  de  Jean  de  Chû- 

(■)  On  a  quelque  peine  à  comprendre  que  des  érudits  fort  re- 
rommandables,  et  tout  récemment  encore  M.  Tarbé,  aient  voulu 
reconnaître  A^nès  de  Navarre  pour  1  héroïne  du  loman  du  Voir 
dit  et  des  lettres  qui  en  forment  en  quelque  sorte  la  première 
rédaction.  En  effet,  il  paraît  difficile  de  trouver  le  nom  d'Agnès 
dans  deux  vers  où  il  n'y  a  pas  un  seul  s.  ou  celui  de  Navarre 
dans  trois  autres  vers  où  l'auteur  nous  avertit  d'etfacer  les  r, 
surtout  lorsqu'on  remarque  que,  dans  le  même  poëme,  l'auteur 
appelle  sa  dame  Jehane.  Il  serait  impossible  de  justifier  le  nom 
de  Thomas,  donné  à  son  frère,  la  mention  des  enfants  de  sa 
sœur,  et  certaines  phrases  dont  il  résulte  que  celle  dame  n  était 
pas  mariée  deux  ans  après  la  peste  qui  désola  Paris,  en  1348.  Ce 
qui  nous  étonne  encore  bien  plus,  c'est  le  rôle  étrange  attribué  à 
une  f)rincesFe  de  sang  royal,  qui  va  s'ébattre  tantôt  au  cabaret, 
tantôt  à  la  foire  du  Landit  à  Saint-Denis,  où  elle  ne  trouve  pas 
même  un  lit  cpi  elle  puisse  occuper  sans  le  partager. 


—     216     — 

tillon,  ou  appelle  Machault  l'auleiir  des  Byau  dys.  Pendant 
sa  vieillesse,  il  s'était  retiré  à  Reims,  et  c'est  ainsi  qu'il  faut 
expliquer  ces  vers  de  Froissart  dans  le  Buisson  de  Jcmèce  : 

Je  cheminois  en  ce  voyage 
En  paix,  en  joie  et  en  revel. 
En  chat) tant  un  motet  nouvel 
Qu'on  m'avoit  envoyé  de  Rains. 

Eustache  Deschamps,  élève  de  Guillaume  de  Machault, 

s'écriait  comme  lui  : 

Fay  ce  que  dois  et  aviengne  que  puet. 

Poëte  élégant,  quoique  parfois  trop  peu  sévère,  ayant 
pour  amis  Guillaume  de  Melun  parmi  les  chevaliers  fran- 
çais et  Guichard  d'Angle  parmi  les  chevaliers  anglais, 
c'est-à-dire  les  mêmes  amis  que  Froissart,  il  avait  pu  le 
voir  à  Bruxelles,  et  le  rencontra  de  nouveau  à  l  Ecluse, 
où,  témoin  comme  lui  des  gigantesques  armements  de  la 
France,  il  disait  à  Charles  VI  : 

Noble  lyon,  pourvoiez  vostre  genJ, 
Vivres,  vaisseaux  aient  sans  scrupule: 
N'aiez  le  nom,  par  le  défault  d'argent, 
D'escrevice  qui  en  alant  recule. 

Nous  citerons  ailleurs  des  ballades  d'Eustache  Des 
champs,  envoyées  à  Froissart,  mais  il  en  est  d'autres  qui, 
bien  que  ne  portant  pas  son  nom,  semblent  également 
lui  avoir  été  adressées.  Telle  est  celle  dont  nous  dormons 
les  premiers  vers  : 

Quelles  nouvelles  de  l'union? 
Seront  ces  deux  papes  d'accort  ? 


—     217     — 

Ou  bien  celte  autre  qui  commence  ainsi  : 
D'où  viens-tu?  —  Je  viens  de  Paris, 

et  qui  se  termine  par  ce  refrain  : 

Hé  !  doulz  amis,  qu'en  dit  li  roys? 

Telles  sont  encore  celles  que  nous  avons  déjà  re- 
produites en  reconnaissant  Froissart  dans  le  compains 
qui,  à  la  fois  chronTqueur  et  poëte,  n'ignore  rien  de  ce 
qui  se  passe  dans  la  chrétienté. 

Eustache  Deschamps  eût  pu  être  chroniqueur  comme 
Froissart.  Quelques  fragments  suv  la  mort  de  Marcel,  in- 
tercalés dans  ses  poésies ,  offrent  tous  les  caractères  de 
l'éloquence  narrative  :  on  sent  dans  ses  écrits ,  comme 
dans  ceux  de  Froissart,  et  plus  Vivement  peut-être,  le 
véritable  sentiment  national  de  l'époque,  une  profonde 
sympathie  pour  les  misères  du  peuple,  qui  ne  s'abaisse 
jamais  jusqu'à  excuser  la  sédition  des  maillotins,  un  dé- 
vouement sans  réserve  aux  institutions  monarchiques  et 
chevaleresques,  qui  s'afflige  plus  vivement  des  vices  des 
grands. 

Cuvelier ,  qui ,  de  même  que  Froissart ,  alla  jusqu'à 
Schoonhove  chercher  les  bienfaits  de  la  maison  de  Blois, 
s  efforçait  de  joindre  à  tous  ces  beaux  préceptes,  l'autorité 
d'un  grand  nom  et  d'un  exemple  tout  récent,  en  rimant  la 
chronique  de  Bertrand  du  Guesclin  que,  peu  d'années 
après,  fit  mettre  en  prose  messire  Jean  d'Estouteville , 
capitaine  de  Vernon  ('). 

(•)  Quel  rapport  y  a-t-il  lieu  entre  Ciivclicr,  auteur  de  la 

chronique  de  Bertrand  du  Guesclin,  et  le  chevalier  artésien 
1.  19 


—    218     — 

Machault ,  en  servant  le  roi  de  Bohôtne ,  Gu velier ,  en 
servant  Bertrand  du  Guesclin ,  avaient  appris  Tiin  et  l'autre 
à  l)onne  école  à  apprécier  la  gloire  et  l'honneur.  Ils  admirè- 
rent avec  Froissart  la  noble  persévérance  et  le  généreux  dé- 
vouement du  bon  roi  Pierre  de  Chypre  (').  Tous  les  deux 
le  célébrèrent  dans  des  poèmes  ;  mais,  parmi  les  hommes 
qui  éprouvèrent  le  même  sentiment  de  respect  et  de  vive 
sympathie,  il  y  en  eut  un  qui  fit  encore  plus  que  Frois- 
sart, Machault  et  Guvelier;  car,  s'il  honora  le  roi  de 
Ghypre  de  sa  plume,  ill'aida  également  de  son  épée.  G'est 
Philippe  deMaizières,  qui  fut  aussi  l'ami  d'Ëustache  Des- 
champs, car  il  disait  à  Gharles  VI  dans  le  Songe  du  vieil 

Baudouin  Cuvelier,  qui  perdit  un  œil  en  1354  dans  un  combat 
près  de  Saint-Omer?--Les  savants  auteur  de  l'Histoire  littéraire 
de  la  France  pensent  que  les  poëtes  du  nom  de  Cuvelier  ap- 
partiennent à  TArtois. 

(JLorsqueFroissart,  Machault  et  Cuvelier  parlent  du  roi  de  Chy- 
pre, on  retrouve  les  mêmes  pensées  et  presque  les  mêmes  mots  : 

«  Si  le  noble  roi  de  Chipre  Pierre  de  Lusignan,  qui  fu  si  vail- 
«  lant  homme  et  de  si  haute  emprise,  eust  longuement  vescu,  i( 
u  eust  tant  donné  à  faire  au  soudan  et  aux  Turcs  que  depuis  le 
«  temps  de  Godefroi  de  Bouillon  ils  n'eurent  tant  à  faire.  » 

r/iroii.III,  25. 

Je  ne  truis  i>as  en  cscript 

Que,  depuis  le  tans  Godefroy 

De  Buillon  qui  fisl  maint  effroy 

Aux  Sarrasins,  fust  iionnne  né 

Par  qui  si  mal  Tussent  mené. 

Macbault,  Manuscrit  di  Paria. 

Le  noble  roy  de  Chippre,  le  hardi  conquérant, 

Le  meilleur  roy  qui  fus!  par  delà  conversant 

V*-.  ans  a  passé.  CtviLiKa,  l,  p.  270. 


—     219     — 

])èlerin  :  «  Tu  peux  bien  lire  et  ouïr  les  dictics  vertueux  de 
c  ton  serviteur  Ëustace.  » 

G  était  à  la  cour  de  Wenceslas  que  le  roi  Pierre  de 
Chypre  avait  trouvé,  lors  de  son  voyage  en  Occident, 
Tenthousiasme  le  plus  vif,  les  promesses  les  plus  sincè- 
res. Mais  entre  tous  les  chevaliers  et  écuyers  de  Flandre, 
de  Brabant,  de  Picardie  et  des  bords  de  la  Meuse,  qui 
s'associèrent  au  xiv*  siècle  à  cette  croisade  trop  peu  con- 
nue, il  n'en  est  aucun  que  Ton  puisse  comparer  à  Philippe 
de  Maizières.  On  manquait  de  navires  pour  transporter 
les  croisés  en  Orient  :  il  se  souvint  de  Villehardouin  et 
alla  haranguer  à  Venise  le  doge  et  le  peuple,  qu  il  per- 
suada par  son  éloquence.  Bravant  les  tempêtes  et  les 
naufrages,  combattant  au  premier  rafig  contre  les  Sarra- 
sins, et  souvent,  comme  il  le  dit  lui-même,  chabandonné 
«  en  terre,  comme  mort,  d'amis  et  ennemis,  »  puis  élevé 
aux  fonctions  de  chancelier,  et  non  moins  distingué  par 
sa  prudence  que  par  son  courage,  il  eût,  cent  ans  plus 
tôt,  été  le  libérateur  de  ces  rives  éloignées  d'où  la  croix 
se  retirait  à  peine  :  comme  Villehardouin,  il  eût  pu  être 
aussi  l'historien  des  victoires  préparées  par  ses  conseils 
ou  décidées  par  son  courage. 

Les  BoUandistes  ont  inséré  dans  leurs  Acta  l'un  des 
ouvrages  de  Philippe  de  Maizières  :  c'est  la  vie  du  bienheu- 
reux Pierre  Thomas,  patriarche  de  Constantinople,  qui 
accompagna  les  croisés.  D'anciens  inventaires  lui  attri- 
buent aussi  un  irixïiéDenegligentiachristianorum.  Parmi  les 
livres  qu'il  rédigea  en  français,  tout  le  monde  connaît  le 


—     220     — 

Son(je  du  vieil  pèlerin.  Nous  lui  restituerons  deux  autres 
ouvrages  anonymes,  conservés  Tun  à  Londres,  l'autre  A 
Bruxelles.  Le  premier  est  une  lettre  adressée  à  Richard  H 
pour  l'exhorter  à  faire  la  paix  avec  la  France.  Le  second 
porte  pour  litre  :  VEspilre  lamentable  et  consolatoire  sur 
le  fait  de  la  dcsconfiiure  lacrymable  de  Nichoyoli,  adreçant 
à  tous  les  rois,  princes,  barons,  chevaliers  et  communes  de 
la  crestianté  catholique.  L'auteur  se  désigne  sous  le  titre 
modeste  de  solitaire  du  monastère  des  Célestins  de  Paris, 
et  c'est  en  priant  dans  ce  cloître,  nous  raconte-t-il,  qu'il 
a  vu  apparaître  un  de  ses  amis  qui  avait  péri  par  le  fer 
des  infidèles  en  tenant  la  bannière  de  Bourgogne  serrée 
dans  ses  bras.  «  Lors  soudainement  lui  fut  advis,  rap- 
porte-t-il  lui-ménfe,  qu'il  véoil  devant  luy  un  homme, 
«  la  face  pâle,  les  pieds  nus,  un  bourdon  en  sa  main,  et 
«  au  costé  senestre  avoit  une  grande  plaie  de  laquelle  le 
«  sang  couloil  à  grans  ruisseaux.  Je  suis,  dit-il,  l'infor- 
«  luné  Jeban  de  Blaisy  qui  souloye  estre  réputé  entre  les 
«  gensd'armes,  et  les  grans  princes  m'a  voient  assez  chier. . . 
«  Lors  ledit  solitaire  dit  ainsi  :  Hélas,  hélas,  es-tu  Jehan 
«  de  Blaisy,   le  chevelaine  esleu  de  Dieu  et  du  roy  pour 
«  garder  Paris  de  ses  grans  tourbeillons,  es-tu  celuy  qui 
«  par  haulte  emprinse  fis  mettre  au  forreau  les  espées  de 
«  XXX  à  XL  chasleaux  d'Auvergne?  »  Jean  de  Blaisy  se 
contenta  de  répondre  qu'il  était  envoyé  par  Dieu  pour  an- 
noncer à  toute  la  chrétienté  que  le  moment  était  veim  de 
renoncer  à  ses  vices  et  de  se  réunir  contre  les  infidèles, 
déjà  prêts  à  franchir  le  Danube. 


—     221     — 

Les  barons  et  les  chevaliers  se  laisseront- ils  toujours 
séduire  par  le  roi  Orgueil  et  ses  épouses  Convoitise  et 
Luxure,  au  lieu  de  suivre  ces  nobles  dames  qu'on  appelle 
Miséricorde,  Vérité,  Paix  et  Justice?  t  Encores  il  nous 
«  devroit  souvenir  des  exemples  de  notre  temps,  c'est 
€  assavoir  en  espécial  de  la  desconfiture  de  Crécy  et  de 
«  Poitiers,  lesquels  Dieu  consenti  pour  la  corruption  des 
«  vertus  qui  souvent  furent  foulées  et  abandonnées  comme 
«  scevent  ceulx  qui  se  trouvèrent  presens  »  Nicopoli 
laissera  des  souvenirs  plus  cruels  encore  que  Crécy  et 
Poitiers;  c'est  en  relevant  un  front  purifié  par  le  re- 
pentir, c'est  en  plaçant  la  croix  sur  ses  épaules  dégagées 
désormais  du  fardeau  des  désordres  et  des  inquiétudes  du 
monde,  que  la  chevalerie,  reconstituée  en  ordre  religieux 
comme  au  temps  de  Hugues  de  Payens  et  de  GeofTroi  de 
Saint-Omer,  pourra  sauver  l'Europe  et  venger  ses  défai- 
tes; mais  surtout  qu'on  n'aille  point  calmer  avec  de  l'or 
ceux  qu'il  faut  punir  avec  du  fer;  qu'on  fuie  la  média- 
tion du  duc  de  Milan  et  «  de  tous  ces  faux  chrestiens, 
«  aliés  aux  ennemis  de  la  foy,  qui  vendroient  leur 
«  père  pour  argent,  et  toutesfois  ce  seront  eulx  qui 
«  se  montreront  plus  grans  amis  du  duc  de  Bour- 
«gogne(').  » 

(»)  Ms.  10486  de  la  Bibliothèque  de  Bourgogne.  Comparez 

quelques  lignes  de  Froissart  :  «On  tenoit  le  duc  de  Milan  pour 

«chrélien,  et  il  quéroit  alliance  à  un   roi   mécréant,  «  etc. 

Chron.  IV,  50.  -  L'autre  ouvrage  de  Phili()pe  de  Maizières  est 

colé  à  Londres,  Royal  mss.  20,  B  VL 

19. 


—    222    — 

Philippe  de  Maizières  jouissait  3101*8  de  toute  Tautorité 
acquise  à  sa  sagesse  et  à  son  expérience  :  Charles  V, 
avant  de  mourir,  l'avait  désigné  comme  Tun  des  conseil- 
lers de  son  fils.  Qû'ad vint-il  toutefois  de  ses  remontran- 
ces? Il  suffit,  pour  le  savoir,  d'ouvrir  le  compte  d'Oudot 
Douay,  où  Ton  trouve  la  mention  suivante  : 

«  A  Nicolas  Pasté,  apostat,  onze  mille  ducats,  pour 
c  laquelle  somme  ledit  messire  Nicole  respondit  pour 
€  monseigneur  de  Nevers  envers  le  Bazart,  empereur  des 
€  Turcs.  » 

Si  Jean  sans  Peur,  sorti  des  prisons  de  Bajazet,  grâce 
à  Tor  qu'on  prodigua  pour  sa  rançon,  songea  à  recourir 
au  fer,  ce  fut  seulement  pour  faire  assassiner  le  duc 
d'Orléans,  qui  dans  son  testament  avait  désigné  Philippe 
de  Maizières  pour  exécuteur  de  ses  dernières  volontés. 

n.  Pclrarquc.  —  Chaucer. 

Lorsque  Froissart  rencontra,  en  1368,  Pétrarque  à 
Milan,  il  avait  trente  et  un  ans,  Pétrarque,  près  de 
soixante-quatre.  Froissart  ne  jouissait  pas  encore  de  tout 
l'éclat  de  sa  renommée.  Rien  ne  manquait  à  la  gloire  de 
Pétrarque.  Cependant  lorsqu'on  remarque  que  le  poëtc 
italien  recevait  avec  empressement  tous  ceux  qui  venaient 
à  lui,  et  que  d'autre  part  le  jeune  clerc  de  la  reine  d'An- 
gleterre se  sentit  toujours  porté  à  s'accointer  des  hommes 
que  recommandaient  leur  sagesse  et  une  liaute  réputation 
de  science  ou  de  génie,  il  est  difficile  de  croire  que  Pé- 


*  ^ 


—     223     — 

trarquc  n'ait  pas  accueilli  Froissart,  soit  dans  sa  maison 
située  vis-à-vis  de  la  basilique  de  Saint-Ainbroise,  soit 
dans  sa  villa  de  Linterno,  où  il  avait,  dit-on,  formé  une 
académie  de  trente  jeunes  poètes  qui  récitèrent  des  épi- 
thalames  aux  noces  du  duc  de  Glarence  et  d'Yolande  de 
Milan.  Il  faut  regretter  que  Pétrarque  ait  cru  devoir  dé- 
truire, parmi  les  lettres  qu'il  écrivit,  toutes  celles  qui  ne 
lui  semblaient  pas  dignes  de  son  talent,  et  Ton  sait  aussi 
(]ue  Froissa rt  nous  a  laissé  fort  peu  de  détails  sur  les 
cinquante  premières  années  de  sa  vie.  Quant  à  Philippe 
de  Maizières,  qui  sans  doute  les  connut  l'un  et  l'autre,  il 
se  borne  à  nommer  Jean  de  Dondi,  qui  fut  à  la  fois  le 
médecin  de  Pétrarque  et  son  ami. 

Il  est  encore  d'autres  noms  qui  pourraient  ne  pas  être 
étrangers  aux  relations  de  Froissa  rt  et  de  Pétrarque. 
Quand  Pétrarque  nomme  les  cardinaux  de  Boulogne  et  de 
Talleyrand  majni  a}jf)stollcœ  cymbœ  remù/eSy  et  que  Frois- 
sart  les  appelle  également  les  plus  grands  du  collège,  on 
ne  peut  oublier  que  le  cardinal  de  Boulogne,  protecteur 
(le  Pétrarque,  appartenait  de  fort  près,  par  sa  naissance, 
aux  maisons  qui  se  firent  honneur  d'accueillir  Froissart. 
Son  chapelain  Philippe  de  Vitry,  qui  devint  depuis 
évéque  de  Meaux,  entretenait  des  relations  non  moins 
intimes  avec  Pétrarque  qu'avec  Machault  et  Deschamps, 
ces  amis  de  Froissart.  Nous  remarquons  aussi  que  l'ar- 
chevêque de  Sens,  Guillaume  de  Melun,  qui  traita  avec 
Galéas  Visconli  à  l'époque  où  celui-ci  choisit  Pétrarque 
pour  son  auibassadeur  en  France,  était  le  frère  de  ce  sire 


—     224     — 

de  Meliin  que  nous  avons  cité  si  fréquemuient  dans  les 
chapitres  précédents  comme  Tun  des  plus  généreux  et 
des  plus  constants  protecteurs  de  Froissart. 

Le  chroniqueur  Froissart  voulut  réunir  le  nom  de 
poète  à  celui  de  chroniqueur.  Le  poète  Pétrarque  se  fit 
couronner  au  Capitole  comme  poète  et  comme  historien. 
Tous  deux  furent  chanoines.  L'un  observe  qu'en  Italie  les 
prébendes  donnaient  plus  de  pain  et  de  vin  qu'il  n'en 
pouvait  consommer  lui-même  ;  mais  l'autre  se  plaint  de 
ce  que  les  siennes  lui  rapportent  si  peu.  Quoique  cha- 
noines, tous  deux  célèbrent  l'amour  chaste  et  pur,  en 
donnant  à  leurs  dames  les  mêmes  traits,  les  mêmes  che- 
veux blonds,  le  même  penchant  à  errer  dans  les  jardins, 
dans  les  prairies,  à  s'y  couronner  de  violettes,  et  d'ail- 
leurs la  même  sévérité,  à  ce  point  qu'à  l'époque  trop 
promptement  écoulée  dont  ils  rappellent  les  souvenirs, 
l'un  et  l'autre  ne  pouvaient  s'approcher  d'elles  que  dans 
les  réunions  où  elles  brillaient  sans  rivales,  et  que  tous 
les  deux  eussent  expiré  de  douleur  si,  grâce  à  une  bonne 
parente  qui  les  prenait  un  peu  en  pitié,  ils  n'eussent  par- 
fois obtenu  un  mot,  un  sourire,  doux  rayons  d'honneur  et 
do  vertu,  dolci  rai  dlionor,  divirtute. 

Froissart  nomme  dans  ses  chroniques  la  Sorgue,  dont 
Pétrarque  fut  Termite.  A  son  premier  voyage  à  Avignon, 
il  trouva  la  cour  pontificale,  la  ville  et  la  campagne  si 
transportées  d'enthousiasme  pour  les  vers  de  Pétrarque, 
que  tout  le  monde  ne  songeait  plus  qu'à  la  poésie;  le 
laboureur    arrêtait    sa    charrue,    le    maçon    laissait    re- 


—    225    — 

toniber  sa  truelle  pour  répéter  quelque  sonnet  ou  quelque 
chanson  :  les  notaires  et  les  médecins  eux-mêmes  ne 
s  entretenaient  plus  que  de  Virgile  et  d'Homère.  Avignon, 
sabandonnant  mollement  à  la  volupté  et  aux  plaisirs, 
rappelait  ces  académies  qui,  du  temps  des  Romains,  tlo- 
rissaient  sur  ces  mêmes  rives  du  Rhône. 

Pétrarque  visita  aussi  la  patrie  de  Froissart.  Il  cite 
dans  ses  lettres  le  Brabant  et  le  Hainaut,  et  on  a  de  lui 
un  célèbre  sonnet  sur  les  ombrages  inhospitaliers  des 
Ardennes  : 

Boschi  iiihospiti  e  selvaggi, 
Onde  vanne  a  gran  rischio  huomini  ed  arme. 

Mais  Pétrarque  est  plus  grave,  plus  triste  que  Frois- 
sart. Il  chante  les  peines  de  l'amour,  rarement  ses 
illusions  et  ses  espérances.  Parfois  il  choisit  les  mêmes 
héros  que  lui,  et  c'est  ainsi  qu'il  célèbre  tantôt  le  roi  de 
Bohême,  tantôt  le  duc  de  Lancastre  : 

'L  ducj  di  Lancastre,  che  pur  dianzi 
Er'  al  regno  de'  Franchi  aspro  viciuo. 

Mais  il  n'eut  pas  compris  que  Froissart  se  servît,  pour 
raconter  leurs  hauts  faits,  de  la  langue  française,  car  il 
ne  pardonne  pas  à  Philippe  de  Vitry  de  l'employer  dans 
ses  lettres,  et  le  gronde  de  ce  qu'il  ne  secoue  point  la 
poussière  gauloise  des  grands  chemins  qui  conduisent  au 
Petit-Pont  et  à  la  bruyante  rue  du  Fouarre  (').  Ce  qu'il 

(•)  Gallicus  pulvis.  Episl.  Farn.^  p.  578. 


—     226    — 

eût  loué  sans  réserve  dans  Froissart,  c'était  ce  désir  do 
voir  et  d'apprendre  qu'il  éprouvait  non  moins  vivement 
que  lui,  multa  videndi  ardor  et  studium. 

Pétrarque  ne  cite  pas  davantage  Ghaucer  ;  mais  celui- 
ci,  en  rapportant  la  touchante  histoire  de  Griselidis, 
n'oublie  pas  d'ajouter  qu'il  l'a  apprise  à  Padoue  du  poëte 
lauréat,  dont  la  douce  rhétorique  a  enluminé  toute  l'Ita- 
lie de  poésie  : 

Whos  rethorike  swele 
Enlumined  ail  Itaille  of  poetrie. 

Attaché  pendant  de  longues  années  au  duc  de  Lancastre, 
qui  fut  célébré  h  la  fois  par  Pétrarque  et  par  Froissart,  il 
s'était  trouvé  en  contact  avec  deux  littératures  riches  et 
fécondes,  et  l'on  remarque  tour  à  tour  dans  ses  œuvres 
des  imitations  de  Dante  et  de  Pétrarque,  ou  bien  des  tra- 
ductions du  roman  de  la  Rose  et  des  fabliaux. 

Nous  nous  bornerons  à  rechercher  ce  que  furent  les 
rapports  de  Ghaucer  avec  Froissa rt,  et  quelle  influence 
ils  exercèrent  sur  le  poêle  anglais. 

Lorsqu'en  1361  Froissart  se  voyait  accueilli  avec  em- 
pressement à  Ëltham  ou  à  Berkhamstead  par  une  prin- 
cesse de  Hainaut  devenue  reine  d'Angleterre,  Ghaucer 
venait  d'épouser  la  sœur  d'une  des  damoiscUes  qui 
l'avaient  accompagnée,  Philippe  de  Roet,  qui  était  peut- 
être  sa  filleule.  Gomme  Froissart,  il  composait  des  balla- 
des et  des  virelais,  tantôt  pour  la  reine,  tantôt  pour  la 
jeune  duchesse  de  Lancastre,  dont  il  pleura  également  la 


—     227     — 

mort  prématurée  en  des  vers  touchants.  Tous  les  deux 
ont  pour  ami  Richard  Stury.  La  seule  fois  que  Froissart 
nomme  t  Joffroi  Chaucier,  »  c'est  en  plaçant  son  nom  à 
côté  de  celui  de  Richard  Slury  parmi  ceux  des  ambassa- 
deurs qui  négocièrent  en  1376,  à  Montreuil,  le  mariage 
de  Richard  II  avec  une  fille  de  Charles  VI  ;  mais  ils 
comptaient  d'autres  amis  communs  dans  la  noble  maison 
de  Rurghersh,  dont  l'héritière  épousa  le  fils  aîné  de 
Chaucer.  Enfin  le  jour  des  épreuves  arriva.  Ghauccr,  qui 
nous  dépeint  si  énergiquement  les  épouvantables  cla- 
meurs de  Jack  Straw  et  de  sa  bande,  se  vit  accusé  d'avoir 
encouragé  l'insurrection,  et  réduit  à  fuir  au  delà  de  la 
mer.  Ses  biographes  remarquent  qu'il  trouva  un  asile 
dans  le  Hainaut  :  ne  fut-ce  pas  au  presbytère  de  Les- 
tines? 

Ce  fut  peut  ôlre  à  Leslines  ou  à  Coudenberg  qu'Eusta- 
che  Deschamps  rencontra  Chaucer,  qu'il  compare  à  So- 
crate,  à  Sénèque  et  à  Ovide.  Plus  tard,  Euslache  Des- 
champs chargeait  lord  Chflbrd,  qu'il  appelait  l'amoureux 
Clifford,  de  faire  parvenir  ses  vers  à  Chaucer.  Le  nom  de 
Cl i (Tord  se  retrouve  dans  les  chroniques  de  Froissart 
comme  dans  les  drames  de  Shakspeare. 

I^s  persécutions  avaient  cessé.  Chaucer  rentra  en  An- 
gleterre et  y  recouvra  ses  emplois  et  ses  pensions,  même 
le  tonneau  de  vin  que  chaque  année  lui  délivrait  le  grand 
l)outillier  d'Angleterre,  et  quand  le  duc  de  Lancastre,  au 
grand  étonnement  de  tous,  épousa  lady  Swynford, 
Catherine  de  Roet,  il  se  trouva  son  beau-frère;  grâce  à 


--    228    — 

ce  coup  inattendu  de  la  fortune,  un  petit-fils  de  la  belle 
Alix  de  Salisbury  recherchera  plus  tard  la  main  de  la 
petite-fille  du  poète  qui  avait  composé  ses  vers  sous  les 
ombrages  du  parc  de  Woodstock,  tout  rempli  des  souve- 
nirs de  la  belle  Rosemonde. 

Entre  Froissart  et  Chaucer  il  y  a  plus  d'un  rapport, 
plus  d'un  point  de  comparaison.  C'est  la  môme  attention 
à  observer,  à  saisir,  à  reproduire  avec  autant  de  finesse 

que  de  vérité  ce  qui  se  passe  autour  d'eux,  le  même  pen- 
chant à  se  mêler  à  la  vie  élégante  des  cours,  à  se  lier 
avec  les  hommes  les  plus  distingués.  Le  môme  enthou- 
siasme les  porte  à  admirer  et  à  raconter  les  fêtes,  les 
tournois  et  les  joutes.  Mais  Chaucer  a  plus  de  malice  et 
d'ironie  ;  les  tableaux  qu'il  présente  ne  sont  pas  toujours 
irréprochables;  c'est  à  Pétrarque,  c'est  à  Boccace  que  re- 
montent les  Canterhury  Taies;  mais  nous  retrouvons  la 
poésie  plus  chaste  de  Froissart  dans  des  œuvres  moins 
étendues,  dans  ses  ballades,  dans  ses  virelais.  Tantôt 
dans  son  poëme  de  la  pour  d'amour  il  rédige  les  précep- 
tes d'amour  comme  Froissart  lui-môme  les  eût  rédigés , 
tantôt  il  chante  le  beau  mois  de  mai  et  ses  tièdes  mati- 
nées qui  voient  éclore  la  fleur  élégante  que  les  Français, 
dit-il,  nomment  la  belle  marguerite,  et  c'est  sans  doute  à 
Froissart  qu'il  fait  allusion  quand  il  écrit  dans  le  prolo- 
gue du  Testament  of  Love  :  «  Des  esprits  supérieurs  se 
«  sont  délités  (pourquoi  n'emploierions-nous  pas  à  pro- 
«  pos  de  Froissart  le  langage  même  de  Froissart?)  à  dic- 
«  ter  en  français,  et  ils  ont  accompli  de  nobles  choses  : 


~     229     — 

€  /n  french  liath  many  soverane  iv.ttes  had grete  dclyte  to 
«  endite,  and  hâve  many  noble  thinrjes  fulfdde.  » 

Le  hasard  avait  réuni  aux  fôtos  de  Milan  los  génies 
les  plus  éipinents  du  xi\*  siècle,  à  qui  trois  langues, 
trois  littératures  durent  leurs  progrès  et  leur  ave- 
nir :  Pétrarque,  qui  assouplit  la  langue  encore  inculte  et 
rude  de  Dante,  Froissart,  qui  rendit  également  plus  élé- 
gante, plus  rapide,  celle  de  Villehardouin  et  d<^  Joinville, 
Chaucer,  que  Pope,  son  imitateur,  appelle  le  créateur  du 
pur  anglais. 


III.  Christine  de  Pisan.    —   Gerson.  —   Le  religieux  de 
Saint-! 'enis.  —  Jean  de  Venelle.  —  Jacques  de  Guise. 

A  la  môme  époque  où  Galéas  Visconti  et  Henri  de  Lan- 
caslre  protégeaient  Pétrarque  et  Chaucer,  ils  cherchaient 
à  attirer  également  a  leur  cour  une  femme  dont  le  père 
était  italien,  dont  le  fils  vécut  en  Angleterre,  mais  qui 
s'était  attachée  tellement  à  la  France  que  jamais  on  ne  ren- 
contra de  sentiments  patriotiques  plus  nohles,  plusélevés, 
plus  vifs  que  les  siens.  Nous  avons  nonmié  Christine  de 
Pisan, 

Les  relations  de  Christine  de  Pisan  avec  Froissart  ne 
sont  indiquées  dans  aucun  témoignage  contemporain , 
mais  il  est  impossible  quelles  n'aient  point  existé;  Frois- 
sart dut  rencontrer  Christine  de  Pisan,  non-seulement  à 

Paris,  a  l'époque  où  elle  recueillait  de  la  bouche  de  son 
I.  20 


—     230     — 

mari,  fils  d'un  ancien  serviteur  de  Charles  V,  tous  les  dé- 
tails relatifs  h  la  vie  intime  de  ce  prince,  mais  aussi  chez 
son  ami,  le  sire  de  Werchin. 

Jean  de  Werchin,  que  nous  avons  cité  ailleurs  parmi 
les  protecteurs  les  plus  éclairés  de  Froissart,  était  aussi 
l'un  de  ceux  que  Christine  de  Pisan  célébra  dans  ses  vers, 
car  elle  le  choisissait  pour  juge  des  débats  d'amour  et  lui 
disait  : 

Bon  séneschal  de  Haynaut,  preux  et  saige, 
Vaillant  en  fuis  et  gentil  en  lignaige, 
Loyal,  courtois  de  fait  et  de  l.aigjige, 

Duit  et  appris 
De  tous  les  biens  qui  en  bon  sont  compris. 

Et  elle  ajoutait  dans  le  Débat  des  deux  Amans  : 

Le  séneschal  de  Hainaul,  or  voycs 
S'il  est  d'amours  à  droit  bien  convoyés. 
Ses  jeunes  jours  sont-ils  bien  employés? 

I;sl-il  oiseulx? 
Va-il  suivant  armes?  Est  il  pareceux? 
Que  vous  semble-il?  Est-il  bien  angoisseux 
D'acquierre  los? 

Supérieure  par  le  génie  de  l'histoire  comme  dans  l'art 
des  vers ,  Christine  de  Pisan  a  laissé  une  des  narrations 
les  plus  précieuses  de  son  temps  dans  le  Livre  des  faits  et 
bonnes  mœurs  du  sage  roi  Charles  F,  et  nous  lui  restitue- 
rons l'honneur  d'avoir  écrit  un  autre  chefd'œuvre,  \q  Livre 
des  faits  de  Jean  Bouciquault,  composé,  croyons-nous,  à 


—     231     ~ 

la  prière  de  Guillaume  de  Tignonville,  à  qui  elle  dédia 
ses  épîlres  sur  le  roman  de  la  Rose  ('). 

Il  est  assez  aisé  d'expliquer  comment  ce  livre  excellent 
devint  si  rare  qu'on  en  connaît  à  peine  un  ou  deux  ma- 
nuscrits. L'auteur  nous  apprend  qu'il  fut  écrit  en  1 408  ; 
or,  cette  môme  année,  Guillaume  de  Tignonville  fut  privé 
de  la  prévôté  de  Paris  :  on  alléguait  pour  prétexte  je  ne 
siis  quelle  querelle  avec  l'université,  mais  Juvénal  des 
Ursins  a  soin  de  nous  dire  que  le  véritable  motif  de 
sa  disgrâce  était  son  attachement  au  feu  duc  d'Orléans,  et 
sa  résistance  aux  intrigues  des  Bourguignons  :  il  avait  en 
effet  dirigé  l'enquête  qui  avait  eu  lieu  immédiatement 
après  l'attentat  de  la  Vieille  rue  du  Temple.  Le  livre  que 
Christine  de  Pisan  avait  écrit  pour  lui,  l'aurait  suivi  dans 
le  silence  et  dans  l'obscurité  où  s'acheva  sa  vie. 

En  poésie,  Christine  crut  comme  Froissartà  la  dignité 
de  l'amour  qui  était  à  ses  yeux  l'une  des  bases  de  la  che- 
valerie. Elle  composa  un  livre  pour  combattre  la  doctrine 
relâchée  de  Jean  de  Meung,  et  s'éleva  éloquemment  dans 
la  Cité  des  dames  «  contre  ceulx  qui  dient  que  n'est  pas 
«  bon  que  femmes  aprengnent  lettres.  »  Les  nobles  dames 
aux(iuelles  elle  adressait  ses  discours,  étaient  les  duchesses 
de  Berry ,  de  Bourgogne  et  de  Hollande ,  la  comtesse  de 
ClermonI  et  Valentincde  Milan,  qu'elle  peignait,  alors  que 

(•)  Nous  donnons  à  la  fin  de  ce  volume  les  preuves  qui  nous 
paraissent  établir  les  droits  de  Christine  de  Pisan  à  revenJiquer 
le  Livre  des  faits  de  Bouciqunult. 


—     232     — 

rien  ne  prés:igeail  encore  sou  triste  veuvage,  «forte  cl  con- 
«  stunte  on  courage,  de  grant  anjoiir  à  son  seigneur,  de 
«  bonne  doctrine  à  ses  enfants.  »  On  peut  seulement  lui 
reprocher  d'avoir  placé  à  côté  de  son  nom  celui  d'Isabeau 
de  Bavière  «  en  laquelle,  dit-elle,  n'a  rien  de  cruaglté,  ne 
«  quelconque  mal  vice,  mais  toute  bonne  amour  et  béni- 
«  gnité.  »  (') 

Ce  fut  aussi  à  Isabeau  de  Bavière  que  la  fille  de  l'as- 
trologue de  Charles  V  offrit  ses  épîlres  sur  le  Roman  de 
la  liose.  «  Comme  je  aye  entendu,  lui  dit-elle,  que  votre 
«  très-noble  excellence  se  délite  à  ouïr  choses  vertueuses 
€  et  bien  dictées.  »  Et  elle  poursuit  en  repoussant,  sous  le 
patronage  de  la  reine  de  France,  ces  outrages  adressés  à 
toutes  les  dames. 

A  la  doctrine  ch.ïstc  et  pure  qu'avait  répandue  le  cha- 
noine Froissart,  et  api  es  lui  Christine  de  Pisan,  un  autre 
chanoine  répond  par  l'apologie  du  Uoman  de  la  lose,  ce 
premier  évangile  du  communisme  appliqué  à  l'amour. 
On  ne  saurait  assez  s'en  étonner  quand  op  remarque  que 
c'estr  Jean  de  Montreuil  qui  appelle  tantum  opus  cette  in- 
terminable suite  de  rimes ,  ou  la  forme  est  si  étrange  et 
le  fond  si  peu  irréproch:d)le.  Mais  qu'on  ne  croie  point 
(pie  parmi  les  théologiens,  le  l.oman  de  la  Lose  obtienne 
partout,  grâce  à  ses  allégories ,  une  indulgence  évidem- 
ujent  excessive.  Dans  ce  débat  de  chanoines  sur  la  doc- 
trine d'amour,  le  dernier  prêtre  qui  élève  la  voix,  la  voix 

•    (')  Ms.  (Je  la  Bibl.  de  Bourgogne,  9561. 


—     233     — 

la  plus  austère  et  la  plus  puissante,  est  le  chancelier  de 
l'université,  Jean  de  Gerson.  Il  intervient  pour  déclarer 
que  s'il  possédait  le  manuscrit  unique  du  Roman  de  la  P.ose, 
et  que  celui-ci  valût  mille  livres ,  il  n'hésiterait  pas  à  le 
livrer  aux  flammes  :  Si  essei  mihl  liber  romancii  de  Posa 
qui  esset  unicus  et  valeret  mille  pecuniarum  libras^  combu- 
reremeum. 

A  l'époque  où  maître  Thomas  Froissart  résidait  à  Bruges 
comme  médecin  du  jeune  comte  de  Nevers,  Jean  de  Gerson 
y  devint  l'anmônier  de  Philippe  le  Hardi  (')  elde  plus,  doyen 
deSaint-Donat;  mais  il  n'y  résida  pas  longtemps  (').  L'hôtel 
du  doyen  de  Saint-Donat  était  tombé  en  ruines  pendant 
la  longue  absence  du  dernier  titulaire,  Guillaume  Ver- 
nachten,  qui  avait  suivi  Louis  de  Maie  en  France;  d'un 

(•)  Il  recevait  à  ce  titre  deux  cents  francs  de  pension 
(')Anno'l393  die  48'  aprilis,  quie  erat  vigiliaPasschœ, excep- 
tas fuit  in  decanum,  venerandus,  discretus  et  reverendus  vir, 
magister  Jean  nés  Gersonne,  Parisius  theologiaB  professor. 

Anne  1396,  f2'  octobris,  receplusfuit  in  corporali  posscssione 
decanatus,  dominus  Joannes  Gersonne.  Beg.  capit.  de  S.  Donat 
—  Le  lendemain,  Gerson  délégua  ses  pouvoirs  au  chanoine 
Gilles  Huusman,  mais  il  était  revenu  à  Bruges  en  1399,  car  le 
7  janvier  de  cette  année,  il  sollicita  du  chapitre  Tautorisalion  de 
s'absenter.  Mais  il  ne  le  faisait  qu'à  regret  :  Considerelurquod 
perfectus  esse  Brugis  potestsolo  eliam  vitae  exemplo,  si  verba 
deessent:  ubi  (amen  proficerebenetîcium  perstringit  prœlatura 
tam  solemnis.  Oj)er.  Gerson.,  IV,  p.  727.  —  En  1394  et  en  1400 
Philippe  le  Hardi  donna  à  Gerson  deux  robes  de  qualre-vingl 

francs 

20. 


-    234    — 

autre  côté,  Gersoii  ne  pouvait  s'éloigner  longtemps  de  la 
chaire  qu'il  occupait  à  Tuniversité  de  Paris;  mais  les  fa- 
veurs de  Philippe  le  Hardi  n'enchaînèrent  pis  sa  con- 
scienee.  Un  jour  viendra  où  Jean  sans  Peur  ne  se  conten- 
tera pas  d'accuser  devant  le  pape    «  maistre  Jehan  de 
«  Jarson  de  publier  paroles  sonnans  en  dénigration  de  sa 
«  bonne  famé  et  renommée  ('),  »  mais  il  le  fera  déposer 
aussi  dé  sa  dignité  de  doyen  de  Saint-Donat,  et  le  privera 
de  tout  ce  qu'il  possède  à  Bruges;  une  partie  de  ses  biens 
servira  à  rebâtir  l'hôtel  du  doyen  ;  une  autre  partie  à  in- 
demniser les  chanoines  d'un  dîner  que  Gerson  leur  doit, 
et  qu'il  ne  leur  a  pas  donné  (  ') .  Quel  était  le  motif  de  cette 
colère  et  de  ces  vengeances?  Jean  de  Gerson  avait  osé 
s'élever  contre  le  meurtre  du  duc  d'Orléans;  et  dans  celte 
noble  lutte  contre  des  rhéteurs  trop  complaisants,  em- 
pressés à  glorifier  le  crime  de  Jean  sans  Peur,  il  devait 
rencontrer,  à  côté  de  maître  Jean  Petit,  le  fils  d'un  vi- 
gneron qui  deviendra  évoque  de  Beauvais,  et  qui  mon- 
trera vis-à-vis  du  parti  bourguignon  la  même  complai- 
sance en  conduisant  Jeanne  d'Arc  au  bûcher  de  Rouen. 
Et  à  ce  moment  encore  bien  éloigné  du  temps  dont 
nous  esquissons  les  souvenirs  littéraires,  quelles  voix  pro- 
testeront contre  le  supplice  de  cette  jeune  fille,  nourrie 


(»)  Déclaration  du  9  octobre  UH  (Archives  de  Lille). 

(')  Domini  de  capitule  dictam  pecuniam  arreslaruntprocerto 
prandio,  in  que  dicebatur  dominus  Joannes  Gerson,  dum  esset 
decauus,  esse  obligatus.  jRc(/.  caini.  de  S.  Donat. 


—     235    — 

dès  sa  jeunesse  de  toutes  les  inspirations  du  patriotisme, 
et  aussi  peut-être  de  celles  de  l'histoire,  car  le  domaine 
de  Vaucouleurs,  où  se  passa  son  enfance,  appartenait  au 
sire  de  Joinville?  Quelles  voix  défendront  ce  cœur  noble 
et  pur,  dont  la  flau)me  môme  du  bûcher  se  détourna  comme 
par  respect,  disent  les  auteurs  contemporains?  celle  d'un 
théologien,  Jean  de  Gerson  ('),  celle  d'une  femme,  Chris- 
tine de  Pisan  ;  le  théologien ,  en  justifiant  au  nom  de  la 
religion  un  sublime  dévouement  ;  la  femme,  en  célébrant 
comme  l'honneur  de  son  sexe  la  libératrice  de  la  France. 
Christine  de  Pisan  avait  un  fils  que  le  comte  de  Salis- 
bury  vit  à  Paris  aux  fêtes  de  Noël  1398  et  qui  le  suivit 
trois  mois  après  en  Angleterre.  Le  comte  de  Salisbury, 
héritier  d'un  nom  illustré  autant  pir  les  lettres  que  p;ir 
les  armes,  aimait  les  poètes  et  composait  lui-môuïe  des 
vers.  Près  de  lui  se  trouvait,  à  la  même  époque,  un  clerc 
qui  écrivit  depuis,  pour  satisfaire  h  son  dernier  vœu,  un 
poëme  très-intéressant  sur  la  déposition  de  Richard  II  (').  ' 
Ce  clerc,  dont  nous  ignorons  le  nom,  nous  apprend  qu'il 
avait  vu  los  bords  d^i  la    Meuse.  Ne  connaissait-il   pas 

(')  L'apologie  de  la  Pucelle,  par  Gerson,  porte  une  date  qui  a 
aussi  son  éloquenre  :  «  Lngduni,  H29,  die  H»  mnii  in  vigilia 
«  Pentecostes,  post  signum  habifum  Aurelianis  in  expulsione 
«  obsidionis  anglicana*,  actum  est  a  domino  cancellario.  » 

(')  Son  récit  est  fort  curieux,  quand  il  rapporte  que  le  comte 
de  Salisbury  l'amena  avec  lui,  aûn  de  l'égayer  dans  son  inutile 
et  périlleux  effort  pour  sauver  la  couronne  de  Rich  ird  II  : 

Le  roule,  qui  grand  désir  avoit 
Do  se  partir  pour  dcffcndrc  le  droit 


—     236    — 

Froissait?  Quand,  dénonçant  à  la  postérité  la  trahison 
dont  le  petit-llls  d'Edouard  III  fut  la  victime,  il  ajoute  : 

Hélas  !  quels  gens!  Qu'estoyent-ils  pensans? 
Il  m'est  advis... 

Qu*à  tous  jours  mais 
Ou  les  devroit  tenir  pour  mauvais, 
Et  que  chroniques  nouveaux  en  fussent  fais 
Afin  quon  vistplus  longuement  leurs  fais, 

on  croit  trouver  dans  ces  vers  une  allusion  à  ces  pages 
inachevées  où  notre  chroniqueur,  troublé  par  la  dou- 
leur que  lui  cause  la  révolution  d'Angleterre, 's'excuse  de 
ne  pouvoir  la  raconter,  et  laisse  ce  soin  à  ceux  qui  vien 
dront  après  lui. 

Lorsque  Ffoissart  se  rendit,  en  1393,  à  Abbeville,  il  y 
trouva  plusieurs  clercs  charges  «  d'entendre  et  d'exposer 
«  les  lettres  en  latin.  »  L'un  de  ces  clercs  était  le  célèbre 
historien  qu'on  appelle  communément  le  religieux  de 
Saint-Denis,  parce  que  jusqu'ici  son  nom  a  échappé  à 

Du  roy  Richart,  assez  prié  m^uvoit 

D'oultre  passer 
Avecques  lui,  pour  rire  et  pour  chanter, 
El  je  m\  volz  de  bon  cucr  accorder. 

Rien  ne  manque  d'ailleurs  à  l'éloge  qu'il  fait  du  comte  de 
Salisbury  ;  Froissant  n'eût  pas  mieux  dit  : 

Moull  largement  donnoil  et  de  preulx  dons, 
Hardi  estoil  et  fier  comme  lions. 
Et  si  faisoit  balades  et  chansons, 

Rondeaux  et  lais 
Très  bien  et  bel  ;  si  n'estoit-il  qu'homs  lais 


—    2:j7    — 

toutes  les  recherches.  Froissiirt  l'avait  déjà  rencontré  au 
camp  de  l'Echise.  L'un  et  l'autre  se  trouvèrent  en  relation 
avec  le  duc  de  Berry. 

Le  religieux  de  S.iint-Donis  écrit  en  latin  et  avec  la 
gravité  qui  convient  à  la  langue  ecclésiastique.  !1  peint 
avec  éloquence  les  divisions  et  les  malheurs  de  la  France. 
Comme  Froissart,  il  suit  les  événenjents  de  fort  près; 
comme  lui  aussi,  il  regrette  la  chevalerie,  mais  il  déplore 
plus  vivement  les  calamités  qui  pèsent  sur  le  pauvre 
peuple ,  le  sac  des  villes ,  l'incendie  des  monastères. 
N'avait-il  pas  vu  le  sire  de  Helly,  ce  même  chevalier  qui, 
avec  Jacques  du  Fay,  sauva  à  Nicopoli  les  prisonniers 
chrétiens,  se  signaler  à  la  tète  des  pillards  bourguignons 
par  une  croisade  contre  l'abbaye  de  Suint-Denis? 

Il  ne  serait  peut-être  pas  bien  difficile  de  retrouver  le  nom 
du  religieux  de  Sain t-Denis.  Deux  textes  que  nous  avons 
sous  les  yeux  pourraient  mettre  sur  la  voie.  Un  discoui's 
sur  les  prétentions  des  rois  d'Angleterre,  rédigé  sous  le 
règne  deRichardll('),  porte  en  marge  ces  mots  ajoutés  par 
l'auteur  lui-même  :  «  Combien  que  j'ay  oy  dire  au  chantre 
«  et  chroniqueur  de  Saint-Donis,  personne  de  grant  reli- 
«  gioii  et  révérence,  que  la  coutume  qu'il  appelle  loi 
«  salica  fu  faite  devant  qu'il  eust  roy  chreslien  en 
«  France.»  D'autre  part,  nous  rencontrons  dans  la  Chro- 
nique de  l'abbaye  des  Dunes,  par  Adrien  de  But,  ce  passag(î 

(•)  On  y  parle  du  roi  Edouard,  «  dernièrement  trépassé.  »  Ma- 
nuscrit de  la  Bibliothèque  de  Bourgogne,  10306. 


—     238     — 

où  il  parle  de  Brandon,  autre  historien  de  ce  monastère  : 
Brando  ccnnmunicari  meruit  cum  nofario  reyis  Francorurriy 
monacho  in  Sancto-Dtf(misio,  a  quo  de  retroactis  non  solum 
yestis,  sed  quœ  suis  in  diehus  eveneranty  coegit,  usque  ad  diem 
extremum  vitœ,  videlicet  1428.  Il  suffirait  donc  de  re- 
chercher quel  clerc  fut  en  môme  temps  chantre  à  Saint- 
Denis  et  notaire  de  Charles  VI.  Certains  détails  biogra- 
phiques viendraient  confirmer  ces  rapprochements.  Nous 
avons  été  tenté  de  nous  y  arrêter;  ainsi,  en  voyant  le 
témoignage  du  religieux  de  Saint-Denis  invoqué  simul- 
tanément dans  un  manuscrit  de  Philippe  le  Hardi  et  dans 
la  Chronique  des  /Jwwe^,  découvrant  aussi  dans  son  ouvrage 
une  faible  allusion  à  des  bienfaits  qu'il  aurait  reçus  du 
duc  de  Bourgogne,  remarquant  enfin  que  personne  ne 
sait  mieux  que  lui  ce  qui  se  passe  en  Flandre,  noiîs  étions 
disposé  à  nous  demander  s'il  ne  faut  pas  retrouver  en  lui 
Georges  de  Mare  ou  de  Meire ,  clerc  et  notaire  de 
Charles  VI,  qui  reçut  une  pension  du  duc.de  Bourgogne 
et  qui  était  sans  doute  le  parent  d'un  jeune  page  flamand 
du  même  nom ,  que  le  rehgieux  de  Saint-Denis  nous 
montre  dans  son  beau  récit  couvrant  de  son  corps  le  duc 
d'Orléans  et  se  faisant  tuer  plutôt  que  de  l'abandonner .  Nous 
aurions  encore  à  discuter  d'autres  hypothèses,  mais  elles 
deviennent  inutiles,  quand  il  est  h  peu  près  hors  de  doute 
que  les  archives  et  les  bibliothèques  de  Paris  renferment  la 
solution  définitive  de  cette  question  (').^ 

(•)  Déjà,  avec  une  obligeance  dont  nous  sommes  fort  recon- 
DaissaDt,M.  le  comte  de  Laborde,  directeur  général  des  archives 


—     239     — 

A  celte  époque  où  les  mots  science  et  clerjie  sont  encore 
synonymes,  il  y  a  bien  d'autres  clercs  qui  sont  chro- 
niqueurs et  que  Froissart  put  connaître.  Ainsi,  rien  ne 
s'oppose  à  ce  qu'il  ait  visité,  lors  de  son  premier  voyage 
à  Paris,  le  couvent  des  Carmes  de  la  place  Maubert,  où 
résidait  le  continuateur  de  Guillaume  de  Nangis,  Jean  de 
Venette,  qui,  de  même  que  Pétrarque  et  Eustache  Des- 
champs, loue  le  talent  poétique  de  Philippe  de  Vitry. 
Nous  irons  plus  loin,  car  nous  croyons  que  Jean  de  Ve- 
nette a  connu  le  premier  livre  des  chroniques  de  Frois- 
sart, et  que  Froissart,  à  son  tour,  a  eu  sous  les  yeux  le 
travail  de  Jean  de  Venette. 

LorsquQ  Jean  de  Venette  dit  en  parlant  des  guerres  de 

Bretagne  :  Ab  aliis  conscribenda  reUnquo  qui  de  his  plenius 

sciunt  veritatem,    il   désigne  clairement  le  chapitre  où 

Froissart   annonce    qu'il   «  contera   aucune   partie   des 

«  guerres  de  Bretagne  ainsi  qu'il  s'en  est  enquis  au  pays, 

«  où  il  a  conversé  pour  mieux  en  savoir  la  vérité  (')  ;  » 

de  l'empire,  a  fait  commencer  des  recherches  qui,  jusqu'à  ce 
moment,  n  ont  pas  produit  de  résultats.  Nous  devons  les  mêmes 
remerciements  à  MM.  Duffus  Hardy  et  Bakhuizen  van  den 
Brink,  qui  ont  fait  examiner,  à  notre  prière,  les  comptes  de  la 
maison  d'Edouard  lii  et  de  la  reine  Philippe,  à  Londres,  et  ceux 
du  sire  de  Châlillon,  provenant  de  Schoonhove,  aujourd'hui 
conservés  à  La  Haye. 

(•)  M.  Géraud  a  déjà  remarqué  dans  son  édition  de  la  conti- 
nuation de  Guillaume  de  Nanyis  qu'en  certains  endroits  du  récit 
de  la  guerre  de  Bretagne,  le  texte  de  Jean  de  Venette  ra[)pelle 
celui  de  Froissart.  Il,  p.  350. 


ê 


—    240     — 

mais,  quand  Froissart  termine  son  récit  des  prophéties  de 
frère  Jean  de  la  Roclie-Taillade  par  ces  mots  :  «  Toutes- 
«  voies  a-t-on  vu  avenir,  ce  disent  les  aucuns,  qui  ont 
«  mieux  pris  garde  à  ses  paroles  que  je  n  ai ,  moult  des 
«  choses  que  il  mit  avant ,  »  on  reconnaît  aussitôt  une 
allusion  à  ce  passage  de  la  continuation  de  Guillaume  de 
Nangis,  où  l'auteur,  avant  de  rapporter  les  discours  du 
moine  prisonnier  à  Avignon,  observe  qu'il  a  vu  s'accom- 
plir beaucoup  de  choses  qu'il  avait  prédites  :  Vidi  mulla 
eveni're  postea  de  his  quœ  pramosticaf. 

Mais,  sans  aller  si  loin,  le  Hainaut  a  aussi  ses  religieux, 
qui,  selon  le  précepte  des  livi*es  saints,  ont  soin  de 
recueillir  l'histoire  des  hommes  dont  leurs  contempo- 
rains attestent  la  gloire,  hommes  majnœ  virtutis  in  gène- 
rafionihus  suis  (jloriam  adepti.  Tandis  que  Froissart,  fêté 
à  toutes  les  cours,  chevauchait  de  pays  en  pays  avec  ses 
valets  et  ses  chiens  en  laisse,  un  pauvre  frère  mineur,  qui 
se  nommait  lui-même  minor  minorum.  errait  à  pied,  par 
le  soleil  comme  par  la  neige,  de  monastère  en  monastère, 
pour  consulter  les  vieux   titres ,  les  vieux  documents. 
«Jacques,  raconte-t-il  lui-même,  s'efforce  autant  qu'il 
«  est  en  lui  de  servir  le  pays  de  Hainaut,  auquel  il  dévoue 
«  ses  études  et  sa  vie.  Il  a  entrepris  son  travail  avec  d'au- 
«  tant  plus  de  zèle  que  les  anciens  princes  de  ce  pays  ont 
«  fondé  le  monastère  qu'il  habite,  et  qu'ils  l'ontrendu  plus 
«  fameux  en  ordonnant  que  leurs  corps  y  reposassent  et 
«  en  y  faisant  élever  leurs  tombeaux.  N'était-il  pas  hon- 
<  teux  que  tant  d'actions  mémorables  restassent  cachées 


—     241     — 

«  sous  le  boisseau  ?  C'est  pourquoi  Jacques ,  fidèle  à 
«  l'exemple  de  ses  ayeux  et  ne  pouvant  pas  servir  aulre- 
«  ment  ses  princes  parce  qu'il  était  pauvre  et  mendiant. 
«  est  allé,  comme  la  Moabite,  dans  le  champ  de  Booz, 
«  et  là,  à  la  suite  des  moissonneurs,  il  a  recueilli,  non 
«  sans  peine ,  quelques  épis  dont  il  a  formé  une 
«  gerbe. » 

Ce  cordelier  se  nommait  Jacques  de  Guise.  Issu  de 
l'une  des  plus  illustres  maisons  du  Hainaut,  il  s'était  fait, 
par  humilité,  pauvre  et  mendiant,  et  il  croyait  que  sous  sa 
robe  de  bure  il  pouvait,  en  saisissant  la  plume  de  chro- 
niqueur à  défaut  de  Tépéé  de  chevalier,  servir  en  même 
temps  sa  patrie  :  Adhœreat  lingua  mea  faucihus  meis  si  non 
meminero  tui.  Froifsart  vivait  encore  quand,  après  vingt- 
cinq  ans  de  pénibles  recherches,  Jacques  de  Guise 
mourut,  le  6  février  \  399,  daps  le  couvent  des  Cordeliers. 
à  Valenciennes,  et  peut-être  lui  envia-t-il  le  bonheur  de 
quitter  la  vie  au  pied  de  ces  tombeaux,  qui,  en  lui  rap- 
pelant Véclat  de  la  gloire,  l'instruisaient  aussi  à  s'en  dé- 
tacher pour  porter  plus  haut  ses  regards  et  ses  pensées. 


21 


é 


CHAPITRE  Xll. 

PROISSART  CHEZ  ROBERT  DE  NAMliR. 


1.  Robert  de  Namur.  —  Son  courage  el  sa  science.  —  Périls 
qu'il  courul  à  Londres.  —  Sa  mort. 

Lorsque  Gui  de  Blois  se  retira  à  Avesnes,  Froissart, 
qui  ne  pouvait  plus  compter  sur  sa  généreuse  hospitalité, 
chercha  autour  de  lui  un  autre  protecteur,  et,  sans  sortir 
de  Tillustre  maison  qui  l'avait  accueilli  pendant  vingt  ans, 
il  s'attacha  à  Robert  de  Namur  (•).  Il  le  connaissait  depuis 

(•)  Froissart  place  le  patronage  de  Gui  de  Blois  avant  celui  de 
Robert  de  Naraur,  quand  il  dit  du  premier  «  qu'il  lui  fist  mettre 
«  sus  et  édifier  son  histoire,  «  et  du  second  a  qu'il  le  pria  ei  re- 
^'  quis  de  la  poiu-suir.  >^  Il  y  a  d'ailleurs  dans  le  prologue  quel- 
ques lignes  qui  indiquent  assez  qu'il  appartient  à  l'époque  du 
grand  travail  de  révision  qui  eut  lieu  vers  1390.  Ce  sont  celles 
où  il  forme  le  vœu  de  pouvoir  continuer  le  livre  qu'il  a  com- 
mencé. Il  faut  aussi  remarquer  que  le  patronage  de  Robert  de 
Namur  est  postérieur  au  Buisson  de  Jouèce^  composé  en  4373, 


—     243     — 

longtemps,  et  nous  avons  éniiniéré  ailleurs  les  titres  que 
possédait  Rol)ert  de  Naniur  comme  chevalier  aux  sympa- 
thies de  Froissart  :  c'est  ici  le  lieu  d'ajouter  qu'il  pouvait 
en  exister  d'autres  non  moins  étroites,  non  moins  vives. 
Robert  de  Namur  avait  autrefois  voulu  se  faire  clerc,  et  il 
était  ausssi  savant  que  brave. 

Froissart,  qui  plaçait  encore  le  nom  de  Gui  de  Blois  au 
commencement  de  son  quatrième  livre ,  inscrit  celui  de 
Robert  de  Namur  dans  un  prologue  qui  forme  en  quel- 
que sorte  une  introduction  générale  à  toutes  ses  chroni- 
ques. Il  fit  plus,  car  il  compléta  la  seule  lacune  qui  exis- 
tât encore  dans  son  travail  par  quelques  chapitres  qui 
comprenaient  les  années  1 350  à  1 356  ('). 

Froissart  se  souvenait  que  c'était  à  son  nouveau 
seigneur  et  maître  qu'il  devait  l'admirable  épisode  du 

puisqu'il  ne  l'y  nomme  point  parmi  ses  protecteurs.—  Un  frère  de 
ce  prince,  Louis  de  Namur,  avait  protégé  le  chroniqueur,  Jean 
de  VVarnant,  à  qui  il  donna,  en  1381,  deux  chapellenics,  l'une  à 
Sainl-Aubin  de  Namur,  l'autre  au  (  hâteau  de  Peteghem.  Celle 
de  Peteghem,  fondée  en  1309,  par  Clément  V,  valait  vingt-cinq 
livres  de  rente. 

(»)  Celte  narration  forme  les  vingt-deux  premiers  chapitres 
du  livre  II,  im|)rimés  par  M  Buchon,  d'après  une  copie  moderne 
du  manuscrit  Soubisequi  est  perdu. On  la  retrouve  donnée  comme 
supplément  à  la  fin  du  premier  volume  du  Froissart  du  British 
muséum,  Arundel,  67.  Elle  est  postérieure  à  1388,  époque  de  sou 
voyage  en  Béarn,  puisqu'il  y  raconte  les  démêlés  du  sire  d'Al- 
bret  avec  les  habilanls  de  Cabestain  (Capestang),  d'après  ce 
que  ceux-ci  lui  dirent.  Je  la  crois  écrite  vers  4391. 


—     244     — 

siège  de  Calais,  et  nous  retrouverons  les  mêmes  inspira- 
tions dans  le  tableau  d^un  combat  naval  contre  les  Espa- 
gnols, où  Robert  de  Namur  commandait  «  une  nef  nommée 
«  la  S  ille  du  Roi  »  avec  laquelle  il  lutta  contre  un  grand 
vaisseau  espagnol  qui  croyait  déjà  Tavoir  conquis  et  qui 
remmenait  à  sa  suite.  En  vain  Robert  de  Namur  criait-il 
à  ses  compagnons  d'armes  :  «  Rescouez  la  Salle  du  Roi  !  » 
la  nuit  et  le  vent  étouflfèrent  sa  voix ,  et  il  n'eut  d'autre 
ressource  que  de  s'élancer  l'épée  nue  au  milieu  de  ses  en- 
nemis et  d'en  faire  ses  prisonniers. 

Bien  différents  étaient  les  récits  que  Robert  de  Namur 
avait  rapportés  d'un  voyage  en  Angleterre,  sous  le  règne 
du  faible  successeur  d'Edouard  III,  qui  confirmait  trop  ce 
que  Froissarl  avait  écrit  ailleurs  qu'en  Angleterre  «  à  un 
«  vaillant  roi  succède  toujours  un  moins  suffisant  de  sens 
«  et  de  prouesse.  »  Ses  prodigalités  dépassaient  toutes  les 
bornes  ;  la  confiance  qu'il  accordait  tour  à  tour  à  l'un  ou  à 
l'autre  de  ses  courtisans  n'était  pas  moins  excessive.  «  Notre 
«  roi  se  gouverne  follement  et  croit  mauvais  conseil  »  mur 
murait-on  en  Angleterre,  et  la  plus  grande  injure  qu'on 
lui  pût  faire  [on  j3st  étonné  de  voir  Froissart  la  reproduire) , 
c'était  de  dire,  qu'à  coup  sur,  «  à  voir  ses  mœurs  et  con- 
«  ditions,  »  il  n'était  pas  le  fils  d'un  prince,  mais  d'un  cha- 
noine. Le  duc  de  Lancastre  osa  le  répéter  en  présence  do 
Richard,  mais  seulement  quand  il  l'eut  déposé  :  il  voulait 
jeter  un  peu  de  boue  sur  un  front  où  il  craignait  qu'on 
n'aperçut  encore  la  trace  auguste  d'une  couroiuie. 

Robert  de  Namur  se  trouvait  au,  château  de  Windsor 


t.      ■: 


—     245     — 

quand  on  y  apprit  le  commencement  de  l'insurrection  de 
Jack  Straw  et  de  Wat  Tyler.  Il  accompagna  le  roi  à  la 
Tour  de  Londres  avec  le  sire  deGommignies,  le  jeune  sire 
deSanzelle  et  d'autres  chevaliers  du  Hainaut,  et  fut  comme 
eux  le  témoin  des  désordres  et  des  violences  d'une  plèbe 
furieuse,  campée  sur  les  bruyères  de  Blackheath.  Selon 
un  manuscrit  de  Froissirt,  conservé  en  Angleterre  et  cité 
par  Johnes,  Robert  de  Namur  vit  avec  douleur  qu'on  ne 
tira  pas  une  punition  plus  sévère  des  rebelles  qui  avaient 
pendant  trois  jours  rempli  la  capitale  de  terreur.  —  N'a- 
vez-vous  pas  eu  peur,  demandait-il  à  Henri  de  Sanzelle? 
et  comme  celui-ci  avouait  qu'il  avait  été  fort  effrayé,  Ro- 
bert de  Namur  ajouta  :  Si  le  roi  n'avait  pas  été  avec  nous, 
nous  eussions  été  en  grand  danger. 

Six  mois  après  tout  était  oublié,  et  Robert  de  Namur 
qui  était  allé  jusqu'en  Allemagne,  au  devant  d'Anne  de 
Bohême,  conduisait  la  jeune  reine  à  Westminster,  où  il 
y  eut  «  au  jour  des  épousailles ,  moult  grandes  festes.  » 
Deux  ans  plus  tard ,  on  retrouve  Robert  de  Namur  dans 
l'église  de  Saint-Pierre  de  Lille,  où  les  plus  illustres  che- 
valiers de  Flandre  et  de  Hainaut,  en  rendant  un  dernier 
hommage  à  la  maison  désormais  éteinte  des  comtes  do 
Flandre,  saluaient  la  grandeur  naissante  de  la  maison  des 
ducs  de  Bourgogne. 

Malheureusement,  la  vie  de  Robert  de  Namur  se  pro- 
longea peu.  La  peste  qui  ravageait  toute  l'Allemagne  s'é- 
tait avancée  du  Rhin  jusqu'à  la  Meuse.  Le  comte  Guil- 
laume de  Namur  y  succomba  le  I"  octobre  1391  ;  quel- 

21. 


—     246     — 

ques  mois  après ,  le  1 8  août  \  392 ,  son  frère  Robert  le 
suivit  dans  la  (ODibe. 

De  même  que  Gui  de  Blois,  Robert  de  Namur  se  trou- 
vait chargé  de  lourds  emprunts  faits  aux  marchands  lom- 
bards. Nous  avons  vu  son  testament,  passé  à  Namur  dans 
la  maison  de  Mariou  Bonne- Chose,  le  12  février  1367.  et 
son  codicille  du  10  novembre  1386.  Ces  dates  peuvent 
expliquer  pourquoi  nous  y  avons  inutilement  cherché  le 
nom  de  notre  chroniqueur. 


II.  Froissarl  à  Paris.  —  Meurtre  d'Olîvior  de  Ch'sson.  —  Jean 
le  Mercier  et  le  sire  de  fAi\ière.  —  La  duchesse  do  Bour- 
gogne et  la  duchesse  de  Bcrry. 

Froissart  était  absent  à  Tépoque  de  la  mort  de  Robert 
de  Namur;  il  avait  suivi  son  neveu,  le  comte  Guillaume  11, 
à  Paris  où  il  était  allé,  paraît-il,  pour  relever  quelques  fiefs. 
11  s'y  trouvait  le  jour  de  la  Fête-Dieu  1392,  lorsque  le  roi 
Charles  VI  tint  cour  ouverte  à  l'hôtel  Saint-Paul,  et  il  v 
obtint,  «  par  le  record  des  dames,  »  le  prix  du  mieux 
joutant.  Après  les  joutes  vint  le  souper  ;  après  lesouper  on 
dansa  et  carola  jusqu'à  une  heure  après  minuit.  Enfin  les 
chevaliers  s'éloignèrent  :  les  gens  du  sire  de  Craon  atten- 
daient au  carrefour  Sainte-Catherine  le  sire  de  Clisson 
pour  l'assassiner.  «  Pour  ces  jours,  j'estois  à  Paris,  dit 
«  Froissart,  si  en  dus  par  raison  estre  bien  informé  selon 
«  IVnqueste  que  je  fis.  Je  fus  adonc  informé,  ajoutc-t-il, 


—    247    — 

«  que  de  ceste  aventure  il  n'eut  rien  esté,  si  le  duc  de 
«  Berry  voulsist  et  que  trop  clairement  l'eust  brisée  (').  » 

Eu  elFet,  dès  que  les  ducs  de  Berry  et  de  Bourgogne, 
«  qui  ne  disoient  pas  tout  ce  qu'ils  pensoient,  »  eurent  ra- 
mené le  roi  de  cette  forêt  du  Mans  où  pendant  une  demi- 
heure  on  Tavait  abandonné  aux  clameurs  sinistres  et  me- 
naçantes d'un  spectre  qui  joua  trop  bien  son  rôle,  dès  que 
ces  princes  virent  remis  en  leurs  mains  tous  les  pouvoirs 
du  gouvernement,  ils  poursuivirent  Clisson  à  peine  guéri 
de  ses  blessures,  et  si  le  connétable  n'eût  fui  de  Paris  à 
Montlhéry,  de  Montlhéry  à  Châtel-Josselin,  Dieu  sait  le 
sort  qui  lui  eût  été  réservé. 

Le  connétable  de  Clisson  était  le  fils  de  ce  sire  de  Clisson 
qu'avait  fait  décapiter  Philippe  de  Valois.  Son  beau-frère, 
Gui  de  Laval,  avait  épousé  la  veuve  de  Bertrand  du  Gues- 

(')  Chron.  IV,  28.  Les  ennemis  du  sire  de  Clisson  laccus.Éient 
d'avoir  dit  à  un  chambellan  du  duc  de  Berry  :  «  Que  vous  sem- 
w  ble-il  de  nostre  roy  ?  Je  tout  seul  l'ay  fait  roy  et  seigneur  de 
«  son  royaume  et  mis  hors  du  gouvernement  et  des  mains  de  ses 
«  oncles,  et  vous  jure  que  quand  il  ot  son  gouvernement  du 
«  nouvel,  il  n'avoit  de  toutes  les  monnoyes  du  monde  que  deux 
«  francs  et  maintenant  il  est  riche.  »  Longtemps  avant,  il  ne 
cessait,  ajoutaient-ils,  de  répéter  »  Sire,  vous  n  avez  mais  à 
«  languir  que  vi  ans,  et  l'autre  fois  que  v  ans,  et  ainsi  chaque 
o  année  si  comme  le  temps  approchait.  »  Leglay,  Anal,  hist, 
p. 158.  L'ordonnance  qui  fixait  la  majorité  des  rois  à  l'âge  de  qua- 
torze ans  n'avait  pas  encore  été  publiée.  Juv.desUrsins,  I3î»'i. 
~  La  rédaction  du  livre  III  de  Froissa rt  est  antérieure  à  celle 
époque.  Voyez  le  chapitre  130. 


clin.  Bertrand  du  Giiesclin  avait  lui-même  une  sœur  qui 
épousa  un  sire  de  Mauny.  Que  de  liens  entre  toutes  ces 
familles  qu'unissait  d'ailleurs  le  même  amour  de  la  gloire! 

Malgré  toutes  les  persécutions  de  ses  ennemis,  Glisson 
conserva  tant  qu'il  vécut  l'épéede  connétable,  et  quand  il  se 
sentit  près  de  mourir ,  il  appela  le  petit-fils  de  Beauma- 
noir  pour  le  charger  de  la  porter  au  roi  :  il  ne  pouvait  la 
remettre  en  des  mains  plus  fidèles. 

Les  mêmes  vengeances  devaient  atteindre  les  conseillers 
de  Charles  V,  Jean  le  Mercier  et  le  sire  de  Rivière. 

Jean  le  Mercier  ne  parvint  pas  à  fuir.  Il  ne  cessait  de 
pleurer  dans  sa  prison  du  château  Saint-Antoine,  si  bien 
qu'il  en  devint  presque  aveugle,  «  et  esloit  grand  pitié  à  le 
«  voir  et  ouïr  se  lamenter.  » 

Le  sire  de  Rivière  eût  pu  fuir  et  ne  le  voulut 
point  :  «  Je  suis  en  la  volonté  de  Dieu,  avait-il  répondu 
«  à  ceux  qui  le  lui  conseillaient,  je  me  sens  pur  et 
«  net  ;  Dieu  m'a  donné  ce  que  j'ai  et  il  me  le  peut 
«  oster  quant  il  lui  plaist  :  la  volonté  de  Dieu  soit  faite  ! 
«  J'ai  servi  le  roi  Charles,  de  bonne  mémoire,  et  le  roi 
'  «  Charles,  son  fils,  bien  et  loyaument...  Si  on  trouve  en 
«  mes  faits  chose  où  rien  ait  à  dire,  je  sois  puni  et  corrigé.  » 
Le  sire  de  Rivière  pouvait  se  rendre  ce  témoignage. 
«  Il  ne  vouloit,  dit  Froissart,  que  tout  bien  et  loyauté... 
«  Il  a  voit  toujours  esté  doux,  courtois,  déboiniaire  et  pa- 
<  tient  aux  povres  gens...  Moult  de  gens  parmi  le  royaume 
«  en  avoienl  pitié.  »  Une  femme,  qui  ne  lui  pardonnait 
pas  d'avoir  fait  la  guerre  au  duc  de  Bretagne,  réclamait 


—    249     — 

sa  tète  ;  c  éliiit  la  duchesse  de  Bourgogne  «  crueuse  et 
«  haute  dame.  »  Une  autre  femme  le  sauva,  ce  fut  la  jeune 
duchesse  de  Berry ,  Jeanne  de  Boulogne.  Peut-être  nous 
trompons-nous,  mais  en  relisant  les  pages  si  touchantes 
qui  retracent  ses  instances  et  ses  prières ,  nous  ne  pou- 
vons nous  empêcher  de  croire  que  Froissart  implora  pour 
son  bon  ami  le  sire  de  Rivière,  celte  jeune  et  belle  prin- 
cesse qu'il  avait  vue  dans  le  comté  de  Foix  et  qu  il  avait 
accompagnée  lors  de  son  mariage  depuis  Morlaas  jusqu'à 
Riom. 

Froissart  ne  quitta  Paris  que  vers  la  fin  de  l'au- 
tomne \  392.  Nous  le  savons  par  une  ballade  où  Ëustache 
Deschamps  s'adresse  en  ces  termes  à  son  ccompains.  » 

Et  dont  vieus-tu  ?  di  moy  de  tes  nouvelles  ? 
Qu'as-tu  tiint  fait  à  la  court,  îi  Paris? 
—  Que  j'y  ay  fait?  j'y  ai  véu  maintes  querelles, 
De  plusieurs  gens,  qui  ne  sont  pas  amis. 


L  un  à  1  autre  font  tant  de  chières  belles, 
Mais  pjf  derrier  sont  mortels  ennemis. 
A  celle  court  l'un  prant  sur  les  gabelles, 
Et  laulre  tent  ses  compains  soit  desmis 
De  sen  est.it  sans  ce  qu'il  soit  oïs; 
L'jiulre  requiert  la  contiscation 
D'un  innocent,  sans  condempnation. 


250     — 


lil.  Froissarl  à  Ahhevillo.  —  EsbaKcmens.  —  Le  cardinal 
de  Luna.  —  Le  duc  d'Orléans. 

Dès  que  le  printemps  fut  revenu.  Froissant  se  rendit  à 

Ahbeville ,  oii  le  roi  de  France  et  le  duc  d'Orléans ,  son 

frère,  suivaient  de  plus  près  les  négociations  entamées  à 

Lelinghen  :  «  Pour  savoir  la  vérité  de  leurs  traités,  ce  que 

«  savoir  on  en  pou  voit,  je  fus,  dit-il,  en  la  bonne  ville 

<  d'Abbeville,  comme  cil  qui  grand  connoissance  avoit 

«  entre  les  seigneurs.  »  Bien  que  l'objet  de  ces  traités  fût 

très-grave,  puisqu'il  s'agissait  de  la  cession  du  Périgord, 

de  l'Agenois  et  du  Limousin,  une  courtoisie  gracieuse  et 

élégante  tempérait  toutes  les  discussions,  et  les  princes 

français  «  prioient  amoureusement  leurs  cousins  d'Angle- 

«  terre.  »  Le  roi  de  France,  de  son  côté,  «  s'esbatoit,  car 

«  en  Abbeville  et  environ  Abbeville  a  tant  d'esbattemens 

«  et  de  plaisances  qu'en  ville  qui  soit  en  France.  Et  y  a 

«  dedans  la  ville  d'Abbeville  un  jardin  très-bel,  enclos  de 

«  la  rivière  de  Somme,  et  là  se  tenoit  le  roi  de  France 

«  moult  volontiers,  et  le  plus  des  jours  y  soupoit,  etdisoit 

«  à  son  frère  d'Orléans  que  le  séjour  d'Abbeville  lui  fai- 

(t  soit  grand  bien.  » 

Assez  près  de  là ,  dans  un  couvent  de  Cordeliers  l)Ati 
aux  bords  de  la  Somme,  s'était  retiré  un  légat  de  Clé- 
ment Vil,  que  les  ambassadeurs  anglais  n'avaient  point 


—     251     — 

voulu  écouter.  C'était  le  cardinal  de  Luna  ,  qui  monta 
1  année  suivante  sur  le  siège  d'Avignon  et  dont  le  ponti- 
fical devait  prolonger  le  schisme  pendant  vingt-trois  ans 
de  luttes,  jus(]u'au  concile  de  Constance. 

Cependant,  le  but  que  Froissarl  s'était  proposé  n'avait 
pas  été  complètement  atteint.  Les  princes  s'étaient  en- 
gagés  à  tenir  le  traité  secret,  et  il  avoue  que  bien  qu'il 
s'elForçAt  «  d'ouïr  et  de  savoir  nouvelles,  il  ne  put  pour 
1  lors  savoir  la  vérité  comme  la  paix  estoit  emprise.  » 

Nous  connaissons  d'ailleurs  un  document  qui  constate 
sa  présence  à  Abbeville  à  cette  époque  ;  c'est  une  quit- 
tance du  7  juin  1 393,  ainsi  conçue  :  t  A  tous  ceux  qui  ces 
«  présentes  lettres  verront  ou  orront,  Maihicu,  gardô  lieu- 
«  tenant  du  bailli  d'Abbeville,  salut.  Savoir  faisons  que 
«  par  devant  nous  est  aujourd'hui  venus,  en  sa  personne, 
«  sire  Jehan  Froissarl,  prestre  et  canonie  de  Chimay,  si 
«  comme  il  dist,  et  a  recognut  avoir  eu  et  receu  de  monsei- 
«  gneyr  le  duc  d'Orléans,  la  somme  de  vint  frans  d'or  pour 
«  cause  d'un  livre,  appelé  le  /)./  royal,  que  mondit  sci- 
*  gneur  a  acalé  et  eu  dudit  prestre  (').  » 

Froissarl  ne  songoa-l-il  pas  à  s'a  Hacher  au  duc  d  Or- 
léans, à  qui  était  passé  le  comté  deBlois,  et  qui  brillait,  dit 
Christine  de  Pisan,   «  par  sa  belle  piuleuie  aornée  nalu- 

(•)  Les  ducs  de  Bourgogne,  par  M.  le  comte  de  Laborde,  III, 
p.  69.  Je  trouve  le  volume  acheté  à  Froissarl  décrit  dans 
l'inventaire  du  siredeRochechouart  (1427)  :  item,  le  DU  royal, 
en  francois,  rime,  en  lettre  de  forme,  couvert  de  velouis  noir  et 
est  ledit  livre  tout  neuf. 


—     252     — 

€  rellemeiil  de  rhétorique  (')  ?  »  Quelle  fut  la  raison  qui  Ten 
détourna?  On  voit  aisément  qu'il  condamnait  les  mœurs 
frivoles  et  légères  d'un  prince  que  les  comptes  mêmes  de 
sa  maison  nous  montrent  tout  occupé  à  parfaire  la  devise 
de  ses  six  couleurs  sur  les  houppelandes  noires  et  jaunes 
de  ses  fous,  messires  Ogier,  Coquinet,  Ilanotin  et  Gillot, 
et  égarant,  dans  des  plaisirs  indignes  de  lui,  les  heureu- 
ses qualités  de  son  esprit.  Nous  regrettons,  toutefois,  de  ne 
pas  trouver  Froissart,  chroniqueur  et  poêle,  près  du  ber- 
ceau du  jeune  fils  du  duc  d'Orléanè,  nommé  Ciharles,  qui 
sera  aussi  un  grand  poète. 

(')  Faits  et  Mceurs  de  Charles  V,  II,  45.  Christine  de  Pisan 
ajoute  dans  le  Débat  des  deux  Amans  : 

Celui  est  bon,  sage  en  fais  et  en  dis, 
Juste,  loyal  et  aux  bons  de  jadis 
Veult  ressembler,  car  maintenir  loudis 

Lui  plaît  justice. 
...  Je  ne  cuide  que  nul  autre  le  vaille. 


"Q»^* 


(UIAPITHR  Xin. 

DERNIER  VOYAGE  EN  ANGLETERRE. 


F.  —  Lcllrcs  du  recoinmandalion  —  Douvres.  —  Canlorhérv. 

C 

—  Lecds.  —  Ellham.  -  W>clef.— Les  privilèges  d'Aqui- 
laine  el  le  duc  de  Glocesler.  —  Froissarl  offre  un  livre  au 
roi. 

Les  trêves  conclues  entre  la  France  et  l'Angleterre  de- 
vaient se  prolonger  encore  pendant  plusieurs  années,  et 
Froissart  résolut  d'en  profiter  pour  revoir  le  pays  où  il 
avait  reçu  une  si  généreuse  hospitalité. 

Une  autre  reine  semblait  lui  promettre  un  accueil  non 

moins  gracieux  que  celui  qu'il  avait  trouvé  autrefois  près 

de  madame  Philippe  de  Hainaut  :  c'était  Anne  de  Bohême, 

que  les  Anglais  nommaient  encore  longtemps  après  la 

bonne  reine  Anne.  Le  duc  Wenceslas,  dont  elle  était  la 

nièce,  et  Robert  de  Namur,  qui  était  allé  la  chercher  en 

Allemagne,  avaient  pu  l'un  et  l'autre  lui  présenter  Frois- 
i.  22 


—     254    — 

sari  ;  peul-êlre  ravait-elle  invité ,  lors  de  son  passage  à 
Bruxelles,  à  venir  la  voir  à  Londres,  de  môme  qu'elle  ap- 
pelait Chaucer  àEllham  ou  à  Sheen  pour  y  lire  ses  vers  (') . 

Froissa rt  rapporte  que  tous  les  préparatifs  de  son 
voyage  étaient  terminés,  quand  des  messagers  abordèrent 
en  Flandre  et  y  achetèrent  toute  la  cire  qu'ils  y  purent 
trouver,  en  racontant  que  le  roi  voulait  honorer  la  mé- 
moire de  la  jeune  reine  qu'il  venait  de  perdre,  par  des 
funérailles  d'une  magnificence  inouïe  ;  «  de  laquelle 
«  mort,  ajoute  Froissart,  furent  tous  ceux  qui  l'aimoient 
«  tous  troublés  et  courroucés.  » 

Un  an  se  passa,  et  Froissart,  regrettant  de  plus  en  plus 
de  n'avoir  pas  exécuté  son  projet,  s'adressa  à  ses  sei- 
gneurs et  amis,  afin  qu'à  défaut  de  la  reine  dont  il  espé- 
rait la  protection  et  l'appui,  il  pût  se  présenter,  avec  leurs 
lettres,  à  la  cour  de  Richard  II  qu'il  ne  connaissait  point. 

«J'eus  très-grand  aflbction  et  imagination,  dit-il, 
«  d'aller  voir  le  royaume  d'Engleterre ,  et  plusieurs  rai- 
«  sons  m'csmou voient  à  faire  ce  voyage.  La  première 
«  cstoit  pour  ce  que  de  ma  jeunesse  j'avois  esté  en  la  cour 
«  et  hostel  du  noble  roi  Edouard  et  de  la  noble  royne 
«  Philippe ,  si  désirois  à  voir  le  pays.  Et  me  sembloit  en 
«  mon  imagination  que,  si  vu  avois  le  pays,  j'en  vivrois 
«  plus  longuement  ;  et ,  si  je  n'y  trouvois  les  soigneurs 

(•)        When  this  boke  is  made,  yeve  it  the  queno 
On  my  behalfe,  at  Eltham  or  at  Shene. 

Chaucer,  légende  ofgood  women. 


—     255     — 

t  lesquels  à  mon  département  j  a  vois  laissés,  je  y  verrois 
c  leurs  hoirs  el  cela  me  feroit  grand  bien.  Aussi  pour 
«  justifier  les  histoires  et  matières  dont  j'avois  escrit 
t  deux.  Et  en  parlai  à  mes  chers  seigneurs  qui  pour  le 
t  temps  régnoient ,  monseigneur  le  duc  Aubert  de  Ba- 
t  vière  et  à  monseigneur  Guillaume,  son  fils,  pour  ces 
«  jours  comte  d'Ostrevant,  et  à  ma  très-chère  et  honorée 
€  dame  Jeanne,  duchesse  de  Brabant  et  de  Luxembourg, 
«  et  à  mon  très-cher  et  grand  seigneur  Ënguerrand,  sire 
t  de  Coucy,  et  aussi  à  ce  gentil  seigneur  le  chevalier  de 
c  Gommignies,  lequel,  de  sa  jeunesse  et  de  la  mienne, 
«  nous  étions  vus  en  Engleterre,  en  Fhostel  du  roy  et  de 
«  la  roy  ne.  »  Tous  ces  seigneurs  remirent  à  Froissart  des 
lettres  pour  le  roi  d'Angleterre  et  ses  oncles;  le  sire  de 
Coucy,  comme  français,  se  contenta  de  lui  en  faire  par- 
venir une  pour  sa  fille,  la  duchesse  d'Irlande. 

Froissart  de  son  côté  se  prépare  à  ce  voyage,  t  J'avois 
«  de  pourvéance,  dit-il,  fait  escripre,grosseret  enluminer 
f  tous  les  traités  amoureux  et  de  moralité  que  au  terme 
«  de  trente-quatre  ans  je  avois,  par  la  grAcedeDieu  et 
«  d'amour,  faits  et  compilés.  »  Ces  traités  ayant  été  en- 
fermés avec  soin  dnns  un  de  ces  coQVets  qu'il  portait  avec 
lui  en  Ecosse  et  on  Italie,  il  achète  des  chevaux  et  s'em- 
barque ci  (aillais  (').  Celle  fois,  il  a  choisi  sans  doute  pour 
son  pass:ige  un  iU^  ces  vaisseaux  nommés  Uns,  «  qui  vont 

(•)  «  Moult  de  fois  en  mon  temps,  je  fus  en  la  ville  de  Calais.  » 
Chron.  IV,  15. 


—     256     — 

«  par  nier  de  tous  vents  et  suis  périls.  »  Aucune  tempête 
ne  soulève  les  Ilots,  et  un  beau  soleil  éclaire  les  roches 
blanchies  d'écume,  sur  lesquelles  plane  aujourd'hui  le 
grand  nom  de  Shakspeare,  quand  il  aborde  à  Douvres  ('), 
le  lundi  12  juillet  1395;  mais,  premier  désappointement, 
dès  qu'il  touche  le  rivage  de  l'Angleterre ,  il  n'y  trouve 
personne  qu'il  ait  vu  au  temps  où  il  y  fut  jadis  ;  «  tous 
«les  hôtels  sont  r.inouvelés  de  nouvel  peuple;  »  les 
hommes  qui  les  habitent  étaient  des  enfants  à  son  der- 
nier voyage  ;  il  ne  les  a  pas  connus ,  et  ils  ne  le  con- 
naissent pas  davantage. 

Le  surlendemain,  à  neuf  heures,  il  assiste  à  la  grand' 
messe  dans  l'église  de  Ganlorbéry ,  dépose  son  offrande 
aux  reliques  de  saint  Tjiomas  et  n'oublie  pas  d'aller  prier 
au  pied  de  la  tombe  du  Prince  Noir.  Le  roi  d'Angleterre 
arrive  lui-  môme  le  1 5  juillet  à  Gantorbéry ,  à  très-grand 
arroi  et  bien  accompagné  de  seigneurs,  de  dames  et  de 
damoiselles.  Froissart  nous  dit  fort  naïvement  (|ue,  pour 
mieux  les  reconnaître,  il  se  mit  entre  eux  et  entre  elles, 
mais  il  en  était  à  Gantorbéry  comme  à  Douvres.  Tout  lui 
sembla  nouvel,  il  n'y  «  connoissoit  âme,  car  le  temps  estoit 
«  bien  changé  en  Angleterre  depuis  le  terme  de  vingt- 
ce  huit  ans.  »  Aussi  au  premier  moment  fut-il  comme  tout 
ébahi.  Son   vieil   ami,  Richard  Stury,   était  lui-même 

(»)  «  Si  séjournai  là  deux  jours  et  une  nuit.  «  (Manuscrit  (Je 
Mons.)  Il  était  arr:vé  à  Douvres  le  lundi  mntin,  et  partit  le  mardi 
soir  pour  se  trouver  le  mercredi  à  la  grand'messe  à  Gantorbéry. 
M.  Buchon  place  par  erreur  ce  voyage  en  1394. 


—    257    — 

absent.  Heureusement  le  grand  sénéchal  d'Angleterre, 
Thomas  de  Percy,  à  qui  il  s'adressa,  se  montra  «  doux, 
«  raisonnable  et  gracieux.  »  Thomas  de  Percy,  frère  du 
comte  de  Northumberland ,  appartenait  à  cette  illustre 
maison  qui ,  trente-deux  ans  auparavant ,  avait  offert 
l'hospitalité  à  Froissart  au  château  d'Alnwick.  Il  était 
c  gentil,  loyal,  imaginatif  et  sage.  »  A  lui,  mieux  qu'à 
personne ,  revient  l'honneur  de  patroner  le  chroniqueur 
qu'il  a  vu  dans  son  enfance  aborder  ses  enquêtes.  Il  s'offre 
avec  empressement  pour  présenter  Froissart  «  corps  et 

«  lettres  »   (  c'est   son  expression  )  à  son  maître  le  roi 
Richard. 

Tout  est  pour  le  mieux ,  quand  surgit  un  nouvel  ob- 
stacle :  le  roi  vient  de  se  retirer  poyr  sommeiller  un  peu  ;  il 
se  réveille,  mais  il  veut  monter  aussitôt  à  cheval  pour  re- 
tourner à  Ospringhe,  et  il  ne  reste  à  Froissart  d'autre  parti 
que  de  le  suivre,  môle  aux  courtisans  et  aux  officiers  de 
la  couronne.  Tous,  snns  doute,  étaient  assez  fatigués  du 
voyage  et  n'étaient  guère  disposés  à  conter,  mais,  par  une 
de  ces  bonnes  fortunes  qui  arrivent  toujours  à  ceux  qui 
les  méritent,  un  chevalier  de  la  chambre  du  roi,  qui 
était  resté  h  Ospringhe  <^  cause  d'un  léger  mal  de 
tête,  «  s'accointa  »  de  Froissart  et  Froissart  de  lui.  Il 
interrogea  beaucoup;  Froissart  a.  recorda  assez,  »  et, 
le  lendemain ,  l'entretien  se  poursuivit  en  chevauchant 
vers  Leeds,   «  bel  chastcl  et  délectable  en  la  comté  de 

«  Kent.  » 

Guillaume  de  Lisle  (tel  était  le  nom  de  notre  cheva- 

22. 


—     258     — 

lier  (•)  apprit  à  Froissarl  beaucoup  de  choses  qu'il  igno- 
rait, mais  la  conversation  fut  interrompue  avant  d'arriver 
à  Leeds.  Là,  Froissart  trouva  le  duc  d'York,  qui  lui  fil 
bon  accueil  et  l'assura  qu'il  se  souvenait  de  l'avoir  vu 
autrefois  près  de  sa  mère.  Ce  fut  le  duc  d'York  qui 
présenta  notre  chroniqueur  au  roi,  qui  le  reçut  joyeuse- 
ment et  doucement,  disant  que  puisqu'il  avait  été  de 
l'hôtel  du  roi  son  aïeul  et  de  la  reine  son  aïeule,  il  devait 
se  considérer  comme  étant  toujours  de  l'hôtel  du  roi 
d'Angleterre. 

Cependant  Thomas  de  Percy  avait  prévenu  Froissart 
queie  moment  n'était  pas  venu  d'offrir  son  livre.  Le  roi 
était  trop  occupé  de  grandes  besognes.  La  première, 
,  c'était  son  mariage  avec  une  princesse  de  France  ;  la  se- 
conde, la  réponse  à  donner  aux  députés  de  l'Aquitaine, 
qui  se  plaignaient  de  la  violation  de  leurs  privilèges.  La 
troisième ,  Froissart  ne  l'indique  pas ,  bien  qu'il  n'ait  pu 
l'ignorer;  ce  fut  au  château  de  Leeds,  le  18  juillet,  que 
Richard  II  déféra  à  l'université  d'Oxford  l'examen  du 
Trialogus  de  Wyclef. 

Trois  jours  après,  Froissart  chevauche  de  nouveau  à  la 
suite  du  roi  entre  Leeds  et  Rochesler,  entre  Rochester  et 
Dartford.  Guillaume  de  Lisle  est  toujours  avec  lui,  mais 


(')  Il  est  cité  dcins  les  actes  de  Rym  r  comme  ayant  accom- 
pagné, eu  1386,  le  duc  de  Lanciistre  en  Espngne.  Froissart 
nomme  ailleurs  Jean  de  Lisle  «  appert  chevalier  durement.  »^ 
Chron,  I,  2,  55. 


—     259     — 

il  a  un  autre  interlocuteur,  Jean  de  Grailly ,  fils  du 
célèbre  captai  de  Buch  ,  qui  lui  rapporte  les  événements 
de  Gascogne.  Le  20  juillet,  on  arrive  au  château  d'El- 
tham,  où  jadis  Froissart  servait  la  reine  Philippe  de 
dittiés  amoureux.  C'étaient  les  mômes  fêtes,  les  mêmes 
plaisirs  qu'alors,  mais  il  était  permis  de  se  demander 
quelle  en  serait  la  durée,  quel  en  serait  le  terme,  surtout 
(piand  ,  du  haut  des  terrasses  d'Eltham  tout  ombragées 
de  pampres  (*),  on  découvrait  au  loin  la  bruyère  de 
Blackheath  et  les  crénoiux  de  la  tour  de  Londres. 

En  effet ,  autour  du  roi ,   il  n'y  avait  que  jalousies , 

(')  w  Richard  Stury  me  le  dit  et  conta  mot  à  mot  en  gambiant 
u  les  galeries  à  roslel  de  Elthem,  où  il  faisoit  moult  bel  et  moult 
«  plaisant  et  ombru,  car  les  alées  pour  lors  estoient  toutes  cou- 
«  vertes  de  vignes.  »  (Manuscrit  de  Mons.)  —  Un  mot  sur  ce  ma- 
nuscrit, dont  la  reliure  fleurdelyséo  porte  encore  la  trace  des 
fermoirs  et  des  cinq  doux  qui  l'ornaient  autrefois.  C'est  incon- 
testablement celui  que  le  chanoine  de  Villers  légua  à  la  cathé- 
drale de  Tournay  et  qui  se  trouve  mentionné  par  Sanderus 
(Bibl.  ms.,  II,  p.  223)  et  par  Lacurne  de  Sainte-Palaye  [Mé- 
moires de  l'Académie  des  Inscriptions,  XIII,  p.  578^;  peut-être 
provient-il  des  ducs  de  Bourbon,  car  le  chanoine  de  Villers 
possédait  plusieurs  manuscrits  qui  leur  avaient  appartenu. 
Bien  qu'il  ait  été  en  certains  endroits  abrégé  par  le  copiste,  il 
offre  pour  le  livre  Hï  un  texte  qui  peut  fort  bien  avoir  été  la 
première  rédaction  de  Froissart.  Il  serait  intéressant  de  le  com- 
parer aux  manuscrits  8328  et  8329  de  Paris  età  ce  que  l'on  a  con- 
servé du  manuscrit  de  Saint-Vincent  de  Besancon.  Le  manuscrit 
de  Mons  ne  renferme  que  les  livres  III  et  IV  des  chroni(p.ies. 


—     260     — 

divisions,  haines  déclarées  ou  secrètes.  On  le  vit  bien 
dans  le  conseil  qui  se  tint  à  Elthani  le  22  juillet  pour  ré- 
soudre la  grande  question  des  privilèges  de  TAquitaine. 
Richard  II,  qui  aimait  beaucoup  le  pays  où  il  était  né,  fût 
volontiers  resté  fidèle  à  son  serment  de  les  maintenir, 
mais  le  duc  de  Glocester  répliqua  durement  <  que  le  roi 
«  n'estoit  pas  sire  de  son  héritage  s  il  n'en  pou  voit  faire  sa 
«  volonté.  »  Il  désirait  que  l'Aquitaine  fût  donnée  en 
apanage  au  duc  de  Lincastre,  afin  de  l'éloigner  de  l'An- 
gleterre. Subtil,  malicieux,  faisant  le  pauvre  quoiqu'il  eût 
réuni  à  son  duché  trois  comtés  et  une  pension  de  quatre 
mille  nobles,  il  considérait  le  trésor  royal  comme  une 
proie  abandonnée  à  son  avarice.  Quant  au  duc  d'York,  il 
était  insouciant,  léger,  uniquement  occupé  de  la  belle  et 
gracieuse  fille  du  comte  de  Kent  qu'il  venait  d'épouser,  et, 
quand  il  vit  le  duc  de  Glocester  quitter  brusquement  le 
conseil,  où  l'on  murmurait  fort  de  ses  paroles,  il  s'enquit 
de  ce  qu'il  se  proposait  de  faire,  apprit  qu'il  allait  dîner, 
et  sortit  aussitôt  pour  le  rejoindre.  Tels  étaient  les  fils 
d'Edouard  IIÏ ,  qui  entouraient  un  jeune  prince  faible 
et  présomptueux. 

Ce  fut  à  Elthnm  que  Froissart  retrouva  Richard  Stury, 
qui  avait  assisté  à  ces  orageux  débats.  Celui-ci  «  le 
«  recueillit  doucement  et  grandement,  »  et,  a  tout  en 
«  gambiant  es  allées  à  l'issue  de  la  chambre  du  roy,  » 
il  lui  raconta  la  scène  dont  il  venait  d'être  le  témoin. 

Trois  jours  après ,  le  dimanche  25  juillet ,  le  duc 
d'York,  Thomas  de  Porcy  et  Richard  Stury  parlèrent  à 


—     261     — 

Richard  II  du  livre  que  le  chanoine  de  Chimay  se  pro- 
posait de  lui  offrir,  et  le  roi  voulut  le  voir  :  «  Si  le  vit 
t  en  sa  chambre,  car  tout  pourvéu  je  Tavois  et  lui  mis  sus 
t  son  lit.  Il  l'ouvrit  et  regarda  dedans  et  lui  plut  Irès- 
«  grandement  ;  et  plaire  bien  lui  devoit,  car  il  estoit  enlu- 
«  miné,  escript  et  historié,  et  couvert  de  vermeil  velours 
«  à  dix  doux  d'argent  dorés  d'or  et  roses  d'or  au  milieu, 
«  et  à  deux  grands  fremaulx  dorés  et  richement  ouvrés 

*  • 

«  au  milieu  de  roses  d'or.  Donc  me  demanda  le  roy  de 
«  quoy  il  traitoit  et  je  lui  dis  :  D'amours  !  De  ceste  res- 
«  ponse  fut- il  tout  resjoui  et  regarda  dedans  le  livre  en 
%  plusieurs  endroits  et  y  legy,  car  moult  bien  parloit  et 
«  lisoit  françois,  et  me  fit  de  plus  en  plus  bonne  chère.  » 

II.  —  Chevauchées  et  causeries.  —  Henri  Chrystead.  —  Guil- 
laume de  Lisle.  —  L'Irlande  et  le  purgatoire  de  saint 
Palricc. 

Le  même  jour,  un  écuyer  d'Angleterre ,  nommé  Heini 
Chrystead,  «  homme  de  bien  et  de  prudence  grandement 

«  et  bien  parlant  françois,  »  s'accointait  de  Froissart;  un 
autre  jour,  ce  fut  le  tour  de  Marke,  le  roi  d'armes  d'An- 
gleterre et  d'Irlande.  Notre  cbroniqueur  n'était  plus  aussi 
isolé  à  la  cour  d'Angleterre.  Il  l'accompagna  dans  les  der- 
niers jours  de  juillet  à  Leeds,  puis  se  rendit  successive- 
ment à  Eltham ,  à  Sheen ,  à  Chertsey ,  à  Kingston ,  h 
Windsor,  interrogeant  et  écoutant  toujours  «  à  grand 

«  loisir  »  en  chevauchant  sur  les  grandes  routes. 


—     202     — 

Quc^Ik  (HaÛHit  ces  récits  qui  charinaienl  Froissa rt  ?  Nous 
ne  loti  connaissons  que  par  ce  qu'il  nous  en  a  conservé  lui- 
inénio,  et  cela  suffit  pour  que  nous  y  prenions  le  même 
plaisir.  «  Messire  Jean,  disait  Henri  Chrystead,  avez-vous 
«  point  encore  trouvé  en  ce  pays,  ni  en  la  cour  du  roi 
«  nostre  sire,  (pii  vous  ait  parlé  du  voyage  que  le  roi  a 
«  fait  en  Irlande,  et  comment  quatre  rois  dlrlande,  grands 
«  seigneurs ,  sont  venus  à  obéissance  au  roi  d'Ëngle- 
«  terre?  »  —  «  Nennil ,  répondit  Froissart ,  pour  mieux 
<  avoir  matière  de  parler.  »  —  «Je  vous  le  dirai,  dit 
«  réeuyer,  afin  que  vous  le  mettiez  en  mémoire  perpé- 
«  luello  quand  vous  serez  retourné  en  vostre  pays,  et 

•  vous  aurez  de  co  faire  grand  plaisance  et  loisir.  »  Le 
rtVit  de  Henri  Chrystead  commença  par  une  assez  longue 
description  des  tribus  encore  presque  Siuivages  de  Tlr- 
lunde.  Les  lrlantlaisfais«)ient  une  guerre  redoutable  à  leurs 
ennemis,  car  ils  les  enlaçaient  dans  leurs  bras  sans  des- 
cendre de  cheval,  et  leur  arrachaient  le  cœur  pour  le 
tiévoror,  A  i^ombiitti'o  de  st^mblables  advei-saires ,  il  y 
avait  de  Thonneur,  mais  |khi  de  proiit.  Ou  chercha  à 
eivUber  ceux  que  Ton  ue  pouvait  vaincre,  c  Je  leur  disais 

«  tout  eu  riani,  nicoiile  Henri  Chrysteiul,  qu'il  leur  cou- 

*  veiHMl  de  eidx  mettre  à  Tusîige  d'Angleterre,  car  de  ce 
t  luire  jV't^oîs  churgé«  »  Ou  apprit  diUH'  aux  rois  d  Irkuide 
à  |MMrU>r  tk^  Kraies,  à  se  couvrir  lie  luaukMux.  à  mouler  à 
oheval  sur  ites  selles  seuthkdiles  à  eelWs  des  chevaliers 
alitais;  uiais^  v|uaiHl  ils  ci>useutireul  à  veuir  à  Dtibliu. 
ili!^  ameuèreul  avec  eux  leurs  uieueslrels.  qu'ils  iais;iîeut 


—    263     — 

manger  à  leur  écuellc  et  boire  dans  leurs  coupes,  et 
ceux-ci  protestèrent  quand  on  mit  des  nappes  sur  les 
tables.  La  poésie,  qui  perpétue  les  souvenirs  des  temps 
héroïques,  n'est-elle  pas  la  gardienne  fidèle  des  tradi- 
tions et  des  mœurs  ? 

Les  paroles  de  sire  Henri  Ghrystead  intéressaient  vive- 
ment Froissart.  Il  ne  l'écoutait  pas  avec  moins  d'attention 
quand  il  lui  dépeignait  tout  ce  pays  formé  «  étrangement 
«  et  sauvagement  »  de  hautes  forêts,  de  grosses  eaux  et  de 
lieux  inhabitables  ;  mais  rien  n'était  plus  merveilleux 
que  ce  que  l'on  racontait  du  purgatoire  de  saint  Patrice  : 

...  En  Irl.-md  est  un  lieu, 
De  jour  et  de  nuit  art  comme  feu, 
Que  homme  appelle  purgniore. 
Si  périlleus  est-il  encore 
Que,  s'il  vient  ascunc  gens 
Qui  ne  soit  bien  repentans, 
Tantost  sont  ravis  et  perdus  (•). 

Marie  de  France  avait  aussi  écrit  des  vers  sur  le  purga- 
toire de  saint  Patrice.  Dans  un  autre  poëme  composé  plus 
tard,  on  rapporte  que  Notre-Seigneur  jugea  que  le  seul 
moyen  de  dompter  la  rudesse  des  Irlandais  était  de  leur 
permettre  de  voir,  eux  vivant,  quelle  serait  la  récompense 
des  bons  et  quel  serait  le  chAtiment  des  méchants.  Il  con- 
duisit donc  saint  Patrice  dans  le  désert  et,  lui  montrant 

(0  Livre  de  Clergie,  ms  f2H8  de  la  bibl.  do  Bourgogne. 


J 


—     264     — 

une  fosse  roiule  et  obscure,  il  lui  annonça  que  tout  mor- 
tel, exempt  de  poché,  qui  y  passerait  un  jour  et  une  nuit, 
y  apprendrait  les  mystères  d'une  autre  vie,  mais  que,  s'il 
y  entrait  sans  avoir  la  conscience  pure  de  toute  faute 
grave,  il  ne  reparaîtrait  jamais.  Saint  Patrice  craignit  que 
la  curiosité  des  Irlandais  ne  les  égarât  souvent  sur  la  pu- 
reté de  leur  conscience,  et  de  peur  d'accidents  fâcheux, 
il  fit  entourer  de  murs  élevés  la  caverne  qui  conserve  son 
nom  ('). 

Froissart,  qui  avait  peut-être  entendu  parler  du  purga- 
toire de  saint  Patrice  à  quelques  chevaliers  français  de  la 
suite  de  Jean  de  Vienne  qui  s'y  rendirent  en  1385,  était 
bien  moins  crédule  que  curieux  :  il  demandait  à  Guil- 
laume de  Lisle  qui  l'avait  visité,  si  ce  que  l'on  en  racontait 
était  bien  digne  de  foi.  Celui-ci  l'affirma;  mais  interrogé 
sur  les  songes  merveilleux  et  les  moult  grandes  imagina- 
tions qu'il  avait  eus  pendant  son  sommeil  sur  les  degrés 
de  pierre  de  la  caverne  de  Ncglis,  il  avoua  qu'il  avait  tout 
oublié.  Froissart  eût  été  plus  heureux  s'il  avait  pu  s'a- 
dresser à  un  brave  chevalier  nommé  Guillaume  Staunlon, 
qui,  vers  la  môme  époque,  y  fit  un  célèbre  pèlerinage. 

Guillaume  Staunton  rédigea  lui-même  le  l'écit  de  sa 
vision,  et  s'il  n'y  avait  mis  son  nom,  nous  croirions  volon- 
tiers que  ce  n'est  qu'un  poëme  allégorique,  composé  par 
Froissart  après  son  entretien  avec  Guillaume  de  Lisle.  Que 
de  tourments,  que  d'angoisses  accablent  les  chrétiens  qui 

(0  Le  Purgatoire  de  S  Patrice,  ms.  9035  de  la  Bibl.  de  Bour- 
gogne. 


—     265     - 

pendant  leur  vie  ont  eu  sans  cesse  le  précepte  à  la  bouche 
et  n'y  ont  jamais  joint  Texcmple!  Staunton  en  est  si  vive- 
ment  ému  qu'il  oublie  la  prière  qui  doit  lui  ouvrir  les 
portes  du  ciel.  Mais  saint  Jean  la  lui  remet  en  mémoire,  et 
lui  montre  une  tour  merveilleuse,  dont  l'élévation  est  si 
grande  qu'on  croirait  ne  pouvoir  jamais  y  arriver,  mais  à 
laquelle  conduit  toutefois  une  étroite  échelle  qui  descend 
jusqu'à  la  terre.  Celte  échelle,  ce  sont  les  aumônes  et  les 
œuvres  de  charité  qui  permettent  à  la  fragilité  humaine 
de  se  rapprocher  de  Dieu.  Rien  ne  manque,  du  reste,  aux 
joies  du  paradis.  Ceux  qui  s'aimèrent  sur  la  terre,  sy 
voient  de  nouveau  réunis,  car  s'il  en  était  autrement,  il 
n'y  aurait  point  pour  eux  de  vrai  paradis.  Ailleurs  se 
trouvent  les  uns  près  des  autres,  les  prêtres  fidèles  à  la 
loi  divine  et  les  bons  chanoines.  Sans  doute  Froissart  se 
serait  écrié  comme  le  pieux  chevalier  :  «  Laissez-moi  ici  ;  . 
4  que  je  ne  retourne  plus  sur  la  terre  ;  »  mais  une  voix  cé- 
leste lui  aurait  aussi  répondu  que,  pour  mériter  son  salaire, 
l'ouvrier  que  Dieu  envoie  ici-bas  tracer  son  sillon,  doit 
d'abord  achever  sa  journée  (*)•        , 

(')  Nous  devons  à  M.  Thomas  Wright  la  vision  de  Guillaume 
Staunton.  Elle  porte  la  date  de  1409.  —  En  135^,  deux  nobles 
Italiens,  Malatesta,  de  Rimini,  et  Bccraria,  de  Ferrare,  obtinrent 
d'Edouard  III  une  attestation  qu'ils  avaient  accompli  selon  l'u- 
sage et  môme  avec  courage  ce  célèbre  pèlerinage  •  v  Quod  purga- 
«  lorlum  sancti  Patricii  in  multis  corporis  sui  laboribusperegre 
«  visitans,  per  integrae  diei  et  noctis  unius  continuatum  spa- 
u  tium,  ul  est  moris,  clausus  manserat  in  eadem,  et  peregrina- 
I.  2Ô 


—     266     — 


111.  Froissart  au  château  de  Pleshey.  —  Robert  rErmitc 
en  Angleterre.  —  Jean  Boursier. 

A  ces  joyeux  propos  se  mêlait  le  langage  grave  et  se- 
rieux  de  t  cil  vaillant  ancien  chevalier  »  inessire  Richard 
Sliiry,  qui  ne  cachait  a  son  ami,  ni  la  sourde  agitation  du 
temps  présent,  ni  les  craintes  que  lui  inspiraient  un  pro- 
chain avenir.  Froissart  étudiait  avec  soin  le  caractère  des 
princes  qui  se  partageaient,  ou  Tinfluence  à  la  cour,  ou  la 
faveur  populaire  ;  et  après  avoir  vécu  pendant  plusieurs 
semaines  avec  le  duc  d'York,  il  alla,  vers  les  derniers 
jours  de  septembre,  au  nord  de  la  Tamise  faire  une  visite 
au  duc  de  Glocester  en  «  un  sien  chastel  et  belle  place  » 
de  Pleshey,  où  il  entretenait  trois  ou  quatre  ménestrels 
et  où  il  avait  de  plus  fondé  un  collège  de  douze  cha- 
noines. 

Le  duc  de  Glocester,  si  hautain,  si  orgueilleux,  ne  dé- 
daigna pas  de  raconter  à  Froissart  ses  conférences  avec 
Robert  l'Ermite.  Il  lui  dit  qu'à  Lelinghen  il  avait  ré- 
pondu à  ses  ouvertures  en  protestant  de  son  désir  de  voir 
la  paix  rétablie,  et,  tout  récemment  encore,  quand  Robert 
l'Ermite  s'était  rendu  à  Pleshey,  il  lui  avait  tenu  le  môme 

«  tionem  sua  m  rite  perfecerat  et  eliam  animose.  »  —  En  4397, 
Richard  II  accorde  au  vicomte  de  Périp;ueux  un  sauf-conduit 
pour  s'y  rendre. 


—     267     — 

l<mgage.  Ce  que  le  duc  ne  dit  point,  c'est  que  Robert 
TErmite,  le  trouvant  dur,  plein  de  dissimulation,  guidé 
par  la  pensée  secrète  qu'il  était  de  son  intérêt  de  perpé- 
tuer la  guerre,  lui  annonça  que  Dieu  frapperait  sévère- 
ment quiconque  oserait  s'opposer  à  la  paix.  Deux  ans 
après ,  le  duc  de  Glocester  était  conduit  de  Pleshey  au 
château  de  Calais  où  on  l'étoulla. 

Froissart,  revenu  de  Pleshey,  trouva  Robert  l'Ermite 
à  Windsor.  Il  nous  dit  qu'il  avait  «  moult  douce  et  belle 
€  parole,  et  qu'il  convertissoit  par  son  langage  tous  les 
t  cœurs  qui  l'oyoient  parler ,  i  et  ailleurs  :  «  qu'il  estoit 
«  bien  éloquent  et  sage  et  plein  de  bonnes  paroles  douces 
€  et  courtoises.  >  Issu  d'une  famille  de  chevaliers  de  Nor- 
mandie, il  ne  portait,  en  signe  de  pénitence,  que  des  vê- 
tements gris,  et  Sii  vie  était  austère.  Trois  siècles  s'étaient 
écoulés  depuis  la  célèbre  vision  de  Pierre  l'Ermite  dans 
l'église  de  la  Résurrection,  à  Jéru&dem,  lorsqu'il  crut  en- 
tendre, sur  le  rivage  de  la  terre  sainte,  la  même  voix  qui 
lui  ordonnait  de  prêcher  la  paix  à  l'Europe,  pour 
qu'elle  se  liguât  de  nouveau  sous  la  bannière  de  la 
croix  (').  Pierre  l'Ermite  vit  périr  aux  bords  du  Da- 
nube les  bandes  indisciplinées  qui  l'avaient  proclamé 
leur  chef.  C'est  à  peu  près  aux  mêmes  lieux  qu'un  dés- 
astre plus  terrible  et  phis  complet  encore  attend  ceux  que 
Robert  l'Ermite  entraînera  dans  cette  dernière  croisade. 

Froissart  quitta  la  corn* d'Angleterre  a  Windsor  ('),  mais 

(')  ChronAX,  42  et  82. 

(•)  Froissart  ne  dit  rien  du  séjour  qu'il  fit  à  Londres,  mais  il 


—     268     — 

le  roi  lui  fil  remettre,  avant  son  départ,  un  gobelet  d'ar- 
gent doré,  pesant  plus  de  deux  marcs,  et  contenant  cent 
nobles  «  dont  je  valus  mieulx,  dit-il,  tout  mon  vivant.  » 
Le  chevalier  chargé  de  le  lui  porter  s'appelait  Jean  Bour- 
chier  (*)  ;  il  avait  été,  peu  d'années  auparavant,  rewaert 
de  Flandre  «  régnant  pour  le  roy  d'Enj^letcrre,  et  envoyé 
«  vers  ceulx  de  Gand  pour  eulx  conseiller  et  gouverner.  » 

cite  deux  fois  dans  ses  chroniques  rhôtellerie  du  Faucon  tenue 
près  de  Grace-Church,  par  Thomelin  de  Golebrooke,  de  Win- 
chester. —  Elle  n'était  probablement  pas  inférieure  à  celle  du 
Tabard,  à  Southwark,  si  agréablement  décrite  dans  le  prologue 
des  Canterbury  Taies. 

(  )  «  Ung  sien  chevalier  que  on  nommoit  messire  Jehan  le 
«  Boursier.  »  (Ms.  de  Mens.)  Froissart  dit  ailleurs  qu  il  était 
«  vaillant  homme  et  suge  assez.  »> 


CHAPITIIE  XIV. 

FIN  H  LA  VIE  DE  FROiSSART. 


I.  Projets  de  croisade.  —  Conférences  de  Sainl-Oraer.  — 

Le  moùlier  de  Liquos. 

Froissart,  qui  avait  quille  Windsor  vers  la  mi-oclo- 
])re  1395,  el  qui  paraît  être  retourné  en  France  en  tra- 
versant la  Bretagne,  trouva  au-delà  de  la  mer  tous  les 
chevaliers  prêts  a  prendre  les  armes  pour  aller  combattre 
l'Araorath-Baquin.  C'était  son  bon  et  cher  seigneur  En- 
guerrand  de  Concy  (jui  devait  servir  de  conseiller  au 
comte  de  Nevers,  choisi  conmie  chef  de  la  croisiide,  el 
Froissarl  se  trouvait  peut-être  avec  lui  à  Thôtel  d'Artois 
quand  le  duc  et  la  duchesse  de  Bourgogne  lui  dirent  en 
signe  de  grand  amour  :  «  Nous  savons  bien  que  sur  tous 
«  les  chevaliers  de  France,  vous  estes  le  plus  cou3tumier 
«  en  toutes  choses.  » 

Rien  ne  flattait  davantage  la  vanité  de  Philippe  le  Hardi 

25. 


—    270     — 

que  le  choix  de  son  fils  pour  le  commandement  de  celle 
grande  expédition  qui  devait  relever  en  passant  le  dra- 
peau de  Baudouin  de  Flandre  à  Constantinople,  avant  de 
renouveler  en  terre  sainte  les  exploits  de  Tépée  libéra- 
trice des  Godefroi  et  des  Robert.  Froissart,  qui  nous  ap- 
prend ailleurs  que  la  cour  du  duc  de  Bourgogne  était  aussi 
splendide  que  celle  d'un  roi,  crut  devoir  composer  un 
poëme  : 

Pour  plus  honnourer  la  journée 
Qui  au  Jourdin  est  ajournée. 

Froissart  avait  sans  cesse  éprouvé,  comme  tous  les 
hommes  de  son  temps,  un  vif  enthousiasme  pour  les 
croisades.  Il  loue  fort  le  comte  de  Foix  de  son  projet  d'y 
prendre  part.  Comme  maître  Jehan,  le  chapelain  d'Hesdin, 
ou  maître  Pierron  Ruissole,  le  clerc  de  Gui  de  Dampierre, 
qui  suivirent,  l'un  et  l'autre  ,  saint  Louis  à  Tunis ,  il  eut 
voulu  se  trouver  au  nombre  de  ceux  qui  allaient  com- 
battre : 

En  terre  sainte  où  Dieus  reçut  souffrance, 
La  large  au  col  et  ens  au  point  la  lance, 
Pour  remonstrer  no  force  et  no  puissance 
Aux  coers  malvès. 

Mille  souvenirs  rattachaient  d'ailleurs  les  plus  illustres 
maisons  de  l'Occident  à  ces  terres  lointaines  où  elles 
avaient  laissé ,  non-seulement  les  cendres  profanées  de 
leurs  pères ,  mais  des  châteaux ,  des  villes ,  des  princi- 


—     271     — 

pautés  ou  même  des  royaumes  ;  c  était  la  nouvelle  France, 
comme  on  disait  au  xiii'^  siècle,  une  nouvelle  France  déjà 
couverte  de  ruines.  Quelques  chevaliers  descendaient  des 
rois  de  Jérusalem  ;  d'autres  des  empereurs  de  Constanti- 
nople.  Les  sires  d'Enghien  portaient  le  titre  de  ducs  d'A- 
thènes, les  sires  de  Saint-Omer  celui  de  ducs  de  Thèbes, 
leurs  vassaux  avaient  occupé  des  fiefs  aux  bords  de  FAlphée 
et  de  FEurotas.  En  Syrie,  que  d'autres  fiefs,  que  d'autres 
donjons!  Le  sire  de  Mimars  avait  deux  filles  nobles  et  belles. 
Tune  s'appelait  Douce  et  l'autre  Tourterelle.  Eustache 
Grenier,  qui  était  sire  de  Sidon,  leur  préféra  Ermeline, 
qui  lui  apporta  en  dot  la  ville  de  Jéricho.  Un  sire  de 
Chauvigny  se  fit  môme  roi  de  Mélide  en  Arabie.  Quelle 
ardeur  ne  devait-on  pas  porter  à  reconquérir  ces  do- 
maines où  Ton  devenait,  par  le  droit  de  la  conquête,  le 
successeur  d'Agamemnon ,  d'Alexandre  ou  de  Mac- 
chabée ! 

Cependant,  au  milieu  de  cet  enthousiasme ,  Froissart, 
plus  prudent  et  plus  sage,  reconnaît  avec  tristesse  que 
jamais  moment  ne  fui  plus  mal  choisi  pour  une  croisade. 
Il  fait  des  vœux  pour  qu'elle  soil  glorieuse  :  il  n'ose  l'es- 
pérer. Il  voudrait  qu'elle  ii'aft'aiblît  pas  les  forces  de  la 
France  qui  s'y  engage  témérairement,  et  il  s'en  émeut  en 
secret,  car  il  sait  bien  que  le  peuple  anglais,  indigné  de 
voir  Richard  II  restituer  Bre^  aux  Français,  ne  tardera 
pas,  avec  lui  ou  après  lui,  à  recommencer  la  guerre.  Les 
journées  de  Grécy  cl  de  Poitiers  ne  présagonl-elles  pas 
celle  d'Azincourt  ? 


—     272     — 

Nepourroit  un  homme  conquerre 
En  armes,  los,  pris  et  honneur, 
S«ins  aler  en  estrange  terre  ? 
Que  quiert  un  homme  de  valeur 
Mieulz  qu'à  son  naturel  seigneur 
Servir,  crémir  et  foy  porter, 
Ses  gens  et  son  païs  garder 
Encontre  tous  ses  ennemis? 
A  ces  points  doit-on  regarder 
'    Pour  acquerre  honneur  et  amis('). 


Qu'on  ne  juge  pas  toutefois  par  ces  vers  où  se  révèle  la 
pensée  de  l'auteur,  de  la  forme  générale  du  poëme.  Frois- 
sart,  après  avoir  vu  le  roi  d'Angleterre  accueillir  si  volon- 
tiers un  livre  qui  traitait  d'amours,  ne  pouvait  sortir  d'une 
voie  011  il  avait  si  bien  réussi,  et  cette  fois  il  composa  plus 
de  quatre  mille  vers  qu'il  intitula  le  Trésor  amoureux. 

Dans  les  premiers  jours  d'octobre  1 396  ,  Froissart  se 
rendit  à  Saint-Omer,  et  il  nous  décrit  cette  ville  comme 
la  plupart  de  celles  qu'il  a  vues,  en  disant  qu'elle  était 
«  belle  de  murs,  déportes,  détours  et  de  beaux  clochers.  » 
Nous  croyons  que  ce  fut  alors  qu'il  offrit  le  Trésor  amou- 
reux au  duc  de  Bourgogne.  Ce  prince  avait  pris  la  plus 
grande  part  à  la  conclusion  du  mariage  de  Richard  II,  et 
Froissart  nous  apprend  qu'il  cherchait  ainsi  à  se  concilier 
les  communes  de  Flandre  qui  étaient  toujours  restées  favo- 


(')  Trésor  amoureux .  Comparez  le  discours  d'Aubert  de  Ba- 
vière à  son  fils.  Chron.  IV,  47. 


—     273     — 

rables  à  ralliance  anglaise.  Nous  ne  pouvons  oublier  que 
ce  fut  un  chevalier  attaché  au  duc  de  Bourgogne  qui  re- 
mit à  Richard  II  Vanneau  de  mariage  et  la  dot  de  la  jeune 
reine.  Onze  ans  plus  tard,  il  reçut  du  successeur  de  Phi- 
lippe le  Hardi  une  autre  mission  qu'il  accomplit  trop  fidè- 
lement dans  la  vieille  rue  du  Temple.  Nous  avons  nommé 
Raoul  d'Auquetonville. 

Froissart  put  donner  à  la  même  épo(jue  un  manus- 
crit de  ses  chroniques,  conservé  aujourd'hui  dans  le  dépôt 
de  Paris,  où  l'on  remarque  un  écu  à  la  croix  cantonnée 
de  quatre  alerions  ('),  à  Gérard  de  Montaigu,  secrétaire  et 
maître  des  comptes  de  Charles  VI,  qui  se  trouvait  alors  à 
Saint-Omer.  Gérard  de  Montaigu  était  depuis  1391  garde 
des  archives  du  royaume  de  France  :  c'était  un  titre  suf- 
fisant pour  que  Froissart  crût  devoir  s'assurer  sa  protec- 
tion ou  son  amitié. 

Il  avait  d'ailleurs  beaucoup  à  voir  et  à  apprendre  à 
Sainl-Omer  où  l'on  se  préparait  à  la  remise  solennelle 
d'Isa  beau  de  France  h  Richard  II.  Le  duc  de  Bourgogne 
logeait  à  l'abbciye  de  Saint-Bertin.  Un  somptueux  banquet 
y  fut  offert  aux  ducs  de  Lancastre  et  de  Glocester.  Celui- 
ci  ne  pouvait  assez  admirer  les  richesses  du  royaume  de 
France  :  il  est  vrai  que,  pour  se  le  rendre  plus  favorable, 
on  lui  avait  promis  cinquante  raille  nobles,  indépendam- 
ment de  beaucoup  de  beaux  joyaux.  Il  acceptait  tout  ce 
(|u'on  lui  doiniait  «  mais ,  toujours ,  demeuroit  la  racine 

(')  Il  porte  le  ii"  8327. 


—     274     — 

€  (le  la  rancune  dans  je  cœur.  »  Richard  II  avait  abordé 
à  Calais,  et,  le  27  octobre  1396,  Charles  VI  remit  lui- 
même  au  petit-fils  d'Edouard  III  une  enfant  de  huit  ans, 
toute  baignée  de  larmes,  appelée  à  perpétuer  la  dynas- 
tie des  vainqueurs  de  Crécy  et  de  Poitiers,  et  que  rejeta 
bientôt  une  autre  dynastie ,  celle  du  vainqueur  d'Azin- 
court  (*). 

On  avait  résolu  d'élever  sur  le  lieu  de  l'entrevue  de 
Charles  VI  et  de  Richard  II  un  autel  qui  consacrât  en 
quelque  sorte  la  réconciliation  des  deux  peuples  ;  mais 
elle  ne  fut  pas  même  assez  longue  pour  que  cet  autel  fût 
construit.  Les  Anglais  accusaient  les  Français  de  dire  : 
Prenez  toutes  les  filles  du  roi  ,  mais  rendez- nous 
Calais. 

Déjà  Froissart  s'était  éloigné,  et  nous  ne  savons  trop 
pourquoi.  Il  était  sorti  de  Saint-Omer  et  s'était  avancé 
jusqu'à  Liques,  dans  une  riante  vallée  où  s'ouvraient  de- 
vant lui  deux  routes  qui  conduisaient,  l'une  à  Ardres  où 
était  Charles  VI,  l'autre  à  Guinesoù  se  trouvait  Richard  II. 
Ilésita-t-il  sur  la  route  qu'il  fallait  choisir  ?  Aima-t-il  mieux , 
pour  ne  pas  opter,  ne  prendre  ni  l'une  ni  l'autre?  Rien 
ne  serait  moins  conforme  aux  habitudes  de  Froissart  qui 


{')Chron.  IV,  50,51.  Les  fêtes  do  Saint-Omer  avaient  aussi 
attiré  des  ménestrels.  L'un  d'eux  nomme  Loribaut  offrit  une 
chan.son  «  de  la  royne  d'Engleierre  »  au  duc  d'Orléans.  Il  était 
fîardien  des  livres  de  ce  prince,  mais  Eustache  Deschamps  parle 
de  lui  en  termes  fort  sa  lyriques. 


—    273    — 

savait  bien  que  le  même  accueil  Tattendait  dans  les  deux 
camps,  et  nous  sommes  réduit  à  croire  qu  il  manqua  d'ar- 
gent pour  continuer  son  voyage.  Ëustache  Deschamps 
était  alors  à  Saint-Omer,  et  c'est  lui  qui  nous  apprend 
qu'on  vola  à  Froissart  sa  bourse,  à  Liques,  aussi  bien 
qu'à  Avignon,  et  il  l'en  raille  fort  agréablement. 

Dont  venez-vous?  -  Je  viens  deSalnl-Omcr. 

—  Or  me  dictes  des  nouvelles  du  roys. 
L';ivez-vous  veu  aux  tentes  assembler? 
Arons-nous  paix  de  tous  peins  ceste  foys? 
Dictes-nous  en,  car  vous  avez  la  vois 
D'avoir  escrit  de  leur  faiz  queroniques. 

—  Je  vous  jure  sur  Dieu  et  sur  la  crois, 

Je  n'ay  rien  veu  fors  le  moustiers  de  Liques, 
Quant  à  chose  dont  je  doye  parler, 
Exceplé ce  que  jay  veu  les  Anglois 
A  Saint-Omer,  et  venir  et  aler 
Vers  la  reine  d'Angleterre  à  hiiull  doys; 
Et  si  dit-on  qu'à  la  fin  do  ce  mois 
L'avoiera-l'en  vers  Calais,  près  des  diques, 
Au  roy  anglais  :  puis  mon  départ  d'Artois 
Je  n'ai  rien  veu  fors  le  moustier  de  Liques, 
Et  les  chevaux  qu'on  y  fait  establer, 
Dont  Pompée  fut  pour  tel  fait  destrois; 
N'autre  chose  ne  vous  sçay  raconter. 
Fors  d'un  varlet  breton  qui  par  ses  doys 
Mil.  XX  francs,  sans  dire  :  je  m'en  vois. 
Et  un  roncin  qui  estoit  bons  et  friques, 
M'a  desrobe,  n'en  cherchant  parmi  les  bois, 
Je  n'ay  rien  veu  fors  le  moustiers  de  Liques. 


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iftWWirg  Iw.  ;»«;«jt  <taQ§«£'  b  perte  ^if'  ]»  i»a- 


—     277     — 

taille,  rendirent  tous  les  deux  le  dernier  soupir  près  de  la 
ville  de  Brousse,  qui  rapportait  son  origine  à  Annibal, 
autre  victime  de  T inconstance  de  la  fortune. 

Bientôt,  des  nouvelles  non  moins  tristes  arrivent  d'An- 
gleterre. Une  révolution  s'y  est  accomplie.  Richard  II, 
abandonné  de  ses  courtisans,  trahi  môme  par  son  lévrier 
qui  ne  connaissait  que  le  roi  et  qui  alla  festoyer  le  duc  de 
f.ancastre  comme  roi  d'Angleterre,  est  conduit  de  la  tour 
de  Londres  au  château  de  Pomfret  dont  les  portes  ne  s'ou- 
vriront que  devant  son  cercueil. 

Au  moment  où  Froissart  écrivait  les  derniers  chapitres 
deseschroniques,  il  ignorait  encordes  incidencesàQ  la  mort 
de  Richard  II.  C'est  à  l'un  de  ses  compatriotes  dont  l'œuvre 
tient  par  les  mêmes  liens  que  la  sienne  aux  traditions  litté- 
raires du  château  de  Beaumont,  que  nous  devons  le  récit 
des  derniers  moments  de  ce  p  luvre  prince,  qui  montra 
bien,  en  se  défendant  contre  ses  meurtriers,  qu'il  était 
vériUiblement  le  fils  du  Prince  Noir  :  «  Le  roy  estoit  tout 
«  seul  à  table,  lequel  ne  vouloit  mengier,  pour  ce  que  son 
«  escuier  ne  voloit  faire  assay  devant  lui  comme  il  avoit 
tt  à  cousiume  de  faire,  et  le  roy  Richart  lui  demanda  : 
«  Quelles  nouvelles  ?  Et  l'escuier  respondi  :  Je  n'en  sçay 
«  nulles  aultres  fors  que  sires  Pierres  d'Exton  est  venu, 
«  je  ne  sçay  quelles  nouvelles  il  apporte.  Dont  le  roy 
«  Richart  prya  à  l'escuier  que  il  taillast  et  que  il  fesist 
«  assny  comme  à  son  oflice  appartenoit.  Dont  se  mist  l'es- 
«  cuier  à  genoulz  par  devant  la  table,  et  cria  merchi  aux 

«  roy  Richart  que  il  li  volsist  pai'donner,  car  on  li  avoit 
I.  24 


—    278    — 

«  clefFendu  de  par  le  roi  Henry.  Dont  le  roy  Richarl  se 
«  courcha,  et  prist  ung  eoutiel  de  la  table  et  en  féri  l'es- 
«  ciiier  en  le  tieste ,  disiins  :  Maudis  soit  Henry  de  Lan- 
«  castre  !  A  celte  parole  vint  sires  Pierres  d'Exton , 
«  lui  VHI™*,  en  le  cambre  dou  roy  Richart,  où  il  séoit  h. 
«  table.  Et  chasciinsavoit  ou  lanche  ou  hache  en  sa  main, 
«  et  quant  le  roy  Richart  les  vit  venir  ainsy  armés ,  il 
«  bouta  la  table  arrière  de  lui  et  sailly  en  milieu 
«  d'eulx  VHI,  et  osta  à  l'un  d'iceulx  une  hache  et  se  mist 
«  bien  gentement  à  deflence  et  gaillardement,  et  en  lui 

«  deffendant  en  tua  IIH  de  VHI... Et  quand  le  roy 

«  fu  mors,  li  chevaliers  qui  li  avoit  donné  le  cop  de  le 
«  mort,  se  assist  dalés  le  corps  et  commencha  à  plorer, 
«  disant  :  Hélas!  quel  cose  avons-nous  fait?  Nous  avons 
«  mis  à  mort  celui  qui  a  este  noslre  souverain  seigneur 
«  l'espace  de  XXII  ans.  Or,  ai-je perdu  mon  honnour  (').  » 
Froissart  ne  peut  se  résigiier  ;i  cette  horrible  fin  d'un 
roi  puissant  qu'il  avait  vu  si  aimable  et  si  joyeux  quand 

(«)  Ms.  de  la  Bibl.  de  Bourgogne,  40233  bis  ^275,  vo.  L'ordre 
de  faire  périr  Richard  II  avait  été,  dit-on,  donné  le  6  janvier. 
Le  29,  sa  mort  était  déjà  connue  à  Paris.  Rymer,  III,  4,  p.  476. 
—  Henri  IV  semble,  au  contraire,  vouloir  la  cacher  dans  les 
chartes,  où  il  parle  de  son  prédécesseur.  Le  48  mai  seulement, 
il  s'exprime  en  ces  termes  :  «  Feu  nostre  très-cher  cousin 
«  Richart,  de  bonne  mémoire,  n'adgairs  roi  d'Engleterre,  que 
«  Dieu  assoille!  »  —  La  plupart  des  témoignages  contemporains 
sont  peu  favorables  à  Henri  IV.  Gerson  se  borne  à  dire  :  De  boni 
régis  Richardi  morte  el  causis  illius  satls  impiis  taceo. 


—    279    — 

il  Tentretenait  d'amour  :  «  Les  fortunes  de  ce  monde  sont 
«  trop  merveilleuses,  s'écrie-t-il,  c'est  trop  fort  de  ce  qui 
«  doist  estre.  »  Il  annonce  que,  bien  que  ce  soit  malgré 
lui,  il  racontera  ce  qu'il  pourra  apprendre  de  sa  mort,  ' 
mais  il  semble  qu'il  n'en  ait  pas  le  courage.  Le  clerc  de  la 
bonne  reine  Philippe  eût  fait  volontiers  comme  le  clerc 
Magdelain,  qui  se  revôtit  de  l'habit  royal  pour  rallier  les 
partisans  de  son  maître  et  qui  avait  non-seulement  les 
traits  majestueux  du  roi,  mais  aussi  son  noble  langage. 

Le  hasard  avait  fait  naître  Richard  II  le  jour  des  Rois, 
et  le  sénéchal  d'Aquitaine  avait  dit  le  même  jour  à  Frois- 
sart  que  ce  présage  lui  assurait  une  couronne.  Confiant 
dans  les  prophéties  attachées  à  son  berceau  ,  il  voulait, 
pour  qu'on  admirât  davantage  cette  couronne ,  la  porter 
dans  un  palais  plus  beau  que  celui  de  Paris,  et  il  avait 
fait  construire  à  grands  frais  la  vaste  salle  de  Westminster. 
Comme  l'avenir  devait  tristement  démentir  ces  rêves  de 
la  vanité  !  C'était  dans  cette  salle  à  peine  achevée  qu'un 
parlement  prononça  sa  déchéance ,  et  c'est  là  aussi  que, 
deux  siècles  plus  tard,  un  autre  parlement  renouvellera,  > 
au  nom  du  peuple,  le  procès  de  la  royauté  en  condamnant 
Charles  I"  (•). 

Froissa rt  avait  vu  en  quelque  sorte  commencer  sous 


(•)  Ce  rapprochement  se  présente  tout  naturellement  à  l'esprit, 
quand  on  trouve  parmi  les  noms  des  feudataires  présents  à  la 
cérémonie  du  couronnement  de  Richard  IL  celui  de  Cromwell. 
Voyez  la  relation  officielle  dans  les  actes  de  Rymer. 


—     280     — 

ses  yeux  la  triste  vie  de  Rich.ird  II,  quand  il  abordait  ses 
enquêtes  en  France  :  à  sa  mort  s'arrêtent,  avec  la  dernière 
année  du  xiv^  siècle,  ses  chroniques  qui,  pour  l'Angle- 
terre aussi  bien  que  pour  la  France,  retraçaient  de  si 
nombreuses  et  de  si  frappantes  péripéties.  Vingt  lignes  qui 
suivent  ne  sont  que  des  notes  incomplètes  qui  ne  vont 
guère  plus  loin  que  Tannée  1400  ou  1401  (').  Elles  ont 
suffi  néanmoins  pour  permettre  de  croire  qu'il  continua, 
comme  il  l'avait  souvent  annoncé,  ses  recherches  histori- 
ques jusqu'à  son  dernier  jour. 

111.  On  sait  peu  de  chose  des  dernières  années  de  FroissarU 
—  Sa  relraileà  Chimay.  —  Sa  mort. 

Une  ombre  épaisse  couvre  encore  les  dernières  années 

(')  Il  résulte  de  plusieurs  passages  de  Froissart,  notamment 
des  premières  lignes  du  chapitre  82  (livre  IV),  que  la  phrase  rela- 
tive à  Aubert  et  Guillaume  de  Bavière,  pour  ce  temps  comtes 
de  Hainaut  et  d'Ostrevant,  est  bien  antérieure  à  la  mort  de 
Richard  II.  On  pourrait  donner  dautres  exemples  de  cette  locu- 
tion dans  Froissart.  Ce  qu'il  dit  de  la  déposition  de  Benoît  Xlll, 
s'explique  par  la  soustraction  d'obédience  prononcée  en  4398. 
Quant  à  la  mission  du  légat  de  Boniface  IX  en  Allemagne  (An- 
toine de  Montecatino),  elle  est  de  1401 .  —  Cependant  on  a  voulu 
prolonger  sa  vie  jusqu'en  H44,  en  alléguant  cette  phrase  sur 
l'exil  de  Geoffroi  d'Harcourt  en  1344,  que  cent  ans  après  on 
voyait  encore  les  traces  de  la  haine  qu'il  en  conçut.  Mais  ce  n'est 
là  qu'une  expression  toute  proverbiale,  et  Froissart  dit  de  môme 
à  propos  des  ravages  des  Navarrais  en  1358,  que  cent  ans  après 
ils  n'étaient  «  ni  réparés,  ni  restaurés.  » 


—     281     — 

(le  la  vie  de  Froissarl.  Nous  ne  savons  ce  qu'il  fit  depuis 
son  voyage  de  Sainl-Omer,  et  peut-être  celte  absence 
complète  de  données  biographiques  indique -t-elle  seule- 
ment qu'il  sentit  enfin  le  besoin  d'un  peu  de  repos  après 
une  vie  si  vagabonde  et  si  agitée. 

On  assure  qu'il  se  retira  pendant  (pielque  temps  à  l'ab- 
baye de  Gantimpré,  près  du  prieur  messire  Jean  le  Tar- 
tier,  qui  s'occupait  de  compilations  historiques.  A  Gan- 
timpré, il  se  trouvait  aux  portes  de  Gambray,  où  Pierre 
d'Ailly,  Tami  de  Gerson  et  de  Glémangis,  venait  de  mon- 
ter sur  le  siège  épiscopal.  Nous  n'avons  rien  (appris 
des  relations  qui  se  formèrent  ou  plutôt  qui  se  continuè- 
rent vers  cette  époque  entre  le  savant  prélat  et  l'illustre 
chroniqueur,  mais  nous  en  retrouvons  la  trace  dans  les 
chapitres  relatifs  à  la  grande  assemblée  tenue  à  Reims 
pour  l'union  de  l'Eglise,  où  Pierre  d'Ailly  reçut  la  haute 
et  difficile  mission  d'exhorlei'  les  deux  papes  à  ne  pas  tar- 
der plus  longtemps  à  la  rétablir.  L'évoque  de  Gambray 
était,  dit  Froissart,  «  bien  enlangagé  en  latin  et  en  fran- 
ge çois.  »  Il  lui  donna  sans  doute  sur  ses  inutiles  efforts 
tous  les  détails  qui  sont  parvenus  jusqu'à  nous. 

Une  tradition  construite  porte  aussi  que  Froissart acheva 
sa  vie  dans  la  ville  de  Ghiuiay,  (jui  formait  le  douaire  do 
Marie  de  Nauiur ,  veuv(3  de  Gui  de  Blois  (').  Ainsi,  son 


('  )  Marie  de  Nam  u  r  épousa  pi  us  ta  rd  Pierre  Brcban  t ,  su  rnommé 

Clignet,  amiral  de  France,  Tun  des  favoris  du  duc  d'Orléans. 

D'après  Monstrelet,  le  comte  de  Namur  fut  irrité  à  un  tel  point 

24. 


—     282     — 

dernier  sentiment  aurait  été  une  noble  fidélité,  non  seu- 
lement à  sa  «  haute  histoire,  »  mais  aussi  à  cette  illustre 
maison  de  Blois  «  qui  mist  grand  entente  à  ce  qu  il  voul- 
«  sist  Tordonner  et  la  dicter.  » 

Froissart,  ajoute-t-on,  fut  enseveli  dans  la  chapelle 
Sainte-Anne, dans  l'église  de  Ghimay.  Selon  une  assertion 
assez  douteuse,  sa  tombe  fut  brisée  et  enlevée;  une  autre 
opinion  explique  fort  tristement,  par  sa  pauvreté  et  Tab- 
sence  de  ses  parents  et  de  ses  amis,  la  sépulture  qu'il  au-» 
rait  reçue  sans  qu'on  prît  soin  de  graver  sur  la  pierre  un 
nom  qui  suffisait  pour  l'illustrer.  Quoiqu'il  en  soit ,  tous 
les  efforts  qui  ont  été  tentés  pour  la  retrouver  sont  restés 
stériles,  et  les  restes  de  l'infatigable  chroniqueur,  à  qui  la 
plupart  de  ses  contemporains  durent  leur  gloire,  ne  sont 
gardés  au  sein  de  la  mort  que  par  le  silence  et  par  l'oubli. 
Mais  à  quelques  pas  de  là,  une  statue  de  Froissart  lui  tient 
lieu  de  tombeau,  de  même  qu'une  autre  statue  indique 
son  berceau  à  Valenciennes. 

de  ce  mariage,  qu'il  fit  trancher  la  tête  à  un  de  ses  frères  bâtards 
qui  l'avait  négocié.  En  effet,  Clignet  était  de  naissance  obscure, 
et  si  pauvre  qu'il  vivait  au  jour  le  jour.  Christine  de  Pisandit 
de  lui  : 

...  En  inaius  lieux  pour  amours  s'est  armé. 

Son  plus  notable  exploit  fut  de  piller  le  bagage  des  Anglais  pen- 
dant la  bataille  d'Azincourt. 

FI!M    DE    LA    PREMIÈRE    PARTIE. 


APPENDICE 


ETIENNE    MARCEL 


Des  jugements  bien  dJiFérenls  les  uns  des  autres  ont 
été  portés,  même  par  les  contemporains,  sur  le  mouve- 
ment communal  de  1355  à  1358,  et  l'on  peut  y  suivre 
les  variations  de  l'opinion  publique,  toute  favorable 
d'abord  à  l'intervention  des  états  généraux,  puis  peu  à 
peu  inquiétée  et  effrayée  par  les  violences  auxquelles 
donne  lieu  la  faiblesse  ou  l'absence  de  l'autorité  supé- 
rieure. Les  chroniques  de  Froissart  rellètent  ces  impres- 
sions, qui  se  modifient  et  s'assombrissent  à  mesure  que 
les  événements  se  succèdent.  On  y  voit  Marcel  dominer 
la  commune  de  Paris,  et  la  comnuuje  de  Paris  dominer 
les  états  généraux;  mais  nulle  part  le  caractère  du  célè- 
bre prévôt  des  marchands  ne  se  révèle  mieux  que  dans 
des  documents  émanés  de  lui-même  et  restés  longtemps 
inédits.  M.  Augustin  Thierry  se  proposait  de  les  faire 


—     286     — 

figurer  dans  une  nouvelle  édition  de  son  Essai  sur  l^hls- 
toire  du  tiers  état^  et  si  nous  les  reproduisons  ici  comme 
appendice  à  une  étude  sur  Froissart  et  sur  la  littérature 
du  XIV®  siècle,  c'est  qu'ils  offrent  un  précieux  commen- 
taire sur  des  faits  historiques  que  les  manuscrits  de  Frois- 
sart ne  rapportent  pas  d'une  manière  uniforme;  c'est 
aussi  qu'ils  méritent  l'attention  à  un  autre  titre.  En  effet, 
le  style  y  est  plus  vif,  plus  rapide,  plus  clair,  plus  mo- 
derne, si  nous  pouvons  parler  ainsi,  que  dans  les  autres 
pièces  de  la  même  époque.  On  sent  que  Paris,  qui  vou- 
lait exercer  sur  les  autres  villes  une  influence  absolue  par 
les  idées,  les  précédait  aussi  jusque  dans  les  formes  de  la 
langue,  mieux  étudiées,  plus  cultivées  que  partout 
ailleurs. 

Lorsqu'on  veut  juger  l'époque  à  laquelle  Marcel  a  atta- 
ché son  nom,  il  faut  avant  tout  se  demander  ce  qu'avaient 
été  les  premières  années  du  xiv®  siècle.  Plus  on  les  étu- 
die, plus  on  est  attristé  à  la  vue  de  la  misère  et  de  la  con- 
fusion qui  les  avaient  remplies  :  sur  le  trône,  la  dynastie 
de  Philippe  le  Bel  frappée  et  tout  à  coup  éteinte  ;  autour 
(lu  trône,  des  ambitions  rivales  multipliant  les  intrigues 
et  les  luttes;  partout  ailleurs  les  guerres  civiles  et  les 
guerres  étrangères  se  mêlant  et  se  perpétuant  ensemble. 
El  cependant,  au  milieu  de  cet  état  prolongé  d'inquiétude 
et  de  souffrance,  on  découvre  sans  cesse  une  vague  aspi- 
ration de  la  nation  vers  uu/temps  meilleur,  un  espoir 
quelquefois  étouffé,  mais  aussitôt  renaissant,  de  se  retrou- 
ver grande  et  forte,  une  invincible  tendance  à  se  sauver 
elle-même  en  relevant  et  en  défendant  de  son  sang  les 
libertés  publiques,  devenues  plus  "saintes  depuis  qu'elles 
restaient  associées  dans  tous  les  esprits  aux  pieuses  tradi- 
tions du  règne  de  Louis  IX. 


—    287    — 

Les  Anglais  avaient  défait  le  roi  Jean  à  Poitiers,  comme 
ils  avaient  vaincu  Philippe  de  Valois  à  Crécy.  Entre  ces 
deux  journées,  il  y  a  quelque  chose  de  plus  que  Taffai- 
Missement  de  la  royauté  pendant  une  courte  péiiode  de 
dix  années  :  la  défense  du  territoire  et  de  l'honneur  na- 
tional a  reculé  de  plus  d'un  siècle.  A  Crécy,  les  commu- 
nes avaient  combattu,  et  avec  tant  de  courage  que  les 
bourgeois  d'Orléans  arrêtèrent  un  instant  les  Anglais  vic- 
torie»iX.  A  Poitiers,  on  a  dédaigné  leur  appui.  EnOn, 
dernier  rapprochement  qui  explique  toute  la  situation, 
l'on  avait  vu  la  noblesse  mourir  à  Crécy,  tandis  que  Phi- 
lippe de  Valois  quittait  le  champ  de  bataille.  A  Poitiers, 
la  noblesse  avait  fui,  laissant  le  roi  de  France  prisonnier 
au  pouvoir  des  Anglais. 

Tels  furent  les  événements  dont  l'influence  dut  néces- 
sairement s'exercer  sur  les  délibérations  des  états  géné- 
raux et  sur  ces  mémorables  ordonnances  dont  Boulain- 
villiers  disait,  sous  Louis  X\\\  qu'elles  eussent  à  jamais 
assuré  la  liberté  publique,  s'il  eut  été  possible  que  la 
France  put  être  houieuse.  L'initiative  était  venue  de  la 
ville  de  Paris,  et,  afin  de  mieux  faire  couiprendre  le  but 
tout  national  qu'elle  se  proposait,  elle  avait  eu  soin  d'as- 
socier aux  réformes  administrativeai  les  mesures  les  plus 
énergiques  pour  s'opposer  a  l'invasion  des  Anglais.  Un 
homme  dirigeait  la  commune  de  Paris,  et,  par  la  com- 
nume  de  Paris,  gouvernait  la  France.  Cet  homme,  dont 
la  figure,  selon  l'expression  de  M.  Augustin  Thierry,  a 
de  nos  jours  singulièrement  grandi  pour  l'histoire  mieux 
informée,  est  l'un  des  plus  riches  bourgeois  de  Paris  (•), 


(')  A  Paris,  comme  en  Flandre,  les  plus  riches  bourgeois  ap- 
partenaient au  commerce  de  la  draperie.  Etienne  Marcel  était  de 


—     288     — 

et  ses  fondions  de  prévôt  des  marchands  l'ont  pl(icé  à  la 
tôte  de  la  commune  :  c'est  Etieinie  Marcel. 

Dans  une  assemblée  tenue  à  Paris,  le  prévôt  des  mar- 
chands, qui,  pendant  longtemps  ('),  n'avait  éleVé  la  voix 
que  pour  invoquer  les  intérêts  les  plus  chers  de  la  nation, 
la  délivrance  du  roi  piisonnier.  la  réunion  des  hommes 
d'armes  contre  les  Anglais,  la  répartition  équitable  des 
impôts,  le  cours  régulier  de  la  justice,  la  suppression  des 
mauvaises  monnaies,  prit  la  parole  pour  lui-même  et  en 
son  propre  nom.  Il  venait  justifier  le  meurtre  des  maré- 
chaux de  Normandie  et  de  Champagne  et  d'un  avocat  du 
roi  au  parlement,  nommé  Regnaud  d'Acy,  qu'avait  misa 
moi  t  sans  forme  de  justice  une  multitude  furieuse.  Parmi 
ceux  qui  écoutaient  la  harangue  du  prévôt  des  marchands 
se  trouvait  un  religieux  du  couvent  des  Carmes  de  la 
place  Maubert,  qui  s'appelait  Jean  de  Venette,  et  que 
nous  ne  désignerons  toutefois  que  par  le  nom  plus  connu 
de  Continuateur  de  la  chronique  de  Guillaume  de  Nan- 
gis.  Il  aimait  Marcel,  et,  comme  lui,  il  voyait  dans  la 
convocation  des  étals  généraux  le  salut  de  la  France  ; 
mais  il  gémissait  secrètement  sur  ces  violences  :  Ulhiam 
consilium  nunquam   ad   efl'ccfum    chvcnisset!    Çvare    ista 


ce  nombre.  On  le  voit,  en  1352,  vendre  des  draps  royez  bruns 
de  Gand  au  duc  de  Norm;indie.  (Comptes  d'ÉHenne  de  la  Fon- 
taine, publiés  par  M.  Douct  d'Arcq.)  Je  ne  puis  que  rappeler  ici 
la  part  que  les  marchnnds  drapiers,  placés  à  la  tète  de  la  bour- 
geoisie, prirent  aux  mouvements  de  la  commune  de  Paris  en  1 358 
et  en  1382,  et  je  me  borne  à  faire  remarquer  que  les  rapports 
commerciaux  qu'ils  entretenaient  avec  les  villes  flamandes  ont 
pu  déguiser  souvent  des  relations  politiques. 

(•)  De  repvblica  mullum  sollicitus  pro  tune.  Cont.  ciir.  Glill. 
DE  Nangiaco;  éd.  de  M.  Géraud,  II,  p.  247. 


—     289     — 

Y 

fla^itla  perpetrarunt?  Tantum  nefas  imptmùum   non  re- 
mansit. 

Ce  religieux  obscur,  qui,  chaque  soir,  se  retirait  dans 
sa  cellule  pour  interroger  sa  conscience,  tandis  que  par- 
tout autour  de  lui  on  n'écoutait  que  la  clameur  des  pas- 
sions, avait  compris  la  grave  et  impartiale  mission  de 
J'historien.  Il  ne  faut  pas  se  demander  si  le  maréchal  de 
Normandie,  qui  vient  de  violer  les  franchises  de  Féglise 
Saint-Méry,  a  tué  G-'ofFioi  d'Harcourt  en  guerre  loyale, 
et  s'il  n'a  peut-être  pas  coopéré  à  la  mort  de  son  neveu, 
décapité  à  Rouen  par  trahison.  Il  ne  faut  pas  rechercher 
si  le  maréchal  de  Cihampngne  a  excité  les  nobles  de  sa 
province  à  prendre  les  armes,  et  si  Regnaud  d'Acy  a  déjà 
été  mis  en  accusation  par  les  états  généraux.  Peu  nous 
importe  de  savoir  que  ces  conseillers  exhortaient  le  duc  de 
Normandie  à  traiter  avec  les  Anglais  qui  ruinaient  le 
royaume,  pour  exterminer  les  communes  empressées  à  le 
défendre  :  il  suffit  (tel  est  Tordre  invariable  des  desseins 
de  la  Pix)vidence)  que  Marcel  ait  déplacé  l'autorité  légale, 
en  la  livrant  à  Teffervescence  populaire,  pour  que  tôt  ou 
lard,  dominé  par  les  menus,  comme  il  les  appelle  lui- 
même,  il  devienne  inévitablement  la  victime  des  mêmes 
violences  et  des  mêmes  haines ,  qui  le  traîneront,  lui 
aussi,  nu  et  couvert  de  plaies,  sur  le  pavé  du  Val  des 
Écoliers,  où  ont  été  abandonnés  sans  sépulture  les  corps 
des  maréchaux  de  Champagne  et  de  Normandie  (*). 


(«)  «  Plusieurs  tenoieut  que  c'estoit  ordenance  de  Dieu,  quar 
«  il  estoit  mort  comme  il  avoit  fait  morir  lesdis  mareschaux.  » 
Chron.  de  Saint-Denis,  éd.  de  M.  Paulin  Paris,  VI,  p.  >l33.~Sur 
les  menus^  voyez  le  Livre  de  Paix,  de  Christine  de  Pisan,  au 
chapitre  intitulé  :  «  Comment  il  n'appartient  que  les  menus  po^ 
«  pulaires  soient  mis  es  offices  et  estas  de  la  cité.  » 
I.  25 


—    290     — 

Marcel,  qui  expia  par  son  sang  le  sang  qu'il  fit  répan- 
dre, fixe  à  d'autres  titres  l'attention  des  historiens.  Il  fut 
l'éloquent  organe  des  griefs,  des  besoins  et  des  intérêts 
de  son  pays  et  de  son  temps.  Au  milieu  du  désordre  qui 
régnait,  il  conçut  le  plan  d'une  organisation  vigoureuse 
qui  transforma  la  capitale  du  royaume,  et  qui,  si  elle  ne 
put  transformer  le  royaume  môme,  y  laissa  du  moins 
après  elle  de  longs  et  vifs  regrets  justifiés  par  de  nou- 
veaux désastres  et  de  nouveaux  malheurs. 

Il  y  a  aussi  dans  la  vie  de  Marcel  quelques  pages  qui 
réclament  une  réhabilitation.  On  lui  reprocha  d'être  l'allié 
des  Anglais,  et  personne  ne  fit  plus  que  lui  pour  les  re- 
pousser. On  l'accusa  de  soutenir  les  Jacques  et  de  cher- 
cher l'extermination  de  la  noblesse  ;  or  il  ouvrit  un  refuge 
aux  nobles  dans  les  murs  de  Paris,  et  .s'opposa  de  toutes 
ses  forces  aux  fureurs  de  la  Jacquerie.  On  nous  le  montre 
avide,  ambitieux,  cherchant  à  concentrer  le  gouverne- 
ment entre  ses  mains:  mais  il  faut  se  souvenir  qu'en 
dehors  de  l'unité,  représentée  par  les  états  généraux,  les 
rênes  du  gouvernement  flottaient  au  hasard  entre  le  roi, 
prisonnier  à  Londres,  et  le  duc  de  Normandie,  errant  en 
France  de  province  en  province,  tous  les  deux  désarmés 
le  même  jour  à  Poitiers,  l'un  par  la  fortune  du  combat, 
l'autre  par  le  déshonneur  de  sa  fuite. 

Les  documents  historiques  qui  s'occupent  de  Marcel 
sont  nombreux,  mais  la  plupart  sont  postérieurs  à  sa 
chute.  Il  n'en  est  que  plus  intéressant  d'étudier  le  célèbre 
prévôt  des  marchands  dans  deux  lettres  également  pré- 
cieuses, quoiqu'elles  soient  de  nature  différente. 

Dans  la  première,  que  les  chroniques  de  Saint-Denis 
appellent   «  unes  bien  merveilleuses  lettres  closes  (*),  » 

(')  Chroniques  de  Saint-Denis,  VI,  p.  104.  Cette  lettre  se  trouve 


—     291     — 

Marcel,  au  faîte  de  sa  puissance,  répoud  en  termes  altiers 
aux  menaces  du  duc  de  Normandie,  qui  veut  réduire  les 
Parisiens  parla  fa  mine.  La  seconde,  écrite  le  i  1  juillet  \  358, 
et  antérieure  seulement  de  vingt  jours  à  sa  mort,  n'est 
qu'une  longue  apologie  de  tout  ce  qu  a  fait  le  prévôt  des 
marchands.  Il  semble  qu'avant  de  descendre  dans  la 
tombe,  et  à  défaut  du  témoignage  de  ses  amis  qui  seront 
entraînés  dans  sa  perte,  il  veuille  plaider  lui-même  sa 
cause  devant  la  postérité,  et  ce  qui  accroît  l'importance 
de  ce  document,  c'est  qu'il  est  adressé  aux  communes  de 
Flandre,  dont  Paris  réclamait,  en  1 358  aussi  bien  qu'en 
1382,  l'alliance  et  l'appui  ('). 

Il  faut  ajouter  que  ces  lettres  de  Marcel,  détruites  en 
France,  se  sont  conservées  dans  les  archives  des  com- 
munes flamandes,  et  ce  sont  les  seules  qui  soient  parve- 
nues jusqu'à  nous.  J'avais  copié  celle  du  18  avril,  il  y  a 
plusieurs  années,  dans  un  cartulaire  de  Bruges.  J'ai  re- 
trouvé la  dernière  aux  archives  d'Ypres,  et  c'est  là  pro- 
bablement un  de  ces  documents,  cachés  avec  soin  après 
la  bataille  de  Roosebeke,  qui  donnèrent  lieu  d'accuser,  à 
cette  époque,  les  échevins  d'Ypres,  condamnés  à  remettre 
toutes  leurs  chartes  au  château  de  Lille,  d'avoir  «  autres 
«  choses  qu'ils  n'avoicnt  point  apportées  (^).  » 

aussi  mentioDnée  dans  rordonnance  d'abolition  du  10  août  >I358. 
Secousse,  t   I,  p.  213. 

(•)  Parmi  vingt-et-un  bourgeois  désignés  comme  amis  de  Mar- 
cel, les  Chroniques  de  Saint-Denis  cÀleni  CoWn  le  Flament,  Man- 
nequin le  Flament,  Pasquet  le  Flament,  Jacques  le  Flament, 
trésorier  des  guerres,  et  Jacques  le  Flament,  maître  de  la 
chambre  des  comptes.  Elles  nomment  ailleurs  Geoffroi  le  Fla- 
ment, du  porche  Saint -Jacques. 

(*)  Acte  du  mois  de  janvier  1382  (v.  st.).  (Archives  de  Lille.) 


—     292     — 


1. 


Très-redoubté  seigneur,  plaise  vous  remembrer  com- 
ment vous  nous  avés  convent  que  se  aucune  chose  senes- 
trevous  estoit  rapportée  de  nous,  vous  n'en  croiriés  rien, 
mais  le  nous  fériés  savoir;  et  aussi  se  aucune  chose  nous 
estoit  rapportée  de  vous,  nous  le  vous  ferions  savoir  :  et 
pour  ce,  très-redoubté  seigneur,  vous  certifions  en  vérité 
que  vostre  peuple  de  Paris  murmure  très-grandement  de 
vous  et  de  vostre  gouvernement  pour  trois  causes  :  pre- 
mier que  les  ennemis  de  vous,  de  nous  et  du  royaume 
nous  roignent  et  nous  pillent  de  tous  lés,  du  costé  devers 
Chartres,  et  nul  remède  n'y  est  mis  par  vous  qui  li  deuis- 
siez  mettre;  et  aussi  que  tous  les  soudoiers  qui  jà  en  ar- 
rière sont  venus  à  vostre  mandement,  du  Dalphiné,  de 
Bourgoigne  et  d'ailleurs,  pour  la  defFense  du  royaume, 
n'ont  fait  honneur  ne  proufit  à  vous,  ne  à  vostre  peuple, 
mais  ont  tout  le  païs  mangié  et  le  peuple  pillié  et  robe, 
nonobstant  que  il  aient  esté  bien  paies,  et  ce  savés  vous 
bien,  car  plusieurs  plaintes  vous  en  ont  esté  faictes,  tant 
par  moy  comme  par  autres,  pour  lesquelles  vous  leur 
deustes  mander  qu'il  s'en  alassent  en  leur  pais  ;  et  néant- 


—    293     — 

moins  vostre  peuple  tient  que  vous  les  tenés  entour  vous, 
ou  aucuns  d'eux  ausquels  vous  avés  baillié  à  garder  les 
forteresses  de  Meaulz  et  de  Monstereau,  qui  tiennent  les 
rivières  de  Saine,  de  Marne  et  d'Yonne,  desquelles  vostre 
bonne  ville  de  Paris  doit  estre  nourrie  et  soustenue,  que 
tant  amés,  si  comme  tousjours  avés  dit;  la  tierce  cause  du 
murmure  du  peuple  est  que  vous  ne  mettes  aucune  paine 
à  garnir  les  forteresses  qui  sont  devers  vos  ennemis,  mais 
trop  bien  avés  saizi  celles  dont  vivres  nous  pevent  venir,  et, 
qui  pis  est,  les  avés  garnies  de  gens  qui  nul  bien  ne  nous 
veuUent,  si  comme  plainement  vous  appert  et  à  nous  par 
lettres  qui  furent  trouvées  es  portes  de  Paris,  lesquelles 
vous  furent  monstrées  en  vostre  grant  conseil,  et  encore 
desgarnissiés  vostre  ville  de  Paris  d'artillerie  pour  garnir 
les  forteresses  de  Meaulz  et  de  Monstereau  garnies  de  gens 
qui  nul  bien  ne  nous  veullent,  comme  dit  est,  et  bien 
appert  par  les  paroles  que  dictes  vous  ont,  que  bien  sa- 
vons que  telles  sont  :  «  Sire,  quelconque  persone  qui  sire 
«  soit  de  ce  chastel  se  peut  bien  vanter  que  ces  villains 
«  de  Paris  sont  en  son  dangier  et  que  bien  près  leur  peut 
«  rongnier  les  ongles.  »  Si  vous  plaise  savoir,  très-re- 
doubté  seigneur,  que  les  bonnes  gens  de  Paris  ne  se 
tiennent  pas  pour  villains,  mais  sont  prudes  hommes  et 
loiaulx,  6t  tels  les  avés  trouvé  et  trouvères,  et  disent  outre 
que  tuit  cil  sont  villains  qui  font  les  villainies  :  touttes 
lesquelles  choses  sont  au  très-grant  desj)laisir  de  tout 
vostre  peuple,  et  non  sans  cause,  car  premier  vous  leur 
devés  protection  et  deffense,  et  eux  vous  doivent  porter 
honneur  et  obéissance,  et  qui  leur  faut  de  Fun  ne  sont 
tenus  en  l'autre  ;  et  aussi  semble  à  vostredit  peuple,  selon 
raison  et  vérité,  que  mielx  fussent  emploies  gaiges  à  gens 
qui  se  combatent  aus  ennemis  du  royaume  que  à  ceulx 

25. 


—    294    — 

qui  prennent  les  deniers  d'icellui,  robent  et  pillent  le 
peuple  d'icellui,  et  aussi  leur  semble  que  vous  et  les  gens 
d'armes  qui  sont  en  vostre  compagnie  fussent  mielx  à 
vostre  honneur  entre  Paris  et  Chartres,  là  où  sont  les  en- 
nemis, que  là  où  vous  estes,  qui  est  paiis  de  pais  et  sans 
guerre  ;  et  aussi  est  vérité  que  lesdictes  forteresses  par 
vous  saisies  de  nouvel,  estoient  en  gouvernement  de 
très-bonnes  gens  et  sans  aucun  mauvais  soupçon,  et 
n'estoient  point  en  frontière,  ne  ne  vous  coustoient  rien 
à  garder,  et  est  aussi  vérité  que  quiconque  a  deux  choses 
à  garder  et  garnir ,  il  doit  mielx  et  plus  tost  garder  et 
garnir  la  plus  vallable,  la  plus  honorable,  et  proufitable, 
quant  elle  est  plus  ennoie  et  plus  doubtable ,  et  vous  en 
vostre  nouvel  conseil  vouliés  desgarnir  Paris  d'artillerie 
pour  garnir  les  forteresses  dessus  éclaircies,  laquelle 
chose  vostredit  peuple  n'a  voulu  souffrir;  car  par  ce 
voient  la  destruction  et  perdition  du  roiaume,  de  vous  et 
de  tout  le  peuple.  Si  vous  supplions  très-umblement , 
très-redoubté  seigneur,  que  il  vous  plaise  à  venir  en 
vostre  bonne  ville  de  Paris  et  leur  donner  protection  et 
deffense.  si  comme  faire  le  devés,  et  aussi  veuilliés  oster 

ê  1 

d'entour  vous  toutes  gens  qui  à  vostredit  peuple  n'ont 
bonne  volonté ,  lesquels  vous  povés  bien  cognoistre  par 
les  consaulx  qu'il  vous  donnent,  et  avec  ce  remettre  les- 
dictes forteresses  de  Meaux  et  de  Montereau  es  mains  de 
vos  féaulset  loiauls  subjets,  où  par  avant  estoient,  afin  que 
vostre  peuple  de  Paris  n'ait  cause  de  commotion  pour 
faute  des  vivres,  et  que  il  se  délaissent  de  leur  murmure  ; 
et  aussi  vous  supplions  qu'il  ne  vous  veuille  desplaire  si 
nous  avons  retenu  l'artillerie  qui  avoit  esté  jà  menée  au 
Louvre  par  Jehan  de  Lyons,  car  en  vérité  nous  l'avons 
fait  en  bonne  intention  et  pour  plus  grans  niaulx  et  périls 


—  .295    — 

eschever  ;  car  le  peuple  estoit  si  esmeu  pour  ce,  <jue  grans 
maulx  en  fussent  venus  se  nous  ne  leur  eussions  eu  con- 
vent  de  la  retenir. 

Très  -  redoubt^  seigneur,  plaise  vous  savoir  que  le 
peuple  de  Paris  se  remembre  moult  de  promesses  que 
vous  leur  déistes  de  Vostre  bouche,  à  Saint-Jacques  de 
Tospital,  as  halles  et  en  vostre  chambre,  outre  lesquelles 
vous  leur  promeistes  que,  se  vous  ne  deviez  yssir  que 
vous ,  trente  ou  quarante  avecques  vous ,  si  ne  pourries 
vous  plus  souffrir  les  choses  en  Testât  où  il  estoient,  et. 
Dieu  merchi,  les  choses  ont  depuis  pris  moult  petit 
amendement. 

Très-redoubté  seigneur,  sur  toutes  ces  choses  et  chas- 
cuue  d'icelles  dessus  éclaircies,  vous  plaise  ordener  par 
telle  manière  que  ce  soit  à  la  loenge  de  Dieu,  à  hoimeur 
du  roy,  nostre  sire^  de  vous,  et  au  prouffit  du  peuple,  en 
telle  manière  qu'il  s'en  puisse  brièvement  apercevoir,  et 
nous  veuilles  avoir  pour  recommandés. 

Li  Saint-Esprit  vous  ait  en  sa  sainte  garde  et  vous 
doint  bonne  vie  et  longue. 

Escript  à  Paris,  le  xvuj*  jour  d'avril. 


II. 


Très-chiers  seigneurs  et  grans  amis,  vous  avez  bien 
sceu  comment  en  la  bonne  ville  de  Paris,  après  la  prise 
du  roy  nostre  sire,  faicte  à  Poitiers,  du  commandement  de 
monseigneur  le  duc  de  Normandie,  convocation  générale 
fu  faicte  des  trois  estas  du  royaume  de  France,  clergié. 


—     29G    — 

nobles  et  bonnes  villes,  pour  avoir  conseil  sur  le  fait  de 
la  délivrance  du  roy  nostredit  seigneur  et  sur  la  défense 
du  royaume  et  des  subgés,  et  le  bon  gouvernement  d'icelli 
qui, par  longtemps,  par  les  fauls  et  déloyaulz  conseillers 
et  corrompus  officiers  avoit  petitement  esté  gouvernés, 
dont  les  grans  maulz  que  chascun  a  veu,  pour  lesdites 
causes  et  pluseurs  autres,  sontavenuz  au  royaume  et  aus 
subgés,  et  aussi  pour  avoir  finance  convenable  par  con- 
sentement de  tous  pour  le  fait  de  la  guerre.  Et  combien 
que  desdis  estas  fussent  à  ladicte  journée  très-grans  et 
notables  nombres,  et  des  remèdes  sur  touslesdis  poins  el 
aussi  des  aides  fussent  tout  en  accort,  loulevoies  la  chose 
fu  empeschée,  délaiée  et  froissée  par  les  malices  et  fausses 
inductions  desdis  conseilliers  et  ofRciers,  à  Toppinion 
desquels  se  enclina  monseigneur  le  duc  plus  que  à  tout 
le  bon  conseil  qui  donnet  li  fu  paiv  tous  les  estas  dudit 
royaume ,  dont  grant  mal  s'ensuyvirenl  et  grans  per- 
ditions de  paiis.Etpour  ce  furent  faictes  autres  assemblées 
pour  lesdictes  causes,  lan  (')  Icsdictes  sainctes  ordonnances 
faictes  premièrement  et  en  escript  rédigées  furent  par 
tous  loées  et  approuvées,  promises  et  jurées,  et  par  mon- 
seigneur le  duc  en  las  de  soye  et  en  cire  vert  confermées 
et  par  li  promises  et  jurées,  èsquelles  avoit  cinq  poins 
principaulx  :  premièrement  que  justice  fusl  réformée, 
tenue  et  gardée;  la  multitude  de  mauvais  et  corrompus 
officiers  qui  deslruisoient  le  peuple  ostée;  les  grans  alié- 
nations faictes  du  patrimoine  du  royaume  en  personnes 
indignes,  au  grant  dommage  du  roy  et  du  royaume,  fussent 
rappelles  et  au  patrimoine  réincorporés  ;  la  personne  de 
monseigneur  le  duc  de  bonnes  personnes  sages  et  loyauls, 

(•)  Lan  pour  ia  où. 


—     297     — 

de  bons,  vrais  et  loyaiilx  conseilliers  fiist  associée  et  bien 
aornée,  et  regetés  de  sa  conipaignie  plusieurs  de  petit 
estât  et  de  petit  sens,  qu'il  créoit  plus  que  inestiers  ne  li 
fust,  qui  estoient  u  sont  de  mauvaise  famé  et  renommée; 
défense  bonne  et  convenable  par  fait  d'armes  contre  les 
ennemis  fust  aus  subgés   du  royaume  administrée  et 
prestée,  les  prises  qui  se  faisoient  sur  le  peuple  sans  rien 
paier,  dont  li  peuple  avoit  esté  très-grandement  doma- 
giés,  fussent  du  tout  ostées.  Lesquelles  ordonnances  en 
tous  les  poins  dessusdis  furent  par  monseigneur  le  duc  et 
plusieurs  mauvais  estans  près  de  li  froissiés  et  cassées,  et 
grans  divisions  entre  les  estas  engenrées,  car  li  plusieurs 
des  nobles,  des  choses  par  euls  consenties,  accordées, 
promises  et  jurées,  et  aussi  du  clergié,  se  départirent,  et  du 
tout  des  bonnes  villes  se  divisèrent,  ne  rien  des  choses 
accordées  ne  paièrent,  et  à  la  josne  volonté  de  monseigneur 
le  duc  du  tout  se  confermèrent ,  afin  que  sur  euls,  sur 
leurs  terres,  ne  sur  leur  subgés  ne  fust  aucune  chose 
prise,  ne  levée.  Et  pour  ce,  très-chier  seigneur  et  très-vray 
ami,  que  nous  et  plusieurs  autres  bonnes  villes  les  sus- 
dictes  ordonnances,  par  nous  et  tousautres,  comme  dit  est, 
accordées  et  jurées,  vousisimes  tenir  et  accomplir  sens 
comparoison,  et  par  cesdeffauset  plusieurs  autres  veyens 
nous  et  le  royaume  en  estât  de  perdition,  et  pour  ce  que 
souvent  à  monseigneur  le  duc  et  son  conseil  en  faisions 
requeste  de  y  remédier ,  nous  avons  moult  encouru  la 
malevolenté  de  li  etdesdis  nobles,  en  nous  mettant  sus  à 
grant  tort  que  nous  vouliens  avoir  le  gouvernement  du 
royaume,  et  combien  que  monseigneur  le  duc  bel  en 
respondesist  et  à  faire  le  promesist,  rien  n'en  faisoit,  mais 
tout  le  contraire,  et  contre  nous  et  ceuls  qui  ensuyvoient 
nostre  opinion  estoit  en  corage  se  forment  meus  que  par 


—     298     — 

maintes  voies  prociiroit  et  faisoit  procurer  nostre  des- 
truction, et  se  estudioit  faire,  en  la  bonne  cité  de  Paris,  des 
menus  contre  nous  grant  commocion,  pour  laquelle  chose 
et  aucunes  autres  aucun  mauvais  de  ses  conseilliers  en 
très-bon . petit  de  nombre  en  ont  esté  justement  rois  à 
mort,  qui  en  ce  et  en  plusieurs  autres  grans  mauls  le 
norrissoient  et  entroduisoient  :  depuis  lesquelles  choses 
ledit  monseigneur  le  duc  avecques  grant  quantité  de 
nobles,  veullans  la  destruction  universele  de  nous,  des 
gens  des  bonnes  villes  et  de  tout  le  plat  paiis,  sont  en 
armes  et  en  host  pour  nostre  destruction  devant  la  bonne 
ville  de  Paris,  et  ont  esté  à  Meaulx,  lan  de  bonne  foy  les 
citoyens  les  avoient  receus,  lan  ils  ont  destruit  la  cité  et 
tous  les  citoiens  et  fait  plusieurs  horribles  mauls,  selon  ce 
que  de  ce  et  des  choses  dessusdites  et  de  plusieurs  autres 
vous  porra  plus  plainement  apparoir  par  certains  rooles, 
lesquels  nous  vous  envoions  soubs  le  contre-scel  de  la 
ville  de  Paris  clos.  Et  vous  supplions  et  prions,  tant  et  si 
acertes  comme  plus  poons,  que,  tout  vostre  commun 
assemblé  et  en  audience,  vous  plaise  lesdis  rooles  faire  lire 
avecques  ces  présentes,  et  clèrcment  exposer  à  vostre 
commun  les  choses  qui  contenues  y  sont. 

Très-chiers  seigneurs  et  bons  amis,  nous  pensons  que 
vous  avez  bien  oy  parler  comment  très-grand  multitude 
de  nobles,  tant  de  vostre  paiis  de  Flandres,  d'Artois,  de 
Boulonois,  de  Guinois,'de  Ponthieu ,  de  Haynault,  de 
Corbiois,  de  Beauvoisis  et  de  Vermendois,  comme  de 
plusieurs  autres  lieux,  par  manière  universele  de  nobles 
universaunjent  contre  non  nobles,  sens  faire  distinction 
quelconques  de  coulpables  ou  non  coulpables,  de  bons  ou 
de  mauvais,  sont  venus  en  armes,  par  manière  d'ostilité, 
de  murdre  et  de  roberie,  deçi'i  l'yaue  de  la  Somme  et  aussi 


—    299     — 

deçà  Tyeau  d'Oise,  et  combien  que  à  plusieurs  d^euls  rien 
ne  leur  ait  esté  meffait,  toutevoies  il  ont  ars  les  villes,  tué 
les  bonnes  gens  des  paiis,  sens  pitié  et  miséricorde  quel- 
conques, robe  et  pillié  tout  quanques  il  ont  trouvé, 
femmes ,  enfans ,  prestres ,  religieux  mis  à  crueuses 
gehines,  pour  savoir  Favoir  des  gens  et  ycels  prendre  et 
rober,  et  plusieurs  d'iceuls  fait  morir  es  gehines,  les 
églises  robées,  les  calices,  sainctuaires,  chapes  ostées  et 
robes,  les  prestres  célébrans  pris  et  les  calices  ostés  de 
devant  euls,  et  11  aucun  d'euls  le  corps  Nostre-Sire  geté 
h  leurs  variés,  le  précieux  sang  Nostre-Sire  geté  à  la 
paroit,  les  vaissaulx  où  estoit  le  corps  Nostre-Sire  pris, 
les  églises,  abbaies,  priorés  et  églises  parochiauls  que  il 
ne  ardoient  misa  raençon,  et  les  personnes  de  Saincte 
Eglise,  les  pucelles  corrompues  et  les  femmes  violées  en 
présence  de  leur  maris ,  et  briefment  fait  plus  de  mauls, 
plus  cruelement  et  plus  inhumainement,  que  oncques  ne 
firent  les  Wandres,  ne  Sarrasin ,  et  plusieurs  desdictes 
pilles  (')  ont  porté  en  Flandres,  en  Artois  et  en  Vermen- 
dois,  et  très-grant  quantité  en  ont  laissée  à  Gompiègne, 
qui  èsdis  fais  les  a  souslenus  et  sousticnt,  à  la  destruction 
du  plat  pais  et  des  bonnes  villes,  et  encore  èsdis  mauls 
persévèrent  de  jour  en  jour,  et  tous  marchans  qu'il 
treuvent  mettent  à  mort,  et  raençonnent  et  ostent  leurs 
marchandises,  tout  homme  non  noble  de  bonnes  villes 
ou  de  plat  paiis  et  les  laboureurs  tous  mettent  à  mort  et 
robent  et  dérobent)  ont  pris  quarante  et  cinq  mules 
chargiés  de  draps  de  Flandres  et  d'ailleurs,  et  yceuls  ont 
pilliés  et  ostés  aus  marchans  qui  les  mcnoient  avecques 
Icsdis  draps.  Et  ainsi   véons  clèrement  qu'il  nous  en- 

(.)  Pille,  butin. 


—     300     — 

tendent  universaument  tous  des  bonnes  villes  et  du  plat 
paiis,  sens  pité  ne  miséricorde,  se  Dieux  ne  nous  secourt 
et  aide,  et  no  bon  amy,  frère  et  voisin,  mettre  à  destruc- 
tion. Et  bien  savons  que  monseigneur  le  duc  nous,  nos 
biens  et  de  tout  le  plat  paiis  a  mis  en  habandon  dus 
nobles,  et  de  ce  qu'il  ont  fait  et  feront  sur  nous  les  a 
advoés,  ne  n'ont  autres  gaiges  de  li  que  ce  que  il  peuvent 
rober,  et  combien  que  lidit  noble,  depuis  la  prise  du  roy 
nostre  sire,  ne  se  soient  volu  armer  contre  les  ennemis 
du  royaume,  si  comme  chascun  a  veu  et  sceu,  ne  aussi 
monseigneur  le  duc,  loutevoies  contre  nous  se  sont  armé 
et  contre  le  commun ,  et  pour  la  très-grant  hayne  qu'il 
ont  à  nous,  à  tout  le  commun,  et  les  grant  pilles  et  roberies 
que  il  font  sur  le  peuple,  il  en  vient  grant  et  si  grant 
quantité  que  c'est  merveille.  Si  avons  bien  mestier  de 
l'aide  de  Nostre-Sire ,  de  la  vostre  et  de  tous  nos  bons 
amis,  et  ceuls  qui  aideront  à  défendre  le  bon  peuple,  les 
bons  laboureurs  et  les  bons  marchans,  sens  lesquels  nous 
ne  poons  vivre,  contre  ces  murdricrs,  robeurs  et  cruaus 
ennemis  de  Dieu  et  de  la  foy ,  acquerront  plus  grant 
mérite  envers  Nostre-Sire  que  se  il  aloient  tout  croislé 
contre  les  Sarrasins,  et  certes  il  ont  jà  fait  tant  de  mauls 
deçà  la  Somme  et  en  Beauvoisis  et  deçà  l'yaue  d'Oise,  et 
tant  tué  de  laboureurs ,  qu'il  est  grand  double  que  ceste 
année,  qui  èsdis  paiis  estoit  très-fertile  de  blés  et  de  vins, 
ne  soit  du  tout  gastée  et  périe,et  qu'il  n'y  ait  qui  laboure 
et  cueille  les  vins,  ne  aussi  où  mettre  les  vins  pour  les 
vassiauls  des  villes  qui  sont  tous  ars  et  aussi  les  villes. 

Très-chiers  seigneurs  et"  très- bon  amy,  toutes  les 
choses  dessusdites  nous  vous  escripsons,  pour  ce  que 
nous  savons  certainement  que  la  bonne  ville  de  Paris,  et 
les  bons  marchans  de  la  bonne  ville  de  Paris  et  des  bonnes 


—     301     — 

villes,  le  bon  comoMui  et  les  bons  laboureurs  vous  amés 
et  avez  tousjours  aîné,  el  à  trois  fius  les  vous  escripsons  : 
la  première,  afin  que  vousA'éezIa  bonne  raison  et  justice 
que  nous  avons,  et  le  grant  tort,  desloyaulé  et  injustice 
que  on  a  sur  nous  et  sur  le  peuple;  la  seconde  fin,  afin 
d'avoir  vostre  conseil  et  aide,  car  les  choses  nous  sont 
grandes,  pesans  et  périlleuses,  et  non  pas  tant  seulement 
à  nous  et  au  paiis  qui  sont  domagiés,  mais  aussi  à  vous  et 
aus  autres  paiis  lan  il  convient  courre  marchandise,  et 
lan  il  convient  porter  les  vivres  de  blés  et  de  vins  des 
paiis  qu'ils  ont  ainsi  gaslés  sens  cause,  et  bien  poez  veoir 
que  se  on  gastoit  le  paiis  de  Laonnois,  ainsi  que  on  a 
gasté  le  paiis  de  Beauvoisis,  tout  le  paiis  de  delà  l'yaue 
d'Oise,  qui  sert  de  vins  le  bon  paiis  de  Flandres,  de 
Haynaut,  de  Cambrésis,  seroit  destruit,  dont  grant  dom- 
mage s'ensuivroit  audit  paiis;  la  tierce  fin,  car  plusieurs 
nobles  dudit  paiis  de  Flandres  qui  ont  faictes  lesdictes 
roberies,  et  des  autres  paiis  dessusdits,  et  qui  lesdictes 
rol)eries  ont  portées  èsdis  lieux  dessusdis,  que  tous  lesdis 
biens  que  vous  sentirez  cstre  en  vostre  terre  et  pooir  vous 
leur  ostezde  fait,  et  mettez  en  vostre  main  comme  en  main 
seure.  Et  pour  ce  que  ii  dessusdit  sont  encore  en  faisant 
lesdis  mauls  à  host  devant  la  bonne  ville  de  Paris,  afin  de 
nous  destruire,  qui  rien*ne  leur  avons  meflînt,  et  combien 
que  tous  ne  les  cognoissiens  mie,  de  plusieurs  nous  vous 
envoions  les  noms  en  un  roolet  clos  et  scellé  du  scel  de 
ladicte  ville  de  Paris,  lesquels  ou  plusieurs  d'euls,  par  la 
poissance  que  Dieux  vous  a  donnel,  nous  vous  supplions, 
tant  comme  nous  poons,  que  sur  leurs  corps  et  sur  leurs 
biens,  à  l'onneur  et  salvacion  de  nous,  vous  y  veulliez 
pourveoir  par  tele  manière  que  vos  grans  discrécions 
verront  qu'il  sera  à  faire,  et  qu'il  n'ayent  plus  hardement 
I.  20 


—     302     — 

ne  puissance  de  nous  meffaire,  car  à  vostre  requeste  ainsi 
le  vous  feriens-nous  en  cas  pareil. 

Très-chier  seigneur  et  bon  amy,  pour  ce  que  aucun 
d'euls  ou  de  leurs  amis  se  voudroient  envers  vous  excuser 
des  mauls  qu  il  ont  fais  en  Beauvoisis  et  aussi  sur  nous, 
pour  ce  que  aucunes  gens  du  plat  paiis  de  Beauvoisis 
commencèrent  le  riot  sur  les  gentils  hommes,  en  euls 
tuant,  leurs  femmes  et  enfans,  et  en  abattant  leurs  mai- 
sons, et  que  à  ce  nous  leur  fusmes  aidant  et  confortant, 
et  de  ce  puet  ou  porroit  eslrc  faicte  à  hault  et  noble 
prinpce,  monseigneur  le  conte  de  Flandres,  et  à  vous  in- 
formation et  relacion  mains  véritable,  plaise-vous  savoir 
que  lesdites  choses  furent  en  Beauvoisis  commencées  et 
faictes  sens  nostre  sceu  et  volenté,  et  mieuls  ameriens 
estre  mort  que  avoir  apprové  les  fais  par  la  manière  qu'il 
furent  commencié  par  aucuns  des  gens  du  plat  paiis  de 
Beauvoisis,  mais  envoiasmes  bien  trois  cens  combatans 
de  nos  gens  et  lettres  de  crédance  pour  euls  faire  désister 
des  grans  mauls  qu'il  faisoient,  et  pour  ce  qu'il  ne  vou- 
drent  désister  des  choses  qu'ils  faisoient,  ne  encliner  à 
nostre  requeste,  nos  gens  se  départirent  d'euls,  et  de  nos- 
tre commandement  firent  crier  bien  en  soixante  villes, 
sur  paine  de  perdre  la  teste,  que  nuls  ne  tuast  femmes,  ne 
enfans  de  gentil  homme,  ne  gentil  femme,  se  il  n'estoit 
ennemi  de  la  bonne  ville  de  Paris,  ne  ne  robast,  pillast, 
ardeist,  ne  abatist  maisons  qu'il  eussent,  et  au  temps  de  lors 
avoit  en  la  ville  de  Paris  plus  de  mille  que  gentils  hommes 
que  gentils  femmes,  et  y  estoit  ma  dame  de  Flandres  (•), 

(')  Marguerite  de  Brabant,  fille  du  duc  Jean  III  et  de  Marie 
d'Évreux,  était,  par  sa  mère,  cousine  de  Charles  le  Mauvais,  roi 
de  Navarre.  Elle  vivait  en  mauvaise  intelligence  avec  Louis  de 
Maie,  et  tandis  que  celui-ci  soutenait  le  duc  de  Normandie,  elle 
secondait  sans  doute  à  Paris  les  intrigues  du  roi  de  Navarre. 


—     303     — 

ma  dame  la  royiie  Jehanne  (')  et  madame  d'Or- 
liens  ('),  et  à  tous  on  ne  fil  que  bien  et  honneur,  et  en- 
cores  en  y  a  mil  qui  y  sont  venus  à  seurté,  ne  à  bons 
gentils  hommes  ne  à  bonnes  gentils  femmes,  qui  nul  mal 
n'ont  fait  au  peuple,  ne  ne  veulent  faire,  nous  ne  volons 
nul  mal.  Et  depuis  les  choses  avenues  en  Beauvoisis, 
monseigneur  de  Navarre,  qui  oudit  paiis  estoit  à  gens 
d^annes,  auquel  il  vindrent  courre  sus,  et  lesquels  il  des- 
confit par  quatre  fois,  et  leurs  capitaines  prist  etcopa  les 
testes,  mist  le  paiis  tout  à  pais  et,  du  consentement  des 
nobles  du  paiis  de  Beauvoisis  et  de  Veqcin,  qui  avoient 
esté  domàgé  et  injurié,  et  aussi  des  gens  des  villes  du  plat 
paiis  de  Beauvoisis,  ordonna  que  de  chascune  ville  quatre 
des  plus  principauls  de  ceuls  qui  avoient  fait  les  excès 
seroient  priset  justicié,  et  dix  du  paiis  de  Beauvoisis  se- 
roient  pris  qui  savoient  les  domages  qui  avoient  esté  fait 
aus  gentilshommes,  les  villes  et  les  personnes,  par  qui  ce 
a  voit  esté  fait,  et  seroit  rapporté  à  monseigneur  de  Na- 
varre, et  il  feroit  faire  restitucion  convenable  des  doma- 
ges ausdis  gentils  hommes,  et  parmi  ce  les  bonnes  gens 
du  plat  paiis  de  Beauvoisis,  les  villes  et  le  paiis  dévoient 
demourer  en  seurté  et  en  pais.  Ce  nonobstant,  les  gentils 
hommes  du  paiis  de  Beauvoisis,  de  Veccin,  monseigneur 
de  Navarre  parti,  et  aussi  li  autres  nobles  des  paiis  des- 
susdis  que  rien  ne  touchoit,  se  assemblèrent,  et  tout  le 
paiis  de  Beauvoisis  destruisirent  et  pillèrent,  et,  sur  Tom- 
bre  dudit  fait  de  Beauvoisis,  li  gentil  homme  en  plusieurs 

(')  Jeanne dÉvreux,  veuve  de  Charles  le  Bel,  mère  de  la  du- 
chesse d'Orléans  et  Uiule  de  la  comtesse  de  Flandre  ;  elle  favo- 
risait activement  son  neveu  le  roi  de  Navarre. 

(*)  Blanche  de  France,  tîUe  de  Charles  le  Bel  et  de  Jeanne 
d'Evreux ,  par  conséquent  cousine  du  roi  de  Navarre. 


—     304     — 

et  divers  lieux  uni  faictes  grans  assemblées,  et  s'en  sont 
venu  en  plusieurs  lieux  desdis  paiis  deçi\  la  Somme  et  la 
rivière  d'Oise,  et  sur  yceuls  qui  du  fait  de  Beauvoisis 
rien  ne  sa  voient  et  qui  en  estoicnt  pur  et  ignoscent,  ont 
couru,  robe,  pillié,  ars  et  tué,  et  tous  les  paiis destruis,  et 
encores  font  de  jour  en  jour. 

ïrès-chier  seigneur  et  bon  anii,  veidliez  nous  pardon- 
ner et  avoir  pour  excusés  se  si  tart  vous  avons  escript 
desdictes  choses,  car  li  chemins  estoient  très-périlleux  et 
mal  seur,  et  ces  gentils  hommes  tous  les  paiis  et  tous  les 
chemins  occupoient.  Toutevoies,  vculliez  savoir  que, com- 
bien que  plusieurs  gentils  hommes  et  gens  d^armes  en 
très-grant  nombre  soient  devant  la  bonne  ville  de  Paris 
avecques  monseigneur  le  duc,  que  nous  et  nostre  com- 
mun sommes  bien  tout  un  et  en  bonne  volenté  de  défen- 
dre, et  y  a,  Dieu  mercy,  très-bonne  ordonnance  et  grant 
marchié  de  vivres  et  très-grant  quantité,  et  pour  l'on- 
neur  de  la  bonne  ville  de  Paris  défendre,  et  eschiver  que 
nous  qui  aviens  toujours  esté  franc,  ne  chéons  en  la  ser- 
vitule  en  laquelle  nous  veulent  mettre  ces  gentilshommes, 
qui  sont  plus  villain  que  gentil,  nous  exposerons  nos 
corps  et  nos  biens  et  morrons  ançois  tuit  que  nous  souf- 
frons qu'il  nous  mettent  en  servitule.  Car  de  nous  et  des 
autres,  il  se  sont  vanté  qu'il  nous  osteront  tout  que  un 
blanchet  qu'il  nouslairont,  et  nous  feront  traire  à  le  che- 
rue  avecques  les  chevaulx  ;  ui:n*s,à  l'aide  de  Dieu,  de  voi?s 
et  de  nos  bons  seigneurs  et  au)is  et  de  très -excellent 
prinpce,  monseigneur  de  Navarre,  ou(|uel  nous  trouvons 
très-grant  confort  et  très-grant  aide  et  ayme  très-parfai- 
tement les  bonnes  villes  et  le  bon  commun  ('),  nous  les 
en  garderons  bien. 

(•)  Charles  le  Mauvais,  roi  de  Navarre,  fils  de  Philippe,  roi  de 


^—    305    — 

Très-chier  seigneur  et  bon  ami,  nous  nous  recomman- 
dons à  vous  et  nous  offrons  à  vous  de  quanques  nous  sa- 
vons et  poons  faire,  et  vous  prions  que  les  dessusdis 
rooles  et  ces  présentes,  après  ce  que  vous  les  aurez  veues 
et  leues,  vous  plaise  envoier  en  aucunes  des  bonnes  villes 
dudit  paiis  de  Flandres  aus  bonnes  gens  et  commun 
d'icelles,  ausquelles  prions  et  requérons  semblablement 
comme  à  vous  faire  les  choses  dessusdictes. 

Li  Sains-Esperis,  par  sa  grâce,  vous  veuille  sauver  et 
garder.  Sur  toutes  les  choses  que  nous  vous  escripsons, 
nous  désirons  moult  avoir  nouvelles  de  vous  et  response  : 
sy  vous  supplions  qu'il  la  vous  plaise  à  faire  le  plus  hasti  • 
vemenl  que  vous  porrez  bonnement. 

Escript  à. Paris,  le  xi*  jour  de  juillet,  Tan  lvhi. 

Los  tout  vostres, 

Le  PRÉVOST  DES  MÂRCIIAISS  ET  LES  ESCHEVINS  ET  LES 

maistres  nes  biestiers  de  la  ]k)nne   vu.le  de 
Paris  (•). 


Ces  lettres  retracent  toute  la  situation.  D'une  part,  le 
respect  de  Tautorilé  s'afFaihIil  ;   d'autre  part,  le  patrio- 

Navarre,  et  de  Jeanne,  fille  unique  de  Louis  le  Hiilin,  pelit-fils 
de  Louis  d'Évreux  et  de  Marguerite  d'Artois,  arrière-petit-fils 
de  Philippe  le  Hardi  et  de  Miirie  de  Brabant.  Le  roi  de  France, 
disait  plus  tard  Edouard  III,  ne  craint  que  trois  princes,  le  roi 
de  Navarre,  le  duc  de  Bretagne  et  le  comte  de  Foix  ;  «  quar  eux 
«  supplantés,  il  ne  tient  compte  des  autres.  »  (Archives  de 
Lille.) 

(•)  Lettres  closes  où  l'on  aperçoit  encore  les  traces  du  sceau 
de  la  ville  de  Paris.  Au  dos,  on  lit  ces  mots  :  Che  sont  les  lettres 
et  les  briefs  du  roy  de  Navarre,  de  le  ville  de  Paris  et  de  le  ville 
d'Amiens.  Les  deux  rôles  qui  étaient  joints  à  la  lettre  de  la  ville 
de  Paris  ont  disparu,  et  il  en  est  de  même  des  lettres  du  roi  de 


—    306     — 

lisme  s'élève  :  et  dans  ce  double  caractère,  qui  nous  per- 
met tour  à  tour  de  blâmer  et  de  louer  Marcel,  nous 
retrouvons  encore  Timage  de  la  France  du  xrvc  siècle, 
pleine  d^entliousiasme  et  d'ardeur  belliqueuse  sous  un 
pouvoir  faible  et  chancelant  qui  ne  la  protège  plus. 

Il  faut  bien  se  garder  de  confondre  la  commune  de 
Paris  qui  sauva  la  France  de  la  conquête  des  Anglais, 
avec  cette  même  commune  de  Paris  qui,  après  le  traité  de 
Troyes,  se  précipita  au-devant  d'eux  pour  acclamer  leur 
venue.  Entre  ces  deux  époques,  il  y  a  toute  la  distance 
qui  sépare  les  Caboche,  les  Legoix  et  les  Saint- Yon 
d'Etienne  Marcel,  dont  le  nom  vivra  dans  les  célèbres 
ordonnances  de  1355  et  de  1356.  N'oublions  pas  que  le 
dernier  vœu  du  duc  de  Normandie,  devenu  Charles  le 
Sage,  fut  le  retour  aux  institutions  qu'avaient  fondées  les 
états  généraux  et  aux  réformes  qu'ils  avaient  conçues. 
Les  biens  du  prévôt  des  marchands,  confisqués  après  sa 
mort,  avaient  été  rendus  à  sa  famille,  et  lorsqu'en  1413 
le  parti  de  Tordre  triompha  à  Paris  de  la  faction  des  bou- 
chers, l'un  des  échevins  choisis  pour  remplacer  les  Saint- 
Yon  fut  Jean  Marcel,  parce  qu'on  croyait  ne  pouvoir 
opposer  à  l'anarchie  aucun  nom  placé  plus  haut  dans  la 
mémoire  du  peuple  par  d'éclatants  services  rendus  à  la 
cause  des  libertés  publiques. 

Navarre  et  de  la  ville  d'Amiens.  Je  suis  disposé  à  penser  que  la 
lettre  de  Marcel  avait  été  envoyée  à  Jean  de  Pecquigiiy,  et 
celui-ci  l'aurait  transmise  aux  échevins  dWmiens  et  d'Ypres. 
Les  relations  de  Jean  de  Pecquigny  avec  la  commune  d'Amiens 
sont  assez  connues  :  celles  qu'il  entretenait  avec  la  commune 
d'Ypres  remontaient  à  1351  (voyez  mon  //istoire  de  Flandre, 
Ireédit.,  t.  III,  p.  366). 


Il 


CHRISTINE    DE    PISA 

ET    LE 


LIVRE  DES  FAITS  DE  BOUCIQUAULT 


L'auteur  du  Livre  des  faits  de  Bouciquault  s'exprime, 
ainsi  à  la  fin  du  vingtième  chapitre  de  la  troisième  par- 
tie :  c  En  cest  estât  est  à  cestuy  jour,  dixiesmc  de  mars, 
«  mille  quatre  cens  huict,  le  fait  de  l'Ëglise,  »  ce  qui  doit 
s'entendre  de  l'année  1*408  avant  Pâques,  ou  1 409,  style 
moderne.  Cette  année  la  fôte  de  Pâques  arrivait  le  7  avril, 
et  comme  le  manuscrit  unique  de  Paris  offre  à  la  dernière 
page  cette  mention  :  «  Fait  et  escript  jusque  ycy  le 
«  IX*  jour  d'avril  l'an  de  grâce  mil  cccc  et  ix,  »  nous  pou- 
vons le  considérer  comme  offrant  un  texte  original  :  il 
en  résulte  que  l'auteur  et  le  scribe  terminèrent  en  moins 
d'un  mois  les  dix-sept  derniers  chapitres  (*). 

(')  Le  maDuscrit  du  poëme  de  la  Mutation  de  Fortune,  9508, 
conservé  à  la  Bibliothèque  de  Bourgogne,  porte  la  note  sui- 
vante :  Ci  commence  un  quayer  escript  en  un  jour  trestout. 
Ce  cahier  de  huit  feuillets  à  deux  colonnes  ne  comprend  pas 
^  moins  de  mille  vers. 


—     308    — 

Or  quel  était,  en  1408,  raiiteur  capable  d'écrire  cette 
admirable  monographie,  si  ce  nVst  Christine  de  Pisan? 
C'est  peu  que  le  titre  du  lÀcre  des  fats  de  Bouc'quauU 
rappelle  celui  cUi  Livre  des  faits  et  bonnes  mœurs  de 
Charles  V:  il  y  a  dc^s  rapports  bien  phis  frappants  encore 
dans  les  qualités  de  la  pensée  et  du  style,  qui  nous  mon- 
trent une  érudition  féconde  sans  cesse  unie  aux  senti- 
ments les  plus  nobles,  les  plus  élégants,  les  plus  gra- 
cieux. 

Nous  n'insisterons  pas  sur  les  relations  littéraires  de 
Christine  de  Pisan  avec  le  prévôt  de  Paris  Guillaume  de 
Tignonville,  Fauteur  des  Dits  moraux  :  elles  sont  assez 
connues.  Christine  de  Pisan  l'appelait  son  Irès-chier  sei- 
gneur, et  s'adressent  à  lui  «  soubs  la  fiance  de  sa  sagesse  et 
«  valeur,  »  elle  le  requérait  «  comme  trés-savant,  si  que 
«  sa  sagesse  lui  fust  force,  aide,  défense  et  appui.  » 

Le  sire  de  Tignonville  s'efforçait,  avec  les  sires  d'Ivry, 
de  Crésèques  et  d'autres  amis,  de  ranimer  les  dernières 
traditions  de  la  chevalerie,  et  c'est  ainsi  que  nous 
expliquons  ce  passage  du  Livre  des  faits  de  Bouci- 
quault  :  «  Il  est  à  sçavoir  que  plusieurs  chevaliers  degrant 
«  renom  et  gentils  hommes  vaillans,  poursuivant  le  noble 
«  faict  et  hautesse  des  armes,  ont  advisé  que,  afïin  que 
<  le  nom  de  si  vaillant  preudhomme  ne  soit  péri,  ains  soit 
«  demeurant  au  monde  avec  les  vivans  par  longue  mé- 
«  moire  et  que  les  autres  s'y  puissent  mirer,  que  bon  se- 
«  roit  que  certain  livre  de  luy  et  de  ses  faicts  fust  faict... 
«  Si  prie  et  requiers  humblement  aux  nobles  et  notables 
«  personnes  par  l'ordonnance  des(|u elles  il  a  esté  fait,  que 
«  ils  me  veuillent  pardonner  si,  si  suffisamment  que  la 
«  matière  le  requiert,  ne  Tay  sceu  traiter.  Si  leur  plaise 
«  corriger  les  défauhs  et  avoir  agiéable  mon  labeur  tel 


—     309     — 

«  comme  il  est.  El  aussi  je  supplie  le  bon  chevalier  de 
«  qui  il  est  fait,  que  pareillement  me  veuille  pardonner  si 
«  j'ay  eu  hardiesse  d'entreprendre  à  parler  de  luy  sans  en 
«  avoir  auparavant  congé  de  luy  et  licence,  car  j'ay  receu 
«  la  charge  et  commission  de  ce  faire.  » 

En  effet,  Guillaume  de  Tignonville  aimait  beaucoup 
Bouciquault,  et  nous  verrons  ailleurs  qu'il  s  était  déclaré, 
comme  lui,  le  champion  de  la  loyauté  en  amour. 

Déjà,  dans  le  Débat  des  deux  Amans,  Tune  de  ses  pre- 
mières et  de  ses  plus  faibles  compositions,  Christine  de 
Pisan,  après  avoir  rendu  hommage  à  la  mémoire  de  Ber- 
trand du  Guesclin,  invoquait  l'exemple  des  exploits  et 
des  vertus  du  vaillant  maréchal  Bouciquault,  comme  la 
source  des  premières  inspirations  de  son  fils,  «  bel  en- 
c  fant,  plaisant  et  gracieux,  »  qui,  à  vingt-cinq  ans, 
devait  être,  lui  aussi,  maréchal  de  France  : 

Mais  saDsaler 
Plus  loings  quérir,  encorpovons  parler 
De  notre  temps,  ne  devons  pas  celer 
Les  bons  vaiiians  qui,  sans  eulx  atrolei* 

Neeulx  malmettre, 
Vouldrent  leurs  cuers  en  parfaite  amour  mettre, 
Ne  me  fault  jà  autre  preuve  promettre 
Ne  autre  escript  pour  témoing,  n'autre  lettre  ; 

Car  vérilable- 
Ment  le  scet-on,  le  vaillant  connestable 
De  France,  dont  Dieu  ait  l'âme  acceptable, 
Le  bon  Beriran,  le  preux  et  le  valable, 

Du  Gué-Aquin, 
Qui  aux  Anglois  fist  maint  divers  butin. 
Dont  ot  honneur,  leurs  chasteaux  à  butin 
Mettoit  souvent,  où  feust,  soir  ou  matin 

(Et  renommé 
Sera  toujours  et  des  bons  réclamé", 


—     310     — 

Premièrement  pour  amours  fu  armé, 
Ce  disoit-il,  et  désir  d'estre  amé 

Le  fist  vaillant. 
De  bonne  heure  le  fist  si  travaillant 
Amours,  qui  fait  chascun  bon  cuer  veillant 
A  poursuivre  honneur  s'il  est  vueiilant 

Los  qui  mieulx  vault 
Que  riens  qui  soit,  et  le  bon  Bousicaut 
Le  mareschal,  qui  fu  preux,  sage  et  caut, 
Tout  pour  amours  fu  vaillant,  large  et  haut. 

Ce  devenir 
Le  fist.  Ytel  celle  voie  tenir 
Ces  II  enfans  veulent  et  maintenir 
D'armes  le  faisc  pour  le  temps  à  venir 

Louenge  acquerre. 

Quelques  années  ont  suffi  pour  que  le  jeune  Jean  Bou- 
ciquault  ait  fait  oublier  son  père.  Ses  vertus  égalent  son 
courage,  et  on  ne  sait  s'il  est  plus  aimé  de  ceux  qui  Ten- 
tourent  ou  plus  redouté  de  ceux  qu'il  combat.  Voyez  avec 
quel  enthousiasme  Christine  de  Pisan  le  célèbre  dans  son 
poëme  du  Chemin  de  lonyue  estude^  écrit  en  1 402  : 

Eu  sçay  un  si  vaillant. 


Si  n'a-il  ou  monde  pareil 
De  ce  qu'il  fault  à  Tappareil 
De  chevalier... 

C'en  est  le  mirouer,  par  m'âme, 
Car  ou  monde  n'a  si  notable 
Chevalier,  ne  si  deffensable. 
Par  toute  lerre  en  est  renom 
Et  partout  est  congiieu  son  nom. 
C'est  la  fleur  du  monde  sans  faille. 

Chascun  scet  qu'en  Lombardie 
Es  guerres  du  duc  de  Milan 


—    311     — 

Il  n'y  ot  pareil,  ce  dit-l'en. 
Es  autres  contrées  loingtaines, 
Soit  en  Grère,  soit  en  Athènes, 
Ou  bas  monde,  n  a  région, 
Meismes  le  fleuve  de  Gion, 
Qu'il  n'ait  passé  et  tout  cerchié. 
Et  de  tout  est  venu  à  chié 
A  son  honneur  si  grandement 
Que  je  croy  véritablement 
Qu'oncque  Hector  de  Troye  le  fort. 
Ne  Troylus  et  son  effort. 
Ne  César  le  grant  empereur. 
Ne  Alexandre  le  conquéreur. 
En  armes  tant  ne  s'avancèrent. 
N'en  prouèce  ne  le  passèrent  (•). 

Nous  trouvons  dans  ces  vers,  où  Ton  nomme  Bouci- 
quault  f  le  miroir  de  la  chevalerie,  »  la  première  pensée 
du  livre  où  «  chevalerie  sera  louée  en  la  personne  de  ce 
t  vaillant  et  noble  chevalier,  afin  que  les  autres  s'y 
t  puissent  mirer.  » 

Bouciquault  avait  visité,  Tépée  ou  le  bourdon  à  la 
main,  la  terre  des  Pharaon  où  régnaient  les  infidèles, 
Constantinople  qu'attendait  le  môme  sort,  Jérusalem  d'où 
ils  ne  devaient  plus  sortir.  Poëte  en  môme  temps  que 
chevalier,  il  avait  été  vivement  ému  à  la  vue  de  toutes  ces 
ruines  que  l'Orient  offrait  à  chaque  pas,  et  dans  ses  longs 
voyages  il  n'avait  pas  oublié  celles  de  Troie. 

Christine  de  Pisan  nous  décrit  les  mômes  lieux  dans 
un  de  ses  poëmcs,  et  si  les  distances  qu'elle  nous  fait  fran- 
chir rapidement  sont  un  peu  fortes,  n'oublions  pas  que 
ce  poëme  est  intitulé  le  Chemin  de  longue  estude.  Notre 

{')  Chemin  de  longue  estude,  ms.  -10982  de  la  Bibliothèque  de 
Bourgogne. 


—     312     — 

point  de  dépari  sera  le  Bosphore;  nous  saluerons  ensuite 
tour  à  tour  les  rivages  les  plus  fameux,  les  îles  les  plus 
riantes  des  mers  de  Tlonie  et  de  la  Grèce,  depuis  Per- 
game  jusqu'à  Rhodes,  encore  riche  en  merveilles.  Nous 
commencerons  par  la  description  de  Constantinople  : 

De  marbre  vi  l'enç  lint  des  murs, 

De  graiit  circuit,  haulx  et  durs; 

Maint  hault  palais,  mainte  maison 

Y  vi,  qui  de  marbre  ot  cloison, 

Maint  édifice  grant  et  bel, 

Maint  hault  pilier  et  maint  chambel... 

Mais  trop  plaignoie  les  dommages 

Des  ruines  de  celle  ville 

Où  il  y  en  a  plus  de  mille. 

Lieux  hauls,  murs  tous  rhéus  par  terre 

Par  meschief  et  par  longue  guerre... 

Je  vi  les  champs  et  le  vignoble 

Qui  tout  dedens  Constanlinoblo 

Sont  pour  assez  vivres  donner 

A  celle  ville  gouverner... 

Le  chastel  vi  de  Thénédon 

Où  la  mer  fiert  de  grand  randon, 

Qui  le  bras  Saint-George  est  nommée  ('). 

Vi  la  grant  terre  renommée 

Que  jadis  Frige  on  appel  loi  t. 


Là  fu  Troye, 
La  cité  de  grant  renom. 
Or  n'v  vois  se  ruine  non, 
Mais  encore  y  pairent  les  murs 
Selon  la  mer,  haulz,  longs  et  durs. 


(')  Et  s'en  alla  le  mareschal  ceste  nuit  gésir  au  port  de  Téné- 
don  devant  la  grande  Troye.  (Livre  des  faits  de  Bouciquault, 
I,  30.) 


—     313     — 

Rien  ne  doit  nous  arrêter  entre  les  bords  du  Sinioïs  et 
ceux  du  Nil.  Nous  découvrons  déjj'i 

Ln  terre  du  Soudan 
Qui  aus  crestieus  fait  maint  dam  ; 
Vi  après  la  ci(é  du  Kaire 
Qui  plus  est  grant  quaulres  y  paire, 
Vi  le  Nil  qui  croist  et  descroit, 
Vi  le  ctiârop  où  le  basme  croist. 

Nous  abordons  enfin  le  pèlerinage  religieux,  et  le  récit, 
,  que  nous  abrégeons  beaucoup,  continue  en  ces  termes  : 

Encore  voulz-je  visiter 
Le  lieu  oii  il  convient  monter. 
Où  la  Vierge  est  très-honorée, 
Sains  Katherine  aourée. 
Dedens  les  désers  entrâmes 
D'Arabe,  où  a  xn  journées 
Jusqu'au  mont  Synay  finées. 

Et  si  montâmes  sur  le  mont 

Où  il  a  moult  belle  abbaye 

Close,  qu'el  ne  soit  envaye 

De  serpentine  ou  maie  beste. 

Là  arrivâmes  sans  moleste; 

Là  ot  mainte  lampe  et  maint  cierge. 

En  Égipte  tous  les  lieux  vis 
Où  Nosire-Sire  rep.iira  ; 
Vi  Nazareth  où  repaira 
Et  Bethléem  où  il  fu  né. 


Plus  regarday  et  visitay 
Jbérusalem  et  m'arrestay  : 
Vi  le  Saint-Sépulcre  et  baisay, 
Et  là  un  pou  me  repos;iy. 
Quand  jus  fait  mes  oblations 
Et  dites  mes  dévotions, 
I.  27 


—     314     — 

Je  regarday  comme  il  est  fait, 

A  demy  compas  et  de  fait 

Le  hault  et  le  lé  mesuray, 

Et  encore  la  mesure  ay  ; 

Ce  fait,  yssimes  du  repaire, 

Montâmes  ou  mont  de  Calvaire 

Où  Jhésus  0  la  croix  monta, 

Et  en  ce  lieu  vi  Golgotba 

Où  la  sainte  croix  Dieu  fu  mise  ('}• 

Évidemment  ces  vers  de  Christine  de  Pisan  repro- 
duisent ce  qu'elle  a  entendu  raconter  h  Bouciquault ,  qui 
venait  de  retourner  de  Gonstantinople  et  de  Ténédos  à 
Paris,  et  qui  avait  visité,  à  une  autre  époque,  le  Caire,  où 
résidait  le  Soudan,  Saint-Paul  au  Désert,  Sainte-Cathe- 
rine  du  Sinaï  et  Jérusalem.  Nous  pourrions,  en  relisant 
le  livre  dont  nous  nous  occupQns,  y  retrouver  vingt 
chapitres  où  le  chroniqueur  peut  également  invoquer 
comme  source  et  comme  autorité  le  chevalier  môme  dont 
il  retrace  les  hauts  faits. 

Cependant  le  lecteur  attend  peut-être  une  preuve  plus 
décisive  pour  justifier  les  droits  de  Christine  de  Pisan  à 
revendiquer  le  Livre  des  faits  de  Bouciquault.  Nous  la 
mettrons  sous  ses  yeux. 

Il  faut  remarquer  d'abord  que  Christine  de  Pisan, 
écrivant  des  ouvrages  fort  étendus,  soit  en  prose,  soit  en 
vers,  répète  parfois  ce  qu'elle  a  déjà  dit  en  en  modifiant 
la  forme,  c'est-à-dire  en  rimant  ce  qu'elle  a  dit  en  prose, 
ou  bien  en  mettant  en  prose  ce  qu'elle  a  dit  en  vers. 

(•)  «  Messire  Bouciquault  alla  en  Jhérusalem  au  pèlerinage  du 
«  Saint-Sépulcre,  qu'il  visita  très-dévotement,  et  aussi  fut  par 
«  tous  les  saints  lieux  accoutumés...  Ils  prirent  leur  chemin  à 
«  aller  à  Saint  Paul  des  Déserts,  et  de  là  à  Sainte-Catherine  du 
«  Mont  de  Sinaï.  »  Livre  des  faits  de  Bouciquault,  I,  ^5. 


—     315     — 

Ai.isi  elle  avait  tracé  en  ces  termes  l'éloge  de  Charles  V 
dans  le  Chemin  de  Imiyue  estude  : 

Prudence  et  science 
Avoit  en  lui  notablement, 
Telle  que  très-soingneusement 
11  entendoit,  je  ne  mens  mie, 
Assez  des  poins  d'astronomie  ; 

et  elle  avait  rapporté  également  combien   d'excellents 
ouvrages  de  l'antiquité  il  avait  fait 

En  françois  du  latin  traire, 
Pour  les  cuers  des  François  atraire 
A  nobles  mœurs  par  bon  exemple  : 
Combien  que  le  latin  tout  emple 
Entendis!,  les  vouU-il  avoir 
Afin  de  ses  hoirs  esmouvoir 
A  vertu,  qui  p  ;s  n'entendroient 
Le  latin,  si  s'i  entendroient. 

Plus  tard,  elle  répéta  exactement  la  môme  chose  dans 

son  étude  sur  Charles  V  et  dans  le  Livre  de  Paix.  Le  Livre 

des  faits  et  bonnes  mœurs  de  Charles  V  est  entre  toutes 

les  mains.  Je  me  bornerai  à  citer  le  Livre  de  Paix  : 

«  N'estoit-il  pas  grant  clerc  lui-mcismes  et  droit  philo- 

«  sophe  et  bon  astrologien  et  celle  science  moult  amoit  ('). 

«  Et  qu'il  fust  clerc  bien  le  demonstroit,  car  souveraine- 

«  ment  amoit  livres,  dont  il  en  avoit  à  merveilles  grant 

«  quantité,  et  quoyque  il  fust  souffîsamment  instruit  en 

«  la  science  de  grammaire  et  que  bien  et  bel  entendoit  son 

«  latin,  néanmoins, afin  que  ses  frères  et  ceulx  qui  le  temps 

«  avenir  lui  succéderoient  puissent  avoir  le  bien  d'en- 

(')  Voyez  à  ce  sujet  le  Livre  des  faits  et  mœurs  de  Charles  V, 

m,  3 


—     316     — 

«  tendre  ce  que  les  livres  contiennent,  fîst  translater  par 
&  très-soiiffisans  clercs  tous  les  plus  notables  livres.  » 

Il  est  certain  que  ces  divers  passages  appartiennent  à 
Christine  de  Pisan,  et  c'est  en  nous  appuyant  sur  une 
base  à  l'abri  de  toute  contradiction  que  nous  applique- 
rons le  même  travail  de  comparaison  et  de  déduction  au 
L'.vre  des  faits  de  Bouciquault. 

Nous  lisons  dans  le  poëme  de  Mutation  de  Fortune  : 

Eli  ce  lieu  qui  est  lez  et  grant 

Sont  les  meschiefs  cas.  Moult  engrant 

Y  sont  aciès  d'eulx  entre-occire. 

N'y  a  seigneur,  ne  a  si  grant  sire. 

Tant  s'en  sache  bien  entremettre. 

Qui  ou  peuple  sache  frein  mettre  ; 

Tuit  s'entr'ocient  à  Testrive; 

L'une  part  contre  l'aulre  est  rive 

Entre  eulx  par  esperis  malins, 

Entre  les  Gueiphes  et  Guibelins, 

N'en  srèvenl  nulle  autre  adivision, 

Fors  que  l'un  dit  que  tout  son  lin 

A  tout  temps  esté  Guibelin, 

Et  lui  aussi  Guibelin  est, 

Li  autres  dist  que  Guelfes  rest 

D ancienneté  do  lignaj^e. 

Et  que  tous  dis  oui  fait  dommuge 

Les  Guibelins  aux  Gueiphes,  dont 

H.iyrse  doivent,  pour  ce  adont 

S'occient  en  la  nieisme  ville 

Dont  ils  sont,  et  plus  de  cent  mille, 

Pour  telle  cause,  sans  autre,  occis 

Se  sont,  et  s'enlr'occienl  cils. 

C'est  dommaige  et  grant  pitié 

Car  s  entre  eux  avoit  amitié. 

C'est  un  pays  moult  glorieux («)• 

(»)  Mutation  de  Fortune,  ms.  de  la  Bibl.  de  Bourgogne,  9508, 
fo39. 


—     317     — 

On  retrouve  à  peu  près  la  môme  pensée  dans  un  dis- 
cours sur  les  troubles  de  la  France  : 

«Ha  France!  ne  sera  s- tu  pas  acom  parée  aux  estran- 
«  ges  nations  là  où  les  frères  s'entroccient  comme  chiens. 

<  Les  usaiges  des  Guelfes  et  Guibelins  sont  en  vostre 
«  terre  (').  » 

Si  maintenant  nous  jetons  les  yeux  sur  les  lignes  sui- 
vantes du  Livre  des  faits  de  Bouciquault.  nous  n'hésite- 
rons plus  à  reconnaître  la  main  qui  les  a  tracées  : 

«  Cette  perverse  coutume  est  partout  le  pays  enraci- 
«  née  ;  les  hommes  y  sont  divisés  et  eiuiemis  mortels  les 

<  uns  contre  les  autres,  ains  seulement  par  direiTu  es  de 
«  lignaige  guelphe  et  je  suis  du  guibelin  ;  nos  devan- 
«  ciers  se  hayrent ,  aussi  ferons-nous,  —  et  pour  cette 
«  cause  seulement,  et  sans  sçavoir  autre  raison,  s'enlr'oc- 
«  cient  chascun  jour  comme  chiens...  Et  est  dommage 
«  d'iceluy  pays  et  grand  pitié,  qui  est  un  des  meilleurs 
«  qui  au  monde  soit  {').  » 

La  communauté  d'origine  de  ces  divers  textes  est  hors 
de  contestation . 

Christine  de  Pisan  avait  dit  aussi  dans  le  Chemin  de 
longue  estude  : 

Desoubz  le  ciel  tout  maine  guerre, 


Et  meisme  entre  les  Sarrazins, 
Le  Basât  contre  Tamburlan 
Que  Dieux  metleen  si  très  mal  an 
Qu'ils  se  puissent  entre  eulx  dotTaire, 
Si  n'i  aitchreslien  que  faire! 

Tout  ceci  rappelle  le  chapitre  des  Faits  de  Boucicjfiault, 

(•)  Lamentation,  publiée  par  M.  Thumassy,  p.  145. 
(')  Partie  II,  ch.  r-. 

I.  i>7 


—     318     — 

où^  l'on  raconte  «  que  Tamburlan  assaillit  le  Bazat  de 
«  guerre  et  qu'il  luy  convint  p;ir  force  laisser  en  paix  les 
«  chrestiens'  »  Un  autre  chapitre,  le  septième  de  la  pre- 
mière partie,  offre  les  mômes  rapports  avec  quelques  vers 
du  Débat  des  deux  Amans  [*).  Nous  pourrions  aussi  citer 
des  maximes  empruntées  à  Aristote,  à  Tulle  et  à  Valère 
qui  se  retrouvent,  et  à  peu  près  sous  la  môme  forme,  dans 
le  Livre  des  faits  de  Bouciquault  et  dans  les  autres  ou- 
vrages[de  Christine  de  Pisan. 

Si  dans  le  Livre  des  faits  de  Bouciquault,  ni  les  nota- 
bles personnes  qui  président   à  cet  ouvrage,  ni    la  per- 
sonne qui  Va  mis  par  escript,  ne  sont  nommées,  nous  en 
savons  la  cause,  c'est  «  aflSn  que  envieux  ne  disent  que 
«  aulcune  flatterie  leur  feist  dire.  » 

Quant  à  la  malheureuse  ortune  du  livre,  nous  avons 
déjà  dit  qu'il  fallait  l'expliquer  par  celle  du  noble  cheva- 
lier qui  [le  flt  composer.  Voici  le  texte  de  Ju vénal  des 
Ursins  auquel  nous  faisions  allusion  :  «Audit  an,  messire 
«  Guillaume  de  Tignonville,  qui  esloit  clerc  et  bien  nota- 
«  ble  chevalier,  fut  désappointé  de  Testât  de  prévost  de 
«  Paris.  La  vraye  cause  estoit  pour  ce  qu'il  fréquontoit 
«  souvent  en  l'hostel  de  feu  monseisrneur  le  duc  d'Or- 
«  léaiis,  et  si  ne  vouloit  pas  faire  beaucoup  de  choses 
«  estranges  qu'on  vouloit  qu'il  fist  en  délaissant  l'ordre 
«  de  justice  ;  et  y  fut  mis  messire  Pierre  des  Essars,  qui 

(«)  Christine  de  Pisan  avait  composé  pour  le  duc  d'Orléans  le 
Débats  des  deux  Amans, ei  elle  a  ajouté  seulement  au  manuscrit 
de  Bruxelles,  M  034.  une  dédicace  adressée,  non  pas,  comme  on 
l'a  dit,  à  Philippe  leBon,ducdeBourgogne,maisà  Charles  d'AI- 
|jret,qui  fonda  avec  Bouciquault,  pour  la  défense  des  dames  et 
damoiselles,  l'ordre  de  la  Dame  Blanche.  -  La  Bibliothèque  de 
Bourgogne,  si  riche  en  manuscrits  du  xiv^  siècle,  en  possède 
vingt -sept  de  Christine  de  Pisan. 


—     319    — 

c  estoit  de  l'hostel  du  duc  de  Bourgogne,  lequel  en  eut 
«  un  bon  salaire  ('].  » 

Hélas,  les  persécutions  allaient  commencer  pour  Chris- 
tine aussi  bien  que  pour  le  prévôt  de  Paris.  Le  Livre  des 
faits  de  Bouciquault  fut  peut-être  sa  dernière  composi- 
tion littéraire.  Elle  s'efforce  dès  ce  moment  de  calmer  par 
sa  parole  éloquente  les  discordes  civiles  qui  se  déchaînent 
autour  d'elle.  En  1 41 4,  elle  achève  le  Livre  de  Paix,  su- 
prême appel  à  la  concorde  et  à  la  réconciliation ,  et  c'est 
un  touchant  spectacle  que  celui  de  cette  femme  se  jetant 
au  milieu  de  la  lutte  acharnée  des  partis,  en  leur  adres- 
sant ces  vers  de  Virgile  : 

Ne  tanta  animis  assuescite  bella, 
Neu  patri»  validas  in  viscera  verlite  vires. 

Mais  sa  voix  ne  fut  pas  écoutée,  et  Tannée  suivante  vit  la 
funeste  bataille  d'Azincourl,  qui  fut  pour  elle  un  inépui- 
sable sujet  de  deuil,  car  les  derniers  débris  de  la  cheva- 
lerie y  disparurent,  et  Bouciquault  lui-môme  fut  fait  pri- 
sonnier et  conduit  en  Angleterre. 

Il  ne  resta  à  Christine  de  Pisan  qu'à  s'enfermer  dans 
rahhaye  close,  où  elle  pleura  pendant  onze  ans,  jusqu'à  ce 
qu'elle  fit  entendre  un  dernier  chant  d'allégresse  en  ap- 
prenant la  levée  du  siège  d'Orléans  et  les  triomphes  de 
Jeanne  d'Arc  qui  venait  de  conduire  Charles  VII  à 
Reims. 

Pauvre  Christine  î  que  sa  vie  fut  malheureuse,  et  cool- 
bien  la  postérité  de  qui  elle  attendait  une  juste  réha- 
bilitation n'a-t-elle  point  été  ingrate  pour  elle!    On  a 


(')  Juvénal  des  Ursins,  H08.  Cf.  les  Registres  du  parlement, 
5  maiUOS 


—     320     — 

imprime,  commenté,  traduit  le  Roman  de  la  Pose,  et  per- 
sonne n'a  réalisé  jusqu'ici  le  vœu  de  Gabriel  Naudé  : 
Quoties  ejus  libros  conspicio  nondum  ft/pis  exaralos,  toties 
doleo  apud  me  fatum,  tam  candidœ  et  erudiiœ  virr/inis.  Ve- 
rum  ipsœ  aliquando  rncœ  partes  erunt  liane  Andromedem  a 
blattis  et  tineis  vindicare{'] . 

Née  sous  le  beau  ciel  de  l'Italie,  elle  était  venue  dans 
sa  jeunesse  habiter  la  France,  pendant  les  années  les 
plus  florissantes  du  règne  de  Charles  V  :  tout  était  alors 
bonheur,  fortune  et  doux  loisirs. 

«  Je  fus  née,  nous  raconte-t-elle ,  de  nobles  pa- 
«  rens  ou  paysd'Ytalie,  en  la  cité  de  Venise,  en  laquelle 
«  mon  père,  né  de  Boulongne  la  Grasse,  où  je  fus  puis 
«  nourie,  ala  espouser  ma  mère  qui  née  en  estoit,  par 
«  l'acointance  que  mondit  père  avoit  de  longtemps 
«  devant  à  mon  aïeul,  clerc  licencié  et  docteur  né  de  la 
«  ville  de  Fourlt  et  gradué  à  l'estude  de  Boulongne  la 
«  Grasse,  qui  salarié  conseillier  de  ladilte  cité  estoit.  A 
«  cause  de  laquelle  parenté  mondit  père  otla  cognoissance 
«  des  Venesiens,  et  fu  pour  la  soufïisance  et  autorité  de  sa 
«  science  retenu  semblablement  conseillier  salarié  de  la- 
«  ditte  citté  de  Venise,  en  laquelle  fu  un  temps  résident  à 
«  grant  honneur,  richèces  et  gaings.  Or  assez  tost  après 
«  ma  nativité,  mon  père,  pour  certaines  besoignos  etses 
«  possessions  visiter,  se  transpoita  en  la  cité  de  Boulongne 
((  la  Grasse  (').  » 

Ce  fut  là  que  Thomas  de  Pisan  connut  un  docte  aun*  de 
Pétrarque,  le  célèbre  professeur  Jean  André,  qui  ensei- 

(•)  Voyez  sur  Christine  de  Pisan  une  intéressante  notice  de 
M.  Thomussy.  Paris,  i838. 

{')  La  Vision  (ou  mieux  l'advision)  de  Chrislino  de  Pisan,  ma- 
nuscrit 10309  de  la  Bibliothèque  de  Bourgogne. 


—     321     — 

giia  le  droit  pendant  quarante-six  ans,  et  qui,  en  Thonneur 
de  sa  fille  Novella,  donna  ce  nom  à  son  commentaire  sur 
les  Décrétales  [Sovella  in  Decretales) . 

t  Pareillement  à  parler  de  nouveaux  temps  sans  querre 
fies  anciennes  histoires,  Jehan  André,  le  solempnel 
t  légiste  à  Boulongne,  n'a  mie  Ix  ans,  n  estoit  pas  d'opi- 
t  nion  que  malfeust  que  femmes  feussent  lettrées,  quant  à 
t  sa  belle  et  bonne  fille  qu'il  tant  ama,  qui  ot  nom  Nou- 
t  velle,fist  apprendre  lettres  et  si  avant  es  lois  que,  quant 
€  il  estoit  occupé  d'aucun  essoine  parquoy  ne  povoit  va- 
€  quierà  lire  les  leçons  à  ses  escoliers,  il  envoioit  Nouvelle 
c  sa  fille  en  son  lieu  lire  auxescoles  en  chaire,  et,  afin  que 
t  la  beauté  d'elle  n'empeschasl  la  pensée  des  oyans,  elle 
«  avoit  une  petite  courtine  au  devant  d'elle,  et  par  celle 
«  manière  souppléoitet  alégoit  aucune  fois  les  occupations 
t  de  son  père,  lequel  Tama  tant  que,  })our  mettre  le  nom 
«  d'elle  en  mémoire,  fist  une  notable  lecture  d'un  livre 
«  de  loys  qu'il  nomui.i ,  du  nom  de  sa  fille,  la  Nouvelle  (') .» 

Christine  de  Pis.in,  après  avoir  raconté  l'arrivée  de 
son  père  h  Bologne,  continue  ainsi  :  «  Lui  vint  tiuitost 
c  nouvelles  et  certains  messages  tout  en  un  temps  de 
c  II  excellens  roys  lesquiels  pour  la  grant  famé  de  l'auto- 
«  rite  de  sa  science  le  mandoient,  priant  et  promettant 
«  grans  salaires  et  émolumcns  chascûn  endroit  soy,  (jue 
K  vers  lui  voulsist  aler,  dont  l'un  estoit  le  souverain  des 
«  roys  cresliens,  le  roy  de  France,  Charles  le  Sage,  et 
«  l'autre  fu  le  roi  de  Honguerie.  Adonc,  connue  la  souf- 
re fis:ui('c  de  ces  ambassidcuirs  pour  la  révérence  de  la  di- 
t  gneté  desdils  princes  ne  fust  à  mettre  arrière,  délibéra 
«  mondit  pèrcî  à  obéir  h  l'une  des  parties,  c'est   assavoir 

(')  Cité  des  Dames,  nis.  9393  de  la  Bibl.  de  Bourgogne. 


—     322     ~ 

«  comme  au  plus  cligne,  el  aussi   le  désir  de  véoir  les 
«  estudes  de  Paris  el  la  haulèce  de  la  court  françoise,  le  fisl 
«  venir  vers  ledit  roy  de  France,   espérant  transitoire- 
«  ment  veoir  le  roy,  obéir  à  ses  commandemens  et  visiter 
«  lesdites  estudes  fespace  d'un    an ,  puis  s'en  tourner 
«  vers  sa  femme  el  famille,  laquelle  il  ordonna  demeurer 
«  sur  ses  possessions  et  héritages  à  Boulongne  la  Grasse, 
«  et  toutes  ces  choses  fait  tes  et  ordonnées,  avec  la  licence 
«  de  la  seigneurie  de  Venise,  se  parti  et  vint  en  France, 
ft  ouquel  lieu  fu  du  sage  roy  Charles  très-grandement 
«  receus  et  honnourés,  et  tost  après,  l'expérience  veue  de 
«  son  savoir  et  science.  Testa bli  son  conseillier  très-espé- 
«  cial  privé  cl  chier  tenus,  lequel  lui  fut  tant  agréable  que 
«  du  partir  au  chief  de  l'an  ne  pot  avoir  licence,  ains 
«  voult   à  toutes  fins  ledit  roy  que  grandement  à    ses 
«  cousts  et  frais  envoyast  quérir  sa  femme,  enfans  et  fa- 
«  mille,  poui'  user  à  tousjours  leur  vie  en  France  près  de 
«  luy,  en  promettant  possessions,  rentes  et  pensions  pour 
a  tenir  honnourablcment  leur  estât.  Néantmoins,  comme 
«  mondit  père,  en  espérant  tousjours  le  retour,  retardast 
«  ceste  chose  près  de  l'espace  de  ni  ans,  en  la  fin  convint 
4  que  fait  fust,  et  fut  fait  le  transport  de  nous  d'Italie  en 
((  France.  Grandement  fut  receue  la  femme  et  enfants  de 
«  mon  père,  lesquids  le  très-bénigne  bon  sage  roy  voult 
«  véoir  el  recepvoir  joyeusement,  laquelle  chose  fu  faitte 
«  tost  après  leur  venue,  atout  leurs  abis  lombards,  riches 
«  d'aournemens  et  d'à  tour  selon  l'usage  des  femmes  et 
«  enfans  d'estat.  Au  chastel  du  Louvre  à  Paris  ou  moys 
«  de  décembre  estoit  ledit  roy,  lorsque  la  présentation  du- 
K  dit  ménage  à  belle  et  honorable  conqjagnie  de  parens 
ft  f u  à  ses  yeulx  manifeste ,  laquelle  fenuiie  et  famille  à 
«  très-grant  joye  et  offres  il  receupt  (').  » 
(»)  Vision  de  Christine. 


—     323     — 

Thomas  de  Pisan  devint  run  des  conseillers  les  plus 
intimes  de  Charles  V.  Le  roi  de  France  lui  donnait  beau- 
coup. Il  ne  dépensait  pas  moins,  et  Christine  vit  chez  lui 
les  plus  notables  personnages  de  l'époque,  môme  les  am- 
bassadeurs du  Soudan  de  Babylone  ('). 

On  ne  s'étonne  plus  que  Christine  de  Pisan  nous  ait 
conservé  sur  le  règne  de  Charles  V  soit  des  faits  impor- 
tants, soit  des  anecdotes  qui  ne  sont  pas  sans  intérêt. 
Ainsi  elle  nous  rapporte  que  lorsqu'il  1-égla  l'Age  de  la 
majorité  des  rois,  il  manda  «  les  députés  des  bonnes 
«  villes,  des  marchands  et  mesmement  du  commun,  »  et 
que  cette  ordonnance  fut  «  jurée  par  les  princes,  nobles 
«  et  clercs  et  ceux  des  estas  du  peuple.  »  Ailleurs  elle 
place  dans  la  bouche  de  Charles  V  cette  belle  parole  : 
que  l'éclat  si  envié  de  la  royauté,  loin  de  ressembler  à  la 
gloire,  n'était  qu'un  pesant  fardeau,  et  que  le  seul  bonheur 
qui  y  fût  attaché  était  celui  de  faire  le  bien  ('). 

Christine  de  Pisan  nous  répète  à  plusieurs  reprises  que 
Charles  V  aimait  beaucoup  les  bons  clercs  : 

Chiers  avoit  les  clers  scienceux, 
Les  preux  chevaliers  et  tous  ceulx 
Qui  à  bonnes  mœurs  enlendoient. 

Il  nous  en  coûte  un  peu  de  dire  que,  bien  que  Tho- 
mas de  Pisan  ne  blessât  en  rien  la  foi,  comme  l'assure  sa 
fille,  sa  principale  science  était  l'astrologie,  et  c'est  tou- 
jours d'après  sa  fille  que  nous  ajoutons  qu'il  lisait  si  bien 

(•)  «  Et  moy  estant  enfant,  qui  les  vy  en  Tostel  de  mon  père 
«  qui  conseillerdudit  royestoit,  m'esmerveillant de  leurs  estran- 

»  ges  habis,  puis  porter  de  ce  témoignage.  »  livre  de  Paix, 
(»)  Livre  de  Paix.  Cf.  Livre  des  faits  de  Charles  V,  lll,  30. 


—     324     — 

clans  les  étoiles,  que  Charles  V  lui  dut  ses  plus  belles  vic- 
toires (') . 

Ce  fut  le  fils  (l'un  serviteur  de  Charles  V,  qui  ne  con- 
naissait pas  moins  bien  les  détails  les  plus  intimes  de  sa 
vie,  que  Christine,  à  peine  Agée  de  quinze  ans,  épousa  de 
préférence  à  d'autres  jeunes  gens  plus  riches  qui  recher- 
chaient sa  main  (').  Elle  en  eut  plusieurs  enfants,  mais 
elle  n'avait  que  vingt-cinq  ans  quand  il  mourut  à  Beau- 
vais,  où  il  avait  suivi  Charles  Vï. 

A  celte  époque,  Thomas  de  Pisan  ne  vivait  plus,  et  sa 
vieillesse,  avait  été  troublée  par  de  sombres  préoccupa- 
lions.  Avec  le  règne  de  Charles  V  avaient  cessé  les  dons 
et  les  pensions.  Les  créanciers  parurent,  les  procès  se 
multiplièrent.  Christine,  élevée  «  en  délices  et  mignote- 
«  ment,  »  se  trouva  abandonnée  seule,  Sîins  appui, 
«  avec  petits  orphelins,  »  sur  une  faible  nef  que  battaient 
les  flots  d'une  mer  orageuse  et  menaçante.  Rien  n'est 
plus  touchant  que  ses  plaintes,  quand  elle  se  peint  elle- 
même  entourée  à  son  foyer  de  ses  petits  enfants  et  se 
souvenant,  dans  sa  misère  présente,  de  son  opulence 
d'autrefois.  Elle  avait,  il  est  vrai,  conservé  «  un  manlel 
«fourré  de  gris^  un  surcôt  d'écarlato;  »   mais  les  ser- 

(')  \mon  de  Christine.  Cf.  /.ivre  des  faits  et  bonnes  mœurs  de 
Charles  V^  III,  21 .  Christine  de  Pisan  place  Taslrologie  bien  au- 
dessus  de  ralchimie,  qui,  selon  elle,  ne  mérite  aucune  con- 
fiance. Elle  fait  cette  observation  à  propos  d'un  alchimiste  alle- 
mand nommé  Bernard,  qui  avait  écrit  à  son  père. 

(»)  Son  nom  était  Etienne  Castel,  et  il  avait  reçu  de  Charles  V 
une  charge  de  notaire.  Bien  que  Christine  l'appelle  un  jeune 
écolier  né  de  nobles  parents  de  Picardie,  nous  croyons  qu'il 
était  le  fils  d'Etienne  Gasiel,  armurier,  brodeur  et  valet  de 
chambre  de  Charles  V  à  l'époque  où  il  ne  portail  encore  que  le 
titre  de  duc  de  Normandie. 


—     325     — 

gents  arrivaient,  qui  lui  preuaient  «  jusqu'à  ses  chaus- 
«  settes,  »  et  il  lui  fallait  aller  nu-pieds,  que  dis- je? 
demander  l'aumône  et  emprunter  à  des  amis  qui,  la  plu- 
part, feignaient  de  ne  plus  la  reconnaître.  «  Beau  sire 
€  Dieu,  s'écrie-t-elle,  comment  honteusement,  à  face  rou- 
€  gie,  le  requéroie  !  »  Et  il  n'est  pas  moins  triste  de  Ten- 
tendre  ajouter,  en  parlant  du  palais  où  elle  avait  jadis  été 
accueillie  avec  tant  d'honneur  :  «  Ha,  Dieux,  combien 
(i  de  fois  ay  musé  ad  ce  palais,  en  yver,  mourant  de 
«  froit  !  »  4 

Mais  Christine  s'était  souvenue  de  la  fille  du  juriscon- 
sulte de  Florence,  qui  par  ses  études  étiiit  parvenue  à 
égaler  la  science  de  son  père.  En  vain  lui  disait-on  que  la 
science  ne  convenait  pas  à  une  femme.  Elle  répondait  à 
ceux  qui  lui  tenaient  ce  langage  :  L'ignorance  convient 
encore  bien  moins  à  un  homme.  Combien  elle  regrettait 
de  ne  pas  avoir  travaillé  davantage,  étant  jeune,  et  de 
s'être  fiée  à  la  fortune,    comme  celui  qui,  en   voyant 
briller  le  soleil,  oublie  qu'il  peut  être  obscurci  par  des 
nuages.  «  Adonc,  ajoute-t-elle,  cloy  mes  portes,  c'est-à- 
€  savoir  mes  sens,  aux  choses  foraines  et  voushappay  ces 
€  beaux  livres  et  volumes.  Je  me  pris  aux  hystoires  an- 
«  ciennes  dès  le  commencement  du  monde,  les  hystoires 
«  des  Hébrieux,  des  Assiriens  et  des  principes  des  sei- 
«  gneuries,  procédant  de  l'une  en  l'autre,  descendant  aux 
«  Romains,  des  François,  des  Bretons  et  autres  plusieurs 
«  historiografes.  Et  puis  me  pris  aux  livres  des  poètes,  et 
€  dont  fus-je  aise  quand  j'os  trouvé  lestile  à  moy  natu- 
€  rel,  me  délitant  en  leurs  soubtilles  covertures  et  belles 
«  matières,  musées  sous  fictions  délictables  et  morales,  par 
«  belle  et  polie  réthoriquc  aournée  de  soubtil  language... 
«  Pour  laquelle  science  et  poésie,  nature  en  moy  resjouye 
j.  28 


—     326     — 

«  médit  :  Or  veuil  quedeloy  naissent  nouveaux  volumes, 
«  lesqueuîx,  le  temps  à  venir  perpéluelment,  au  monde 
«  présenteront  ta  mémoire.  » 

D'abord  son  esprit  mélancolique  la  port<i  à  tracer  des 

élégies  sur  ses  malheurs  ;  puis  elle  commença  à  écrire  des 

dittiés  sur  Tamour,  et,  bien    qu'elle  exprimât,  afin  de 

plaire  aux  seigneurs,  des  émotions  et  des  illusions  qu  elle 

n'éprouvait  plus,  bien  que  ces  dittiés  fussent,  comme  elle 

le  dit,  «  gais  d'autrui  sentement,  »  elle  y  trouvait  une 

agréable  distraction  ;  mais,  de  même  que  Froissart,  elle 

mêlait  l'amour  à  la  sagesse,  en  plaçant  dans  l'antiquité 

l'amour  près  de  Platon,  et  au  moyen  âge  la  sagesse  près 

de  Thibaud  de  Champagne.  En  effet,  tantôt  elle  rapporte 

que  Platon,  touchant  à  sa  dernière  heure,  aimait  à  lire  les 

«  plesans  dittiés  d'une  femme  poète  qui  avoit  nomSapho, 

«  qui  escrivoit  d'amours  en  vers  joieux  et  gracieux  (');  » 

tantôt    elle    nous    raconte   que    le    comte  Thibaud   ne 

chérissait    en    Blanche  de  Castille    que    sa    vertu,    et 

qu'il  était  si  timide  qu'il  n'osait  le  lui  dire  :   «  Et  faisoit 

«  ses  complaintes  à  amour  en  louant  moult  gracieusement 

ft  dames,  lesquels  moult  beaulx  dittiers  que  il  fîst  furent 

«  mis  en  chans  moult  délitables,  et  les  fist  escripre  en  sa 

«  salle  à  Prouvins  et  aussi  à  Troye  (').  » 

Peu  à  peu  Christine  de  Pisan  arrive  à  composer  de 
grands  poèmes,  comme  le  Chemin  de  longue  estude  ou  le 
Livre  de  mutation  de  Fortune  ;  mais  elle  s'élève  bien  plus 
haut  encore  ;  à  défaut  de  Froissart  qui  ne  vit  plus  (^),  elle 
veut  rappeler  à  la  chevalerie  ses  règles  et  ses  devoirs.  Si 


(')  Corps  de  Polie ie. 

(')  Cité  des  Dames,  il,  65. 

(')  Je  ne  crois  pas  que  Christine  de  Pisan  ait  quelque  part 


—     327     — 

elle  consulte  les  livres  saints,  elle  y  lit  que  la  véritable 
vie  du  chrétien  est  une  droite  chevalerie  sur  la  terre, 
militia  super  terram  (*).  Si  elle  ouvre  les  historiens  de 
l'antiquité,  elle  y  voit  que,  dès  Romulus,  ceux  qui  de- 
vaient être  un  jour  les  vainqueurs  du  monde  s'honoraient 
du  titre  de  chevaliers. 

RomuJusqui  fonda  Rome 

De  plusieurs  hommes,  prist  la  somme 

De  mile  tous  les  plus  esleus 

Qui  furent  les  meilleurs  sceus, 

Et  milites  les  appella. 

Chevaliers  autant  vault  cela     * 

Ce  dire,  comme  un  millier 

Esleus  et  pris  pour  batailler  (). 

Cette  femme,  faible  et  élevée  dans  le  luxe,  consacre 
désormais  ses  jours  et  ses  nuits  à  l'étude.  Détachée  du 
culte  de  la  fortune,  elle  invoque  Minerve,  «  femme  ita- 
«  lienne  »  comme  elle,  puisque  l'Italie  est  aussi  la  Grèce, 
la  Grande  Grèce  comme  l'appelaient  les  anciens  (').  Non- 
seulement  on  la  voit  composer  pour  Philippe  le  Hardi, 
duc  de  Bourgogne,  qui  lui  communique  certains  docu- 
ments (^),  le  Livre  des  faits  et  bonnes  mœurs  de  Charles  V, 

nommé  Froissant;  mais  dans  son  poëme  de  la  Mutation  de  For- 
tune, elle  fait  l'éloge  des  clercs  qui  écrivent 

...  Les  histoires  des  ^raillans 
Qui  furent  preux  et  travuillans. 

(')  Roman  d'Othea. 

(')  Chemin  de  longue  eslvde.  Tout  ceci  fut  mis  plus  t;ird  en 
prose  dans  le  /.ivre  des  faits  et  mœurs  de  Charles  V,  II,  1 . 

(*)  Roman  d'Othea. 

(4)  M  Paulin  Paris  a  fait  remarquer  que  la  description  de 
l'enlrce  de  rcmi)ereur  à  Paris  paraissait  avoir  été  empruntée 
par  ClHJstine  de  Pisan  aux  Chroniques  de  Saint-Denis.  Chris- 


—     328     — 

élégant  panégyrique  de  sou  bienfaiteur,  mais  el!e  appro- 
fondit aussi  jusqu'aux  secrets  de  Fart  de  la  guerre,  et  écrit 
son  livre  des  Droits  d'armes  et  de  chevalerie^  où  elle  re- 
cueille Tavisdes  plus  célèbres  guerriers  de  son  temps.  Ni 
la  philosophie  morale,  ni  l'économie  politique  ne  lui  sont 
étrangères,  et  elle  achève  successivement  divers  traités 
consacrés  à  Texamen  des  questions  les  plus  hautes,  parmi 
lesquels  on  remarque  le  Coiy/s  de  Policie,  exposé  complet 
de  tout  le  système  du  gouvernement  et  des  règles  qui  y 
doivent  présider. 

On  ne  peut  assez  admirer  le  zèle  et  Factivilé  de  Chris- 
tine de  Pisan  qui  nous  apprend  elle-même  que  de  1 399 
à  1 405  elle  composa  quinze  grands  ouvrages,  sans  comp- 
ter plusieurs  discours  et  plusieurs  dittiés  poétiques. 

Néanmoins,  ces  ouvrages   ne    furent   pas  accueillis 

comme  ils  le  méritaient.  La  misère  des  temps  l'explique 

assez,   et  d'autre  part  la  corruption  des  mœurs  avait 

amené  à  sa  suite  le  mépris  des  lettres  et  de  leurs  nobles 

enseignements.  Les  conseillers  de  Charles  VI  la  repous- 

s:iient  durement.  «  Quant  je  venoyc,  dit-elle,  ramente- 

«  voir  Testât  de  moy  vesve,  requérant  encline  devant  eul\ 

«  par  pitié  leur  secoui"s,  aucune  apparence  de  pitié  en  eulx 

«  trou  voie,  »  et  elle  répèle  les  mêmes  plaintes  dans  ses 

vers  : 

Hélas!  où  donc  trouveront  réconfort 
Povres  veuves  de  Jeurs  biens  despouillées, 
Puisqu'en  France,  qui  seult  estre  le  port 
De  leur  salut 


tine  de  Pisan  ne  cache  pas  que  Philippe  le  Hardi  v«  lui  fil  bniller 
«  mémoires  véritables  sur  rentrée  de  l'empereur  à  Paris,  par 
«  quoy  elle  sut  toutes  ces  choses.  »  Livre  de  Paix. 


—    'Ji9    — 

Les  nobles  gens  n'eo  out  oolle  pitié f 

Aussi  D*ODt  clercs  li  greigneur.  ne  II  meuilri;. 

Ne  les  princes  ne  les  daignent  entendre. 

Où  pourront  nial<  fuir,  puisque  ressort 
N*onl  en  Fniiire,  là  où  leur  sont  tiaillôes 
Espérances  vaines?  conseil  de  mort. 
Voies  d'enfer  leur  sont  appareillées. 

Un  deniicr  root  pour  clore  cette  note  où  nous  ne  vou- 
lons tenter  ni  la  biographie  de  Christine  de  Pisîin,  ni  la 
critique  littéraire  de  ses  ouvrages,  mais  ce  mot  sufRra 
pour  peindre  la  noblesse  de  son  c<iractère.  Au  moment 
où  elle  ressentait  toutes  les  privations  attachées  a  la  mi- 
sère, privations  d*autant  plus  cruelles  qu'elle  les  parta- 
geait avec  ses  enfants,  deux  princes  puissants  se  mon- 
traient disposés  à  lui  offrir  de  Tor  pour  se  l'attacher.  L'un 
était  le  duc  de  Bourgogne,  Jean  sans  Peur,  qui  avait 
assiissiné  le  duc  d'Orléans;  l'autre,  l'usurpateur  du  trône 
d'Angleterre,  Henri  de  Lincasire,  qui  avait  fait  périr 
Richard  11.  Ni  l'un  ni  l'autre  ne  purent  rien  obtenir. 
Christine  de  Pisan  élevait  son  malheur  aussi  haut  que  si 
vertu,  en  l'accepliint  comme  une  noble  épreuve  où  Ton 
retrouvait  encore  la  miséricorde  de  Dieu  :  elle  eut  craiiit 
bien  davantage  les  préstMils  toujours  intéressés  du  crime. 


FIN  DE  I.A   PRFMIERK  PARTIE. 


28. 


TABLE  DES  MATIÈRES. 


Page*. 

Préfacr ^ 

CHAPITRE  PREMIER.  —  Enfance  et  Jeunesse  de  Fhois- 
SART.  —  Beaumont.  —  Baudouin  d'Avesnes.  —  Ses 
chroniques.  —Jean  de  Beaumont.  —  Autres  chroniques. 

—  Vallis  scientiœ,  —  Mahieu  Froissant,  juré  de  Beau- 
mont. —  II  parait  avoir  été  marchand  et  s'être  fixé  à 
Valeuciennes.  -  Lepère  de  Jean  Froissartfut-iJ  peintre? 

—  Le  nom  de  Froissart  fort  répandu  au  moyen  âge.  — 
Naissance  de  Froissart.  —  Ses  jeux.  —  Ses  études.  — 

.  Souvenirs.  —  Premières  inspirations 3 

CHAPITRE  H.  —  Amours,  Poésies  et  premiers  Voyages. 

—  Nouvelles  inspirations.  —  Le  péage  d'amour.  Appa- 
rition de  Mercure  et  de  Vénus.  —  La  marchandise.  — 
La  demoiselle  et  le  roman  de  Cléomadès.  -  Ballades.  — 
Le  rosier  fleuri.  -  Froissart  s'éloigne po?ir  mieux  valoir, 
~  Ooulœ  corKjié.  —  Départ  de  Froissart  pour  l'Angle- 
terre. —  Froissart  y  reçoit  un  bon  accueil  de  la  reine.  — 
Vision  de  Donlce  Pensée.  -  Regrets.  —  Retour  à  Valeu- 
ciennes. —  Réconciliation.  —  Le  noyer.      Les  violelles. 

—  Rupture.  —  Voyage  à  Avignon  et  à  Narbonne.  —  Le 
château  de  Joinville.  -  La  cour  pontificale.  -  Le  duc  de 
Normandie.  -  Délresse  de  la  France     ...  .     .      20 


—     334     ~ 

P.IJJC». 

CHAPITRE  XII.  —  Froissart  chez  Robert  de  Namur.  - 

Robert  de  Namur.  -  Son  courage  et  sa  science.  -  Périls 
qu'il  courut  à  Londres.—  Sa  mort.  —  Froissart  à  Paris. 

—  Meurtre  d'Olivier  de  Clisson.  —  Jean  le  Mercier  et  le 
sire  de  Rivière.  -  La  duchesse  de  Bourgogne  et  la  du- 
chesse de  Berrv.  -  Froissart  à  AbhewiWe.  - Esbatlemens. 

—  Le  cardinal  de  Luna.  —  Le  duc  d  Orléans  ....     242 
CHAPITRE  XIH.    -  Der?iier  Voyage  en  Angleterre.  — 

Lettres  de  recommandation.  —  Douvres.  —  Gantorbéry. 

—  Leeds.  —  Eltham.  ;  Wyclef.  —  Les  privilèges 
d'Aquitaine  et  le  duc  de  Olocester.  Froissjirt  offre  un 
livre  au  roi.  —  Chevauchées  et  causeries.  —  Henri 
Chrystead.  —  Guillaume  de  Lisle.  -  L'Irlande  et  le  pur- 
gatoire de  saint  Patrice.  —  Froissart  au  château  de 
Pleshey.  —  Robert  l'Ermite  en  Angleterre.  —  Jean 
Bourchier 253 

CHAPITRE  XIV.  -  Fin  de  la  Vie  de  Froissart.  —  Projets 
de  croisade.  —  Conférences. de  Saint-Omer.  -  Lemoû- 
tierde  Liques.  —  Désastre  de  NIcopoli.  —  Révolution 
d'Angleterre.  —  Mort  de  Richard  II,  à  Pomfret.  —  On 
s.iit  peu  do  chose  des  dernières  années  de  Froissart.  - 
Sa  retraite  à  Chimay.  ~  Sa  mort.     .......    269 

APPENDICE. 

I.  Etienne  Marcel ....     284 

II.  Christine  dk  Pisan  et  \.e  Livre  des  Faits  de  Bolci- 

qial'lt sot 


FIN  DE  LA  TARE  DES  MATIERES. 


FROISSART. 


ÉTUDE  LITTÉRAIRE 


!^l    K 


LE  XÏV"»«  SIECLE. 


Druzeiics.  Inipr.  de  Detevinj-ne  et  CiiilcwMerr. 


1 


FROISSART. 


ÉTUDE    LITTÉRAIRE 


svn 


LE  XI V™"  SIÈCLE, 


P  4  R 


M.   KERVYN   DE  LETTENHOVE. 


TOME  SECOND.^^^^^-4"; 


/ 


*  \'-.  <r 


^-VaV. 


tf^K' 


«-<«.  I        V    J 


~-H^it®bSJ<Sft«î^ 


PARIS. 

A.  DURAND,  LIBRAÏRE-ÈDITEUR 

BUl  DBS  GBés-SORBUK?(S,    7. 

Décembre  1857. 


DEUXIÈME  PARTIE. 


FROISSARTCIIRONIQUEUH. 


II. 


CHAPITRE  PREMIER. 


TRADITIONS  LITTÉRAIRES  DUHAINAIiT. 


►■B*€1.  3> 


I.  -  La  langue  des  Francs  et  des  Français.  -  Influence  du 
nord  sur  le  midi.  —  Premières  formes  de  la  litlcralure. 

Le  pays  qui  s  étend  entre  la  Meuse  et  la  mer,  borné 
au  nord  par  les  marais  de  la  Batavie,  les  sables  de  la 
Toxandrie  et  les  campagnes  loiigtemps  désertes  du  Bra- 
bant ,  se  rapprochant  au  contraire  vers  le  sud  des  cités 
gallo-romaines  de  Tournay,  de  Cambray  et  d'Arras,  où 
les  arts  fleurirent  de  bonne  heure,  semble  occuper  une 
place  à  part  dans  l'histoire.  Théâtre  des  luttes  suscitées 


—     4    — 

par  des  peuples  nouveaux  qui  cherchent  à  sortir  de  la 
barbarie  pour  pénétrer  par  le  droit  de  la  force  dans  le 
domaine  de  la  civihsation,  ou  renouvelées  sans  relâche 
par  des  monarchies  séculaires  qui  ne  songent  plus  qu'a 
reculer  leurs  vastes  frontières,  il  a  vu  passer  toutes  les 
races,  tous  les  conquérants,  toutes  les  ambitions  et  toutes 
les  gloires.  C'est  des  rives  de  TEscaut  que  s  élance  Clodion 
le  Chevelu,  et  sa  dynastie  viendra  s'éteindre,  à  quelques 
lieues  de  son  berceau ,  sous  les  cloîtres  de  Saint-Bertin  ; 
un  peu  plus  vers  Test,  aux  bords  de  la  Meuse,  se  trouvent 
Heristal  et  Landen,  d'où  se  lève  une  autre  dynastie  qui 
succède  à  celle  de  Clodion  et  dont  les  héroïques  souvenirs 
ne  se  perdront  jamais  dans  les  vallées  qui  l'ont  vu  naître 
et  atteindre  rapidement  le  faîte  de  la  grandeur. 

Peu  à  peu  les  races  se  mêlent  et  se  confondent.  Le 
christianisme,  les  soumettant  à  sa  règle  divine,  relève 
Télégante  mollesse  des  uiies,  adoucit  la  vigoureuse  rudesse 
des  autres,  et  c'est  sur  le  champ  de  bataille  jonché  de  la 
hache  du  Franc  et  du  glaive  des  derniers  légionnaires 
romains,  que  s'élèvent  ces  puissantes  abbayes  de  la 
Neustrie  septentrionale,  où  revivent  les  étudos  et  où  se 
forme  péniblement, dès  le  neuvième  siècle,  la  langue 
nouvelle  :  langue  des  Francs  de  Clovis  à  Hugues  Gapet, 
langue  des  Français  de  Hugues  Capet  à  Louis  XIV.  C'est 
à  Saint-Riquier,  qui  eut  pour  abbé  un  gendre  de  Charle- 
magne,  à  Elnone,  où  Charles  le  Chauve  faisait  élever  ses 
-fds,  que  l'on  en  découvre  les  premières  traces.  C'est  à 
Valenciennes,  dans  la  patrie  même  de  Froissart,  que  Toi 


5 


conserve  la  prose  de  sainte  Eulalie,  composée  au  i\' 
siècle,  qui  en  est  le  plus  ancien  monument  littéraire. 

Lt  véritable  France  du  v*  au  xiv*  siècle,  la  France 
libre,  conquérante  et  redoutée  des  Gapitulaires  (') ,  la 
dcfuce  France  des  trouvères,  c'est  la  riche  contrée  où  la 
nation  des  Francs,  f:iible  par  le  nombre,  mais  brave 
et  forte,  secoua  de  sa  tôle  le  joug  sévère  des  Romains,  où 
Clovis  eut  ses  deux  capitales  :  Tournay,  où  il  fut  exhorté 
par  saint  Éleuthère,  Paris,  où  il  marqua  de  sa  franciscpie 
la  place  où  il  fondera  la  basilique  chrétienne.  Voyez 
Froissart,  comme  il  dislingue  encore  de  FAuvergne,  du 
Perry ,  de  la  Champagne,  de  la  Bourgogne,  de  la  Nor- 
mandie, la  France  du  nord,  qui,  dominant  toutes  les 
autres  contrées  de  Tancienne  Gaule,  arriva  à  leur  imposer 
son  nom. 

La  langue  qu'on  parle  entre  l'Escaut  et  la  Seine  est 
rude  et  gulturale,  remarque  Adhémnr  de  Chabannes;  elle 
tient  par  son  origine  aux  dialectes  apportés  par  les  vain- 
queurs soit  de  TYssel,  soit  du  Rhin,  et  reproduit  en 
quelque  sorte  le  génie  énergique  et  fier  de  la  conquête; 
mais  l'Eglise  qui  vit  selon  la  loi  romaine,  la  modifiera, 
l'assouplira  et  la  régularisera  en  l'associant  à  ses  ponq^es 
et  à  ses  hymnes.  Si  première  forme  liltéraire  se  révèle 
dans  les  cantiques  que  répète  la  foule  agenouillée  au  pied 

(')    Francia.... 

Libertate  vigens,  colla  superba  terens, 

Quam  variie  génies  dominam  limuere  severam. 

Cap.,  éd.  Baluzc,  I,  col.  807. 

1. 


—     6     — 

de  Fautel,  puis  dans  quelque  homélie  sur  les  livres  saints. 
Mais  voici  que  T homme  de  guerre  se  fait  poêle  ou  orateur 
comme  Thomme  d'église,  quand  il  exhorte  les  siens  au 
combat,  ou  que,  le  combat  achevé,  il  entonne  un  chant 
de  victoire;  et  la  langue  nouvelle,  se  prêtant  à  des 
inspirations  si  différentes ,  se  développe  de  plus  en  plus 
jusqu'à  ce  qu'elle  ose  raconter  non  plus  une  seule  bataille 
ou  un  triomphe  isolé,  mais  un  ensemble  de  faits  où  la 
fable  ne  se  mêle  à  l'histoire  que  pour  agrandir  davantage 
ses  héros.  Nous  voulons  parler  de  ces  épopées  consacrées 
à  la  fondation  de  l'empire  franc,  (pii,  pendant  trois  siècles, 
furent  pour  les  poètes  du  nord  de  la  Seine  comme  uii 
thème  commun  dont  leur  imagination  multiplia  à  l'infini 
les  incidents  et  les  péripéties.  Rien  n'est  plus  noble,  rien 
n'est  plus  grand  que  le  caractère  do  ces  compositions, 
dont  le  fond  appartient  évidemment  aux  traditions  ger- 
maniques; mais,  si  l'on  en  étudie  la  forme,  il  faut  bien 
y  reconnaître,  dès  qu'elle  devient  moins  rude  et  plus  élé- 
ii;ante,  l'intluence  de  la  littérature  roui  me. 

II.  Innuencc  exercée  plus  tard  par  le  midi  sur  le  nord.  — 
Aliérior  de  Cujenne. —  La  Champague.  —  La  Tlandre.  — 
Le  llainaut. 

Quelques  noms,  queUjucs  dates  suffisent  pour  expliquer 
comment  le  midi,  qui  avait  subi  rinfluence  du  nord, 
soumit  à  son  tour  le  nord  à  son  influence,  et  coumient  elle 
s'exer^'a  principalement  dans  cqs  cours  de   Hainaut ,  do 


Flandre  et  de  Champagne ,  où  Ton  trouve ,  dit  Villehar- 
douin,  «  li  plus  haut  sengnour  qui  sont  snns  couronne.  » 
Il  ne  faut  remonter  qu  au  xui*  siècle,  c'est-à-dire  à  l'époque  * 
où  vivait  la  célèbre  Aliénor  de  Guyenne,  qui,  issue  d'une 
maison  chère  aux  troubadours,  fut  elle-même  l'objet  de 
leurs  canzons.  Sa  fille  épousa  le  comte  Henri  de  Cham- 
pagne et  fut  la  mère  de  Thibaud  V  et  l'aïeule  de  Thi- 
baud  VI.  L'un  de  ces  princes  eut  pour  maréchal  Geolfroi 
de  Villehardouin,  l'autre,  qui  fut  un  poëte  excellent  (car 
l'histoire  l'appelle  indifféremment  le  Grand  ou  le  faiseur 
de  chansons) ,  eut  pour  sénéchal  Jean  de  Joinville. 

Une  nièce  d' Aliénor  de  Guyenne  fut  la  femme  de  Phi- 
lippe d'Alsace.  Comme  Aliénor,  elle  présida  une  cour 
d'amour,  et  c'était  sous  les  frais  ombrages  de  Winendale 
que  les  plus  élégants  trouvères  de  son  temps  venaient  lui 
lire  tour  à  tour  les  romans  (rVsoult,  du  Graal,  de  Tristan 
de  Léonnois  ou  du  Chevalier  au  Lion.  Ce  goût  dps  lettres 
recevra  en  Flandre  une  nouvelle  impulsion  quand  un 
m:iriage  élèvera  à  ce  noble  comté  les  sires  de  Dampierre, 
nés  dans  le  même  pays  que  le  comte  Thibaud,  Villehar- 
douin et  Joinville. 

Dans  le  Hainaul,  mêmes  influences.  Ui»e  potito-fille 
d'Aliéiior  de  Guyenne  épousa  le  comte  Baudouin,  qui  ne 
se  contenta  pas  de  conquérir  Constantinople,  mais  qui  fut 
aussi  poêle  et  qui  fit  rédiger  des  histoires  qui  conser- 
vèrent son  nom.  Ajouterai-je  qu'à  la  même  é|>o<jue  où 
écrivait  Villehardouin ,  il  eut  pour  ami  Cuesnes  de 
Péthune,  dont  les  vers  nous  offrent  une. langue  bien  plus 


--     8     — 

polie,  bien  plus  harmonieuse,  quoiqu'il  s'excuse  de  ne 
pas  avoir  été  élevé  à  Pontoise  (*)  ? 

N'oublions  pas  que  celle  cour  de  Hainaut  élail  renom- 
mée dans  ton  le  l'Europe  par  la  protection  qu'elle  accor- 
dait aux  lettres.  On  citait  ses  princes  comme  les  modèles 
accomplis  de  la  chevalerie,  et  ses  princesses,  savantes  et 
belles,  étaient  recherchées  par  Philippe  Auguste  comme 
par  Edouard  III. 

Les  poètes  étaient  toujours  accueillis  avec  honneur  à 
Mons  et  à  Valenciennes  ;  là  se  rencontraient  les  minne- 
singers,  venus  des  bords  du  Rhin,  et  les  trouvères  des 
bords  de  la  Scarpe  et  de  l'Oise  ;  ils  se  montraient  d'autant 
pkis  empressés  à  chanter  les  comtes  de  Hainaut,  qu'ils 
retrouvaient  en  eux  les  derniers  descendants  de  Charle- 
niagne(').  Leur  caractère  ardent  et  généreux,  leurs  traits 

(•)  On  sait  que  Cucsnes  de  Béthune  fit  des  vers  pour  la  com- 
tesse de  Champagne,  fille  d'Aliéner.  Les  archives  de  Lille  pos- 
sèdent quelques  chartes  intéressantes  sur  Cuesnes  de  Béthune. 
Dans  la  première,  du  mois  de  mars  \W\  ,  il  nomme  ses  filles 
Ricalde  et  Aélis;  dans  la  seconde,  Cuesnes  donne  à  l'église  de 
Siint-Barlhélemy,  à  Béthune,  trois  muids  de  froment  par  an; 
la  troisième,  du  mois* de  décembre  1212,  où  il  prend  le  titre 
de  proto-camérier  de  Remanie,  est  une  donation  en  faveur  d'un 
de  ses  serviteurs.  Dans  le  sceau  appendu  ;»  la  première  de  ses 
chartes,  la  charité  est  représentée  par  une  femme  étendant  ses 
mains  au-dessus  d'un  enfant  qui  se  réfugie  dans  son  sein.  On 
lit  au-dessus  le  mot  merci. 

{ )  Les  historiens  du  xu-  siècle  remarquent  que  par  le  mariape 
d'Isabelle  de  Hainaut  avec  Philippe  Auguste,  la  race  de  Charle 


—     9     — 

inéiucs  rap|K'laicnt  le  célèbre  empereur  franc ,  et  c'était 
un  touchant  souvenir  des  forets  de  la  Germanie  que  ces 
plaids  de  Hornu,  où  ils  rendaient  la  justice  assis  sous  de 
vieux  chênes,  comme  le  fit  depuis,  à  Vincennes,  lepetil- 
fils  d'Isabelle  de  Hainaut,  saint  Louis. 

De  la  cour  des  princes,  le  mouvement  littéraire  se  ré- 
pandit promptement  dans  les  cités  enrichies  par  le  com- 
merce et  une  longue  prospérité.  Partout,  h  Timitation  des 
cours  d'amour ,  se  formèrent  ces  puys  d'amour  où  l'on 
couronnait  d'un  chapelet  de  roses  ou  de  feuillage,  comme 
chez  les  anciens,  les  poètes  les  plus  habiles  dans  l'art  de 
bien  dire. 

Déjà  aux  épopées  carlovingiennes  succédait  une  autre 
épopée,  celle  de  ces  guerres  siiintes  qui  avaient  arraché 
les  princes  ot  les  barons  de  leurs  somptueux  chûteaux 
pour  les  entraîner  par  delà  la  mer  à  conquérir,  sous  un 
ciel  brûlant,  un  tonibe«m  resté  vide  et,  par  là,  plus  sacré. 
Tandis  que  les  clercs,  fidèles  à  l'usage  des  monastères, 
composent  en  latin  ce  beau  livre  dont  le  titre  est  encore 
plus  admirable,  les  Gesta  Dei  per  Fravcos.  la  Chanson  dWn- 
tioche,  écrite  dans  le  nord  de  la  France,  rend  accessibles  à 
tous  les  merveilleux  tableaux  de  la  croisade;  et,  sans 
doute,  bien  des  récits  rimes  du  même  genre  circulaient 
alors,  qui  sont  aujourd'hui  perdus.    De  même  que  les 


magne  remonta  sur  le  trône  de  France  :  «  Regnum  Francia;  re- 
«  ductum  ad  progenicm  Caroli  Magni ,  «  dit  la  chronique  de 
Marchienues. 


^ 


—     10     — 

rhapsodes  chantaient  dans  les  cités  de  l'Hellade  la  colère 
crAchille,  le  long  séjour  des  Grecs  devant  Troie,  et  Priam 
égorgé  au  pied  de  l'autel  domestique ,  des  ménestrels 
errant  de  ville  en  ville  dépeignaient  dans  leurs  vers  la 
jalousie  de  Bohémond  et  de  Tancrède,  les  souffrances  des 
croisés  près  du  torrent  desséché  de  Cédron ,  près  de  la 
source  tarie  de  Siloé,  et  Godefroi  refusant  de  porter  une 
couronne  d'or,  là  où  celle  du  Christ  n'avait  été  tressée  que 
d'épines. 

Mais  cette  forme  n'est  pas  encore  assez  populaire ,  ni 
assez  rapide.  A  côté  des  clercs,  qui  savent  le  latin,  à  côté 
des  ménestrels ,  qui  composent  des  vers ,  les  chevaliers 
réclament  aussi  une  place  ;  ils  veulent  faire  connaître  eux- 
mêmes  ce  qu'ils  ont  fait.  Ce  sera  un  récit  simple,  sincère, 
où  les  événements  seront  inscrits  à  mesure  qu'ils  se  pré- 
senteront. Ce  récit,  on  le  nommera  la  chronique,  et  nous 
le  découvrons  à  la  même  époque  ,  en  Champagne  et  dans 
le  Hainaut,  car  on  ne  peut  pas  séparer  le  nom  de  Geoffroi 
de  Villehardouin  de  celui  de  son  continuateur ,  Henri  de 
Valenciennes. 

Bientôt  d'autres  chroniques  sont  abordées,  où  l'on  ra- 
contera non-seulement  les  expéditions  lointaines,  mais 
aussi  les  événements  de  l'histoire  intérieure,  ceux  qui 
concernent  les  familles  les  plus  illustres,  ceux  qui  inté- 
ressent tout  le  pays.  Les  chroniques  que  Baudouin  d'A- 
vosncs  fit  rédiger  au  château  de  Beaumont  sont  antérieu- 
res de  quelques  années  aux  chroniques  de  Saint-Denis. 
Commencées  vers  1275,  elles  se  continuèrent  de  généra- 


—     M     — 

lion  en  génération,  dans  ce  même  château  de  Bcaumont. 
à  Tombre  duquel  s'élevait  le  toit  delà  famille  de  Froissart. 
Sans  doute ,  les  chi'oniqucs  écrites  en  prose ,  c'est-à- 
dire  dans  la  langue  que  parlaient  les  bourgeois  et  le  peuple, 
furent  d'abord  accueillies  avec  quelque  dédain.  La  chro- 
nique rimée,  comme  celle  de  Guillaume  Guiart  ou  de 
Mouskès ,  conserva  quelque  temps  sa  prééminence  :  il 
semblait  que  dans  la  vie  élégante  des  cours  ,  la  poésie  fût 
la  forme  toute  naturelle  que  revêtait  une  pensée  noble  et 
élevée.  Mais  à  la  fin  du  xv®  siècle,  la  prose  détrône  la 
narration  en  vers ,  toujours  moins  exacte  et,  d'ailleurs, 
condammée  à  la  monotonie  par  la  répétition  laborieuse 
des  mêmes  sons.  Tandis  que  Charles  V  ordonne  que  les 
chroniques  de  Saint-Denis  soient  reproduites  dans  toutes 
les  bibliothèques  de  France,  les  copies  des  Livres  de  Bau-' 
douin  d^Avesnes  se  multiplient  également,  sans  cesse  ac- 
crues et  remaniées.  Si  le  duc  Aubert  de  Bavière  a  encore 
son  roi  des  ménestrels,  nommé  Jean  Parlant  ('),  il  honore 
bien  davantage  Froissart,  à  qui  il  raconte  ce  que  les  sires 
de  Ligne  et  de  Vertaing  ont  appris,  l'un  à  Paris,  l'autre  à 
Londres  (').  Le  nom  de  Jean  Parlant  renfermait  sans 
doute  une  allusion  à  sa  profession.  Parler  était  synonyme 
de  dire  :  dire  et  dicter  signifiaient  composer  des  vers  ; 
mais  voici  que  l'influence  de  la  chronique  en  prose  se  ré- 
vèle d'une  manière  souveraine  et  absolue.  Dans  les  écrits 

(•)  Charte  conservée  aux  Archives  de  Mons. 
(0  Chron.  IV,  50. 


—     f2     — 

(le  Froissart^  dire  et  dicter  ne  sont  plus  qu'un  m<)me  mot 
pour  indiipier  un  récit  énerj^ique  et  rapi<le  qui  se  déve- 
loppe en  niénie  tenips  (pie  les  événements. . 


CHAPITRE  H. 

ÉCLAT  DE  LA  CHEVALERIE. 


I.  La  naissance  de  Froissarl  coïncide  avec  le  conHnencement 
de  la  guerre  de  c(*nl  ans.  —  Apogée  de  la  chevalerie.  — 
Son  caraclère.  —  Com  lois  et  chcvakureux,  —  Le  lilrc  de 
chevalier  recherché  par  les  princes. 

Le  Hainaul  devait  conserver  longtemps  Téclatante  et 
légitime  renommée  qu'il  avait  méritée  dans  les  croisades. 
«  Nous  croyons,  écrivait  le  second  empereur  latin  de 
«  Constantinople,  que  la  puissance  divine  a  répandu  jus- 
«•qu'aux  extrémités  de  la  terre  la  gloire  qu'a  acquise  la 
«  terre  de  Hainaut.  »  —  «  Il  est  notoire,  répétera  à  la  fin 
«  du  XV**  siècle  fauteur  de  la  Chronique  de  Jacques  de 
«  Lalaing,  que  jadis  au  pays  de  Hainaut  estoitla  fleur  de 
«  chevalerie.  » 

Ces  souvenirs  entouraient  le  berceau  de  Froissart  à 

Valenciennes.    C'était    au   pied    de    ses   murailles   que 

s'étaient  réunis  en  armes  les  intrépides  chevaliers  qui, 
11.  2 


—    u    — 

malgré  la  trahison  et  mille  périls  de  tout  genre,  conqui- 
rent sur  les  rivés  lointaines  du  Bosphore  la  plus  vaste 
cité  du  monde,  défendue  par  trois  cent  mille  ennemis,  et 
qui  y  élevèrent  sur  le  pavois  leur  noble  chef  en  jetant  sur 
ses  épaules  la  pourpre  de  Constantin.  Tout  récemment 
encore,  c'était  aussi  à  Valenciennes  qu'une  reine  d'An- 
gleterre, fugitive  et  désolée,  était  venue,  comme  jadis  le 
fils  d'Isaac  Gomnène  à  Zara,  implorer  l'appui  des  cheva- 
liers du  Hainaut  et  leur  confier  le  soin  de  venger  ses  droits 
et  ses  malheurs.  Villehardouin  avait  raconté  la  chute  de 
Byzance  :  c'est  Froissart  qui  nous  apprendra  comment 
quelques  épées  non  moins  redoutables  que  celles  qui 
avaient  fait  trembler  l'Orient,  ramenèrent  la  princesse 
exilée  aux  bords  de  la  Tamise. 

En  1337,  une  autre  ambassade  anglaise  se  rend  à  Va- 
lenciennes. Edouard  III  se  souvient  que  les  chevaliers  du 
Hainaut  l'ont  placé  sur  le  trône,  et  s'adresse  de  nouveau 
à  leur  courage.  Il  ne  s'agit  de  rien  moins  (jue  de  récla- 
mer la  couronne  de  France.  C'est  la  première  scène  de 
ce  grand  drame  historique  qui  remplira  tout  un  siècle. 

Cette  même  année.  1337,  dans  celte  même   ville  cfe 
Valenciennes,  naît  notre  chroniqueur,  et  on  peut  pren- 
dre à  la  lettre  ce  qu'il  nous  dit  :  «  Je  suis  venu  au  monde 
«  avec  les  faits  et  les  avenues.  »  Il  le  rappelle  encore  quand 
il  cite  ces  paroles  que  lui  adressait  le  comte  de  Foi x  : 
«  Et  me  disoithienqueThistoirequc  je  avois  faite  et  pour- 
«  suivois  seroit  au  temps  à  venir  plus  recommandée  que 
«  nulle  autre  :  raison  pourquoi,  disoit-il,  beau  maistre  : 


—     15    - 

«  puis  cinquante  ans  en  ça  sont  avenus  plus  de  faits 
«  d'armes  et  de  merveilles  au  monde  qu'il  n'estoit  trois 
«  cens  ans  en  devant.  »  C'est  ce  qu'il  nomme  «  sa  prin- 
«  cipale  matière  des  guerres  de  France  et  d'Angle- 
«  terre.  » 

Froissart,  né  soixante  ans  plus  tôt,  eût  été  réduit  à  ra- 
conter les  intrigues  des  Plassian  et  des  Nogaret,  de  même 
que  s'il  fût  venu  un  siècle  plus  tard,  il  n'eût  eu  à  re- 
tra  cer  que  celles  d'Olivier  le  Daim  et  de  maître  Jean 
des  Habiletés.  Aussi  s'applaudit -il  d'avoir  vécu  à  une 
époque  où  se  sont  passées  tant  de  glorieuses*  actions,  où 
se  sont  signalés  tant  d'illustres  chevaliers.  On  serait  tenté 
de  répéter  le  cri  d'armes  que  les  sires  de  Chavigny  adop- 
tèrent après  leur  fameux  tournoi  :  Chevaliers  pleuventi  et 
Froissart  a  bien  raison  de  nous  dire  :  «  Puis  le  temps  du 
«  bon  roi  Gharlemagne  n'avinrenl  si  grandes  aventures 
«  de  guerre.  » 

Au  milieu  du  xiv«  siècle,  la  chevalerie  a  atteint  son 
apogée.  Remontant  par  ses  traditions  primitives  aux  fo- 
rêts germaniques,  mais  déjà  transformée  par  le  christia- 
nisme pendant  une  période  de  plusieurs  siècles,  elle  avait 
été  presque  complète  à  l'époque  de  saint  Louis  :  rien  ne 
lui  avait  manqué,  ni  ses  héros,  ni  ses  poètes,  ni  la  cause 
sacrée  d'une  femme  menacée  sur  le  trône  et  réduite  à  fuir 
avec  son  fils  orphelin  ,  ni  la  cause,  plus  sacrée  encore, 
de  la  croisade  renouvelée  alors,  au  moins  dans  l'esprit  do 
son  chef,  avec  autant  do  piété  que  sous  Godefroi  do 
Bouillon.  Saint  Louis  comprend  et  honore  la  chevalerie. 


—     \(y     — 

Il  va  jiis<|u'à  dire  à  Robert  de  Sorbon  :  «  Maistre  Robert, 
«  je  voiirroie  avoir  le  nom  de  preudomnie,  mes  que  je  le 
«  feusse,  et  tout  le  ramenant  vous  demourast,  car 
<  preudommie  est  grant  chose  et  bonne  chose.  »  Soit 
qu'il  s'élance  le  prenner  sur  le  pont  de  Taillebourg,  soit 
quVn  Egypte,  un  heaunie  doré  sur  la  tôte,  une  épée 
<rAllemagne  à  la  main,  dominant  tous  les  siens  qui  a  at- 
teignent qu'à  ses  épaules,  il  fasse  dire  au  sire  de  Join- 
ville  que  «  oncques  si  bel  armé  ne  vi,  »  saint  Louis  nous 
oiïre  un  véritable  chevalier  (').  «  Largement  et  libérale- 

(')  Rien  n'est  plus  admirable  que  le  tableau  de  la  constance 
de  saint  Louis,  tel  que  le  trace  Guibert  de  Tournai  dans  son 
traité  inédit  De ertiditione  regum  : 

«  Sciât  œtas  postuma  quod  dominum  meum  regem  Francise 
M  in  ffgriludine  Dominus  visilavit.  Compléta  est  prœdictio  Jhe- 
«  remiœ  :  Visitabo  luibitalores  terrie  .^gypli  in  gladio  et  in 
«  famé  et  in  peste,  et  non  erit  qui  effiigiat  et  sit  residuus  de  re- 
V  li(}uiis  eorum  qui  vadunt  ut  per*egriijeutur  in  terra  ^Egypll, 
M  nec  reverlenlur  nisi  qui  fugerint.  Dixisti,  Domine,  et  facta 
•  siint.  Nain  et  in  occiv^^ione  gladii  dali  sunt,  fnmerruciati,pesle 
v<  inguinaria  laressiti  :  sanota  in  manihiis  exterorum  data  sunt 
«  in  illa  die  lngiihri  quœ  facla  est  tcnebrosior  oinni  nocte  quum 
v<  manum  suam  misit  hostisad  omnia  desiderabilia  Sacerdotes 
«  et  milites  in  gladio  cecidernnt,  ronvenere  canes  et  eorum 
v«  stanle  corona|in  dominum  regem,  qui  fuga^  prasidio  conçu- 
v«  1ère  noiuit,  sed  flere  cum  flentibus  maluit  et  cum  sibi  servo 
v«  )^)opuio  in  carcerem  vel  in  morlem  ire.  Tempore  necessilalis 
«  quid  esseljin  homineclarnit,  dum  tîdei  litulum  et  sculum  op- 
'  posuit  ut  animarct  ad  fidem  exercitum  in  personis  pluribus 
1»  blasphémant  cm.  Non  expaluit  ad  Christi  judicium  régis  faciès. 


~     17     — 

«  ment,  remarque  son  historien,  se  contenoit  le  roy  ans 
«  assemblées  des  barons  et  des  chevaliers,  et  fesoit  servir 
«  courtoisement  à  sa  court,  plus  que  de  lonc  temps  passé 
«  à  la  court  de  ses  devanciers.  »  Chaque  jour,  à  la  fin 
des  repas,  il  aimait  à  entendre  les  ménestrels  avec  leurs 
instruments,  et  on  cite  de  lui  cette  réponse,  que  même 
|>our  sa  rançon  il  n'eût  voulu  rien  résoudre  sans  avoir 
consulté  la  reine,  «  parce  qu'elle  estoit  sa  dame.  » 

Mais  tout  change  sous  Philippe  le  Bel.  Le  petit-fils  de 
saint  Louis  fait  la  guerre  non  plus  aux  infidèles,  mais  au 
pape.  Il  n'est  plus  le  chef  des  croisés,  mais  l'allié  des 
usuriers.  Il  ne  récompense  plus  les  chevaliers,  son  or  est 
employé  à  soudoyer  en  Italie  des  chefs  de  brigands  ;  il 
n'envoie  plus  de  missionnaires  porter  au  centre  de  l'Asie 
les  lumières  de  la  foi,  mais  il  fait  chercher  chez  les  Tar- 
tares  les  casques  dont  il  veut  revêtir  ses  sergenls  d'armes. 
Il  n'y  a  plus  de  chevalier  sur  le  trône  de  France  quand 
Boniface  VIII,  malgré  la  majesté  de  la  tiare  et  de  son  front 
blanchi  par  quatre-vingts  années,  est  souftleléà  Anagni , 
quand  Philippine  de  Flandre,  malgré  d'autres  droits  au 
respect,  à  la  protection,  je  veux  parler  de  sa  faiblesse  et 
de  sa  jeunesse,  se  voit  poiTidement  arrêtée  et  jetée  dans 
une  prison  jusqu'à  sa  uiort.  Il  n'y  a  plus  de  chevaliers 
autour  du  roi  quand  Louis  de  Nevers  défiant  ses  accusa- 

«  non  sanguis  congelatus  est,  non  riguere  comœ,  non  mente 

n  turbata  faucibus  vox  adhœsit,  sed  intrepidus  et  solito  longe 

v(  securior  nichil  omnino  de  slatu  regia3  dignitalis  aniisit  ;  nicbil 

«  ia  eo  minae,  nichil  exorti  gl  .dii  poluerunt...  « 

2. 


—     18     — 

leurs,  se  plaint  de  ne  rencontrer  parmi  eux  que  des 
hommes  trop  fameux  par  leur  origine  ignominieuse,  leurs 
infamies  et  leurs  crimes. 

Philippe  le  Bel  descendu  au  tombeau ,  sa  dynastie 
éteinte,  la  chevalerie  se  relève  aussitôt.  Quand  les  pairs 
sont  appelés  à  la  mort  de  Charles  le  Bel  à  désigner  son 
successeur,  ils  se  trouvent  tout  à  coup  investis  de  l'auto- 
rité la  plus  élevée  qu'on  leur  ail  jamais  reconnue.  Autour 
des  pairs  se  groupent  les  chevaliers  qui  défendront  Télu 
des  pairs,  tandis  qu'au  delà  de  la  mer  d'autres  chevaliers 
invoquant  le  droit  méconnu  d'un  prince  moindre  d^âge 
croiront  en  prenant  les  armes  remplir  le  même  devoir. 

Cette  lutte,  qui  est  à  la  fois  une  querelle  domestique  et 

une  rivalité  de  deux  grandes  nations,  eût  été  mille  fois 

plus  sanglante  et  plus  cruelle  si  la  chevalerie  n'eût  été  là, 

opposant  ses  vertus  à  toutes  les  passions,  et  toujours  prête 

sinon  à  les  dominer,  du  moins  à  les  tempérer  et  à  les 

adoucir.  C'est  là  ce  qu'on  appellera  le  droit  d'armes.  Au 

milieu  des  horreurs  du  sac  de  Limoges,  Jean  de  Villemur 

qui  pendant  longtemps  avait  combattu  contre  le  duc  de 

Lancastre,  lui  rendit  son  épée  en  disant  :  «  Ouvrez  de 

«  nous  au  droit  d'armes.  » — «  Par  Dieu,   mossire  Jean, 

«  répliqua  le  prince  anglais,   nous  ne  le  voudrions  pas 

«  autrement  faire.»  Il  appartient  aux^ey?^//«  «de  faire  au- 

«  mosne  et  gentillesse.  » 

Jamais  plus  vaste  théâtre  ne  s'offrit  à  la  chevalerie  pour 
montrer  son  courage  et  sa  générosité  :  c'est  dans  les 
beaux  récits  de  Froissart  que  nous  étudierons,  que  nous 


—     19     — 

admirerons  ce  type  de  chevalier  qui  pour  nous  réveille 
encore  après  cinq  siècles  tant  de  souvenirs  d'honneur  et 
de  dévouement. 

Être  fidèle  à  son  Dieu,  à  son  épée  et  à  sa  dame,  flétrir 
également  celui  qui  trahit  l'honneur  comme  celui  qui 
trahit  la  beauté,  braver  lorgueil  et  la  force,  protéger  le 
malheur  et  la  faiblesse,  joindre  au  courage  indomptable 
des  camps  la  générosité  et  le  dévouement  d'une  fraternité 
toute  chrétienne,  telles  étaient  les  bases  sur  lequelles  re- 
posait la  chevalerie  :  il  appartenait  à  Froissart,  historien 
et  poète  de  la  chevalerie,  de  les  exalter  dans  tout  ce  qu'il 
écrivit,  par  ses  récits  comme  par  ses  vers. 

Deux  mots  résument  les  vertus  du  chevalier.  Quand 
dans  le  Roman  de  Ham  la  Courtoisie  dit  aux  Barons  : 

Des  miens  estes  et  je  des  vos, 

quand  Gace  de  le  Bingue  célèbre  Courtoisie  la  débonnaire, 
peut-on  oublier  l'origine  de  ce  nom?  A  la  cour,  on  deve- 
nait courtois,   c'est-à-dire  gracieux  et  affable.  Celui  qui 
voulait  mériter  l'épithète  de  clwvaleureux  devait  offrir,  les 
armes  à  la  main,  l'exemple  des  devoirs  enseignés  par  la 
chevalerie.  Il  fallait  être  chevaleureux  pendant  la  guerre, 
courtois  pendant  la  paix.  «  Guichard  d'Angle,  dit  Frois- 
«  sart,  ot  toutes  les  nobles  vertus  que  un  chevalier  doit 
&  avoir  :  il  fut  lie,  loyal,  amoureux,  sage,  secret,  large, 
«  pieux,  hardi,  entreprenant  et  chevaleureux.  » 

Dans  les  camps,  le  chevalier  apprend  qu'il  est  tenu  de 
sacrifier  sa  vie  au  moindre  appel  que  l'on  fait  à  son  cou- 


—     20     — 

et  à  son  dévoueinout  :  «  Tels  (jue  faucons  pèlerins 

(jui  ont  lougtenjps  séjourné,  ont  grand  désir  de  voler, 

«  clievaliers  et  escuvcrs  désirent  h  trouver  faits  d'armes 

«  pour  eulx  avancer.»  —  «Autre  chose  ne  voulons,  ni  qué- 

«  rons  fors  îi  faire  faits  d'armes,  »  disait  le  comte  de  Buc- 

kingham.  Il  n'est  pas  nécessaire  d'avoir  prêté  le  serment 

des  templiers  pour  ne  jamais  songer  à  fuir,  fùt-on  un 

contre  trois.  «  Avant  !  avant  !  criait  Jean  de  Malestroit, 

«  nulle  feinte,  mort  ou  honneur!  » 

Mais  la  guerre  a  cessé,  et  le  chevalier,  rentré  dans  son 
château,  se  plaît  à  en  renouveler  l'image  p  ir  des  joutes  si 
hrillantes  que  parfois  un  roi  se  confond  parmi  les  specta- 
teurs pour  en  être  le  témoin.  Tous  les  échafauds  sont 
couverts  de  dames  et  de  damoiselles  «  qui  voient  et  jugent  » 
ceux  qui  portent  leurs  chaînes,  et  (|u'on  ne  croie  point 
que  ce  soit  ici  une  expression  figurée,  puisqu'aux  joutes 
de  Smilhfield  en  1390,  on  vit,  nous  raconte  Froissart, 
chaque  dame  mener  son  chevalier  avec  une  chaîne  d'ar- 
gent. Les  chevaliers  descendent  dans  l'arène  :  «  Ils  se 
«  sont  atteints  de  leurs  lances  de  e:uerre  sur  les  heaumes 
«  d'acier  si  dur  et  si  roide  ([ue  les  étincelles  toutes  ver- 
«  meilles  en  volèrent.  »  A  la  lutte  succèdent  les  hanquets 
et  les  <lanses.  Les  hérauts  impatients  de  recevoir  larfjesses 
crient  «  à  pleine  gueule  »  :  Honneur  aux  fils  des  preux  î 
parce  que  les  vaillants  houunes  et  leurs  hoirs  qui  perpé- 
tuent leur  noui  et  leur  courage  doivent  être  également 
honorés  et  recouuuandés.  Ia^s  couj)es  circulent  dans  les 
salles  où  chantent  les  njénestrels,  et  (juand  le  héros  de 


—   21    — 

la  fête  devise  joyeusement  avec  les  dames,  on  dit  de  lui 
qu'il  n'est  pas  seulement  chevaleureuXj  mais  qu'il  est  aussi 
courtois.  De  ces  deux  qualités,  de  ces  deux  vertus,  la  pre- 
mière s'acquérait  uniquement  par  les  armes  ;  mais  la 
seconde  s'inspirait  des  lettres  et  leur  devait  son  élégance, 
et  tout  ce  qu'il  y  avait  en  elle  de  doux,  de  poli,  de  gra- 
cieux. 

On  ne  s'étonne  plus  de  voir  les  rois,  les  plus  hauts 
seigneurs  s'engager  dans  cette  illustre  milice  qu'on  nomme 
la  chevalerie.  Quelles  règles  plus  sublimes  que  celles 
qu'elle  exprime  par  ces  trois  mots  :  t  Loyauté,  honneur 
«  et  courtoisie?  »  Quelle  pure  et  sainte  auréole  éclaire  les 
fronts  qui  acceptent  humblement  ses  préceptes  et  ses 
devoirs!  La  veille  delà  bataille  de  Crécy,  Philippe  de 
Valois  invita  à  souper  les  barons  de  l'armée,  «  et  les  pria 
«  ([u'ils  fussent  l'un  à  l'autre  amis  et  courtois,  sans  envie, 
«  s:ins  haine  et  sans  orgueil.  »  Quand  le  roi  de  France 
tenait  ce  langage  à  ses  chevaliers,  il  n'ordonnait  pas,  il 
priait,  et  c'était  moins  en  vertu  d'une  autorité  supérieure, 
qu'en  faisant  appel  à  une  loyale  confraternité  d'armes. 

Sur  les  eh  imps  de  bitaille,  c'est  surtout  comme  che- 
valier que  le  roi  doit  aux  siens  l'exemple  du  courage.  Il 
se  place  au  premier  rang  des  chevaliers  qui  soutiennent 
SI  cause;  il  lutte  corps  à  corps  contre  les  chevaliers  en- 
nemis. V\)yez  le  noMe  roi  d'Angleterre  qui  traverse  la 
mer  pour  combattre  sous  la  bannière  de  Gauthier  de 
Mauny  et  (|ui  «  s'adresse  »  à  Eustache  de  Ribeaumont 
parce  qu'on  le  citait  «  comme  fort,  hardi  et  de  haute  em- 


—     22     — 

«  prise.  »  Deux  fois  il  est  abattu  à  genoux,  deux  fois  il 
se  relève  et  renouvelle  le  combat.  «  Chevalier,  je  me 
<  rends  votre  prisonnier,  >  s'écrie  enfin  le  sire  de  Ri- 
beaumont  qui  ne  connaissait  point  son  adversaire.  Il  ap- 
prend que  le  chevalier  qui  la  vaincu  est  le  roi  d'Angle- 
terre, quand  on  vient  en  son  nom  lui  offrir  une  robe 
neuve  et  l'inviter  à  souper  au  château  de  Calais.  Le  roi 
veut  que  son  propre  fils  le  prince  de  Galles  le  serve  à 
table,  et  le  souper  terminé,  il  lui  dit  joyeusement  :  t  Mes- 
«  sire  Eustache,  vous  estes  le  chevalier  du  monde  que  je 
«  visse  oncques  mieux  assaillir  ses  ennemis  :  si  vous  en 
«  donne  le  prix.  »  Puis,  détachant  le  chapelet  de  perles 
qu'il  portait,  il  le  lui  mit  sur  la  tète  en  ajoutant  :  «  Mes- 
t  sire  Eustache,  je  vous  donne  ce  chapelet  pour  le  mieux 
«  combattant  de  la  journée,  et  vous  prie  que  vous  le  por- 
«  tez  pour  l'amour  de  moi.  Je  sais  bien  que  vous  estes 
«  gay  et  amoureux  et  que  volontiers  vous  vous  trouvez 
«(  entre  dames  et  damoisolles  :  si  dites  partout  là  où  vous 
«  irez  que  je  le  vous  ai  donné.  r> 

Cette  égalité  chevaleresque  suivait  le  monarque,  non- 
seulement  là  où  il  était  tenu  de  montrer  son  courage, 
mais  partout  où  il  avait  quelque  devoir  à  remplir.  «  Tu 
«  es  roi  d'Englcterre,  disait  le  comte  de  Stafford  à  Ri- 
«  chard  II,  et  as  juré  solennellement  de  tenir  le  royaume 
«  d'Englcterre  en  droit  et  de  faire  justice;  et  tu  sais 
«  comment  ton  frère,  sans  nul  titre  de  raison,  a  occis 
«  mon  fils.  Si  te  requiers  que  tu  me  fasses  droit  et  jus- 
&  tice,  ou  autrement  tu  n'auras  pire  ennemi  que  moi.  » 


—     23     — 

Ce  que  les  barons  disaient  au  roi,  de  simples  cheva- 
liers le  répétaient  aux  barons.  Le  sire  de  Cantaing,  Tun 
des  braves  et  gais  compagnons  qui  dînaient  avec  Frois-r 
sart  à  Binche  chez  Gérard  d'Ohies,  se  plaignait  du  comte 
deSaint-Pol  qui  lui  retenait  un  château.  Sachant  qu'il 
se  trouvait  à  la  cour  de  France,  il  s'y  rendit  et  le  défia 
publiquement  en  présence  de  Charles  VI. 

11.  Bertrand  du  Guesch'n.  —  Jean  Bouciquaull.  —  Les  cent 
ballades,  —  Le  sénéchal  d'Eu.  ~  Poésies  de  Gcoffroi  de 
Charny.  —  Alhance  des  armes  et  des  lettres. 

Charles  V  eut  le  malheur  de  ne  figurer  ni  parmi  les 
morts,  ni  parmi  les  prisonniers  à  la  journée  de  Poitiers. 
Il  n'osa  plus  reparaître  dans  les  armées.  «  11  doutoit  tant 
«  plus  les  fortunes,  dit  Froissart,  que  nul  roy  plus  que 
«  lui.  »  En  vain  Christine  de  Pisan  veut-elle  en  faire  un 
chevalier,  en  prétendant  «  qu'il  conquestoit  rnoult  en  ses 
«guerres,  nonobstant  n'y  allast;  »  ce  n'est  pas  ainsi 
qu'Edouard  III  et  le  Prince  Noir  comprennent  la  che- 
valerie, et  la  France  du  xiv*  siècle  elle-même,  à  défaut  du 
roi  qui  se  borne  à  choisir  sagement  ceux  qui  feront  la 
guerre  en  son  nom,  se  plaît  à  créer  un  type  un  peu  flatté, 
un  peu  exagéré  du  vrai  chevalier  :  c'est  ce  Bertrand  du 
Guesclin  qui ,  tout  breton  qu'il  était ,  voulut  un  jour  se 
faire  roi  de  Grenade.  Son  chroniqueur  rapporte  qu'un 
chevalier  anglais,  Hugues  de  Calverley,  l'avait  proclamé 
le  miroir  de  la  chevalerie ,  et  Christine  de  Pisan  ajoute 


—     24     — 

que,  lorsqu'il  fut  nommé  connétable,  «  grant  joye  fu 
«  menée  entre  les  vaillans  chevalereux.  »  Il  semble  que  la 
France  en  le  glorifiant  lui  prête  les  qualités  les  plus 
brillantes  de  son  génie  national.  On  connaît  sa  fameuse 
réponse  qu'il  n'y  avait  dame  en  France  qui  ne  fiUit  sa 
quenouille  pour  contribuer  au  paiement  de  sa  rançon , 
parole  toute  française ,  puisqu'elle  associait  la  beauté 
compatissante  à  la  gloire  malheureuse.  Alain  Chartier 
ajoute  que  Bertrand  du  Guesclin  avait  introduit  cet  usage 
que  si  quelque  chevalier  se  forfaisoU  reprouchabloment  en 
son  estai,  on  luy  venoJ  au  manyer  trancher  la  naj^je  devant 
soy.  Ce  fut  Bertrand  du  Guesclin  que  Charles  V  choisit 
pour  armer  chevalier,  en  le  touchant  de  son  épée  nue, 
un  enfant  nouveau-né,  porté  nu  sur  les  fonts  du  baptême, 
nudo  tradidit  ensein  nudum.  Le  contact  de  l'épée  de  Ber- 
trand du  Guesclin  ne  devait  pas  protéger  Louis  d'Orléans 
contre  les  assassins  soudoyés  par  Jean  sans  Peur.  Enfin, 
quand  il  meurt,  et  que  son  cercueil,  sur  lequel  reposent 
les  clefs  de  Château  Neuf  de  Randon,  est  déposé  sous  les 
voûtes  de  Saint-Denis,  Téveque  d'Auxerre,  montant  en 
chaire,  expose  que  la  chevalerie  est  le  fondement  de 
l'Etat,  et  que  le  bon  connétable  fut  la  fleur  dé  hi  chevale- 
rie. Les  uns  l'appellent  le  chevalier  s:ins  reproche,  d'au- 
tres le  dixième  preux. 

Froissart  dit  de  Bertrand  du  Guesclin  «  qu'en  tout  il 

«  ne  véoit  fors  que  loyauté  et  qu'il  fut  si  vaillant  homme 

«  que  on  le  doit  augmenter  de  ce  que  on  puet,  »  et,  aussitôt 

après,  il    nous  raconte  (ju'il   y  avait  sur    les   côtes  de 


—     25    — 

Bretagne  une  tour  qu'on  nommait  le  Glay-Aquin,  parce 
qu'elle  avait  été  bâtie  par  un  roi  de  Bar])arie  tandis  que 
Gharlemagne  luttait  avec  ses  paladins  au-delà  des  Pyré- 
nées. Un  jour  arriva  où  Gharlemagne,  revenu  vainqueur 
d'Espagne,  voulut  délivrer  la  Bretagne,  et  le  roi  Aquin 
eut  à  peine  le  temps  de  fuir,  laissant  en  arrière  un  enfant 
qui  conserva  le  nom  de  la  tour  du  Glay-Aquin,  dont 
on  fit  plus  tard  du  Guesclin.  Il  fut  baptisé,  et  ses  par- 
rains furent  Roland  et  Olivier.  Gette  légende  s'était 
conservée  en  Bretagne,  et  Bertrand  du  Guesclin  disait 
lui-môme  en  riant  qu'il  voulait  aller  recon([uérir  son 
légitime  héritage,  le  royaume  de  Bougie  et  de  Bulgarie. 
Les  fables  des  romans  de  chevalerie  n'ajoutent-elles  pas 
ici  un  reflet  poétique  aux  grandes  scènes  de  Thistoire? 
Ne  semble-t-il  pas  que  Bertrand  du  Guesclin  doive  quel- 
que chose  aux  parrains  de  sa  race,  Roland  et  Olivier? 

Ce  qui  manqua  à  Bertrand  du  Guesclin,  ce  qui  peut  ex  - 
pliquer  comment,  en  certaines  circonstances,  il  se  montra 
homme  d'armes  plutôt  que  chevalier,  c'est  qu'il  apprit  les 
lois  de  la  chevalerie  assez  imparfaitement,  moins  dans  les 
livres  que  sur  les  champs  de  bataille.  Enfant,  «  il  estoit 
«  rude  et  mal  gracieux.  »  Il  savait,  quoiqu'on  l'ait  nié, 
écrire  son  nom,  mais  il  ne  paraît  pas  que  sa  science  allât 
plus  loin  ('). 

Le  xiv*  siècle  avait  placé  à  coté  de  Bortrand  du  Giies- 

(•)  Une  charte  du  11  janvier  1374 se  termine  par  res  mots  :«  et 

«  nous  dit  Bcrtran  avons  fait  mettre  et  apposer  nosire  scel  et  cs- 

"Cript  nostre  nom  de  nostre  main.  «(Archives  de  Biuges). 
II.        *  3 


-     26     — 

clin  un  autre  type ,  moins  frappant  piiisqu^il  ne  fut  pas 
associé  h  d'aussi  grands  événements,  mais  plus  parfait 
|)arce  ([u'il  fut  à  la  fois  cheralcup'u.r  et  courtois.  Si  vous 
n'éludiez  le  connétable  Bertrand  du  Guesclin  ou  le  maré- 
chal Bouciquaull  que  sous  leur  armure  de  fer,  à  voir  leur 
écu,  vous  les  croiriez  de  la  même  famille.  Bertrand  du 
Guesclin  porte  :  d'argent  à  l'aigle  éployce  de  sable,  Bou- 
ciquault,  d'argent  à  l'aigle  éployée  de  gueules.  Il  en  est  de 
leur  courage  comme  de  leur  écu,  l'un  est  aussi  intrépide 
que  l'autre;  mais  ils  ne  sont  pas  égaux  en  science.  Tandis 
que  Bertrand  du  Guesclin  trace  à  grand'peine  quelques 
mots,  Bouciquault  adresse  au  chapitre  de  Saint-Martin  de 
Tours  une  longue  lettre  où  il  réclame  pour  lui,  afin  de  la 
porter  à  son  chapeau,  t  une  enseigne  de  monseigneur 
«  saint  Martin,  laquelle  ait  touché  à  son  benoist  chief,  » 
et  où  il  sollicite  de  plus  une  chapellenie  pour  un  chanoine, 
bon  chantre,  qui  n'est  pas  Froissart. 

Bouciquault  établit  avec  François  d'Aubrecicourt,  l'un 
des  amis  de  Froissirt,  l'ordre  de  la  Dame  Blanche,  destiné 
i\  assurer  en  toute  circonstance  dos  défenseurs  aux  dames 
et  damoiselles  de  noble  lignée.  Les  sires  de  Cljâteaumo- 
rant  et  de  Linières  étaient  aussi  au  nombre  des  fonda- 
teurs de  ce  nouvel  ordre  de  chevalerie.  Ils  avaient  appris 
par  eux-mêmes ,  ou  ils  avaient  entendu  raconter  lors  de 
leur  expédition  en  Afrique  avec  le  duc  de  Bourbon,  qu'au 
moment  où  les  Sarrasins  s'élançaient  pour  attaquer  les 
chrétiens,  ils  s'étaient  vus  tout-à-coup  arrêtés  par  des 
dames  blanches,  descendues  du  ciel,  dont  le  gonfanon 


—     27     — 

portait  une  croix  vcniieille.  Qu'y  avait-t  il  de  plus  juste 
que  de  donner  pour  protectrices  au  sexe  le  plus  faible,  ces 
dames  blanches  dont  les  chevaliei*s  eux-mêmes  avaient 
sur  une  terre  lointaine  éprouvé  Tutile  intervention  ? 

Christine  de  Pisan,  nous  pouvons  sans  plus  d'hésita- 
tion lui  restituer  les  Faits  de  Bouciquault ,  remarque  que 
son  héros  c  se  print  à  faire  ballades,  rondeaux ,  virelais, 
«  lays  et  complaintes  d'amoureux  sentiment,  desquelles 
c  choses  faire  gayement  et  doulcement  amours  le  fist  en 
«  si  peu  d'heures  bon  maistre  que  nul  ne  l'en  passoit,  »  et 
elle  cite  comme  preuve  de  son  talent  poétique  le  livre  des 
Cent  Ballades  qu'il  composa  avec  le  sénéchal  d'Eu  pen- 
dant son  voyage  outre  mer. 

Cette  allusion  se  rapporte  à  l'un  des  épisodes  les  plus 
chevaleresques  de  la  vie  de  Bouciquault.  il  venait  d'ache- 
ver heureusement  le  saint  pèlerinage  de  Jérusalem  avec  le 
sire  de  Carouges,  récemment  sorti  vainqueur  d'un  célèbre 
duel  où  le  ciel  avait  protégé  sa  vie  et  S(jji  honneur,  et  déjà 
il  se  préparait  à  s'embarquer  pour  retourner  en  France, 
quand  il  apprit  que  le  comte  d'Eu  avait  été  arrêté  à  Damas 
et  puis  conduit  au  Caire  par  l'ordre  du  Soudan  (').  Bouci- 
quault renonça  aussitôt  à  tous  ses  projets  pour  aller  volon- 
tairement partager  sa  captivité  pendant  quatre  mois,  dont 

(•)  Le  comte  d'Eu,  dit  Froissant,  «  estoit  jeune  chevalier 
i- et  de  grand  volonté,  et  on  recordoit  et  tcnoit  à  grand 
o  vaillance  ses  beaux  et  hauts  voyages,  et  estoit  moult  en  la 
u  grâce  des  chevaliers  et  escuyers  du  royaume  de  France.  »^ 
ChfonAV,  34. 


—     28     - 

les  ennuis  furent  charmés  par  la  poésie.  Les  Cent  ballades 
sont  parvenues  jusqu'à  nous  :  commencées  en  Egypte, 
elles  ont  été  achevées  à  Paris.  En  Egypte,  les  juges  de  ce 
jeu-parti  étaient  le  comte  d'Eu,  son  sénéchal,  Bouciquault 
et  le  sire  de  G  résèques.  En  France,  les  personnages  les 
plus  illustres  de  la  cour  se  réjouiront  de  prendre  part  aux 
mêmes  déhats. 

Le  sujet  des  Cent  ballades  est  ce  thème  si  souvent  dis- 
cuté de  la  fidélité  en  amour.  Mais  il  s'y  mêle  des  souvenirs 
et  des  préceptes  qui  nous  intéressent  davantage. 

Lorsque  nous  y  lisons  : 

Après  t'en  va  en  Surie 

Par  navie, 
Au  sépulcre  où  Dieu  fu  mis, 

nous  nous  rappelons  l'origine  de  ce  poëme ,  et  nous  re- 
connaissons également  l'esprit  aventureux  de  Bouciquault 

dans  ces  vers  d'une  autre  ballade  : 

« 

...  Se  la  guerre  est  faillie, 

Départie, 
Fuy  tost  d'icelui  pays, 
Nanesle  quoi  que  nul  clic  ; 

Car  Tenvie 
D  onneur  que  tu  as  empris, 
Veult  que  ion  cuer  entenlis 

Soit  et  mis 
A  quérir  chevalerie 

En  tous  lieux. 


—    29    — 

L'auteur  a  soin  d'ailleurs  de  faire  comprendre  que  ses 
nobles  amis  sont  favorables  à  la  fidélité  en  amour  : 

..  En  loiauté  sont  instruis 
Et  advis 
N'autre  amour  ne  leur  peut  plaire  (  ). 

Mais  à  Paris  les  opinions  étaient  plus  partagées.  Le  duc 
de  Berry  fit  lui-même,  croyons-nous,  la  ballade  suivante 
oîi  il  se  peint  physiquement  et  moralement  comme  ses 
contemporains  nous  le  représentent  : 

Puis  qu*à  amours  sui  sy  gras  eschappé 
Que  moult  petit  me  pevent  jamais  nuire, 
Parle  qui  veult,  je  suis  réconforté. 

Et  se  bornant  à  louer  le  précepte,  sans  en  recomman- 
der l'exemple,  il  ajoute  : 

On  peut  l'un  dire  et  l'autre  doit-on  faire. 

Le  duc  do  Touraine,  qui  avait  épousé  depuis  peu  Va- 
Icnline  de  Milan,  répondit  par  des  protestations  que  de- 
vait démentir,  douze  ans  plus  tard,  la  naissance  deDunois: 

(  )  J'ignore  comment  il  faut  expliquer  les  vers  suivants  des 
Cent  ballades  . 

Celle  fu  m'aroour,  ma  déesse, 
El  son  noble  cuer  m'enricliy 
Tant  que  de  si  hauUe  princhcsse 
VouU  que  je  fusse  nommé  amy. 

Cf.  le  Uvre  des  faits  de  Bouciquault,  I.  8. 


—     30     - 

Il  est  bien  vray  que  j'ay  servy 
Decuer,  de  corps,  Irès-loialmeiit, 
Une  dame  que  j'aime  sy  .. 
Plus  nen  diray  quant  à  présent 

Mais  voici  qu'intervient  iin  autre  juge,  c'est  Guillaume 
de  Tignonville,  Tarai  de  Christine  de  Pisan,  l'auteur  des 
Dits  moraux  : 

Phlipe  d'Artois,  séneschal^  Bouciquault 

Et  Grésèques,  qui  loiaument  amez, 

Et  endurez.  .  maint  dur  assault 

Pour  ce  qu'à  une  seulement  tenez, 

Je  suis  Amours  qui  vous  commande  et  prie 

Qu*ainsy  faictes  tant  que  serés  en  vie, 

Et  vous  gardez  des  autres  ensuir 

Qui  d'uis  en  uis  truandent  par  la  ville, 

Car  mieux  se  vaut  A  loyaulté  tenir  : 

Yvry  s'y  tient,  aussi  fait  Tignonville. 

Qui  partout  aime,  de  nulle  ne  lui  chault, 
Et  faut  qu'il  soit  menteur  desmesurés 
Et  parjures  :  or,  regardez  que  vault 
Cilz  qui  de  telz  ma  ni  eaux  est  affublés; 
On  le  devroit  appeler  :  fol  s'y  fie. 
Ceulx  qui  ce  font,  je  lesexcommenie, 
Et  pour  les  f;iire  d'envie  parmourir 
Ainsy  que  gent  désordonnée  et  vile, 
Vueil  aux  loiaux  tous  mes  biens  dépnrlir  : 
Yvry  s'y  tient,  aussy  f«iit  Tignonville. 

Se  par  folour  Chambrillac  et  Régnant 
De  Trie  sont  contre  vous  alvés, 


—     31     — 

Ce  Lut  viellesso  qui  pieça  les  assault, 

Et  qui  d^umours  les  a  sy  rebutés 

Que  par  tous  lieux  veulent  avoir  amye, 

Pour  ce  leur  donne  la  Guignardc  jolie  ; 

Aussy  veut-elle  à  chacun  secourir, 

Je  n'en  sçny  point  qui  mieulx  leur  soit  habile, 

Mais  aux  autres  feray  mes  biens  sentir  : 

Yvry  s'y  tient,  aussy  fait  Tignonvillc. 

Gui  de  la  Tréiuouille,  qui  devait  accompagner,  peu  d  an- 
nées plus  tard,  le  comte  d'Eu  dans  une  autre  expédition 
d'Orient,  et  y  mourir,  comme  lui,  de  fatigue  et  de  dou- 
leur, est  du  même  avis  : 

Au  ciel  un  Dieu,  en  terre  une  déesse.  . 
Je  me  vueil  tout  mon  vivant  tenir 
Sans  ressembler  la  fausse  compagnie 
De  ceulx  qui  vont  prier  et  requérir 
Dames  pluiseurs  et  font  partout  amie. 

Enfin,  Fran^*ois  d'Auhrecicourt  s'inspire  des  nobles 
traditions  de  sa  famille  quand  il  déclare  que  toujours  il 
fut  Gdèle  à  sa  dame  : 

J'ay  bien  oy  le  plaisir  et  l:i  joie 

C'en  peut  avoir  pour  unaseiile  amer  (•). 

François  d'Auhrecicourt  était  le  fils  de  ce  bravo  cheva- 

(')  Ms.  11218  de  la  Bibliothèque  de  Bourgogne;  ms.  72M 
de  la  Bibliothèque  Impériale  de  Paris  (Manuscrits  français  de 
M.  P.  Paris,  VI,  p.  360). 


—     32     — 

lier,  messire  Eustache  d'Aubrecicourl,  dont  nous  avons 
raconté  ailleurs  les  illustres  amours.  Le  duc  de  Bourbon, 
dont  la  mère  avait  jadis  été  préservée  de  la  fureur  des 
Grandes  Compagnies  par  la  généreuse  protection  d'Eusta- 
che  d'Aubrecicourt,  et  qui,  à  son  tour,  contribua  au 
paiement  de  sa  rançon  quand  il  fut  pris  parle  siredePierre- 
Buffîère,  avait  eu  son  fils  pour  otage.  De  son  otage,  il  fit 
son  chambellan  et  se  plut  à  échanger  des  vers  avec  lui. 

Mais  quel  était  ce  sénéchal,  auteur  principal  des  Cent 
ballades,  que  Jean  de  Mailly  interpelle  en  lui  disant  : 
Doulx  sénéchal?  Son  nom  n'est  donné  ni  par  les  histo- 
riens, ni  par  les  généalogistes,  mais  une  ligne  écrite  au 
XV®  siècle,  sur  un  manuscrit  des  Cent  ballades  conservé 
à  Bruxelles,  l'appelle  le  bâtard  d'Auxy.  11  aurait  été  le  fils 
de  Pierre  d'Auxy  qui  paraît  avoir  été  également  attaché 
aux  comtes  d'Eu. 

Il  faut  rapporter  ici  une  sanglante  anecdote  de  ce 
temps  à  laquelle  n'est  pas  étranger  un  nom  tristement  cé- 
lèbre. Enguerrand  de  Marigny  avait  eu  de  Jeanne  de 
Saint-Martin  une  fille,  qui  devint  la  femme  de  Hugues 
d'Auxy,  et  donna  le  jour  à  Pierre  d'Auxy.  D'autre  part. 
Isabelle  de  Saint-Martin  avait  épousé  Matthieu  de  Braquo- 
mont  ;  mais  ce  mariage  fut  suivi  d'une  prompte  sépara- 
tion. Matthieu  de  Braqucmont  était  chanoine  deBayeux. 
Isabelle  de  Saint-Martin  l'avait-t-elle  ignoré  ?  on  ne  le 
dit  pas.  Quoiqu'il  en  soit,  elle  s'enfuit  dans  son  château 
de  Saint-Martin,  et  appela,  avec  l'assentiment  du  comte 
d'Eu,  Pierre  d'Auxy  pour  la  protéger.  Vains  efforts!  Le 


—     33     — 

belliqiiciixchanoine  de  Bayeiix,  qui  avait  fait  ses  preuves 
dans  les  armées  de  Charles  le  Mauvais,  roi  de  Navarre, 
accourut  aussitôt,  enleva  le  chûteau  et  tua  de  sa  main  le 
sired'Auxv. 

L'auteur  d'un  poëme  consacré  à  louer  la  fidélité  en 
amour  était-il  le  fruit  d'une  passion  coupable  ?  Avait-il 
recueilli  dans  ses  traditions  domestiques,  cet  exemple,  si 
différent  de  ceux  qu'il  invoquait,  de  la  foi  conjugale  perfi- 
dement obtenue,  violemment  réclamée?  Nous  ne  pou- 
vons le  croire,  et  plutôt  que  d'adopter  la  leçon  du  manus- 
crit de  Bruxelles ,  c'est  à  Froissart  que  nous  recourrons 
de  nouveau  pour  éclaircir  nos  doutes. 

Froissart  cite  à  plusieurs  reprises  le  sénéchal  d'Eu, 
Guillaume  des  Bordes,  qui  fit  la  guerre  en  Bretagne  sous 
les  ordres  de  Bertrand  du  Guesclin,  et  qui  suivit  plus  tard 
le  duc  de  Bouibon  en  Afrique.  C'est  Froissart  aussi  qui 
nous  apprend  que  son  fils,  Jean  des  Bordes,  accompagna 
Bouciquault  en  terre-sainte,  et  il  est  assez  probable  qu'il 
avait  recueilli  l'office  héréditaire  de  sénéchal  d'Eu  ,  quand 
son  père  devint,  en  1383,  porte-oriflamme  de  France. 
C'est  à  Jean  des  Bordes  que  nous  attribuons  le  poëme  que 
nous  avons  sous  les  yeux  ('). 

Les  Cent  ballades  ne  forment  pas,  d'ailleurs,  le  seul 
ouvrage  que  l'on  connaisse  du  sénéchal  d'Eu.  Une  com- 

(•)  Jean  des  Bordes  assista  à  la  bataille  de  Nicopoli.  Plus 
heureux  que  son  père,  qui  y  périt,  il  fut  fait  prisonnier  et  paya 
rançon.  Il  fut  assez  longtemps  châtelain  deMonlereau,  mais  il 
ne  vivait  plus  en  1419. 


—     34     — 

plainte  qu'il  fil  sur  la  moi*t  de  sa  dame,  se  trouve  insérée 
dans  les  œuvres  d'Alain  Ghartier,  et  André  Duchcsnc 
conjecture  que  c'est  à  lui  que  se  rapportent  les  vers  sui- 
vants d'un  poème  anonyme  intitulé  ÏHospital  d'amours  : 

El  si  vy  qu'on  doit  bien  aimer 
Le  séneschal  des^  harreliers, 
Nommé  Jehan  par  propre  nom, 
Qui  moult  fu  loyal  en  son  temps  ; 
De  vaillance  ot  moult  graut  renom, 
A  tout  bien  estoit  consentans  : 
Son  pareil  ne  fut  depuis  cent  ans  ('). 

Ne  peut-on  pas  en  conclure  qu'un  souvenir  reconnais- 
sant a  placé  parmi  les  vers  d'Alain  Ghartier  ceux  du  sé- 
néchal d'Eu,  et  que  c'est  à  sa  protection  ou  à  ses  conseils 
que  nous  devons  le  poète  dont  Marguerite  d'Ecosse  ho- 
nora le  talent  d'un  baiser? 

On  regrette  seulement  de  ne  pas  trouver  dans  les  Cent 
ballades  le  nom  du  sire  de  GhAleaumorant,  qui  fut  l'un 
des  amis  de  Bouciquault,  et  qui  partagea  sa  gloire  en 
Orient.  On  sait  qu'il  contribua,  par  ses  récits,  h  l'œuvre 
historique  de  Jean  d'Orronviile.  Froissart,  qui  le  rencon- 
tra à  l'Ecluse,  le  signale  parmi  les  plus  forts  et  plus  re- 
nomn)és  hommes  d'armes,  et  Ghrisline  de  Pisan  n'oublie 
pas  davantage  dans  le  Dé')at  des  deux  Amans 


.  (')  L'auteur  de  VIJospilal  (Vamours.  dont  la  dame  liobiie  Bruges 
ou  Gand,  peut  bien  être  Georges  Chastclain  ou  plutôt  Olivier 
de  la  Marche. 


—     35    — 

Le  bon  Cbasteaumorant  que  Dieux  sauver 

Et  garder  veuille, 
Qui  en  armes  sur  les  Sarrasins  veille 
En  la  cité  Constantin. 

Aux  noms  que  nous  avons  cités  comme  ayant  été  éga- 
lement illustrés  par  Tamour  des  armes  et  par  l'amour  des 
lettres,  il  faut  en  joindre  un  autre,  celui  de  messire  Geof- 
froi  de  Charny,  t  fils  au  bon  Gcoifroy  de  Charny  de 
«  jadis ,  »  comme  l'appelle  Froissart. 

Geoffroi  de  Charny  trouvait  dans  les  fastes  de  sa  mai- 
son les  souvenirs  les  plus  glorieux  et  les  plus  chers  h 
rhistoire  et  aux  lettres.  Son  aïeule  était  la  fille  du  sire 
de  Joinvillc,  et  son  père  était  mort  à  la  journée  de  Poitiers 
en  tenant  la  bannière  de  France  serrée  dans  ses  bras.  Il 
porta  lui-môme  les  armes  pendant  trente-six  ans,  et  rédi- 
gea un  code  de  ces  nobles  préceptes  de  la  chevalerie  qui 
étaient  gravés  dans  son  cœur. 

Cet  ouvrage  précieux  qui  n'a  jamais  été  imprimé,  bien 
que  Ton  en  connaisse  plusieurs  manuscrits,  commence 
ainsi  :  t  Je  vueil  parler  de  plusieurs  estas  de  gens  d'ar- 
ec mes  en  la  meilleure  manière  que  je  pourray,  car  c'est 
«  droit  que  chascuns  en  recorde  le  bien  à  tous  ceulx  qui 
«  se  arment  volent iers,  et  pour  ce  prié-je  à  Dieu  qu'il  me 
«  doint  manière  et  matière  de  parler  toujours  en  bien.  » 

Geotfroi  de  Charny  expose  dans  ce  livre  les  formes 
qui  doivent  présider  à  la  réception  des  nouveaux  cheva- 
liers'et  leur  véritable  signification.  On  nous  saura  gré  de 
reproduire  ce  passage  :  «  Or  devez  savoir  que,  quant  l'on 


—     36     — 

«  veult  faire  chevalier  nouvel,  il  convient  premièrement 
«  que  il  soit  confez  et  repentans.  Et  puis  quant  vient  la 
«  veille,  il  se  doivent  mettre  en  un  bain  en  pensant  que 
«  il  doivent  laver  leurs  corps  de  tout  péchié,  et  se  doivent 
«  aller  gésir  en  un  lit  tout  neuf  et  les  draps  blancs  et  là 
«  se  doivent  reposer,  et  segnefie  le  lit  repos  de  conscience, 
«  puis  doivent  venir  les  chevaliers  pour  vestir  iceulx  de 
«  neufs  draps  linges,  en  segnefiant  que  dès  lo's  se  doivent 
«  tenir  nettement  et  sans  péchié,  puis  les  doivent  vestir 
«  de  cotes  vermeilles,  en  segnefiant  que  il  sont  t^nus  d'es- 
«  pendre  leur  sanc  pour  la  foy  de  Nostre-Scigneur  dc- 
«  fendre  ('),  et  puis  leur  apportent  chauces  noires,  en 
«  segnefiance  que  il  leur  doie  remembrer  que  de  terre 
«  sont  venu  et  en  terre  doivent  retourner,  et  puis  leur 
«  apportent  une  courroie  toute  blanche,  en  segnefiance 
«  que  il  soient  environné  de  chasteté.  Donc  leur  appor- 
«  tent  les  chevaliers  un  manteau  vermeil  et  li  mettent 
<L  sus  les  espaules,  en  signe  de  trcs-grant  humilité,  puis 
«  les  mainent  à  grant  joie  en  l'église,  et  y  doivent  veiller 
«  jusques  au  jour  en  trcs-grant  dévotion,  en  priant  à 
«  Nostre-Scigneur  qu'il  leur  veuille  pardonner  les  mau- 
«  vais  dormirs  et  veillers  qu'il  ont  fait  au  temps  passé. 
a  Et  landemain  les  amuinnent  à  la  messe,  et  li  chevaliers 
«  qui  baille  l'ordre  baille  deux  espérons  dorez  à  deulx 
«  chevaliers,  et  cilli  mettent  en  chascun  pié,  en  segne- 

(•)  En  Angleterre,  on  porta  longtemps  en  rouge  le  deiyl  des 
princes  et  des  chevaliers.  Il  y  avait  une  couleur  qu'on  appelait  : 
the  rcd  ofvaliaunce. 


—     37     — 

«  fiance  que  l'or  est  li  plus  convoi leux  métal  qui  soit,  et 
t  pour  ce  le   met-l'en  es  pies.  Dont  cil  chevalier  qiii 

<  doit  bailler  Tordre  prend  une  espée,  pour  ce  que  Fespée 
«  tranche  de  deux  pars,  ains  doivent  garder  et  maintenir 
«  raison  et  justice  de  toutes  pars...  et  puis  leur  doivent 
t  donner  la  colée...  » 

A  ces  graves  enseignements  se  mêlent  les  leçons  plus 
gracieuses,  mais  non  moins  pures  de  Tamour.  Il  faut 
rester  fidèle  à  Dieu  en  servant  les  dames.  «  Aimer  par 
t  amours  honnorablement,  c'est  le  droit  estât  de  ceulx 
«  qui  honour  veulent  acquérir;  »  mais  cet  amour  impose 
la  discrétion  et  le  respect,  et  il  ne  faut  pas  imiter  les  or- 
gueilleux qui  disent  «  qu'ils  ne  vouldroient  pas  aimer  la 

<  reine  Genièvre  s'il  n'esloit  sceu.  »  Ce  n'est  pas  par  des 
discours,  mais  par  de  nobles  faits  d'armes  qu'on  sert  les 
dames,  t  et  seront  plus  honorées  quant  elles  auront  fait 
«  un  bon  chevalier.  »  De  là  cette  règle  que  le  sire  de 
Charny  inscrit  dans  son  Hvre  :  «  Aime  loyalment  si  tu 
«  veulx  eslre  amez  et  vivre  liement,  et  faire  tes  œuvres 
«  honorables,  et  en  bonne  espérance  que  tous  les  estaz 
t  d'amours  et  d'armes  se  doivent  mener  de  droite  pure 
«  gaieté  de  cœur  qui  fait  venir  la  volenté  de  venir  à  hon- 
«  nour.  » 

Celte  loi  de  l'honneur  qui  préside  à  la  chevalerie  et 
qu'en  toute  chose  elle  cherche  à  accomplir,  porte  en 
elle  -même  sa  récompense  : 

«  Certes,  c'est  si  bêle  chose  que  de  faire  le  bien,  que 

«  ceulx  qui  fout  le  bien,  adroit  ne  s'en  peuvent  lasser,  car 
II.  W 


—     38     — 

«  quant  plus  en  ont  fait,  adonc  leur  semble  qu'ils  en  ont 
«  pou  fait,  (le  la  grande  plaisance  qu  ils  ont  et  qu'ils  y 
«  prennent  de  en  faire  tous  les  jours  de  plus  en  plus. 

«  Gardez  que  vous  n'ayez  en  despitnul  lespovres  gens, 
«  ne  nulz  mendre  de  vous,  car  moult  en  y  a  des  povres 
«  qui  valent  mieux  que  ne  font  li  riches. 

«  Mieulx  vault  nette  povreté  que  desloyal  richesse... 
«  Si  povez  assez  cognoistrc  que  vous  n'avez  rien  fors  ce 
«  que  Dieu  vous  donne. 

«  Ha  viellesseî  bien  dois  estrc  desconforlée  quand  tu 
«  te  trueves  es  corps  de  ceulx  qui  poussent  avoir  fait  tant 
«  de  biens  en  leur  jeunesse  et  qui  rien  n'en  ont  fait. 
«  Geste  viellesse  doit  estre  doulereuse  et  honteuse.  » 

Rien  n'est  plus  beau  que  de  rencontrer  au  milieu  des 
combats,  au  sein  môme  de  la  victoire,  cette  humilité  que 
le  code  de  la  chevalerie  emprunte  au  christianisme.  On 
la  retrouve  dans  la  bouche  des  hommes  les  plus  illustres 
du  XI v«  siècle.  Dans  un  temps  où  la  guerre  semblait  sub- 
stituer aux  principes  de  la  justice  et  de  la  morale  le  droit 
de  la  conquête  et  de  la  force,  la  chevalerie,  conquérante 
et  forte,  se  faisait  gloire  de  maintenir  le  respect  du  droit 
et  du  devoir.  On  n'a  pas  assez  remarqué  l'influence  qu'elle 
exerçait  sur  l'ordre  social  ;  car  non-seulement  on  y  cher- 
chait la  règle  des  devoirs  des  grands,  mais  la  source 
même  de  leurs  droits  et  de  leur  puissance. 

Les  premiers  rois,  les  rois  dont  descendent  ceux  aux- 
quels on  obéit  encore,  dit  le  sire  de  Charny,  furent  ap- 
pelés au  trône  par  l'élection,  parce  qu'ils  étaient  à  la  fois 


—  so- 
les plus  vertueux  et  les  plus  braves,  «  pour  causes  moult 
«  saintes,  bonnes  et  justes.  »  —  «  Pensez-vous,  »  pour- 
suit-il, «  que  les  premiers  esleus  fussent  esleus  à  sci- 
«  gneurs  pour  avoir  tous  leurs  aises  et  leurs  délices? 
«  Certes  nennil.  Furent-ils  esleus  pour  ce  qu'il  n^amas- 
«  sent  Dieu,  ne  ses  œuvres,  ne  sainte  Eglise?  Certes 
«  nennil.  Furent-ils  faits  pour  faire  le  dommage  du  com- 
«  mun  peuple?  Certes  nennil.  Furent-ils  faits  pour  apou- 
«  vrir  leur  peuple,  pour  non  faire  raison  et  justice  autant 
«  au  petit  comme  au  grant,  pour  estre  cruels,  sans  pitié 
«  et  sans  miséricorde?  Certes  nennil.  »  Le  sire  de  Join- 
ville,  conseiller  de  saint  Louis,  n'eût  pas  mieux  dit  que 
l'éloquent  chambellan  de  Charles  V. 

GeofTroi  de  Charny  fit  aussi  des  vers.  Ils  sont  moins 
élégants  que  ceux  de  plusieurs  poètes  de  son  époque, 
mais  on  ne  peut  que  louer  les  maximes  qu'ils  nous  ont 

conservées  : 

Or  regardez 

Entre  vous  qui  enfans  avez; 

Bien  prendre  garde  vous  devez 

De  vos  enfans, 
Qu'en  leurs  premiers  commencemens 
Leur  bailliez  maistres  souffisans... 
Si  te  di-je  dont  vraiement 

Que  tu  dois  bien 
Tes  enfans  faire  enseigner  bien, 
Et  n'espargne  nulle  rien 

En  eulx  fonder 
De  bien  aprendre  à  Dieu  amer. , . 
Sans  Dieu,  rien  faire  puet-on. 


—     40     — 

Celui  qui  aspire  à  devenir  chevalier  doit  être  plein  de 
foi  et  de  zèle  vis-à-vis  de  Dieu,  honorer  les  dames  et  n'en 
dire  jamais  que  du  bien,  se  préserver  de  tout  orgueil,  ne 
jamais  prêter  l'oreille  à  la  calomnie  ni  à  la  médisance, 
s'abstenir  de  paroles  oiseuses  et  se  laisser  guider  par  le 
conseil  des  hommes  sages. 

Bien  doit  à  Dieu  prier  mercis, 
Cil  oui  il  donne  un  tel  pris. 

Geoffroi  de  Charny  compare  la  chevalerie  au  sacer- 
doce; car  la  chevalerie  relève  également  de  Dieu  qui  peut 
seul  ,1a  protéger  au  milieu  de  mille  périls.  Il  a  soin  do 
rappeler  parmi  ceux  qui  pour  elle  seront  désormais  les 
plus  redoutables,  l'invention  récente  de  l'artillerie  alors 
encore  réservée  presque  exclusivement  aux  sièges.  11  in- 
siste surtout  sur  les  épreuves  des  guerres  lointaines  à  Gre- 
nade, en  Prusse  ou  en  Romanie,  et  quand  après,  avoir 
représenté  le  chevalier  les  membres  déchirés,  le  sang 
ruisselant  de  ses  plaies,  il  ajoute  : 

Si  devons  croire  vraiment 
Que  tiex  gens  d'armes 
Sont  à  Dieu  de  corps  et  d'âmes  : 
Quant  loyalement  font  les  fais  d'armes 
Bien  doient  cstre  tenu  martyrs, 

nous  ne  pouvons  nous  empêcher  de  voir  une  prophé- 
tie dans  ces  vers  que  suivit  de  si  près  le  désastre  de  Nico- 
poli  (•). 

(')Ms.  de  la  Bibliothèque  de  Bourgogne,  n'^»  10549,  14124 
et1H25. 


—     41     — 

Il  ne  faut  pas  l'oublier,  pendant  tout  le  moyen  âge, 
lalliance  des  lettres  et  de  la  chevalerie  est  acceptée  et  con- 
solidée par  rassenlimenl  de  tous,  princes,  barons,  chro- 
niqueurs ou  ménestrels.  tDeux  choses  sont  par  la  volonté 
«  de  Dieu  establies  au  monde,  lit-^n  dans  la  vie  de  Bou- 

<  ciquault,  comme  deux  piliers  à  soutenir  les  lois  divines 
«  et  humaines,  sans  lesquels  seroit  le  monde  comme 
«  chose  confuse  et  sans  ordre,  et  nous  les  devons  souve- 
«  rainement  priser,  honorer,  soustenir,  louer  et  avoir  en 
«  révérence.  Iceux  deux  piliers  sans  faille  sont  chevalerie 

<  et  science.  » 

La  chevalerie  protégeait  les  lettres,  faibles  et  impuis- 
santes à  se  défendre  elles-mêmes,  ayant  d'ailleurs  besoin 
de  cette  hospitalité  généreuse  qui  leur  permet  de  ne  se 
préoccuper  d'aucune  des  nécessités  matérielles  de  la  vie  ; 
d'autre  part,  les  lettres  rendaient  à  la  chevalerie  en  échange 
de  quelques  dons  passagers  celte  renommée  qui  devait 
transmettre  de  siècle  en  siècle  le  souvenir  de  ses  exploits. 

Carmen  amat  quisquis  carinine  digna  fecit, 

dit  Claudien  cité  par  Pétrarque. 

Les  princes  eux-mêmes  croyaient  rendre  hommage  à 

la  chevalerie  en  encourageant  les  lettres  et  les  travaux 

historiques   qui   racontent  et   inspirent  les  hauts  faits 

d'armes.  Depuis  longtemps  ils  se  faisaient  gloire  de  les 

protéger.  Saint  Louis,  avant  de  se  coucher,  faisait  venir 

près  de  lui  ses  enfants  et  leur  racontait  la  vie  des  bons 

rois  en  leur  disant  qu'ils  devaient  y  prendre  exemple. 

4. 


—     42     — 

H  irétait  pas  de  vertus  qu'il  ne  dût  égaler,  pas  de  fautes 
(|ue  ne  dussent  expier  ses  malheurs.  Combien  de  fois 
aussi,  dans  son  palais  de  Paris,  ne  se  faisait-il  pas  lire 
pendant  la  nuit,  tant  que  durait  sa  grande  chandelle  de 
cire,  quelque  docte  ouvrage  tiré  du  trésor  de  la  Sainte- 
Chapelle  î 

Lorsque  Philippe  de  Valois  monte  sur  le  trône  d'où  la 
mort  a  précipité  les  fils  de  Philippe  le  Bel,  les  clercs, 
tous  consultés  plus  ou  moins  sur  l'interprétation 
de  la  loi  salique ,  se  voient  de  nouveau  recherchés , 
et  l'on  écoute  volontiers  leurs  savantes  dissertations,  où 
figurent  de  nombreux  exemples  empruntés  à  l'histoire. 
Le  roi  Jean  va  plus  loin.  Il  prescrit,  lors  de  la  fondation 
de  l'ordre  de  l'Étoile,  que  chaque  chevalier  devra  raconter 
ses  aventures  une  fois  l'an,  et  que  des  clercs  seront  chargés 
de  les  enregistrer.  Malheureusement,  ce  beau  règlement 
ne  fut  jamais  exécuté  :  Froissart,  sans  aucun  doute,  eut 
été  digne  de  rédiger  le  livre  où  Ton  devait  apprendre 
quels  étaient  entre  tous  les  preux  les  plus  braves  et  les  plus 
dignes  d'honneur  (•). 

(')  «  Et  devoit  le  roi,  une  fois  l'an,  tenir  cour  plenière  de 
w  tous  les  compagnons;  et,  à  cette  cour,  devoit  chacun  des  com- 
i«  pagnons  raconter  toutes  ses  aventures,  et  le  roi  devoit  establir 
<«  des  clercs,  qui  toutes  ces  aventures  dévoient  mettre  en  escrit 
"  et  faire  de  ces  aventures  un  livre,  afin  que  ces  aventures 
i«  ne  fussent  mie  oubliées,  mais  rapportées  tous  les  ans  parde- 
«  vant  les  compagnons,  par  quoi  on  pust  savoir  les  plus  preux 
M  et  honorer  chacun  selon  ce  qu'il  seroit  «  Chron.  I,  2,  f2. 


—     43    — 

Si  Charles  V  ne  fit  pas  revivre  l'ordre  de  TÉtoile  et  ses 
statuts,  il  se  distingua  du  moins  par  le  môme  goût  pour 
les  lettres.  Il  avait  réuni  une  précieuse  bibliothèque,  qu'il 
avait  fait  placer  dans  une  salle  élégante  ornée  de  splen- 
dides  vitraux ,  dont  les  lambris  étaient  de  bois  d'Irlande 
et  la  voûte  de  cèdre.  Une  lampe  d'argent  y  brûlait  toute 
la  nuit,  afin  qu'on  pût  travailler  à  toute  heure,  et  lors- 
qu'on reprochait  au  roi  de  trop  aimer  les  clercs  et  les 
livres,  il  avait  coutume  de  répondre  :  «  Tant  que  sapience 
«  sera  honorée  en  ce  royaume ,  il  continuera  en  pros- 
«  périté  (').  » 

111.  L'amour  en  chevalerie.  —  Exemples  et  anocdoles.  —  Les 
perdrix  d'Olivier  de  Mauny .—  La  dame  bleue  de  Chandos. 
—  Jean  Bonne-Lance  et  les  dames  de  Monl ferrant.  —  Lan- 
celot  de  Lorris.  —  Agadiriquor  et  Alsala.  —  Jupiter, 
Virgile  et  Godefroi  de  Bouillon. 

Ceux  qui  assimilaient  la  chevalerie  au  sacerdoce,  nous 
la  dépeignent  consacrée  à  la  défense  des  orphelins  et  des 
pauvres,  par  un  serment  prêté  devant  l'autel,  portant  des 
armes  bénies,  assujétie  à  des  règles  religieuses,  et  offrant 
tous  les  caractères  d'une  milice  sacrée.  Mais  on  ne  peut 
oublier  qu'un  double  vœu  la  lie  :  celui  d'honorer  Dieu  et 
de  servir  les  dames.  Euslache  Deschamps  s  abusait  étran- 

(')  Christine  de  Pisan  ,  Faits  et  bonnes  mœurs  du  sage  roy 
Charles  V,  III,  13. 


—     44     — 

gement  quand  il  voulait  lui  imposer  le  célibat  :  elle  eût 
cessé  d'exister  le  jour  où  elle  eût  rompu  avec  Famour, 
puisqu'elle  ne  voyait  dans  l'amour,  comme  le  dit  Lacurne 
de  Sainte-Palaye,  que  l'honneur ,  la  vertu  et  le  désir  de 
la  perfection. 

C'est  à  l'amour  que  la  chevalerie  doit  ce  reflet  de  déli- 
catesse et  de  grâce  dont  le  charme  nous  séduit  encore. 
Nous  nous  la  représenterions  plutôt  renonçant  à  l'hon- 
neur et  démentant  son  courage,  qu'infidèle  à  ce  culte  res- 
pectueux et  élégant  qu'elle  porte  aux  dames.  Quelque 
brillante  que  soit  l'armure  de  fer  du  chevalier,  nous  vou- 
lons y  trouver  une  fleur,  un  ruban  qui  nous  apprennent 
que  s'il  brave  tant  de  périls,  c'est  qu'il  espère  à  son  re- 
tour trouver  douce  merci ,  et  nous  croyons  volontiers 
Froissart  quand  il  nous  assure  que  parmi  les  poursui- 
vants d'armes,  il  en  est  plus  d'un  qui  se  nomme  lui-même  : 
le  poursuivant  d'amours. 

Ne  savons-nous  pas,  d'ailleurs,  que  l'amour  inspire  le 
courage,  qu'il  est  la  source  des  grandes  actions,  le  mobile 
des  nobles  dévouements?  L'auteur  du  Chastoiement  des 
dames  avait  dit  : 

Amers  ne  craint  conte,  ne  roi, 
Amers  fet  les  lances  brisier, 
Amers  fet  chevaus  trébuchier. 
Amers  fet  les  ternoieraens, 
Am(n*s  fet  esbaudir  les  gens, 
Amers  fet  brisier  mainte  serre. 
Amers  fet  pais,  amers  fet  guerre. 


—     45     — 

Froissart  nous  lient  le  même  langage  :  «  Vous  savez, 
«  et  bien  Tavcz  ouï  dire  et  recorder  plusieurs  fois,  que  les 
«  esbattemens  des  dames  et  des  damoiselles  encouragent 
«  volentiers  les  cœurs  des  jeunes  gentils  hommes,  et  les 
«  élèvent  en  désirant  et  requérant  tout  honneur.  »  Il  ex- 
prime ailleurs  la  même  pensée ,  sous  une  autre  forme, 
quand  il  observe  que  «  par  le  regard  d'une  belle  dame  et 
«  son  doux  amonestement,  un  homme  en  doit  valoir  deux 
«  au  besoin.  » 

Les  chevaliers  proclamaient  eux-mêmes  Tinfluence  qu'ils 
subissaient  :  «  Jamais  ne  sois-je  salué  de  mon  amie,  disait 
t  Gauthier  ûe  Mauny,  si  je  rentre  en  chastel  ni  forteresse 
«  jusques  à  ce  que  j'auray  l'un  des  venans  versé  à  terre.  » 

Dans  Froissart ,  ces  deux  épithètes  <  bacheleureux  et 
«  amoureux  »  ne  se  séparent  jamais.  Si  le  prince  de  Galles 
crée  Robert  CanoUe  «  maistre  et  souverain  de  tous  les 
«  chevaliers  de  son  hostel,  »  c'est  qu'il  mérite  à  tous  les 
titres  cette  faveur,  c'est-à-dire  «  pour  cause  d'amour,  et 
«  de  vaillance  et  d'honneur.  »  Edouard  III  convoque  les 
barons  d'Angleterre,  et  leur  annonce  l'intention  de  fon- 
der l'ordre  du  Bleu  Gertier.  «  Tous,  dit  Froissart,  y  con- 
«  sentirent  liement,  pour  ce  queleur  sembloit  une  chose 
<  honorable  et  où  toute  amour  se  nourriroit.  »  Quelques 
années  plus  tard,  le  comte  d'Ostrevant  à  qui  le  roi  de 
France  reproche  «  do  ne  pas  avoir  refusé  l'ordonnance  de 
«  cet  ordre  »  répond  t  que  toutes  gens  doivent  savoir  que 
«  oncques  n'y  eut  parole  qui  pust  porter  préjudice  au 
«  royaume  de   France,    fors  amour    et    compagnie.  » 


—     46     — 

Dans  les  chroniques  do  Froissant,  le  mot  «  amour  »  se 
retrouve  à  chaque  page,  et  comment  exphquerait-on  dans 
le  livre  iVor  de  la  chevalerie  Tabsence  de  ce  sentiment 
chaste,  doux  et  compatissant,  si  digne  de  la  chevalerie, 
qui  représente  à  la  fois  ce  qu'il  y  eut  de  plus  élégant  dans 
ses  inspirations,  de  plus  délicat  dans  ses  goûts? 

Voyez  au  xiv°  siècle  le  Livre  des  faits  de  Bouciqtwult, 
au  XV®,  la  Chronique  de  Jacques  de  Lalaing,  Qu'apprend- 
on  aux  nobles  jouvencels,  aux  damoiseaux  qui  se  prépa- 
rent à  porter  bannière? 

Christine  de  Pisan  semble  traduire  ce  que  Froissa rt 
nous  dit  du  péage  d'amour  etdu  sentiment  qui  fait  naître 
et  développe  le  courage,  quand  elle  commence  ainsi  le 
septième  chapitre  du  Livre  des  faits  de  Bouciquault  :  «  Jà 
«  estoit  venu  Bouciquault  en  Tage  que  amour  naturelle- 
«  ment  a  cousiume  de  prendre  la  paye  de  tous  nobles 
«  courages.  Si  ne  fut  mie  droict  qu'il  en  fust  exempt... 
«  De  nostre  vie,  assez  de  nobles  hommes  avons  veu,  les- 
«  quels  le  service  d'amour  a  fait  devenir  vaillans.  0  noble 
«  chose  est  d'amour  qui  bien  en  sçait  user!  Cœur  qui 
ft  veult  aimer  doit  principalement  fonder  l'entente  de  son 
«  amour  sur  trois  choses  :  la  première  est  qu'il  aime  poui- 
«  en  valoir  mieulx  en  toutes  mœurs  et  en  conditions,  et 
«  pour  amender  ses  coustumes,  vivre  plus  joyeusement, 
((  avoir  cœ.ur  plus  hardy  et  plus  entreprenant,  et  en 
«  toutes  vertus  se  vouloir  habiliter;  la  seconde  qu'il  se 
«  mette  en  lieu  tel  qu'il  y  puisse  prendre  exemple  do 
«  toute  bonté;  la  troisième  que  de  tout  son  pouvoir  garde 


—     47     — 

«  honneur,  ne  pour  mourir  ne  face  chose  dont  déshon- 
«  neur  vienne  à  luy,  ne  à  ce  qu'il  aime.  Et  si  sur  ces  trois 
«  choses  le  cœur  qui  veut  aimer  met  bien  son  entente, 
«  c'est  à  savoir  que,  pour  aimer,  il  amende  ses  conditions, 
«  en  vive  plus  liement,  et  que  son  courage  accroisse  en 
«  haultes  pensées,  et  qu'en  toutes  choses  garde  honneur, 
«  il  trouvera  amour  si  bonne  et  si  profitable  qu'il  en 
«  vauldra  mieulx  toute  sa  vie.  » 

Le  sire  de  Lalaing  disait  à  son  fils  :  «  Sachez  que  peu 
«  de  nobles  hommes  sont  parvenus  à  la  haute  vertu  de 
«  prouesse  et  à  bonne  renommée  s'ils  n'ont  esté  amou- 
«  reux...  Pour  ce,  beau  fils,  il  vous  convient  estre  doux, 
«  humble,  courtois  et  gracieux.  » 

Rien  de  plus  recommandable  que  cet  enseignement  où 
l'amour  n'intervient  que  pour  ajouter  au  courage  je  ne 
sais  quoi  de  noble  et  de  généreux  qui,  au-dessus  de 
l'homme  d'armes,  place  le  chevalier. 

Quand  les  chevaliers  ont  vaillamment  combattu,  ils 
prennent  le  môme  plaisir  à  deviser  «  d'armes  et  d'amours.» 
Nous  les  voyons,  dans  les  chroniques  de  Froissart,  pas- 
ser en  ces  doux  entretiens  tout  le  temps  que  leur  laissent 
les  chevauchées.  Que  ces  récits  étaient  vifs  et  piquants  ! 
Que  d'aventures,  que  d'entreprises  ne  tentait-on  pas  pour 
plaire  à  sa  dame! 

Olivier  de  Mauny,  assiégé  à  Rennes  ,  traverse  à  la 
nage ,  armé  de  toutes  pièces ,  les  larges  fossés  de  la 
ville.  11  veut  aller  enlever  à  un  chevaliei*  anglais  six 
perdrix    que   son   épervier  vient   d'atteindre   sous   ses 


—     52    — 

dit  aux  barrières  et  dit  à  haute  voix  :  t  Y  a-l-il  là  nul 
«  gentilhomme  qui,  pour  l'amour  de  sa  dame,  volsist  faire 
€  aucun  fait  d'armes?  Or,  verra-l-on  entre  vous  Anglois, 
«  s'il  y  en  a  nuls  amoureux.  »  Un  écuyer  anglais  s'avança 
aussitôt  et  ses  compagnons  d'armes  suspendirent  l'assaut 
pour  assister  à  la  joute.  Cette  fois,  personne  ne  périt,  et 
le  château  ne  fut  pas  conquis. 

Mais  ce  n'était  pas  seulement  dans  la  chrétienté  que  la 
chevalerie  et  la  poésie  mêlaient  l'amour  à  la  gloire  des 
armes.  Si  les  Turcs  «  sont  les  plus  forts  et  meilleurs  gens 
«  d'armes  de  toute  la  secte  des  mécréants,  »  c'est  qu'ils 
ont,  selon  l'usage  de  leur  pays,  un  grand  nombre  de  mé- 
nestrels qui  chantent  la  gloire  et  l'amour,  c'est-à-dire 
ce  que  les  ménestrels  chantent  partout,  même  dans  le 
pays  des  mécréants. 

Lorsqu'en  '1 390  le  duc  de  Bourbon  et  ses  compagnons 
abordèrent  en  Afrique,  ils  virent  unjeune  Sarrasin  dont 
le  turban  était  tout  blanc  et  le  manteau  tout  noir,  qui  agi  - 
tait  trois  javelots  et  qui  pressait  si  vivement  son  cheval, 
(|u'il  semblait  plutôt  voler  que  courir.  Il  s'appelait  Aga- 
dinquor,  «  et  vérité  estoit  qu'il  ainjoit  parfaitement  la  fille 
«  au  roi  de  Thunes,  une  moult  belle  dame,  et  pour  l'a- 
«  mour  de  la  dame,  il  fit  plusieurs  appertises  d'armes,  »  et 
Froissart  ajoute,  afni  que  tout  le  monde  sache  comment 
un  preux  d'Afrique  peut  égaler  un  preux  de  France  on 
d'Angleterre  :  «  Pourquoi  il  en  estoit  plus  gai  et  plus  joli 
«  et  plus  appert  en  armes.  »  N'en  doutez  point,  Froissart 
affirme  qu'on  le  lui  a  dit.  Il  sait  même  que  ce  jeune  Sar- 


—     53     — 

rasin  avait  un  duc  pour  père,  et  qu'il  était  lui-même  che- 
valier, ce  qui  paraît  fort  vraisemblable,  d'après  ce  qu'on 
nous  rapporte  de  son  amour  et  de  ses  exploits.  Il  ignore 
seulement  s'il  épousa  dame  Alsala,  l'héritière  du  royaume 
de  Tunis. 

Tout  ce  récit  est  charmant  dans  Froissiirt.  On  retrouve 
constamment,  en  feuilletant  ses  chroniques,  cette  gaieté, 
cette  verve  aimable  et  piquante,  jusque  dans  les  faits  les 
moins  importants.  Vous  souvenez-vous  d'avoir  lu  dans 
Froissart  les  innombrables  prouesses  du  chanoine  de  Ro- 
bersart,  aussi  intrépide  que  le  chapelain  du  sire  de  Join- 
ville,  qui  déconfit,  à  lui  seul,  huit  Sarrasins?  Ne  croyez 
pas  que  le  chanoine  deRobersart  s'endorme,  ni  qu'il  se  ra- 
lentisse jamais  dans  ses  chevauchées.  L'écuyer  chargé  de 
le  réveiller  chaque  matin  s'appelle  Éperon. 

Parfois,  le  goût  de  l'histoire  et  des  lettres,  si  répandu 
alors  parmi  les  princes  et  les  barons,  se  fait  jour  jusque 
dans  leurs  plaisirs.  Troie,  avec  ses  défenseurs  et  ses  en- 
nemis, preux  chevaliers  engagés  dans  une  querelle  d'a- 
mour, reparaît  sans  cesse  dans  leurs  intermèdes,  et  avec 
elle  revivent  les  dieux  et  les  poètes  de  Pergame.  Le  duc 
de  Bourgogne  donne  à  son  secrétaire  le  nom  de  Jupiter  ; 
le  sire  de  Groy  appelle  le  sien  :  Virgile. 

A  d'autres  souvenirs  s'inspirait  le  duc  de  Brabant, 
quand  il  renouvelait  pour  son  messager,  né  peut-être  à 
Baisy,  le  nom  du  chef  de  la  première  croisade.  Godefroi 
de  Bouillon  portait  à  Gérard  d'Obies  et  à  Froissart  les 
lettres  de  Wenceslas. 


CHAPITKR  III. 

DÉGIDENCE  DE  LA  GIIEYALERIE. 


I.  Mort  des  chevaliers  les  plus  illustres.  —  L'Anglelcrre  sous 
Hichard  IL  —  Le  conte  de  sir  Thopas.  —  La  France  sous 
Charles  VL  —  Le  psautier  de  saint  Louis. 

Cependant,  à  mesure  que  Froissart  vieillissait,  les 
preux  dont  il  avait  célébré  la  gloire  vieilliss:iient  avec  lui. 
Il  semblait  que  la  chevalerie  et  son  chroniqueur  eussent 
traversé  ensemble  ces  belles  années  ou  Tenthousiasme  du 
cœur  ajoute  encore  à  la  vigueur  de  Tâge,  avant  de  s'enga- 
ger à  pas  lents  dans  cette  voie  triste  et  pénible  de  la  dé- 
cadence et  de  la  décrépitude,  commune  aux  institutions 
comme  aux  hommes. 

Quand  Edouard  III  mourut  en  1377,  Mauny  ot  Ghan- 


—    55    — 

dos  ne  vivaient  plus.  Charles  V,  qui  suivit,  trois  ans 
après,  Edouard  dans  la  tombe,  y  descendait  précédé  dé 
Bertrand  du  Guesclin. 

En  Angleterre,  l'héritier  d'Edouard  III,  le  fils  du  prince 
Noir,  multiplie  les  tournois,  qui  lui  tiennent. lieu  de  vic- 
toires. Un  jour,  réveillé  par  un  belliqueux  message  de 
Tévéque  de  Norwich,  qui  le  presse  d'attaquer  les  Français 
sous  les  murs  de  Calais,  il  renverse  la  table  placée  devant 
lui  et  aiguillonne  son  cheval  de  l'éperon  jusqu'à  ce  qu'il 
s'abatte  de  fatigue.  Au  monastère  de  Saint-Albans  il  s'em- 
pare du  palefroi  de  l'abbé.  Il  semble  qu'il  doive,  sans 
tarder  plus  longtemps,  frapper  de  sa  propre  main  le  roi 
de  France  ;  mais  quand  il  arrive  à  Westminster ,  il 
regrette  déjà  son  repos  et  ses  plaisirs  faciles.  Les  cheva- 
liers l'attendront  inutilement  par  delà  la  mer.  Il  retourne 
à  ses  baladins,  à  ses  bohémiens  que  l'Angleterre  a  vu 
avec  douleur  se  mêler  au  cortège  nuptial  d'Anne  de 
Luxembourg. 

Lorsque  Froissart  se  rendit,  en  1395,  en  pèlerinage  à 
Cantorbéry,  il  reconnut  à  peine  la  puissante  monarchie 
d'Edouard  III.  «  Que  sont  devenus,  disait-on  en  Angle- 
«  terre,  les  grandes  entreprises  et  les  vaillans  hommes,  et 
«les  belles  batailles  et  les  beaux  conquêts?  Où  sont  les 
«  chevaliers  en  Engleterre  maintenant  qui  fassent  la 
«  chose  pareille?  En  ces  jours  esloient  Englois  doutés  et 
(t  crémus,  et  parloit-on  de  nous  par  tout  le  monde,  et 
«  maintenant  on  s'en  doit  bien  taire  :  il  appert  bien  que 
«  nous  sommes  en  ce  pays  affaiblis  de  sens  et  de  grâce. 


—     56     — 

«  Le  temps  nous  est  mué  de  bien  en  mal  depuis  la  mort 
f  du  bon  roi  Edouard.  Justice  estoit  tenue  et  gardée  gran- 
«  dément  de  son  temps.  Pour  le  présent,  le  roi  Richard 
f  de  Bordeaux  ne  veut  que  le  repos  et  le  séjour,  les  vui- 
f  seuses  et  les  esbattemens  des  dames. . .  et  par  ainsi  est-il 
«  apparent  que  bientost  il  n'y  aura  nul  homme  de  vail- 
«  lance  en  Engleterre,  et  s'y  nourrissent  toutes  félonnies 
«  et  haines.  » 

Froissart  répète  aussi  :  t  Le  temps  estoit  bien  changé 
«  en  Engleterre  depuis  le  terme  de  vingt-huit  ans,  »  et  il 
ajoute  ailleurs  deux  mots  où  Ton  retrouve  un  sentiment 
profond  de  la  situation  :  c  Les  sages  notoient  à  grand  mai 
«  ce  qui  en  pouvoit  naistre  et  venir  :  les  fous  n'en  fai- 
«  soient  compte.  » 

Chaucer  venait  de  faire  le  môme  pèlerinage  à  Cantor- 
béry.  Si  Froissart  fut  assez  heureux  pour  voyager  avec 
Henri  Chrystead,  Guillaume  de  Lisle  et  Jean  de  Grailly, 
qu'il  saluait  comme  de  nobles  débris  des  institutions  che- 
valeresques, Chaucer  trouva  comme  lui  dans  sa  compa- 
gnie non-seulement  un  bon  chevalier  fidèle  à  la  vérité,  à 
l'honneur  et  à  la  courtoisie,  qui  avait  combattu  en  Orient 
sous  la  bannière  du  bon  roi  Pierre  de  Chypre,  mais  aussi 
son  fils,  parfait  modèle  des  écuyers  comme  son  père  était 
le  modèle  des  chevaliers,  car  il  composait  des  dittiés  et 
était  si  amoureux  qu'il  ne  dormait  pas  plus  que  le  rossi- 
gnol, qui  chante  toute  la  nuit.  Mais,  parmi  les  autres 
pèlerins,  que  de  passions,  (jue  d'intérêts  divers  !  Quel  re- 
lâchement dans  les  mœurs!  quelle  légèreté  dans  le  lan- 


—     57     — 

gage!  C'est  aux  iiiarchaiids  qui  ne  se  préoccupent  que  de 
la  sécurité  de  la  navigation  entre  Orewell  et  Middelbourg 
que  s'adresse  le  conte  de  sir  Thopas,  né  en  Flandre  dans 
ce  bourg  de  Poperinghe  où  plus  d'une  fois  un  prince  an- 
glais arma  des  bourgeois  chevaliers  (').  Comme  sir  Thopas 
est  gros  et  de  belle  humeur!  Comme  il  s  étend  mollement 
sur  le  gazon  I  11  a  ses  ménestrels,  ses  conteurs  de  gestes 
toujours  empressés  à  lui  lire,  tandis  qu'il  s'arme,  les  ro- 
mans qui  peignent  les  combats,  les  ballades  qui  chantent 
Tamour.  Mais  son  adversaire  est  le  géant  Éléphant  ;  sa 
dame  est  la  reine  des  fées,  et  c'est  ce  personnage  ridicule 
que  le  poète  appelle  «  la  fleur  de  la  vraie  chevalerie  !  »  La 
décadence  de  la  chevalerie  ne  s'explique- t-elle  pas  par 
celle  des  lettres  ?  Voyez  ce  clerc  qui,  pendant  longtemps, 
a  étudié  la  logique  à  Oxford.  La  face  maigre,  les  yeux 
caves,  le  manteau  déchiré,  il  a  pour  tout  trésor  quelques 
livres  de  la  philosophie  d'Aristote,  et,  bien  qu'il  ait  l'es- 
prit rempli  de  beaux  préceptes,  bien  qu'il  ne  songe  qu'à 
ses  études  et  ne  prononce  pas  un  mot  de  plus  qu'il  ne  le 
faut,  sa  pauvreté  apprend  assez  qu'on  n'apprécie  guère 
sa  science. 

En  France,  la  mort  de  Charles  V  ouvrit  une  ère  non 
moins  malheureuse.  Lorsqu'il  expira,  le  16  septembre 
1380,  en  adressant  à  son  fils  le  vœu  des  patriarches  : 
a  Plaise  à  Dieu  qu'à  cestui  Gharle  doint  la  rousée  du 
«  ciel  ;  que  les  hgnées  le  servent  et  que  s'inclinent  devant 

(•)  Notamment  le  duc  de  Glocester  eu  1436. 


—     58     — 

«  lui  les  fils  de  sa  mère,  »  on  pouvait  déjà  lire,  sur  le 
front  qu'il  bénissiiit,  l'impuissance  de  la  roVanté  à  lutter 
contre  des  ambitions  coupables.  Les  li(jnées,  loin  de  ser- 
vir Charles  VI,  devaient  se  disputer  son  sceptre  sans  qu'il 
pût  du  moins  protéger  contre  leurs  fureurs  celui  qui  était 
aussi  le  fils  de  sa  mère. 

Cette  ardente  rivalité,  à  Tombre  de  laquelle  revit,  sous 
le  nom  de  Bourguignons  et  d'Armagnacs,  l'antique  anta  - 
gonisme  des  races  du  Nord  et  du  Midi,  détruira  rapide- 
ment l'unité  et  la  puissance  de  la  monarchie,  telle  que 
Charles  V  était  parvenu  à  la  reconstituer.  Tandis  que  les 
détix  partis  arborent -l'un  vis-à-vis  de  l'autre  leurs  cou- 
leurs, leurs  bannières,  leurs  emblèmes  et  leurs  implacables 
devises,  le  duc  de  Bourgogne  et  le  duc  d'Orléans  entraî- 
nent les  forces  du  royaume,  l'un  en  Flandre,  où  naîtra 
son  arrière-petit-fils  Charles-Quint,  l'autre  vers  l'Italie, 
où  le  suivront  les  rois  issus  de  sa  maison,  Louis  XII  et 
François  I**".  Ces  deux  couiants  opposés,  portés  égale- 
ment vers  les  frontières,  laisseront  au  cœur  de  la  France 
une  place  qu'occuperont  les  Anglais. 

Charles  VI  était  né  au  mois  de  décembre  1368,  au 
moment  où  le  prince  Noir,  cité  à  comparaître  à  Paris, 
avait  répondu  fièrement  qu'il  s'y  rendrait  avec  soixante 
mille  hommes  ;  il  devait,  lors  du  traité  de  Troyes,  ouvrir 
lui-môme  de  sa  faible  main  les  portes  de  la  capitale  de  son 
royaume  au  roi  d'Angleterre.  Mais  sa  jeunesse  répandit, 
avant  de  s'éteindre,  quelques  rapides  lueurs,  semblable  à 
1 1  flamme  qui  pétille  plus  vivement  quand  elle  dévore  en  un 


—     59     — 

instant  le  chaume  léger.  Charles  VI  avait  été  nourri  de  la 
lecture  des  romans  de  chevalerie  ;  il  s'efforça  d'en  renou- 
veler les  brillantes  traditions  ;  il  eut  également  ses  joutes 
et  ses  tournois  où  il  portait  la  devise  du  Cerf -Volant;  et, 
comme  Richard  II,  il  aima  aussi  les  fêtes  splendides  et 
pompeuses. 

Un  jour^  il  préside  à  Avignon  au  sacre  de  Louis  d'An- 
jou, qui  reçoit  du  pape  la  couronne  de  roi  de  Sicile.  Le 
duc  d'Anjou  était  vêtu  de  blanc  «  en  signe  de  pureté  et 
«  innocence.  »  Le  sire  de  Coucy  remplissait  les  fonctions 
d'écuyer  tranchant  ;  Henri  de  Bretagne,  despot  de  Roma- 
nie,  celles  de  maître  queux.  Les  acclamations  redoublè- 
rent quand  Clément  VII  remit  au  nouveau  roi  «  une  es- 
«  tôle  qui  pendoit  en  bas  de  deux  costcz  en  la  manière 
«  des  empereurs.  » 

Un  autre  jour,  Charles  VI  veut  armer  chevalier  de  sa 
propre  main  ce  même  Louis  d'Anjou  qui  part  pour  con- 
quérir son  royaume,  et,  afin  que  cette  cérémonie  soit  plus 
imposante,  il  ordonne  qu'elle  ait  lieu  à  l'abbaye  de  Saint- 
Denis,  oùl'on  renouvellera  la  pompe  des  funérailles  de  Ber- 
trand du  Guesclin.  Toute  la  noblesse  est  conviée  à  ces  fôtes. 
Eustache Deschamps  écrit  des  vers  pour  les  célébrer.  Mais 
elles  n'offrent  que  de  sacrilèges  désordres.  L'or  avait  été 
répandu  à  grands  flots  pour  que,  du  deuil  à  la  joie,  elles 
réunissent  toutes  les  émotions,  toutes  les  pompes.  Les 
danses,  ardentes  et  folles,  succédant  aux  litanies  funèbres, 
troublèrent  le  religieux  silence  des  tombeaux  :  elles  ne 
respectaient  pns  môme  l'asile  où  reposaient,  gardées  par 


—     60     — 

la  vénération  publique,  les  froides  reliques  de  saint 
Louis,  entourées  de  quinze  générations  de  rois,  ses  ancê- 
tres ou  ses  (ils. 

Nous  avons  nommé  saint  Louis,  et  ce  nom  donne  lieu 
à  un  rapprochement  qui  explique  toute  la  situation.  Tan- 
dis que  Charles  VI  s'abandonnait  tout  entier  aux  plaisirs 
et  aux  désordres  qui  s'y  associaient,  le  couvent  des  Corde- 
liers  de  Paris  faisait  vendre,  à  cause  de  la  misère  du 
temps  «  en  plein  marché,  au  plus  offrant  »  le  psautier  de 
saint  Louis  qui  avait  appartenu  autrefois  à  son  chapelain, 
Guillaume  de  Mesmes.  Dans  les  litanies  se  lisait  ce  ver- 
set :  i4J  appetitu  inanis  gloriœ  libéra  nos,  Domine,  Plus 
loin,  une  prière  se  terminait  par  une  touchante  invocation 
en  faveur  des  pauvres  et  des  captifs  :  Ut  miserias  paupe- 
rum  et  captivorum  intueri  et  relevare  diyneris  (').  Quel 
contraste  et  quelle  leçon  ! 

Déjà  l'intelligence  de  Charles  VI  n  offre  plus  qu'une 
nuit  profonde,  rarenient  sillonnée  de  quelques  pMes 
éclairs  qui  en  déchirent  les  ténèbres.  Il  ne  fera  plus  chan- 
ter son  roi  des  ménestrels,  Facien  ;  déjà,  son  fou,  maître 

(•)  Rien  n'est  plus  bizarre  que  la  série  d'événements  qui  ren- 
dit à  la  famille  de  Mesmes  le  psautier  qu  elle  avait  reçu  de  saint 
Louis.  Il  se  trouvait  dans  la  librairie  des  ducs  de  Bourgogne 
quand  Maximilien  le  vendit  aux  Anglais.  Il  passa  ainsi  dans  la 
bibliothèque  de  Charles  I**"-,  qui  aurait  pu  y  relire  la  prière  des- 
tinée à  obtenir  le  soulagement  des  malheurs  de  la  captivité,  et 
à  sa  mort  il  fut  racheté  par  l'ambassadeur  de  France  Bellièvre, 
qui  le  coda  au  président  de  Mesmes 


—     61     — 

Jehan,  est  moins  fou  que  le  roi  lui-même,  et  Dieu  veuille 
que  sa  raison  se  voile  sans  retour.  Cette  figure  royale  qui, 
seule,  ne  savait  plus  qu'elle  avait  été  ointe  de  l'huile 
sainte,  errant  lentement  dans  les  galeries  du  palais,  était 
encore  respectée  du  peuple  :  son  malheur  était,  disait- 
on,  une  visite,  presque  un  don  de  Dieu  qui  humilie  ceux 
qu'il  veut  glorifier.   Mais  combien  sont  plus  tristes  ces 
heures  où  le  roi  parle,  agit  et  chevauche.  Un  jour,  dans 
la  forêt  du  Mans,  il  prend  ses  proches  et  ses  amis  pour 
une  troupe  de  Wandres  ou  de  Sarrasins,  et  fond  sur  eux 
la  lance  baissée;  un  autre  jour,  pour  ressembler  à  un  sau- 
vage, il  se  fait  coudre  dans  une  peau,  enduite  de  poix  et 
d'étoupes,au  risque  de  partager  le  sort  de  ses  compagnons 
de  désordres  et  de  plaisirs  qui  périrent  dans  la  flamme. 
L'un  de  ceux-ci  était  le  bâtard  de  Foix,que  Froissart  avait 
vu  autrefois  à  Orlhez,  «  jeune  et  beau  chevalier,  »  que  son 
père  voulait  marier  en  haut  lignage,  bien  qu'il  eût  été  la 
cause  innocente  de  la  mort  de  son  frère,  et  Froissart  ter- 
mine ce  récit  par  ces  mots  :  «  Ha  !  comte  Gaston  de  Foix, 
«  si  de  ton  vivant  tu  eusses  eu  telles  nouvelles  de  ton  fils 
«  comme  il  estoit  avenu ,  tu  eusses  été  courroucé  outre 
«  mesure..  Tous  seigneurs  et  dames  qui  en  oyoient  parler 
«  parmi  le  royaume  de  France  en  estoient  moult  esmer- 
«  veillés  et  à  bonne  cause.  » 

Froissart  annonce  ailleurs  l'avenir  réservé  à  la  France, 
quand  il  dit  :  «  Je  véois  les  choses  obscures  et  en  grand 
<  trouble  et  moult  taillées  de  mal  aller.  » 


11. 


62     — 


H.  Quelles  furent  les  causes  de  la  décadence  de  la  clievalerio? 

—  Les  mines.  —  L'arlillerie. 

La  chevalerie  s'affaiblissait  en  même  temps  que  la 
royauté,  et  parmi  les  causes  qui  ont  paru  à  certains  histo- 
riens expliquer  une  décadence  trop  rapide ,  on  invoque 
fréquemment  une  importante  modification  dans  Tari  de 
faire  la  guerre,  qui  tenait  à  deux  faits  principaux ,  Tun 
passé  inaperçu,  l'autre  cité  partout,  l'emploi  des  mines  et 
celui  des  armes  à  feu . 

Quand  les  Français  amenèrent  avec  eux,  en  1369,  des 
mineurs  pour  s'emparer  du  château  de  Royauville,  les 
Anglais,  qui  l'occupaient,  les  accueillirent  avec  mépris, 
comme  il  convenait   c  à  de  bonnes  gens  et  vaillans.  » 
Néanmoins  les  Anglais  employaient  aussi  les  mineurs. 
«  Si  vous  saviez  auquel  parti  vous  estes,  disait  Barthé- 
«  lemy  de  Burghersh  au  châtelain  de  Courmicy,  vous 
«  vous  rendriez  tantost  et  à  peu  de  paroles,  »  et  il  lui 
montra  la  grosse  tour  qui  ne  reposait  plus  que  sur  des 
«  cstançonsde  bois.  »  La  garnison  française  capitula,  et 
le  sire  de  Burghersh,  pour  lui  prouver  qu'il  ne  l'avait 
pas  trompée,  fit  mettre  le  feu  à  la  mine.  Les  «  estançons  » 
brûlèrent  et  la  tour  s'écroula. 

Lorsque  Froissart  parle  des  engins  employés,  en  \  340, 
par  le  duc  de  Normandie  au  siège  de  Thun-l'Evêque  et 
par  les  communes  flamandes  au  siège  de  Tournay  ,  il 


—     63     — 

mentionne  probablement  les  premiers  essais  de  l'artillerie 
dans  une  guerre  importante.  En  France,  on  en  trouve 
peu  de  vestiges  avant  cette  époque,  et  les  comptes  des 
villes  de  Flandre,  de  1340,  signalent  aussi  les  ribaude- 
quins  comme  une  invention  toute  récente  (•). 

Cependant  cette  découverte  occupe  dans  l'histoire  une 
place  bien  plus  considérable  qu'on  ne  l'a  cru  communé- 
ment. Geoffroi  de  Charny,  parlant  du  péril  qu'il  y  a  à  at- 
taquer les  forteresses  défendues  par  des  canons,  observe 
que  Ton  ne  peut  y  échapper  qu'avec  la  protection  de  Dieu. 
Dans  le  traité  des  Droits  alarmes,  une  femme,  mais  une 
femme  à  qui  rien  n'était  étranger,  Christine  de  Pisan, 
entre  dans  de  longs  développements  sur  l'emploi  des  ca- 
nons (*).  Froissart  en  parle  aussi  à  plusieurs  reprises,  no- 

(•)  Niewen  engienen  die  men  heet  ribaude.  Au  siège  de  Tour- 
nay,  il  y  avait  deux  maîtres  de  ribaudequins.  L'un  d'eux,  Pierre 
Van  Vullaere,  avait  avec  lui  trois  charpentiers  et  cinq  ouvriers. 
Les  ribaudequins  étaient  unis  par  un  cercle  de  fer  et  placés  sur 
des  chariots  garnis  de  pointes  de  fer  en  forme  de  glaives.  Cinq 
chariots  transportèrent  les  ribaudequins  devant  Tournay;  mais, 
quand  le  siège  fut  levé,  on  aima  mieux  les  déposer  dans  des  ba* 
teaux  qui  descendirent  l'Escaut.  Dès  1300,  on  trouve  cette  men- 
tion relative  à  l'arsenal  de  Bruges,  placé  à  cette  époque  dans 
une  des  salles  de  l'hôpital  Saint-Jean  :  Fratribus  hospitalis 
Sancti  Joannis  pro  bombis  custodiendis. 

(')  Ms.  9010  de  la  Bibliothèque  de  Bourgogne,  et  7076  de  la 
Bibliothèque  impériale  de  Paris. 

«  Nous  nous  aiderons  en  ce  du  conseil  des  saiges  chevaliers 
«  expers  èsdites  choses  d'armes,  et  quoy  que  grant  los  de  ce  leur 


—     64     — 

tammcnl  quand  il  observe  que,  si  le  sire  de  Gommignies 
|)erdil  la  ville  d'Ardres,  ce  fut  parce  qu'il  avait  négligé 

u  dcust  appartenir,  commo  bien  leur  affière  honneur  et  rêvé- 
i«  rcnce,  tant  pour  ceste  occoison  comme  pour  les  aultres  bontés, 
«  sens  et  valleurs,  chevalereuses  et  nobles  vertus  qui  en  eulx 
u  sont,  ne  plaist  à  leur  humilité  estre  allégués  ne  nommés;  par 
«  quoy  s'il  est  ainsy  que  qui  lire  porra  en  cesl  endroit  ou  Touyr, 
«  ait  aultres  fois  ceste  belle  ordonnance  qui  s'en  sieult  veue  por 
<«  escript  ou  ouy  dire  de  bouche,  ne  voeille  pour  tant  l'avoir  cd 

•  despit,  ains  en  estre  content,  pensant  que  dommaige  seroit 

•  que  la  faiblesse  d'un  pou  de  papier  qui  se  pourist  en  petit  de 
«  temps  eust  la  mémoire  anéantie  de  sy  notable  ordonnance. 
«  Sy  supposerons  doncqnes  une  très-forte  place  assise  sur  mer 
«  ou  sur  grosse  rivière.  » 

Quelle  est  cette  forte  place,  si  ce  n'est  Calais,  celte  clef  du 
royaume  de  France  que  les  Anglais  se  vantaient  de  porter  à  leur 
ceinture?  A  qui  Christine  fait-elle  allusion  sinon  au  sire  de  Ri- 
vière, qui  fil  partie,  en  i377,  de  l'expcdition  chargée  d'en  former 
le  siège?  Nous  voyons  flgurer  dans  cette  noie  deux  cent  quj- 
rante-huit  canons  de  fer  ou  de  cuivre,  dont  les  plus  gros  lancent 
des  pierres  d'un  poids  de  quatre  et  cinq  cents  livres,  et  qui 
«  diversement  sont  nommés,  pour  ce  que  diversement  doivent 
v  estre  assis  selon  le  siège  de  la  forteresse.  >>  Il  faut  y  joindre 
trente  mille  livres  de  poudre,  trois  milliers  de  charbon  de  faulx, 
deux  mille  sars  de  charbon  de  chêne,  vingt  «  bachines  à  trois 
v«  pies  chacune  à  une  queue  pour  le  feu  alumer  pour  lesdits  ca- 
^'  uons.  »  Ajoutez  encore  deux  mille  deux  cents  pierres  et  six 
milliers  de  plomb  «  pour  faire  plombées.  «  Le  meilleur  canon 
s'appelait  Monlfort  et  il  n'avait  que  cent  cinquante  pierres 
u  à  jeter;  >^  mais  elles  étaient  de  la  dimension  la  plus  considé- 
rable. 


—     65     — 

de  la  garnir  d'artillerie.  En  effet,  rien  ne  résiste  aux  ca- 
nons. Les  hautes  murailles  en  pierre  dure  «  ouvrées  jadis 
«des  mains  des  Sarrasins,  »  les  châteaux  mêmes  bâtis  par 
Renaud  de  Montauban  et  ses  frères  avec  le  conseil  de  leur 
cousin  Maugis,  quand  ils  se  révoltè/*ent  contre  Charle- 
magne.  n'olFrent  plus  d'asile  d'où  Ton  puisse  braver  ses  en- 
nemis. Le  capitaine  anglais  Quatreton,  qui  défendait  le 
château  de  Saint-Sauveur ,  était  étendu  malade  dans  sa 
chambre  quand  un  boulet  de  canon  brisa  les  barreaux 
de  la  fenêtre  de  la  tour  et  s'enfonça  à  travers  le  plancher. 
Le  tonnerre ,  au  jugement  de  Quatreton ,  eût  été  moins 
terrible.  Les  assiégés  demandèrent  à  parlementer. 

A  la  fin  du  xiv°  siècle,  il  y  avait  des  canons  dans 
toutes  les  villes,  notamment  a  Valenciennes,  car  les  ma- 
gistrats de  cette  ville  prêtèrent,  en  i  366,  plusieurs  canons 
au  duc  Aubert,  qui  voulait  assiéger  le  château  d'Enghien, 
et,  quelques  années  plus  tard,  on  les  vit  de  nouveau  en- 
voyer quatre  bombardes  de  cuivre  ou  de  fer  à  Guillaume 
de  Bavière  ;  mais  Froissart  regrettait  sans  doute  le  grand 
engin  de  Valenciennes  que  brisèrent  si  adroitement  les 
soudoyers  de  Mortagne  (') .  Le  canon  gâtait  par  ses  hasards, 
et  même  par  le  bruit  et  la  fumée,  les  combats,  tels  qu'il 
les  comprenait,  avec  le  cliquetis  des  armes,  les  targes  et 
les  pennonceaux  brillant  au  soleil  et  les  grands  coups  de 
lance.  Dans  le  manuscrit  d'Amiens,  Froissart  mentionne 
les  canons  de  Grécy  (')  ;  dans  toutes  les  autres  versions,  il 

(')  Voyez  les  Chron.  ï,  i,  136. 

(')  Il  est  difficile  de  reconoaltre  des  canons  dans  les  grands 


—     66     — 

n'en  [larle  plus ,  par  respect  pour  les  chevaliers  qui  y 
multiplièrent  leurs  prouesses  :  on  sent  que,  de  même  que 
TArioste,  il  renverrait  volontiers  à  l'enfer  cet  art  nouveau 
auquel  Tenfer  recourut  pour  combattre  et  rendre  souvent 
inutiles  le  dévouement  et  le  courage. 

Tout  ceci  ne  suffit  pas  pour  expliquer  la  décadence  de 
la  chevalerie.  Un  coup  de  canon  ou  d'arquebuse  tiré  au 
hasard  frappa,  il  est  vrai,  au  xv®  siècle,  le  bon  chevalier 
Jacques  de  Lalaing,  au  xvi®  le  bon  chevalier  Bayard. 
Mais  ni  Jacques  de  Lalaing ,  ni  Bayard  n'eussent  reculé 
devant  une  balle  de  fer  ou  de  pierre.  La  chevalerie  n'avaii- 
elle  pas  eu  à  lutter  contre  les  mêmes  périls  dans  cette 
croisade  d'Egypte,  où  les  infidèles  l'inondaient  de  feu 
grégeois,  tandis  que  le  saint  roi  s'écriait  les  yeux  levés  au 
ciel  :  «  Bieau  sire  Diex,  gardez-moy  ma  gentî  » 

Ce  n'est  pas  dans  le  système  de  la  guerre,  mais  plutôt 
dans  les  usages  de  la  guerre  que  se  révèle  cette  transfor- 
mation qui  afllige  si  vivement  Froissart. 

III.  —  Causes  plus  immédiates  de  décadence.  —  Corruplion 
des  mœurs.  —  L'or.  —  Chevaliers  qui  se  vendenl  et  qui 
pillent.  —  Ruse  et  cruauté.  Mauvais  chevaliers,  mau- 
vais ccujers,  mauvais  valets.  —  Les  Grandes  Compagnies. 

Un  historien  du  \n^  siècle  rapporte  qu'un  jour  quel- 
engins  dont  parle  une  charte  d'ÉdouardlH,  du  27  novembre  4  34?. 
Ingénia  dicta  canons,  porte  une  charte  plus  explicite  de  Richard  II 
de  1378. 


—     67     — 

ques  chevaliers,  ayant  conquis  un  château  en  Syrie,  re- 
noncèrent à  poursuivre  les  infidèles,  pour  chercher  Tor 
qu'on  disait  y  être  caché  ;  mais,  par  une  juste  vengeance 
du  ciel,  le  château  s'écroula  sur  eux  et  les  ensevelit  sous 
ses  ruines.  Il  en  fut  de  la  chevalerie,  grande  et  mémo- 
rable institution  sociale,  comme  de  ces  chevaliers  isolés. 
Elle  s'affaissa  éous  le  poids  de  ses  fautes,  entraînée  par  la 
corruption  des  mœurs.  Le  jour  où  elle  cessa  d'être  cour- 
toise et  devint  convoiteuse,  l'or  valut  quelque  chose  de 
plus  pour  elle,  et  l'honneur  d'autant  moins.  L'or  noua  et 
dénoua  ses  engagements.  Éblouie  par  le  luxe  et  la  prodi- 
galité, elle  se  pressa,  à  la  voix  de  Charles  VI  et  de 
Richard  II,  dans  ces  banquets,  où  l'on  trouvait  t  grand 
«  plenté  de  mets  eslranges  et  déguisés,  »  dans  ces  fêtes, 
où  la  richesse  des  costumes  n'en  voilait  pas  l'obscénité, 
signe  public  de  coupables  désordres.  Par  une  expiation 
commune,  rois  et  chevaliers  subirent  la  même  destinée. 
Aux  folles  largesses  de  la  cour  de  Richard  II  succède 
l'inutile  complot  du  clerc  Magdelain,  aussitôt  étouffé  dans 
des  flots  de  sang;  après  les  fêtes  désordonnées  de  la  cour 
de  Charles  VI,  viendra  la  désastreuse  journée  d'Azin- 
court,  où  Henri  V,  à  la  vue  des  cadavres  étendus  sur  la 
plaine,  s'écriera  :  «  Ce  n'est  pas  à  nous  qu'il  faut  attribuer 
«  cette  victoire,  mais  à  Dieu,  qui  a  voulu  punir  les  péchés 
«  des  Français.  »  A  Londres,  la  trahison  livre  à  Lancastre 
le  sceptre  d'Edouard  III  ;  un  autre  Lancastre  ira  à  Paris 
porter  sa  main  sur  celui  de  saint  Louis.  En  Angleterre, 
il  y  a  des   chevaliers  prêts  à  acclamer   l'usurpateur  à 


N         \ 


—     68     — 

Westminster.  En  France,  il  y  en  aura  d'autres  quij  à 
la  suite  du  duc  de  Bourgogne,  feront  cortège  aux  An- 
glais entrant  à  Paris.  La  foi  jurée  est  méconnue  :  on 
ne  rencontre  que  foi-mentie. 

On  voit  poindre  la  décadence  de  la  chevalerie  dans  les 
écrits  de  Froissart,  quand  il  nous  parle  de  ces  chevaliers 
d'Allemagne  et  des  marches  de  la  Meuse,  e  qui  gagnent 
t  volontiers  et  sont  bons  guerriers,  pourvu  qu'on  les  paie 
«  à  l'avenant ,  mais  qui  ne  font  guerre ,  fors  seulement 
«  tant  que  l'argent  court  et  dure.  »  Au  midi,  vers  la 
Gascogne  et  le  Béarn,  d'autres  chevaliers  agissaient  de 
même.  «  Oncqucs  les  Gascons,  trente  ans  d'un  tenant,  ne 
«  furent  fermement  à  un  seigneur.  Telle  est  la  nature 
«  des  Gascons  :  ils  ne  sont  point  estables.  » 

Mais  les  Bretons  avaient  encore  bien  d'autres  défauts, 
car  ils  oubliaient  souvent  les  noms  illustres,  les  immortels 
exemples  que  la  chevalerie  devait  aux  preux  de  leur  pays, 
pour  ne  voir  dans  la  guerre  que  le  sac  et  le  maraudage. 
«  Il  n'y  en  a  nul  qui  ne  soit  larron,  »  dis<iient  les  habi- 
tants d'Orense  au  maréchal  de  l'armée  anglaise.  Les 
princes  ne  se  confiaient  guère  dans  les  Gascons,  les  che- 
valiers se  désolaient  s'ils  étaient  pris  par  des  Allemands. 
Les  bourgeois  des  bonnes  villes  et  les  habitants  des  cam- 
pagnes redoutaient,  au  contraire,  un  Breton  autant  que 
vingt  Allemands  ou  que  vingt  Gascons. 

Que  devenait  celte  règle  morale,  qui  plaçait  avant  tout 
la  générosité  et  le  dévouement,  et  qui  reléguait  l'intérêt  et 
la  cupidité  parmi  les  vices  les  plus  honteux?  Les  chevaliers 


—     69     — 

qui  la  méconnaissaient,  n'étaient-ils  pas  plutôt  des  routiers, 
changeant  de  parti  selon  les  circonstances,  et  ne  trouvant 
jamais  qu'on  les  payât  assez,  puisqu'ils  ajoutaient  au 
salaire  le  butin  et  le  pillage? 

La  chevalerie  est  déjà  bien  affaiblie,  quand,  loin  de 
mourir  pour  sa  bannière,  elle  la  jette  elle-même  à  terre, 
comme  le  faisaient  les  traîtres  dans  le  combat. 

Le  châtelain  deBeaufort,  qu'on  avait  surnommé  le  pour- 
suivant d  amours,  abandonna  son  maître,  le  duc  de  Lan- 
castre,  et  Ton  vit  d'autre  part  l'un  des  plus  illustres  com- 
battants de  cette  grande  guerre,  le  chanoine  de  Robersart, 
se  faire  Anglais,  t  Ainsi,  dit  Froissart,  se  tournoient  le 
€  chevalier  et  les  escuyers  d'un  lez  et  de  l'autre.» 

Avec  la  fidélité  au  serment  devaient  s'effacer  le  respect 
de  tous  les  engagements,  le  Fentimentde  tous  les  devoirs. 
Le  parjure  remplace  la  bonne  foi,  la  perfidie  et  l'astuce 
tiennent  lieu  de  courage,  la  générosité  est  sacrifiée  à  la 
colère  et  à  la  haine. 

Le  duc  de  Bretagne,  le  fils  de  Jeanne  de  Montfort, 
«  qui  avoit  cœur  d'homme  et  de  lion,  »  attire  «  par  voies 
«  obliques  et  fallaces»  le  connétable  de  Glissondans  un  de 
ses  châteaux  et  le  fait  enferrer,  après  l'avoir  menacé  de  lui 
crever  l'œil  avec  sa  dague.  Puis  il  lui  rend  la  liberté  et  le 
regrette.  Aussi  charge-t-illesircdeCraon  de  le  faire  assas- 
siner quand  il  chevauchera,  le  soir,  dans  les  rues  de  Paris. 

Les  chevaliers  imitaient  les  princes,  qui  ne  leur  don- 
naient plus  l'exemple  de  chercher,  selon  la  belle  ex- 
pression du    moyen  âge,   «  le  mieux    de  tout  bien.  » 


—     70     — 

Un  Gallois,  chef  de  brigands,  qui  dévastait  tout  le 
pays  entre  la  Seine  et  la  Loire,  s^était  fait  armer  cheva- 
lier. Il  est  plus  triste  de  voir  de  nobles  chevaliers  se  faire 
chefs  de  brigands  comme  lui  pour  gagner  cent  mille  écus. 

Froissart  se  trouvait  un  jour  à  Paris,  avec  d'autres  sei- 
gneurs, quand  il  entendit  le  sire  d'Albret  s'adresser  en 
ces  termes  à  un  chevalier  breton  :  «  Dieu  merci  I  je  me 
«  porte  assez  bien,  mais  j'avois  plus  d'argent  quand  je 
<  fesois  guerre  pour  le  roi  d'Engleterre  que  je  n'ai  main- 
t  tenant  ;  car,  quand  nous  chevauchions  à  l'aventure,  ils 
«  nous  sailloient  en  la  main  aucuns  riches  marchands  de 
a  Toulouse,  de  Gondom  ou  de  Bergerac.  Tous  les  jours, 
«  nous  ne  faillions  point  que  nous  n'eussions  quelque  bonne 
«  prise  dont  nous  estoffions  nos  superfluités.  »  Froissart 
«  nota  bien  »  ces  paroles  prononcées  par  un  seigneur 
allié  de  fort  près  à  la  maison  royale  et  dont  l'un  des  descen- 
dants devait  être  le  roi  de  France,  Henri  IV  le  Béarnais. 

En  1386,  les  ["chevaliers  et  écuyers  français  avaient 
grand  désir  de  se  rendre  en  Espagne  pour  y  renouveler 
la  guerre  contre  |les|  Anglais ,  mais  parmi  eux  les  plus 
pauvres  étaient  surtout  guidés  par  l'espoir  de  s'enrichir 
en  Castille,  car  «  renommée  couroit  qu'on  y  pilloit 
«  aussi  bien  sur  terre  d'amis  comme  d'ennemis  (').  »  Mieux 

(')  Froissart,  parlant  des  chevaliers  qui  avaient  combattu  en 
Castille,  ajoute:  «Et  reveiioient  le  plus  des  chevaliers  qui  n'a  voient 
«  entendu  à  nul  pillage,  tous  povres  et  mal  montés; et  les  autres 
«  qui  s'estoient  avancés  d'entendre  au  pillage  et  à  la  roberie, 
«  bien  montés  et  bien  fournis  d'or  et  d'argent.  «  Chron.  lïï,  88. 


—    71     — 

eût  valu  aller  tout  droit  à  Orewell,  puisqu'ils  se  plaignaient 
de  ce  que  la  trêve  avait  été  si  longue  qu'ils  ne  connais- 
naissaient  plus  le  chemin  de  l'Angleterre,  t  Ainsi,  dit 
€  Froissart,  estoient  les  choses...  Le  fort  fouloit  le  faible, 
«  et  on  ne  faisoit  droit,  ni  loi,  ni  raison  à  nullui.  » 

Dès  que  le  fer  ce  paie  avec  de  l'or,  il  n'y  a  plus  ni  gé- 
nérosité, ni  pitié. 

GeoflFroi  d'Harcourt,  boiteux  et  abandonné  sans  dé- 
fense, est  renversé  et  jeté  à  terre  par  des  hommes  d'armes 
qui  montent  à  cheval  pour  le  frapper  de  loin  avec  leurs 
lances.  Ces  hommes  d'armes  étaient  soudoyés  par  les 
états.  Pourvu  qu'ils  méritassent  leur  salaire,  ils  se  sou- 
ciaient peu  du  reste. 

D'autres  fois,  ce  sont  des  ruses  sans  noblesse,  sans 
loyauté. 

Guillaume  de  Gauville  ayant  salué  courtoisement  le 
châtelain  d'Evreux,  lui  propose  une  partie  d'échecs,  et 
saisit  le  moment  où  il  baisse  la  tète  pour  le  frapper  d'une 
hache  cachée  sous  sa  houppelande.  Guillaume  de  Gauville 
est  du  parti  des  Navarrais. 

Aymerigot  Marcel  avait  pénétré  dans  le  château  de 
Mercœur,  mais  le  châtelain  s'était  réfugié  dans  la  grosse 
tour  dont  il  ne  pouvait  s'emparer.  Il  lui  demanda  les  clefs  de 
la  porte,  promettant  de  se  retirer,  et  lui  offrant  la  main, 
comme  pour  sceller  l'engagement  qu'il  allait  prendre. 
Mais  dès  qu' Aymerigot  eut  touché  la  main  du  châtelain, 
il  la  retint  de  toutes  ses  forces,  et  le  menaça  de  la  clouer 


—     72     — 

avec  sa  dague  à  la  porte  du  château  s'il  ne  se  rendait  aus- 
sitôt prisonnier. 

Le  bascot  de  Mauléon  fit  déguiser  quelques-uns  de  ses 
compagnons  en  femmes,  et  ils  se  rendirent  ainsi,  modes- 
tement voilés,  une  cruche  sur  la  tête,  à  une  belle  fontaine 
voisine  du  château  de  Thuret .  Tout  à  coup  Tune  de  ces  fem- 
mes sonna  du  cor  et  le  château  fut  conquis  sans  résistance. 

Le  mongat  de  Saint-Basile  alla  de  Lourdes  à  Montpel- 
lier, déguisé  non  en  femme,  mais  en  abbé,  et  suivi  de  trois 
hommes  d'armes  aussi  déguisés  en  moines.  Tous  sem- 
blaient fort  respectables,  car  en  se  transformant  en  dévots 
personnages,  ils  en  avaient  pris  à  la  fois  Fhabit  et  la  con- 
tenance. Le  mongat  rencontra,  à  l'hôtel  de  l'Ange,  un 
riche  marchand  qui  voulait  se  rendre  à  Paris,  lui  offrit  de 
l'y  conduire  à  ses  frais,  et  le  livra  à  ses  compagnons  de 
Lourdes,  qui  en  tirèrent  une  rançon  de  cinq  mille  francs. 

Mais  parfois  ces  capitaines  finissaient  assez  mal.  Geof- 

froi  Teste-noire,  qui  se  gênait  peu  pour  piller  les  églises, 

pourvu  qu'il  y  trouvât  à  piller,  est  morlelleinent  blessé  au 

château  de  Ventadour  ;  il  assemble  ses  compagnons  près 

de  son  lit  et  leur  dit  :    «  Beaux  seigneurs,  nous  avons 

«  esté  un  long  temps  ensemble  et  tenu  bonne  compaignie 

<c  Tun  à  l'autre.  Ma  guerre  a  toujours  esté  telle  que  au 

«  fort  je  n'avois  cure,  mais  que  profit  y  eust.  En  celle 

«  frontière  ici  a  bon  pays  et  rendable,  mais  je  veuil  que 

«  vous  partissiez  à  ce  que  vous  avez  aidé  à  conquérir.  » 

Puis  il  les  exhorta,  comme  de  bons  frères,  à  se  partager 

trente  mille  francs  déposés  dans  un  coffre,  ajoutant  que 


—     73     — 

s'ils  aimaient  mieux  écouter  le  diable  que  la  raison,  ils 
n'avaient  qu'à  le  briser  à  coups  de  hacbe  :  tant  pis  pour 
ceux  qui  n'y  prendraient  rien.  GeofFroi  Teste-noire  les 
pria  d'ailleurs  d'exécuter  le  testament  par  lequel  il  léguait 
dix  mille  francs  à  la  chapelle  de  Saint-Georges,  deux 
mille  francs  à  sa  mie,  cinq  cents  francs  à  son  clerc. 

Les  écuyers  ne  gardent  plus  la  foi  qu'ils  doivent  aux 
chevaliers.  Yvain  de  Galles,  assis  sur  un  tronc  d'arbre, 
laissait  flotter  sur  ses  épaules  sa  longue  chevelure  quand 
son  écuyer,  à  qui  il  demandait  un  peigne ,  le  frappa 
«  d'une  petite  courte  darde  espagnole.  »  Le  capitaine 
anglais  à  qui  il  alla  se  vanter  de  son  crime,  le  menaça 
de  le  faire  jeter  dans  les  fossés  de  son  chAteau . 

Si  les  chevaliers  ,  si  les  écuyers  violaient  ainsi  les  lois 
de  l'honneur,  pour  ne  consulter  que  leur  intérêt,  à 
bien  plus  forte  raison  les  hommes  d'armes  n'acceptaient 
plus  d'autre  règle.  En  voyant  leurs  chefs  et  leurs  capi- 
taines s'associer  au  hasard  môme  contre  leur  seigneur  na- 
turel, ils  s'arrogeaient  le  droit  de  s'armer  à  leur  tour 
même  contre  leurs  maîtres.  En  Angleterre,  le  valet  d'un 
chevalier  anglais  qui  a  longtemps  combattu  en  France, 
forme  le  projet  de  détruire  toute  la  noblesse  de  son  pays  : 
c'est  Wat  Tyler. 

Cette  situation  anarchique  créa  un  symptôme  perma- 
nent, un  foyer  constant  de  désordre  :  nous  voulons  parler 
de  ces  Grandes  Compagnies  où  l'on  trouvait  confondus 
pôle- môle  parmi  les  capitaines,  des  chevaliers  devenus 

routiers  et  des  routiers  devenus  chevaliers,  parmi  les  gens 
II.  7 


—     74     — 

cVarmes,  des  individus  de  toute  nation  qui  se  croyaient 
Français  s'ils  rencontraient  des  Anglais ,  Anglais  s'ils 
rencontraient  des  Français,  hommes  pauvres  chez  eux, 
riches  sous  les  armes,  hommes  «  de  fait  »  mais  «  de  pe- 
«  tite  conscience,  »  qui  faisaient  «  mortelle  et  crueuse 
«  guerre  »  et  appelaient  le  royaume  de  France  leur 
chambre. 

Autrefois  Ton  ne  recherchait  pour  faire  la  guerre  que 

des  chevaliers  d'illustre  naissance.  «  Les  seigneurs  de  ce 

t  temps,  dit  Froissart,  ne  faisoient  nul  compte  des  gens 

«  d'armes  s'ils  n'estoient  à  heaumes  et  à  timbres  couron- 

«  nés;  »  mais  il  n'en  était  plus  de  même  un  demi-«iècle 

plus  tard  ;  car  Ton  ne  parlait  que  de  bassinets,  de  haches 

et  de  jaques,  surtout  de  brigandines,  sorte  de  cotte  de 

mailles  qui  faisait  donner  à  ceux  qui  en  portaient,  le  nom 

de  brigands.  Les  chevaliers  disparaissaient,  les  brigands 

se  multiplièrent,   «  et  toujours,  dit  Froissart,  gagnoient 

«  brigands  à  dérober  et  à  piller  villes  et  chasteaux  et  y 

«  conquéroient  si  grand  avoir  que  c'estoil  merveille  (').  » 

Ces  chefs  des  Grandes  Compagnies,  bien  méchants, 
bien  laids,  «  plus  rébarbatifs  que  singes  qui  mangent 
«  poires  qu'enfans  leur  veulent  tollir,  »  se  nommaient 
Briquet,  Meschin,  Perrot  de  Savoie,  Antoine  le  Nègre, 
Talebart  Talebardon,  ou  Batefol  ;  celui  -ci  occupait  le  mo- 
nastère de  Bourdeille  qui  eut  depuis  Brantôme  pour  abbé. 
En  Italie,  le  plus  célèbre  était  le  faucon  des  bois,  Hawk- 

(I)  Chron.y  l.  i,  324.  Desperati  homineSy  vulgo  brigandi,  écrit 
plus  tard  Thomas Basin,  édition  deM.Quicherat,  I,  p.  57. 


/D 


wood,  Falcone  in  Bosco,  qui  pillait  Rome  et  qui,  de  même 
que  ses  compagnons,  ne  cherchait  qu'à  s'enrichir  et  at- 
tendait qu'il  fût  près  de  mourir  «  pour  faire  compte  des 
«  pardons  du  pape.  »  Aux  bords  du  Rhône,  les  Grandes 
Compagnies  avaient  créé  un  capitaine  souverain  qui  se 
faisait  lui-même  appeler  :  «  ami  h  Dieu  et  ennemi  à  tout 
«  le  monde.  » 

«  Il  n'est  esbattement  ni  gloire  en  ce  monde  ,  se 
«  disaient-ils  les  uns  aux  autres ,  que  de  gens  d'armes, 
t  Que  ne  sommes-nous  resjouis  quand  nous  chevauchons 
«  à  l'aventure  et  pouvons  trouver  sur  les  champs  un 
«  riche  abbé,  'un  riche  prieur  ou  une  route  de  mules  de 
f  Montpellier,  de  Narbonne,  de  Béziers  ou  de  Toulouse, 
«  chargées  de  draps  de  Bruxelles,  ou  de  pelleteries  venant 
«  de  la  foire  au  Lendit,  ou  d'épiceries  venant  de  Bruges  ! 
«  Tout  est  nostre  et  rançonné  à  noslre  volonté!  Tous  les 
«  jours,  nous  avons  nouvel  argent.  Les  vilains  nouspour- 
«  voient  et  nous  amènent  les  blés,  la  farine,  le  pain  tout 
«  cuit,  les  bons  vins,  les  bœufs,  les  brebis  et  les  moutons 
«  tout  gras,  la  poulaille  et  la  volaille.  Nous  sommes  estof- 
«  fés  comme  rois,  et  quand  nous  chevauchons,  tout  le  pays 
«  tremble  devant  nous.  » 

Malheur  à  ceux  qui  tombent  entre  leurs  mains!  A 
peine  le  voyageur  pourra-t-il  trouver  un  peu  de  sécurité 
en  payant  fort  cher  un  sauf-conduit,  dont  les  capitaines 
des  Compagnies  exceptent  trois  choses  qui  les  tentent  fort 
ou  dont  ils  ont  grand  besoin  :  «  Chapeaux  de  bièvre, 
t  plumes  d'ostruce  et  fers  de  glaive.  » 


—     76     — 


IV.  Les  princes  égarés  par  de  mauvais  conseils.  —  Grossièrclc 
et  ignorance  des  courtisans. —  Décadence  des  lettres.  —  La 
librairie  de  Charles  V  remise  aux  Anglais  par  Saint- Yun. 
—  Aymonde  Poramjères  et  la  comtesse  de  Vendôme. 

Froissart,  qui  ne  peut  oublier  ce  que  furent  les  ancê- 
tres des  princes  et  des  chevaliers  qui  forlignent,  cherche 
à  expliquer  et  à  excuser  leurs  fautes  par  les  mauvais  con- 
seils qu'ils  écoutèrent.  Il  y  a  bien  longtemps  qu'on  rend 
les  courtisans  responsables  des  vices  des  grands.   Mais 
Froissart  avait  plus  que  personne  le  droit  de  le  faire.  Plus 
il  se  faisait  honneur  de  maintenir  dans  sa  chronique  les 
droits  de  la  vérité,  plus  il  se  sentait  par  là  même  entraîné 
à  flétrir  énergiquement  les  vils  flatteurs  qui  s'élevaient 
par  le  mensonge  et  qui  croyaient  ne  pouvoir  conserver 
loui*  empire  (ju'en  dégradant  les  princes  et  les  barons  qui 
les  accueillaient.  Il  les  montre  égarant  l'esprit  faible  do 
Richard  II  ou  envahissant  la  cour  de  France,  où  ne  les 
eut  soufferts  ni  saint  Louis,  ni  Charles  V  :  «  Je  n'ai  vu, 
«  dit-il,  nul  haut  seigneur  (le  comte  de  Foix  excepté)  qui 
«  n'eust  son  marmouset,  et  je  ne  dis  mie  que  les  sei- 
«  gneurs  qui  usent  de  marmousets  soient  fous,  mais  ils 
«  sont  plus  que  fous,  car  ils  sont  tous  aveugles  et  si  ont 
^c  deux  yeux.  »  Ce  que  Sohier  de  Malines  était  pour  le 
comte  de  Blois,  le  chaussetier  Tacque-Tibaut  l'était  pour 
le  duc  de  Berry  :  une  source  de  mauvais  conseils  et  de 
folles  dépenses.  Tacque-Tibaut  s'était  fait  remettre  pour 


—    77    — 

deux  cent  mille  francs  de  joyaux,  et  trois  ou  quatre  fois 
par  an  Ton  taillait  les  bonnes  gens  d'Auvergne  et  de  Lan- 
guedoc pour  que  le  duc  pût  satisfaire  la  folle  plaisance 
qu'il  mettait,  dit  Froissa rt,  dans  ce  valet  où  il  n'y  avait 
c  ni  sens,  ni  nul  bien.  » 
Ecoutez  Eustache  Deschamps  : 

Par  chélives  gens  retenir, 
Par  leur  bailler  estât  trop  hault, 
Par  laisser  saige  homme  qui  vault, 
Par  les  vaillans  bouter  arrière. 
Tout  se  port. 

Lorsque  Froissart  nous  dit  fort  gravement  que  le  grand 
défaut  de  ces  courtisans  de  bas  éinge  était  «  de  ne  pas  savoir 
«  lettres,  »  il  ne  faut  pas  repousser  trop  légèrement  cette 
assertion.  C'était  grftce  aux  lettres  que  se  transmettaient 
les  enseignements  de  la  chevalerie.  Dès  qu'elles  perdirent 
leur  voix  et  leur  autorité,  l'enseignement  cessa,  et,  à  ce 
point  de  vue,  il  est  juste  d'observer  que  l'histoire  de  la 
chevalerie  n'est  pas  autre  chose  que  le  tableau  de  l'admi- 
rable influence  exercée  par  les  lettres,  au  nom  de  la  reli- 
gion et  de  la  civilisation,  sur  les  passions  violentes  et 
brutales  qu'encourage  et  que  propage  la  guerre. 

Si  Froissart  et  les  autres  chroniqueurs  ou  poètes  de  son 
temps  a'dmirent  et  exaltent  si  vivement  la  chevalerie, 
c'est  qu'ils  sentent  bien  qu'en  assujetissant  les  rois  eux- 
mêmes  aux  devoirs  de  la  chevalerie,  et  en  plaçant  toute  la 
carrière  du  chevalier  entre  ces  deux  limites  extrêmes  du 


—     78     — 

roman  qu'on  lui  lit  dans  sa  jeunesse  et  de  la  chronique 
où  on  le  juge  quand  sa  vie  s'achève,  ils  arrivaient  à  don- 
ner aux  lettres  dans  le  monde  féodal  une  place  plus  éle- 
vée que  celle  qu'elles  atteignirent  jamais  dans  la  Grèce  ou 
à  Rome.  La  science  gouvernait.  Le  mot  est  de  Christine 
de  Pisan  :  elle  l'emploie  en  1 403  dans  une  épître  adressée 
à  Eustache  Deschamps  : 

Toutes  boDDes  coutumes  faillent, 
Car  vertus  sont  mises  en  mesconte, 
De  science  on  ne  tient  mais  compte, 
Par  qui  on  gouvernoit  jadis. 


Lors  le  siècle  estoit  de  fin  or. 


Eustache  Deschamps  se  plaignait  aussi  de  la  corruption 
des  mœurs  : 

Las!  que  j'ai  veu  de  tribulacion, 

De  tempestes  et  de  mortalitez, 

De  haines,  de  peuples  mocion, 

De  grans  orgueilz  et  de  grans  vanitez, 

De  Iraïsons  et  de  crudélilez, 

Puis  cinquante  ans... 

C'est  tout  néant  des  choses  de  ce  monde. 

Oiielle  est  la  cause  de  cette  décadence?  Le  mauvais 
exemple  des  chevaliers  : 

Les  chevaliers  du  bon  temps  ancien 

Et  leurs  enfants  alloient  à  la  messe  ; 

En  doublant  Dieu,  chascun  vivoit  du  sien, 

L'en  congnoissoit  leur  bien  et  leur  prouesse, 


—     79     — 

Et  li  peuples  labouroit  eu  simplesse  ; 
Chascuns  estoit  content  de  son  office, 
Religion  fut  de  tous  biens  l'adresse  : 
Mais  aujourd'hui  ne  voy  régner  que  vice. 
Li  jeuoe  enfant  devienneut  rufien, 
Joueurs  de  dez,  gourmans  et  plains  d'ivresse, 
Hautains  de  cuers,  et  ne  leur  chaut  en  rien 
D'onneur,  de  bien,  de  nulle  gentillesse, 
Fors  de  mentir,  d'orgueil  et  de  paresse, 
Et  que  chascun  son  vouloir  accomplisse  : 
Le  temps  passé  fut  vertu  et  haultesse, 
Mais  aujourd'hui  ne  voy  régner  que  vice. 

Et  d'où  provient  cette  absence  de  toute  gentillesse? 
C'est  que  si  la  nature  donne  le  courage,  la  gentillesse  ou 
la  courtoisie  est  une  qualité  que  l'intelligence  doit  aux 
lettres  qui  la  polissent  et  Torncnt  à  la  fois  d'élégance  et  de 
vertu. 

Pourquoi  oublie-t-on  le  beau  précepte  que  Froissa rt  a 
consigné  dans  le  Joli  huissmi  de  Jonèce  : 

Mieuls  vault  science  qu'argens? 

Lorsqu'Alain  Ghartier  se  plaint  de  ne  pins  retrouver 
les  bons  chevaliers 

Justes  en  faits,  secourans  leurs  amis, 
Durs  aux  mauvais  et  fiers  aux  ennemis, 

il  ajoute  qu'il  ne  faut  pas  s'en  étonner,  «  car  ce  fol  lan- 
«  gage  court  aujourd'hui  entre  les  curiaulx  :  que  noble 
«  homme  ne  doit  sçavoir  les  lettres.  » 
N'est-ce  pas  en  étudiant  les  récits  de  Froissa  rt  que  ces 


—     80     - 

souvenirs  s'offraient  à  lui  plus  nobles  et  plus  beaux? 

N'a  pas  grantment  es  chroniques  lisoye, 

dit-il  lui-même,  et  ce  qu'il  avait  lu,  il  cherchait  à  le  ré- 
péter et  à  le  faire  comprendre  de  la  génération  qui  l'en- 
tourait. Vains  efforts!  le  Bréviaire  des  Nobles  ne  ramena 
pas  mieux  les  temps  héroïques  de  la  chevalerie,  que  les 
Enseignements  de  vraie  noblesse,  écrits  quelques  années 
plus  tard  par  le  bâtard  de  Villa rs. 

Qui  préside,  en  1402,  au  fameux  combat  de  Monten- 
dre?  Jean  de  Harpedenne,  qui  doit  sa  faveur  à  son  ma- 
riage avec  la  damoiselle  de  Belleville,  laquelle  était  la  fille 
de  la  petite  reine  de  Bagnolet,  cette  fausse  reine  qu'on 
avait  achetée  à  deniers  comptants  h  un  marchand  de  che- 
vaux pour  qu'elle  prît  la  place  de  la  vraie  reine  Isabeau, 
épouvantée  par  les  fureurs  de  Charles  VI. 

On  oublie  les  joutes  et  les  tournois  pour  ces  jeux  de 
hasard  que  flétrissaient  si  vivement  les  prédicateurs  du 
haut  de  la  chaire.  Qu'est  devenue  la  célèbre  ordonnance 
du  sage  roi  Charles  V,  du  3  avril  1369,  qui  défend  le  jeu 
de  dés  et  ordonne  le  jeu  d'arbalète?  Une  lettre  morte, 
aussi  bien  que  la  charte  d'Edouard  III  qui  prescrivait 
aux  archers  le  simulacre  de  combat  nommé  Galloruni 
pugna . 

Et  quand  les  mœurs  chevaleresques  disparaissent 
ainsi,  quelle  destinée  est  réservée  aux  lettres?  Que  de- 
vient cette  librairie  de  Charles  V,  où  elles  avaient  leur 
sanctuaire  lambrissé  de  cèdre  et  de  bois  précieux  ?  La  li- 


—     81     — 

brairie  partageait  le  sort  du  trône  et  les  mêmes  mains  en 
disposaient  :  c'étaient  les  mains  ensanglantées  de  Garnot 
de  Saint-Yon,  à  qui  le  duc  de  Bedford  en  délivra  bonne 
et  valable  quittance.  La  maison  de  Bourgogne  commença 
à  traiter  avec  ces  bouchers  en  leur  achetant  de  grosses 
viandes,  de  la  volaille  et  même  des  alouettes  (').  Quand 
elle  les  vit  si  puissants,  elle  en  fit  ses  échansons  et  ses 
écuyers. 

Tandis  que  les  Legoix  et  les  Saint-Yon  deviennent 
de  hauts  seigneurs  à  la  cour,  tandis  que  les  brigands 
s'enrichissent,  quel  est  le  sort  réservé  aux  bons  cheva- 
liers, accablés  par  Tâge  et  les  fatigues,  qui  ont  survécu 
par  hasard  aux  grandes  aventures  du  xiv"  siècle?  Il  est 
douloureux  de  le  dire  :  pauvres,  dénués  de  tout,  ils  ne 
trouvent  pas  même  dans  la  gloire  un  privilège  qui  pro- 
tège leur  vieillesse.  Il  ne  s'agit  plus  de  payer  courtoise 
rançon  à  un  adversaire  généreux  :  c'est  un  marchand  juif 
ou  lombard  qui  vient  insulter  la  chevalerie  expirante  et 
l'appréhender  au  corps,  pour  que  rien  ne  manque  à  son 
humiliation  et  à  sa  décadence. 

Il  y  avait  à  Paris  un  noble  baron  nommé  Aymon  de 
Pommyères.  C'était  peu  pour  lui  que  les  rides  de  soixante 
et  dix  années.  Bien  plus  nombreuses  étaient  les  cicatri- 

(•)  Cest  le  marchié  que  Guillaume  et  Jehan  les  Gois  font  à 
monsieur  le  maistre  d'ostel  de  la  duchesse  de  Bourgogne  pour 
frais  de  boucherie  et  poullaillerie  : 

It.  la  douzaine  d'alouplcs  el  de  pclils  oiselels  pour  xii  d. 

Ms.  de  la  Bibl.  de  Bourgogne,  14867. 


—     82     — 

ces  que  la  guerre  avait  gravées  sur  son  front.  A  la  jour- 
née de  Poitiers,  il  avait  engagé  la  bataille  pour  les  An- 
glais. Quatre  ans  plus  tard,  quand  Edouard  ïll  s'avança 
jusqu'aux  portes  de  Paris,  il  profita  de  l'impatience  tou- 
jours trop  téméraire  des  chevaliers  français  pour  les  atti- 
rer dans  des  embiiches  où  faillit  périr  Raoul  de  Coucy. 
La  paix  de  Bretigny  ayant  été  conclue,  il  se  rend  à  Avi- 
gnon, où  il  combat  en  champ  clos  le  sire  d'ArcTiiac  ;  mais 
le  roi  Charles  V,  qui  se  trouvait  alors  auprès  du  pape,  le 
réconcilie  avec  son  adversaire  et  le  loue  de  son  courage. 
Amené  au  camp  français  par  le  sire  d'Albret,  dont  la 
sœur  avait  épousé  Jean  de  Pommyères,  il  devient  l'un  des 
plus  intrépides  compagnons  de  Bertrand  du  Guesclin, 
Attaquant  surtout  avec  ses  Gascons  les  Gascons  du  parti 
opposé,  il  enlève,  à  la  bataille  de  Cocherel,  le  pennon  du 
captai  de  Buch,  qui  tombe  lui-même  au  pouvoir  des 
Français  ;  mais  voici  que  le  sire  de  Pommyères  rejoint  le 
captai  de  Buch  en  Espagne,  et  Taide  à  prendre  sa  revan- 
che à  Najara,  en  faisant  à  son  tour  Bertrand  du  Guesclin 
prisonnier.  En  1370,  autre  résolution  :  Aymon  déclare 
que  «  la  guerre  durant,  il  ne  s'armera  ni  pour  l'un  roi,  ni 
«  pour  l'autre,  »  et  se  rend  en  pèlerinage  au  saint  sépul- 
cre ;  mais  il  tient  peu  sa  promesse.  Les  Anglais  avaient 
fait  décapiter  honteusement,  sur  la  place  publique  de 
Bordeaux,  un  de  ses  neveux  comme  convaincu  de  trahi- 
son, et  il  défia  aussitôt  le  sire  de  Lcsparre  et  le  sénéchal 
d'Aquitaine,  Thomas  de  Felleton,   qui  furent  défaits  et 

pris.  En  1382  il  assiste  à  la  bataille  de  Roosebeke,  et  est 


—     83     — 

nommé  le  troisième  des  huit  vaillants  hommes  qui  de- 
vaient garder  le  frein  du  roi  Charles  Vï.  Il  est  triste  d'a- 
jouter que  ce  brave  chevalier,  placé  par  sa  naissance 
parmi  les  plus  hauts  barons  de  Gascogne,  n'avait  recueilli 
de  tant  de  services  rendus  à  diverses  causes  qu'un  peu  de 
reqpnmée.  Il  ne  pouvait  payer  ses  dettes,  qui  s'élevaient 
à  dix  mille  francs,  et  ses  créanciers  le  firent  arrêter  et 
conduire  à  la  Conciergerie. 

C^était  aux  plus  mauvais  jours  de  la  folie  de  Charles  VI  ^ 
le  lendemain  des  sanglantes  séditions  des  bouchers,  la 
veille  de  la  bataille  d'Azincourt.  Le  deuil  était  partout, 
excepté  à  l'hôtel  Saint-Paul,  où  l'on  dansait  sans  relAche, 
à  toute  occasion,  à  tout  prétexte,  même  pour  les  noces 
d'un  simple  officier  de  la  cour.  La  jeune  comtesse  de 
Vendôme,  elle-même  à  peine  mariée  depuis  quelques 
jours,  y  brillait  par  sa  beauté,  et  aux  sentiments  qui 
faisaient  battre  son  cœur,  on  reconnaissait  en  elle  le  sang 
des  Châtillon  et  des  Coucy. 

«  La  dame,  dit  Olivier  de  la  Marche,  estoil  ce  jour  parée 
«  d'un  riche  chapeau  de  perles  et  de  pierreries  sur  ses 
«  cheveulx,  qui  moult  bien  lui  séoit,  mais  quand  elleouyt 
«  l'emprisonnement  du  chevalier,  considérant  les  services 
«  fais  par  luy  au  roy  et  au  royaulme  de  France,  sa  bonne 
«  chevalerie  et  l'ancienneté  de  son  âge,  elle  osta  son  riche 
«  chapel  et  dist  :  Alez  en  la  Conciergerie,  mettez  mon 
«  chapel  en  nantissement,  et  me  amenez  le  noble  cheva- 
«  lier,  car  il  parera  plus  ceste  feste  que  tout  le  demeu- 
«  rant.  Et  ainsy  fu  fait;  et  pour  se  parer  fit  faire  ung 


—     84    — 

«  chapel  de  pervenches  dont  elle  aorna  son  chief  sur  ses 
€  cheveiilx,  et  cette  libéralité  doubla  sa  beaulté  (*).  » 

Olivier  de  la  Marche  avait  emprunté  ce  récit  à  Christine 
de  Pisan  ;  il  oublia  d'ajouter  que  le  comte  de  Vendôme, 
conduit  prisonnier  pendant  cette  même  année  1415  à  la 
Tour  de  Londres  et  mis  à  rançon  pour  cent  mille  écvt^e 
trouva  ni  reine,  ni  princesse  qui  le  rachetât  en  mettant  en 
gage  un  riche  chapel  ;  et  sa  jeune  compagne  expira  de 
douleur  sans  avoir  pu  le  revoir. 


V.  Dccouragcmont  de  Froissarf .  — -  Ses  reflexions  sur  les  mer- 
veilleuses fortunes  du  monde. — Abaissement  de  plus  en  plus 
rapide  de  la  chevalerie  en  France  et  en  Angleterre. —  Phi- 
lippe et  Jacquc  de  Hainaut.  —  Louis  XI  et  le  roman  du 
Petil  Jehan  de  Sainlré.  —  La  noblesse  sous  Louis  XL  —  Le 
livre  du  sire  de  la  Tour-Landry  et  le  Chevalier  erranl  du 
marquis  de  Saluées. 

Rien  ne  s'explique  mieux  que  le  découragement  pro- 
fond qui  saisit  le  chroniqueur  à  la  fin  de  son  œuvre, 
quand  il  voit  tout  ce  qu'il  a  admiré,  tout  ce  qu'il  a  célé- 
bré, s'affaiblir  et  s'éteindre  autour  de  lui,  avant  qu'il  dis- 
paraisse à  son  tour,  de  môme  que  le  chœur  de  la  tragé- 

(')  Traité  des  Vertus  des  Dames,  ms.  de  la  Bibliothèque  de 
Bourgogne,  10970. 


—     85    — 

die  antique,  chargé  d'applaudir  aux  exploits  des  vain- 
queurs, se  retire  le  dernier  de  la  scène. 

Après  avoir  reproduit,  dans  un  style  si  brillant  et  si 
rapide,  toutes  ces  belles  chevauchées,  toutes  ces  merveil- 
leuses aventures  où  la  gloire  et  Famour  mêlent  et  con- 
fondent leurs  rayons  les  plus  vifs  et  les  plus  doux,  il 
arrive  un  jour  où  sur  ses  lèvres  tristement  émues  le  pané- 
gyrique ne  sera  plus  que  l'oraison  funèbre,  et  où  il  enton- 
nera le  Vanitas  vanitatum,  omnia  vanitas^  que  tous  les 
siècles  répètent  tour  à  tour  sur  la  tombe  de  leurs  héros  : 
«  Considérez,  seigneurs,  rois,  ducs,  comtes,  prélats  et 
«  toutes  gens  de  lignage  et  de  puissance,  comment  les 
«  fortunes  de  ce  monde  sont  merveilleuses  et  tournent 
«  diversement....  Ce  sont  choses  sur  lesquelles  j'ai  moult 
c  pensé.  > 

Combien  Froissart  n'avait-il  pas  été  saisi  d'une  pro- 
fonde douleur  quand  on  était  venu  lui  raconter  la  ré- 
volution  qui  avait  renversé  le  petit- fils  d'Edouard  III, 
et  surtout  quand  on  lui  laissa  entrevoir  le  sombre  mys- 
tère de  sa  morti  S'il  eût  vécu  quelques  années  de  plus,  il 
eût  vu  aussi  en  France  le  sang  arroser  les  marches  du 
trône.  Des  deux  rameaux  qui  formaient  la  postérité  de 
Charles  V,  l'un  s'effaça  lui-même  du  monde  par  sa  fai- 
blesse, le  crime  se  chargea  du  soin  d'en  retrancher  l'au- 
tre  qui  était  plus  verdoyant  et  pl|j|;?vigoureux. 

Le  duc  d'Orléans  tenait  l'amour  de  la  gloire  de  Dugues- 

clin,  qui  l'avait  armé  chevalier;  il  avait  montré  celui  des 

lettres  en  faisant  acheter  le  Dit  royal  à  Froissart.  Nous 
II.  ^ 


à 


—     86    — 

sommes  presque  disposé  à  excuser  sa  prodigalité  et 
jusqu'à  ses  faiblesses,  quand  nous  voyons  une  fin  si 
cruelle  et  si  prématurée  les  expier  devant  la  postérité. 
Comme  Clisson  fut  frappé  par  Pierre  de  Graon,  c'est- 
à-dire  le  soir,  au  sortir  d'une  fête,  sans  défi  et  par  la 
plus  horrible  trahison,  il  est  renversé  à  son  tour,  et 
cette  fois  pour  ne  plus  se  relever.  Le  prévôt  de  Paris 
est  Guillaume  de  Tignonville,  l'ami  de  Christine  de  Pi- 
san  ;  il  se  hâte  de  faire  une  enquête  sur  le  crime,  mais 
le  coupable  l'avoue  et  bientôt  s'en  fait  gloire  :  des  so- 
phistes porteront  son  apologie  devant  le  parlement  et  les 
conciles,  et  Charles  VI,  se  réconciliant  avec  Jean  sans 
Peur,  mettra  sa  main  dans  une  main  souillée  du  sang  de 
son  frère. 

Nous  aimons  à  croire  que  la  vie  deFroissart,  commen- 
cée, en  1337,  avec  les  grandes  emprises,  s'était  achevée 
avant  l'année  1407.  Lorsque,  comparant  une  plaine  nue 
et  foulée  aux  pompes  d'un  camp  enlevé  la  veille,  il  disait 
que  celui  qui  considérerait  successivement  l'un  et  l'autre 
spectacle,  pourrait  s'écrier  :  Je  vois  un  nouveau  siècle!  il 
se  rapprochait  moins  de  la  vérité  que  s'il  avait  comparé 
le  siècle  qui  le  vit  mourir  à  celui  qui  le  vit  naître.  D'une 
part,  l'Angleterre  appelée  à  de  nouveaux  triomphes  : 
mais  sous  quelle  dynastie  ?  sous  celle  de  Lancastre  qui 
répond  déjà  devant  l'histoire  de  la  mort  de  Richard  II  ; 
d'autre  part,  la  France,  de  plus  en  plus  affaiblie,  le  meur- 
tre de  Jean  sans  Peur  succédant  à  l'assassinat  du  duc 
d'Orléans,  la  peste  à  Paris,  la  désolation  dans  toutes  les 


-~     87     — 

provinces.  Puis,  quand  soudain  se  lève  une  jeune  fille, 
guidée  par  des  voix  célestes,  conversant  avec  les  anges  et 
les  saints,  portant  sa  bannière  haute  au  triomphe  comme 
à  la  peine,  quel  est  le  chevalier  qui,  pour  quinze  ou  seize 
mille  écus,  la  vendra  aux  Anglais?  Lionel  de  Luxem- 
bourg, arrière-petit-fils  de  ce  roi  de  Bohême  qui  aima 
mieux  mourir  que  de  reculer  d'un  pas  devant  les  Anglais. 
Jeanne  d'Arc  fut  la  dernière  image  de  la  chevalerie,  dans 
ce  qu'elle  eut  de  plus  élevé  et  de  plus  pur,  le  dévouement 
et  le  sacrifice. 

Mais  que  l'Angleterre  ne  s'enorgueillisse  pas  trop  ! 
Henri  VI  expie  l'usurpation  de  Henri  IV  dans  cette  tour 
de  Londres  où  Richard  II,  captif,  avait  été  contraint  à 
abdiquer,  et  quelques  lieues  à  peine  séparent  ('irencester, 
où  furent  mis  à  mort  les  amis  de  Richard  II,  de 
Tewksbury  où  sera  poignardé  un  prince  de  Galles  ('). 

Et  si  maintenant  nous  dirigions  nos  regards  vers  la 
patrie  même  de  Froissart,  au  lieu  de  Philippe  deHainaut, 
si  fi  ère  de  partager  le  trône  du  roi  d'Angleterre,  nous 
verrions  une  autre  princesse  de  la  même  maison,  qui  por- 
tait, comme  elle,  un  nom  d'homme,  car  elle  aussi  avait 
cœur  d^ homme,  madame  Jacque  de  Hainaut,  trahie  par  un 
prince  anglais,  dont  elle  est  la  femme.  Un  sire  de  Rober- 

(*)  Je  lis  ce  qui  suit  dans  la  note  marginale  d'un  ancien  ma- 
nuscrit de  Froissant  :  Maison  de  Lanftastre,  où  es-tu  ?  qu'es-tu 
devenue?  Car  maintenant  de  toy  est  nient  et  n'en  oseroit-on 
parler  en  Engleterre.  Tu  es  plus  bas  que  tu  ne  fus  hault  : 
exemple  à  tous  aultres. 


—     88    — 

sart  accompagna  Philippe  en  Angleterre  pour  la  servir 
de  son  épée  ;  un  autre  sire  de  Robersart  ne  sera  que  le 
compagnon  de  la  fuite  de  sa  petite-nièce,  dans  le  frêle 
esquif  qui  la  porta  sur  ce  rivage,  où,  moins  heureuse  que 
Philippe  qui  y  ceignit  une  couronne,  elle  ne  trouva  pas 
même  le  repos  et  le  bonheur. 

A  quelques  lieues  du  Hainaut,  dans  le  château  de  Gre- 
nappe,  qu'avait  habité  le  chevalereux  Wenceslas,  un 
dauphin  de  France  attendait  impatiemment  la  mort  de 
son  père,  qu  il  avait  hâtée  au  moins  par  sa  rébellion  et 
par  ses  vœux.  C'était  là  qu'on  dictait  les  Cent  nouvelles 
nouvelles,  c'était  là  qu'Antoine  de  la  Salle  achevait  son 
roman  du  Petit  Jehan  de  Saintré,  où  il  convient  de 
remarquer  deux  parties  bien  distinctes  (').  Dans  la 
première,  tout  est  noble  et  élégant  ;  on  sent  bien  que 
ce  jeune  page  si  discret  et  si  beau,  venu  du  château  de 
Preuilly   où  eut  lieu,  dit-on,  le  premier  tournoi,   sera 

(  )  Antoine  de  la  Salle  était  né  en  Provence,  comme  il  le  dit 
lui-môme.  A  dix-sept  ans,  il  avait  assisté,  avec  Henri  d'An- 
toing,  Philippe  de  la  Chapelle,  Jacques  de  Hennin  et  d'au  1res 
chevaliers  flamands  et  picards,  à  la  conquête  de  Ceuta,  sous  les 
ordres  de  l'infant  de  Portugal,  Henri  le  Navigateur.  11  nous  a 
I.iissé  le  récit  de  cette  expédiiion  dans  un  manuscrit  auto- 
graphe conservé  à  la  Bibliolhèque  de  Bourgogne  (10748).  Le 
mémo  manuscrit  renferme  un  roman  historique  sur  le  prince 
Noir,  qui  aurait  fait  périr  le  fils  unique  de  Tannegui  du  Chastel, 
son  otage,  à  un  siège  de  Brest,  que  l'histoire  ne  mentionne  pas. 
Il  y  a  bien  d'autres  diflicultés  dans  les  noms  et  dans  les  dates. 
Voyez  un  récit  du  môme  genre  dans  Froissart,  (  hr.  I,  2,  373. 


—    89    — 

un  jour  ce  sire  de  Saintré  que  Froissart  nomme  le 
meilleur  et  le  plus  vaillant  chevalier  de  France,  et  que  la 
chronique  de  Bertrand  du  Guesclin  vante  aussi  entre 
tous  les  héros  de  son  temps.  La  dame  des  Belles-Cousines 
nous  apparaît  dans  les  premiers  chapitres  comme  un 
charmant  modèle  de  la  pure  et  chaste  doctrine  d'amour 
et  de  loyauté.  Sans  trop  nous  préoccuper  des  erreurs  de 
Fauteur  qui  donne  à  Bonne  de  Bohême  une  couronne 
qu  elle  ne  porta  jamais,  sans  rechercher  si  cette  dame  qui 
était  d'un  si  haut  rang  fut  une  princesse  ou  même  une 
reine  de  France,  veuve  de  Charles  le  Bel  ou  de  Philippe 
de  Valois,  nous  nous  sentons  tout  disposé  à  accepter 
cette  tradition  comme  conforme  aux  mœurs  du  xiv**  siè- 
cle; mais  vers  la  fin  du  roman,  Tauteur  semhle  prendre 
plaisir  à  détruire  son  ouvrage,  à  renverser  ce  qu'il  a 
élevé,  à  flétrir  ce  qu'il  a  loué.  Le  désintéressement  du 
chevalier  devient  ridicule  en  même  temps  que  l'amour 
de  la  dame  des  Belles-Cousines  se  transforme  en  une  pas- 
sion grossière,  et  afin  que  rien  ne  manque  à  cette  profa- 
nation, un  abbé  ignoble  et  sensuel  intervient,  pour  que  la 
religion  soit  outragée  comme  l'ont  été  l'honneur  et  la 
beauté,  La  première  partie  du  Petit  Jehan  de  Saintré  fut 
peut-être  destinée  à  Bené  d'Anjou  ;  quant  à  la  seconde,  nous 
savons  qu'elle  a  été  composée  sous  les  yeux  de  Louis  XL 
EnefFet,  la  préface,  postérieure  à  l'ouvrage,  a  été  écrite  à 
Genappe  le  25  septembre  1459,  et  ceci  n'autoriserait-il 
pas  une  autre  explication  de  l'énigme  que  renferme  ce 

roman  ?  Le  nom  des  Saintré  appartient   à  l'histoire  du 

8. 


—     90     — 

XI v'  siècle  ;  mais  tout  ce  qui  touche  à  la  dame  des  Belles- 
Cousines,  ne  serail-il  pas  emprunté  à  des  faits  contem- 
porains? Perceval,  bâtard  de  Goucy,  épousa,  sans  en 
avoir  d'enfants,  Belle-Cousine  de  Sercel,  et  je  remarque 
que  dans  le  manuscrit  du  Petit  Jehan  de  Saintré,  conservé 
à  Bruxelles,  qui  semble  autographe,  on  a  intercalé  le  nom 
de  Coucy  dans  des  citations  latines  où  rien  ne  l'explique. 
Louis  XI  qui  travailla  sans  cesse  à  détruire  les  souve- 
nirs de  la  féodalité  et  de  la  chevalerie,  n'avait-il  pas  pris 
plaisir  à  déshonorer  le  nom  de  Coucy,  si  grand  dans 
l'histoire,  mais  déjà  éteint  en  ligne  légitime  (*)  ? 

Louis  XI  n'anéantit  pas  la  féodalité,  qui  n'existait  déjà 
plus  sous  Charles  V  ;  mais  il  s'efforça  d'effacer  les  derniè- 
res traditions  qui  pouvaient,  après  la  pacification  de  la 
France,  relever  la  chevalerie.  Ce  qu'avait  tenté  Philippe 
le  Bel  à  une  époque  où  la  papauté,  encore  pleine  d'auto- 
rité, osait  reprocher  aux  rois  leurs  iniquités  et  leurs  usur- 
pations, il  l'accomplit  aisément  quand  des  pontifes  faibles 
ou  complaisants  le  laissèrent  enfermer,  pendant  onze 
ans,  le  cardinal  Jean  Balue  dans  une  cage  de  fer. 

Philippe  le  Bel  fait  faire  une  fausse  oriflamme; 
Louis  XI  ne  se  donne  pas  tant  de  peine,  il  relègue  l'éton  • 
dard  sacré  de  la  monarchie  dans  le  trésor  de  Saint-Denis, 
d'où  il  ne  sortira  plus,  lentement  consumé  par  les  vers, 


(•) Coucy  la  Ville,  Coucy  le  Château  et  Prémontre,  formeraient 
le  trépied  composé  d'une  ville,  d'un  cbûteau  et  d'une  abbaye, 
dont  parle  Antoine  de  la  Salle. 


—     91     — 

la  poussière  el  l'oubli  (').  Philippe  le  Bel  refusa  d'écouler 
ceux  qui  lui  proposaient  l'exemple  de  saint  Louis. 
Louis  XI  ordonne  qu'on  l'ensevelisse  loin  de  ses  aïeux,  à 
Notre-Dame  de  Cléry.  Tous  les  deux  ont  leurs  nobles, 
leurs  chevaliers  es  lois  qui  triomphent  et  s'enrichissent, 
tandis  que  les  vrais  nobles,  les  vrais  chevaliers,  sont  rui- 
nés et  emprisonnés.  La  postérité  des  nobles  de  Phihppe 
le  Bel  et  de  Louis  XI  eut  soin  de  se  faire  plus  tard  de 
brillantes  généalogies  ;  mais  il  faut  bien  se  garder  de  les 
examiner  de  trop  de  côtés.  Jeu  de  mots  à  part,  ils  ne  sont 
nobles  que  de  fasce.  Les  fasces  sont  l'insigne  héraldique 
qui  leur  est  commun  dans  la  prodigue  dispensation  du 
maître.  Marigny  :  d'azur  à  deux  fasces  d'argent;  Flotte, 
d'or  à  trois  fasces  d'azur  ;  Suizy  (l'archidiacre de  Flandre), 
de  gueules  à  trois  fasces  d'or.  Louis  XI  marche  sur  ses 
traces  quand  il  octroie  à  son  médecin,  Adam  Fumée,  un 
écu  d'azur  à  deux  fasces  d'or  ;  quant  îi  Angelo  Catto,  qui 
est  aussi  quelque  peu  médecin,  mais  qui  est  de  plus  as- 
tralogue  (')  et  même  archevêque,  il  fera  écarteler  son  écu 


(  )  Le  30  août  1465,  Louis  XI  se  fit  remettre  l'oriflamme  par  le 
cardinal  d'Alby,  abbé  de  Saint-Denis,  pour  la  porter  contre  les 
Bourguignons.  Depuis  lors,  il  n'en  futplus  question. 

(•)  Simon  de  Phares,  qui  ouvrit,  à  Lyon,  une  école  d'astrolo- 
gie, nous  a  laissé  quelques  détails  sur  trois  fameux  astrologues  de 
celle  époque  :  Angelo  Catto,  qui  annonça  trois  jours  d'avance  la 
bataille  de  Nancy  au  prince  de  Tarentc;  Jean  Spierinck,  qui 


—     92     — 

d'un  missel  d'or  à  la  fleur  de  lis  d'argent.  Par  une  allé- 
gorie non  moins  heureuse,  le  roi  de  France  place  dans 
celui  d'Olivier  le  Diable  un  rameau  d'olivier;  mais  il 
ajoute  dans  ses  lettres  de  noblesse  qu'on  l'appellera  dés- 
ormais Olivier  le  Daim.  C'est  à  la  chasse  que  Louis  XI, 
grand  chasseur,  emprunte  le  nom  de  ses  favoris  quand  il 
veut  qu'ils  en  changent,  et  les  insignes  héraldiques  dont 
il  s'amuse  à  les  parer.  Le  chancelier  Pierre  d'Oriole  por- 
tera d'azur  à  trois  vols  d'oiseau  d'or  ;  le  grand  maître  de 
l'artillerie,  Tristan  THermite,  d'argent  à  une  tète  de  cerf 
de  sable;  le  grand  échanson,  Jean  du  Fou,  d'azur  à  une 
fleur  de  lis  d'or  accompagnée  de  deux  éperviers  affrontés 
d'argent  ;  l'amiral  Odet  Daydie  écarlèlera  d'une  fleur  de 
lis  et  de  quatre  lapins  courants  d'argent.  Mais  les  favoris 
de  Louis  XI  n'en  seront  pas  moins  de  hauts  et  puissants 
seigneurs,  aussi  bien  que  Pierre  Flotte,  Nicolas  Behuchet(*) 


voulut  faire  connaître  à  Charles  le  Hardi  le  jour  le  plus  favorjbic 
pour  attaquer  les  Suisses,  et  à  qui  celui-ci  repondit  :  «  Mon  épée 
«  est  plus  forte  que  les  astres;  »ct  Jean  Colleman,  d'Orléans,  qui 
enseigna  à  Louis  XI  ^'  le  grand  almanac.»  Celui-ci  fut  le  plus 
malheureux.  A  force  d'étudier  la  lune,  il  devint  ladre.  La  lune, 
dit  Simon  de  Phares,  épuise  le  cerveau  de  ceux  qui  la  regardent 
trop. 

(')  Behuchet  avait  épousé  Aliéner  de  Dreux,  arrière-petite  tîlle 
de  Louis  le  Gros.  On  sait  qu'il  fut  prisa  la  bataille  de  l'Écluse  et 
pendu  au  haut  d'un  mût.  Plus  heureux  que  lui,  un  religieux  de 
l'ordre  de  Saint-François,  qui  l'accompagnait,  fut  épargné  par 
les  vainqueurs,  et  Philippe  de  Valois,  pour  le  dédommager  des 


—     93     — 

et  Gérard  Chauchat ,  le  premier  chancelier,  le  second 
trésorier,  le  troisième  panetier  de  Philippe  le  Bel.  Odet 
Daydie  sera  sire  de  Lescun,  Jean  Daillon  (maître  Jean  des 
Habiletés) ,  sire  du  Lude  et  plus  tard  de  Gondé,  Guil- 
laume Biche,  sire  de  Cléry,  Yves  du  Fou,  sire  de  Lusi- 
gnan.  A  côté  de  ces  noms,  on  en  trouve  un  fort  illustre, 
c'est  celui  du  connétable  Louis  de  Luxembourg.  A  d'au- 
tres les  honneurs  :  à  Louis  de  Luxembourg,  la  place  de 
Grève  et  le  bourreau. 

Les  gentilshommes  qui  convenaient  à  Louis  XI  étaient, 
remarque  fort  bien  Brantôme,  ceux  qui  portaient  à  l'ar- 
mée de  bonnes  arbalètes.  A  la  cour  ,  il  aimait  mieux 
quelque  joyeux  compagnon  avec  lequel  il  pût  deviser  en 
ce  grossier  langage  qui  allait  si  bien  à  ses  moeurs,  à  son 
costume  et  à  son  apparence  :  propos  licencieux  et  vul- 
gaires, où,  à  travers  les  vapeurs  de  l'orgie,  on  sentait 
toujours  le  sang. 

Déjà  le  chevalier  de  la  Tour-Landry,  dans  le  langage 
grossier  d'un  livre  qu'il  n'eût  pas  dû  destiner  à  ses  filles, 
avait  avili  Bouciquault,  que  Christine  de  Pisan  loua  comme 
le  type  de  la  chevalerie  ;  déjà  le  marquis  de  Saluées  avait 
composé  le  Chevalier  errant,  dont  le  titre  annonce  le 
roman  de  Cervantes. 

périls  qu'il  avaitcourus,  lui  permit  de  prendre  chaque  semaine, 
pour  son  prieuré,  une  charretée  de  bois  sec  dans  la  forêt  de  Bro- 
tonne. 


CHAPITRE  IV. 


FROISSART  ÉTUDIÉ  COMME  CHRONIQUEUR. 


I.  Mission  du  chroniqueur.  —  Eœemplier  et  mellre  en 

mémoire  perpéiuelle. 

C'est  au  moment  où  la  chevalerie  est  encore  dans  tout 
son  éclat  que  Froissart  s'attribue  la  noble  mission  de  ra- 
conter ses  exploits  et  ses  aventures  :  il  en  comprend  la 
dignité  et  les  devoirs,  témoin  ces  belles  paroles  du  prolo- 
guede  sa  rédaction  générale,  où  il  prie  Dieu  «  de  créer 
«  et  de  mettre  en  lui  sens  et  entendement  vertueux.  » 

Le  soin  de  perpétuer  les  gloires  du  passé,  celui  de  pré- 
parer les  gloires  de  l'avenir  ,  le  préoccupent  également. 
Il  annonce  qu'il  écrit  «  pour  tous  nobles  cœurs  encou- 
«  rager  et  eux  montrer  exemple  en  matière  d'honneur,  » 
et  quand   il    aborde   quelque    épisode   particulier   plus 


—    95    — 

remarquable  que  les  autres  par  les  prouesses  qui  y  ont 
été  accomplies,  tel  que  le  combat  des  Trente,  il  s'exprime 
en  ces  termes  :  «  En  celle  propre  saison  avint  en  Bretagne 
«  un  haut  fait  d'armes  que  on  ne  doit  mie  oublier,  mais 
«  le  doibt-on  mettre  avant  pour  tous  bacheliers  encourager 
«  et  exemplier.  » 

Aussi  ne  sépare-t-il  jamais  les  grandes  leçons  que  ren- 
ferme son  livre,  du  succès  qu'il  n'hésite  pas  à  lui  pro- 
mettre :  «  Je  sa  vois  bien,  dit-il,  que  au  temps  à  venir  sera 
€  cette  haute  et  noble  histoire  en  grand  cours,  et  y  pren- 
«  dront  tous  nobles  et  vaillants  hommes  plaisance  et 
«  exemple  de  bien  faire.  »  C'est  sans  jactance  et  sans 
vanité,  tout  simplement  en  traduisant  ce  que  lui  révèle  sa 
conscience,  qu'il  se  fait  dire  par  Henri  Chrystead,  et  qu'il 
dit  lui  même  à  Espaing  de  Lyon,  que  ce  qu'il  raconte,  il 
le  met  «  en  mémoire  perpétuelle.  » 

Il  paraît  aussi  faire  allusion  à  ses  chroniques  dans  ces 
vers  de  VEspinette  amoureuse  : 

.    .     .    J'ai  tel  chose  empris 


Et  le  tieuc  de  si  haulte  emprise 
Que  ne  le  poroie  esprisier, 
Tant  le  scevisse  haut  prisier. 


Le  but  noble  et  désintéressé  que  se  proposait  Froissart 
étant  bien  connu,  il  nous  reste  à  étudier  avec  plus  de 
soin  comment  il  parvint  à  l'atteindre. 


—   oe- 


il. Comment  Froissart  défînil  les  qualités  du  chroniqueur.  — 
Engin  clair  et  aigu.  —  Mémoire  cl  bonne  souvenance. 

Si  nous  demandions  à  Froissart  quelles  sont  les  qualités 
auxquelles  il  dut  d'être  le  modèle  non  surpassé  des  chro- 
niqueurs, il  nous  répondrait  :  t  J'avois,  Dieu  merci,  sens, 
c  mémoire  et  bonne  souvenance  de  toutes  les  choses 
c  passées ,  engin  clair  et  aigu  pour  concevoir  tous  les 
«  faits  dont  je  pourrois  estre  informé ,  ôge ,  corps  et 
€  membres  pour  souffrir  paine  (').  > 

En  racontant  la  vie  de  Froissart,  nous  avons  déjà 
assez  signalé   ses   infatigables  efforts  pour   rechercher 
sans  cesse    la    vérité.    Il    s'exprime   lui- môme  en   ces 
termes  :  «  Je  fus  en  mon  temps  moult  par  le  monde,  tant 
«  pour  ma  plaisance  accomplir  et  voir  les  merveilles  de 
«  ce  monde  comme  pour  enquérir  les  aventures  et  les  faits 
«  d'armes  lesquels  sont  inscripts  en  ce  livre.  »  Il  se  plaît 
à  dire  :  «  Tant  travellai  et  chevauchai,  en  quérant  de  tous 
€  costés  nouvelles.  »  Ailleurs  il  explique  que  deux  sour- 
ces principales  lui  ont  fourni  les  éléments  de  son  récit.  Il 
s'en  estenquis  dans  les  pays  «  où  il  a  esté  et  conversé  pour 
«  mieux  savoir  la  vérité  ;  »  il  a  consulté  ceux  qui  ont  été 
«  là  où  il  n'a  mie  esté  lui-même.  »  Que  cette  doublesource 
ait  été  féconde,  nous  ne  l'ignorons  pas,  mais  nous  ne  le 
savons  qu'incomplètement.  En  effet  quand  Froissart  nous 

(•)6'Aron.,ilI,  J. 


—    97     — 

apprend  qu*il  a  vu  deux  cents  hauts  princes,  nous  pou  - 
vons  en  conclure  que  nous  ne  connaissons  qu'une  faible 
partie  de  ses  enquêtes.  D'autre  part,  quand  il  nous  laisse 
entrevoir  qu'il  a  des  relations  en  France,  en  Angleterre, 
en  Bretagne  et  même  à  Venise,  rien  ne  nous  permet 
d'en  apprécier  ni  le  nombre  ni  la  valeur. 

Il  est  un  autre  point  sur  lequel  nous  devons  insister 
davantage.  Ce  n'était  pas  assez  que  le  corps  et  les  mem- 
bres de  Froissart,  condamnés  à  ces  chevauchées  rarement 
interrompues,  t  souffrissent  paine  ;  »  il  fallait  que  l'es- 
prit ,  toujours  prêt  à  soutenir  les  forces  physiques  qui 
s'épuisaient,  restât  libre  et  joyeux  au  milieu  des  privations 
et  des  fatigues  ;  il  fallait  que  le  chroniqueur  éprouvât  en 
lui-même  un  sentiment  de  curiosité  supérieur  aux  événe- 
ments, qui   lui  attribuât  en  quelque  sorte  le  droit  de 
tout  connaître,  le  devoir  de  tout  raconter.  Loin  de  subir 
sa  tâche  comme  une  nécessité,  il  la  recherche  et  la  pour- 
suit tout  naturellement  par  le  mouvement  de  son  esprit 
comme  la  source  des  plus  nobles  et  des  plus  pures  jouis- 
sances. C'est  ainsi  qu'il  dit  quelque  part  :  «  Je  me  suis 
«  délité  à  vous  remontrer  au  long  le  procès  des  matières,. 
«  si  y  ai  toujours  pris  grand' plaisance  plus  que  à  aultra 
«  chose.  Plus  y  suis  et  plus  y  laboure  et  plus  me  plaist, 
«  car  ainsi  comme  le  gentil  chevalier  et  escuyer  qui  aime 
«  les  armes  et  en  persévérant  s'y  nourrit,    ainsi  en  la- 
«  bourant  sur  cette  matière,  je  m'habilite  et  délite.  »  Si, 
Froissart  labourait  pour  apprendre,  il  racontait  pour  S0 

déliter. 

II.  ^ 


—     98     — 

Froissart  nous  instruit  volontiers  de  ce  sentiment  mêlé 
de  curiosité  et  de  plaisir  qui  le  portait  à  interroger  sans 
cesse  et  à  écrire  sans  relâche.  Il  nous  décrit  cette  admi- 
rable activité  dont  nous  parlions  tout  à  Theure ,  quand  il 
dit  dans  son  poëme  de  tOrloge  amoureuse  : 

Siii  de  mouvoir  telemeDt  curieus 
Que  n'ai  ailleurs  entente,  soing  et  cure, 
Ne  nature  riens  el  ue  me  procure 
Fors  que  tondis  mouvoir  sans  arrester  : 
Ne  j«  ne  puis  une  heure  en  paix  ester. 

Il  nous  dépeint  encore  mieux  le  plaisir  qu'il  trouve  dans 
ses  récits  quand  il  nous  apprend  que  non-seulement  il  s'y 
délite^  mais  aussi  qu'après  les  fatigues  de  ses  voyages,  il  sUj 
rafraîchit.  «  Je  me  remettrai  aux  autres  nouvelles  et  m'en 
«  rafraîchirai,  car  telles  choses  au  dire  et  mettre  avant, 
«  me  sont  grandement  plaisans,  et  si  plaisance  ne  m'eust 
«  incliné  au  dicter  et  à  l'enquerre,  je  n'en  fusse  jà  venu  à 
«  chef.  » 

De  même  que  l'on  voit  dans  des  professions  bien  diffé- 
renj«s,  dans  des  métiers  de  tout  genre,  certaines  intelli- 
gencçs  se  dégager  de  tous  les  obstacles  qui  les  arrêtent,  se 
proposer  un  but  vers  lequel  elles  se  sentent  irrésistible- 
ment entraînées,  et  tôt  ou  tard  l'atteindre  pour  le  plus 
grand  progrès  des  sciences  et  des  arts,  il  semble  que 
Froissart  ait  reçu  tous  les  dons  qui  pouvaient  contribuer 
à  rendre  plus  complète,  plus  parfaite  sa  vocation  do 
chroniqueur.  Enfant,  tout  le  porte   à  admirer  la  gloire. 


—     99     — 

Arrivé  a  la  force  de  l'âge,  il  la  chante  et  la  célèbre. 
Devenu  vieux,  il  l'admire  encore  en  suivant  de  ses  larmes 
sa  rapide  décadence  et  ses  souvenirs  qui  s'éteignent. 
Dans  sa  carrière  si  bien  remplie,  les  princes,  les  barons  le 
comblent  des  témoignages  de  leur  générosité.  Il  rencontre 
sur  ses  pas  des  passions  hostiles,  des  rivalités  ardentes, 
des  vices  patents  ou  dissimulés  ;  il  a  à  se  défendre  des 
rancunes  injustes  comme  des  insinuations  perfides  ;  il  a 
bien  plus  encore  à  se  garder  des  bienfaits,  car  il  est  moins 
diflScile  de  repousser  de  soi  les  clameurs  de  la  haine  ou  de 
l'envie  que  d'étouffer  dans  son  propre  cœur  la  voix  de  la 
reconnaissance  :  mais  rien  ne  peut  le  séduire,  ni  l'égarer. 
L'or  qu'on  lui  prodigue  n'enchaîne  ni  ses  sympathies,  ni 
sa  liberté.  Il  s'enquiert  et  écrit  toujours,  mais  ce  n'est 
que  pour  les  jolis. 

Aussi  nature  qui  m'a  fet, 

Créé  et  Douri  de  son  fat, 

Et  qui  encore  de  jour  en  jour 

Me  preste  loisir  et  séjour 

Que  de  ce  que  j'ai  je  m'avise, 

Et  ce  que  je  sçai  je  devise,  "* 

Se  piainderoit,  où  que  je  soie, 

De  moi  voir,  se  je  me  cessoie: 

Et  bien  auroit  raison  et  cause. 

Nulle  escusanceje  n'i  cause; 

Car  pour  ce  m'a-elle  ordonné, 

Sens  et  entendement  donné. 


Ce  n'est  fors  que  pour  les  jolis 


—     100     — 

Qui  prendent  solas  et  délis 

A  Toïr,  et  qui  compte  en  font: 

Pour  cculs  servir,  mon  roer  tout  font 

En  plaisance,  et  se  m'i  délite 

Que  grandement  j'en  abilite 

L'entendement  et  le  corage. 

De  quoi  nature  m'encorage. 

Pour  discerner  ce  qui  est  vrai  de  ce  qui  est  faux,  et 
surtout  pour  découvrir  ce  qu'on  cherche  à  lui  cacher  ou 
à  ne  lui  laisser  voir  qu'à  demi,  la  nature  a  donné  à  Frois- 
sart  cet  engin  clair  et  aigu  si  nécessaire  à  celui  qui  veut 
bien  «  concevoir  les  faits.  >  Il  interroge  les  uns  et  les  au- 
tres, et,  lors  meine  qu'il  voit  bien  que  son  interlocuteur 
est  peu  sincère,  il  le  laisse  parler,  parce  que  l'on  peut 
trouver  jusque  dans  le  mensonge  ou  dans  les  exagé- 
rations de  l'orgueil  et  de  la  vanité,  le  secret  de  la  pensée. 
Froissarl  a  vu  tant  d'hommes,  tant  de  nations,  il  a  en- 
tendu raconter  tant  d'événements,  qu'il  serait  bien  diffi- 
cile de  lui  imposer  quelque  conte  inventé  et  grossi  à 
plaisir  dont  il  ne  découvrît  à  l'instant  la  fausseté  ou  l'hy- 
perbole. Qui  mieux  que  lui  d'ailleurs  reconnaît,  même  en 
chevauchant  sur  les  e:randes  routes,  les  bons  chevaliers 
dont  la  parole  est  toujours  sincère? 

Froissart,  en  vivant  avec  les  hommes,  s'instruisait 
bien  mieux  que  par  la  méditation  ou  dans  la  solitude  : 

Trop  envis  me  trouvoie  seuls, 

dit-il  dans  ses  poésies;  mais  il  ne  faut  pas  oublier  qu'il 


—     101     — 

n  aimait  à  s^accointer  que  des  hommes  sages  et  habiles, 
dont  les  discours  pouvaient  l'éclairer  sur  les  affaires  du 
temps.  «Partout  où  je  venois,  dit-il,  je  faisois enqueste 
«  aux  anciens  chevaliers  et  escuyers  qui  avoient  esté  en 
«  faits  d'armes  et  qui  proprement  en  sa  voient  parler.  » 
Aussi,  lorsqu'il  en  rencontrait,  leurs  récits  «  lui  tour- 
«  noient  à  grand'plaisance  et  récréation.  »  Il  en  était 
«  tout  resjoui,  »  et  il  suffisait  qu'on  lui  montrât  un  bon 
homme  d'armes  pour  qu'il  cherchât  à  l'interroger.  Par- 
fois cependant  on  ne  lui  permettait  pas  d'écrire  dans  sa 
chronique  ce  qu'on  lui  confiait,  et  il  savait  garder  le  se- 
cret :  t  Si  c'est  chose  qui  appartienne  à  celer,  disait-il, 
t  je  le  cèlerai  bien  ;  »  mais  il  était  cent  fois  plus  heureux 
de  pouvoir  répéter  et  éclaircir  le  conte  quon  lui  avoit 
conté. 

On  ne  peut  séparer,  pas  plus  que  ne  le  fait  Froissart 
lui-même,  de  cet  en^in  clair  et  aigu^  la  mémoire  et  souve- 
nance des  choses  passées .  Quand  l'esprit  est  assez  puissant 
pour  saisir  et  comprendre,  dans  leurs  détails  variés,  les 
faits  qui  se  succèdent,  il  le  sera  aussi  pour  les  retenir  et 
les  conserver.  Il  en  est  de  l'esprit  comme  du  métal  jeté 
dans  la  forge,  à  laquelle  Froissart  compare  sa  studieuse 
retraite  de  Valenciennes  :  plus  l'empreinte  qu'il  reçoit  est 
forte  et  vive,  plus  elle  s'y  grave  pour  ne  plus  s'effacer. 

C'est  surtout  parce  qu'il  comprenait  les  faits  avec  «  un 
«  engin  si  clair  et  si  aigu  »  et  en  gardait  si  bonne  souve- 
nance, qu'il  a  si  bien  réussi  à  les  raconter.  Après  avoir 
recueilli  lo  tableau  des  événements  dans  sa  mémoire^  il  le 


—     102     — 

transfusait  dans  un  autre  creuset,  c  est-à-dire  dans  ses 
narrations.  Il  nous  dépeint  les  caractères  de  son  génie  de 
chroniqueur  en  deux  mots  :  «  Ramentevoir  et  dire.  » 
Heureux  le  chroniqueur  qui  n'oublie  rien  avant  d'écrire 
et  qui,  lorsqu'il  écrit,  le  fait  si  bien,  que  ce  qu'il  n'a  pas 
oublié,  son  lecteur  aussi  ne  l'oubliera  plus. 

Froissart  était  doué  d'une  aptitude,  d'une  facilité  vrai- 
ment merveilleuse  pour  tout  apprendre  et  tout  ramente- 
voir. Lorsqu'il  se  rendit  à  Middelbourg  près  de  don  Fer- 
nand  Pachéco,  il  ne  passa  près  de  lui  qu'environ  six 
jours.  Il  écoutait  et  écrivait  «  afin  d'ouvrer  plus  tard  sur 
«  les  paroles  et  relations  du  gentil  chevalier  ;  »  et  quand 
nous  relisons  aujourd'hui  son  grand  récit  des  guerres 
d'Espagne  et  de  Portugal  de  1383  à  1390,  nous  ne  pou- 
vons comprendre  que  six  jours  aient  suffi  pour  jeter  la 
base  d'une  narration  dont  les  historiens  modernes  ne 
coordonneraient  pas  les  faits  principaux  en  six  mois. 
Notre  étonnement  s'accroît  encore  quand  nous  rencon- 
trons dans  Froissart  ces  longues  énumérations  de  noms 
castillans  et  aragonais,  que  le  duc  de  Lancastre  trouvait 
les  plus  étranges  du  monde. 

Nous  appliquerions  volontiers  aux  recherches  histori- 
ques de  Froissart  ce  qu'il  disait,  sans  songer  à  y  faire  al- 
lusion, dans  rOrloge  amoureuse  : 

...  Souvenirs  dont  pas  ne  sui  hays, 
Pour  moi  osier  de  toute  pesans  oevre. 
ïrès-soubtilement.  par  dedens  mon  coer  oevre... 


—     103     — 

De  très-graut  bien  m'a  toujours  pourvéu 

Le  Souvenir... 

S  est  Souvenirs  d'une  vertu  si  haute. 


m.  Imparlialilé.  —  Objections.  — La  Bibiiolhèque  du  Lou- 
vre. —  Le  duc  d*Anjou.  —  Le  duc  de  Berry.  —  Le  comte 
de  Foix.  —  Le  prince  Noir. 

Cependant  Froissart  ne  perd  jamais  de  vue  que  s'il  se 
donne  tant  de  peines  pour  rechercher  la  vérité,  la  vérité 
seule  mérite  de  trouver  place  dans  ses  chroniques.  «  Tout 
«  ce  qui  est  ici  escrit,  dit-il,  est  véritable,  >  et  il  n'est 
pas  un  mot  dans  ses  ouvrages  qui  ne  prouve  combien  il 
acceptait  consciencieusement  sa  mission. 

Jamais  l'impartialité  ne  fut  plus  difficile,  car  jamais  il 
n'y  eut  plus  de  divisions.  Dans  l'Eglise,  le  schisme,  dans 
la  vie  politique,  le  différend  de  la  France  et  de  l'Angle- 
terre s'étendant  dans  toute  l'Europe  et  armant  toutes  les 
nations  les  unes  contre  les  autres,  et  indépendamment 
de  ces  guerres,  d'autres  luttes  intestines  au  sein  de  cha- 
que pays,  en  Espagne,  Pierre  le  Cruel  contre  Henri  de 
Transtamare,  en  Béarn,  Foix  contre  Armagnac,  en  Bre- 
tagne, Blois  contre  Montfort,  en  Flandre,  Glauwaerts 
contre  Leliaerts,  plus  loin,  Gueldrois  contre  Brabançons, 
Hollandais  contre  Frisons. 

Rien  ne  pouvait  engager  Froissart  à  protester  plus 
vivement  de  son  désir  d'être  impartial  en  tout  et  pour 
tous.  En  flattant  un  peuple  ou  un  prince,  il  eût  pu  obtenir 


—     104     — 

des  encouragements  isolés,  d'autant  plus  généreux  peut- 
être  que  ses  récits  eussent  été  moins  sincères  ;  mais  le 
but  auquel  il  tend  est  plus  élevé  :  il  écrit  pour  tous  les 
chevaliers  quel  que  soit  leur  pays,  et  dès  lors  il  sait  bien 
que,  s'adressant  à  des  lecteurs  de  diverses  nations  et  de 
divers  partis,  il  ne  pourra  se  faire  écouter  des  uns  et  des 
autres  qu'en  restant  étranger  à  leurs  passions  et  à  leurs 
intérêts,  f  Qu'on  ne  dise  pas,  s'écrie-t-il,  en  parlant  de 
t  Charles  de  Blois ,    qu'on   ne   dise   pas    que  j'aie    la 
«  noble  histoire  corrompue,  par   la   faveur   que  je  ai 
«  eue  au  comte  de  Blois,  pour  ce  que  il  fut  nepveu  et  si 
«  prochain  que  fils  au  comte  Louis  de  Blois,  frère  germain 
«  à  saint  Charles  de  Blois,  qui  tant  qu'il  vesqui  fut  duc 
«t  de  Bretagne!  Nennil  vraiment!  car  je  ne  vueil  par- 
ce 1er  fors  ([ue  de  vérité  ,   et  aller   parmi   le    tranchant 
«  sans  colorer  l'un  ni  l'autre  ;  et  aussi  le  gentil  sire  et 
«  conte ,  qui  Thistoire  me  fit  mettre  sus  et  édifier,  ne  le 
«  voulsist  point  que  je  la  fisse  autrement  que  vraie.  » 

N'est-il  pas  arrivé  néanmoins  à  Froissa rt  de  se  trom- 
per? N'a-t-il  pas  été  entraîné  malgré  lui  à  ajouter  foi  à 
certaines  rumeurs  que  propageaient  des  passions  hostiles? 
Cela  est  hors  de  doute;  mais  jusque  dans  ses  erreurs, 
jusque  dans  ses  préjugés,  il  reproduit  les  mœurs  de  son 
siècle,  et  lors  même  que  par  le  récit  des  faits  il  s'éloigne  de 
la  vérité,  on  la  retrouve  encore  dans  le  tableau  des  juge- 
ments et  des  impressions  qui  avaient  cours  autour  dé  lui. 
Du  reste,  sa  bonne  foi  n'est  pas  douteuse  :  «  Je  n'eusse  au- 
<(  cunement,  dit-il,  passé  une  cnqueste  faite  de  quelque 


—     105     — 

«  pays  que  ce  fust,  sans  ce  que  je  eusse,  depuis  l'en- 
«  queste  faite,  bien  sceu  que  elle  eust  esté  véritable.  »  Parle- 
l-il  des  guerres  entre  les  Anglais  et  les  Français,  entre  les 
Anglais  et  les  Écossais?  il  ne  manque  pas  d'ajouter  : 
«  Si  fus  informé  des  deux  parties,  et  bien  seconcordoient 
«  les  uns  les  autres.»  Aborde-t-il  son  récit  des  guerres 
d'Espagne,  il  déclare  aussi  qu'il  a  considéré  comme  un 
devoir  d'interroger  les  Portugais  après  avoir  écouté  les 
Castillans.  On  ne  saurait  assez  remarquer  avec  quel  soin 
il  rappelle,  presque  à  chaque  page,  «  qu'il  fut  informé 
«  par  aucuns  chevaliers  d'un  lez  et  de  l'autre,  qu'il  ouït 
«  recorder  à  ceux  qui  furent  d'un  costé  et  d'autre.  »  Lors 
même  qu'il  examine  les  chartes  (et  il  nous  dit  qu'il  ne 
les  jugeait  dignes  de  foi  que  si  les  sceaux  des  princes  en 
établissaient  l'authenticité) ,  il  veut  comparer  l'un  à  l'autre 
les  textes  conservés  dans  les  archives  de  France  et  d'An- 
gleterre ('). 

On  a  toutefois  reproché  à  Froissart  de  s'être  montré 
trop  favorable  aux  Anglais  dans  le  récit  des  guerres  qu'ils 
entreprirent  contre  les  Français,  et  peut-être  pour  réfu- 
ter cette  accusation,  suffirait-il  de  faire  remarquer  que 
tant  que  Froissart  vécut,  il  fut  accepté  par  les  chevaliers 
anglais  et  français  comme  le  fidèle  dépositaire  de  leurs  ti- 
tres communs  à  la  gloire,  et  qu'après  sa  mort  les  historiens 
de  la  France  aussi  bien  que  ceux  de  l'Angleterre,  lui  ont 


(')  J'ai  eu  les  copies  par  les  registres  de  la  cancellerie  d'un 
roi  et  de  l'autre.  Chron.  1,2,  143. 


—     106    — 

oniprunté  depuis  quatre  siècles  la  plupart  de  leurs  récits. 

Qu'on  n'oublie  pas  que  l'Angleterre  louée  et  admirée 
p:ir  Froissart,  est  TAngleterre  d'Edouard  III,  victorieuse 
à  Grécy  et  à  Poitiers,  et  pleine  de  toute  courtoisie  :  t  Le 
«  royaume  d'Engleterre  esloit  en  fleur,  »  dit -il,  et  les  che- 
valiers anglais  se  vantaient  que  depuis  soixante  ans.  <  ils 
«  a  voient  eu  plus  d'honneur  en  faits  d'armes  que  nul 
«  autre  de  quelconque  nation  qu'il  fust.  » 

Une  vive  admiration  de  la  puissance  et  du  courage  des 
Anglais  sous  Edouard  III ,  jointe  à  une  préoccupation 
non  moins  vive  de  tout  ce  qui  touche  aux  malheurs  de  la 
France  et  surtout  à  son  honneur,  voilà  le  sentiment  que 
l'on  retrouve  dans  toutes  les  pages  de  Froissart,  et  c'est 
ce  que  nous  appellerions  volontiers  son  impartialité. 
Froissart  s'était  tour  à  tour  attaché  à  la  reine  d'Angle- 
terre, à  Gui  de  Blois,  à  Robert  de  Namur.  Que  l'on  nous 
montre  ces  influences  diflcrentes  dans  les  rédactions  et 
dans  les  enquêtes  ;  que  l'on  cherche  si  dans  tel  livre,  ou 
dans  tel  chapitre,  le  jugement  de  l'auteur  a  subi  le  joug 
de  ses  protecteurs.  On  parviendra  tout  au  plus  à  décou- 
vrir dans  le  premier  livre  quelques  phrases  sujettes  à 
interprétation  :  or  ce  sont  précisément  les  phrases  qu'il  a 
copiées  dans  Jean  le  Bel ,  notamment  celles  qui  se  rap- 
porteut  aux  droits  d'Edouard  III  au  trône  de  France. 
Jean  de  Beaumont  était  encore  dans  le  parti  anglais  quand 
Jean  le  Bel  écrivit  le  commencement  de  sa  chronique. 

Lorsque  Froissart  loua  il  la  fermeté  d'Edouard  III,  répon- 
dant à  Thomas  de  Nojwich,  qu'on  laissât  son  fils  gagner 


—     107    — 

ses  éperons,  lorsqu'il  l'appelait  fie  plus  grand  prince  qui 
«  eust  régné  en  Engleterre  depuis  le  roi  Artus  ;el  le  plus 
«  droiturier  seigneur  de  la  chrétienté,  »  l'hommage  qu'il 
lui  rendait  n'était  pas  contesté  par  les  chevaliers  français, 
et  le  roi  Charles  V  lui-même,  en  apprenant  la  mort 
d'Edouard  III,  lui  fit  faire  de  solennelles  obsèques  dans 
la  Sainte  Chapelle  de  Paris.  Mais  l'admiration  qu'il  éprouve 
pour  le  roi  d'Angleterre  ne  l'empêche  point  d'insister  plus 
que  tous  les  autres  chroniqueurs  sur  le  courage  que 
montra  Philippe  de  Valois  à  la  bataille  de  Crécy,  et  le 
résultat  de  cette  journée  lui  fait  dire  tristement  :  «  Trop 
«  y  demorèrent  sur  les  champs  de  nobles  et  vaillants 
«  hommes,  ducs,  comtes,  barons  et  chevaliers,  par  les- 
«  quels  le  royaume  de  France  fut  depuis  moult  affoibli 
«  d'honneur,  de  puissance  et  de  conseil.  »  C'est  d'ailleurs 
dans  la  narration  de  la  bataille  de  Crécy  que  Froissart  a 
recueilli  cet  admirable  épisode  de  la  mort  du  roi  de 
Bohême,  Jean  de  Luxembourg,  mort  si  glorieuse  pour 
la  cause  qui  méritait  tant  de  dévouement  et  un  si  noble 
sacrifice.  N'est-ce  pas  ici  le  lieu  de  remarquer  que  le 
duc  Wenceslas  de  Brabant,  à  qui  Froissart  put  lire  le 
récit  de  ce  miracle  d'honneur  et  de  fidélité  ,  comme 
l'appelle  M.  de  Chateaubriand ,  était  le  fils  même  du 
roi  de  Bohême  ?  Gui  de  Blois  ,  autre  protecteur  de 
Froissart,  avait  aussi  perdu  son  père  à  Crécy. 

L'on  voit  Froissart  placer  en  quelque  sorte  les  vaincus 
plus  haut  que  les  vainqueurs,  lorsqu'il  peint  le  prince  de 
Galles  servant  humblement  à  la  table  du  roi  de  France, 


—     108     — 

ou  chevauchant  dans  les  rues  de  Londres,  sur  une  petite 
haquenée  noire,  à  côté  du  prince  prisonnier  «  monté  sur 
t  un  grand  blanc  coursier,  très  bien  arréé  et  appareillé 
t  de  tous  points.  »  N'appelle-t-il  pas  ailleurs  le  roi  de 
France  le  plus  noble  et  le  plus  puissant  roi  du  monde? 
N'est-ce  pas  Froissart  qui  nous  a  laissé  l'admirable 
tableau  du  dévouement  de  ces  bourgeois  de  Calais  qui 
servirent  loyalement  à  leur  pouvoir  le  roi  de  France  ? 
N  a-t-il  pas  dépeint  avec  la  môme  chaleur  la  fidélité  des 
habitants  de  Nantes  et  de  la  Rochelle,  qui  déclaraient 
que  s'ils  étaient  réduits  à  honorer  les  Anglais  des  lèvres, 
leurs  cœurs  du  moins  resteraient  toujours  français? 
Comme  poète,  n'a-t-il  pas  chanté  la  fleur  de  lis  : 

la  souveraine 
Sur  toutes  flours...? 

On  a  fait  remarquer,  il  est  vrai,  que  les  chroniques  de 
Froissart  manquaient  dans  la  bibliothèque  des  rois  de 
France  ,  et  qu'elles  furent  saisies  en  1 38 1 ,  par  l'ordre  du 
duc  d'Anjou,  Ces  arguments  sont-ils  bien  sérieux? 

La  librairie  du  Louvre  fut  considérablement  accrue  par 
Charles  V  ;  mais  l'époque  à  laquelle  Froissart  écrivit  ses 
chroniques  rend  tout  à  fait  impossible  qu'elles  aient  pu  y 
être  placées,  et  quant  à  la  bibliothèque  de  Charles  VI,  loin 
de  s'enrichir  et  de  s'accroître  ,  elle  partagea  tous  les  dés- 
astres de  la  France. 

Lors  même  que  les  chroniques  de  Froissart  se  seraient 
trouvées  au  Louvre  sous  Charles  YI ,  lien  ne  prouverait 


—     109     — 

moins  que  Froissart  ne  fut  pas  partial  en  faveur  des  An- 
glais puisqu'ils  dominaient  alors  en  France.  On  pourrait 
chercher  un  argument  tout  opposé  dans  ce  fait  incontesté 
que  la  chronique  de  Froissart  se  trouvait  dans  la  biblio- 
thèque du  duc  de  Berry,  et  dans  celle  du  duc  de  Bourgo- 
gne Philippe  le  Hardi  (•).  Or,  de  tous  les  fils  de  Charles  V, 
Philippe  le  Hardi  fut  celui  qui  maintint  le  plus  fièrement 
son  indépendance  au  milieu  des  discordes  civiles  et  des 
guerres  étrangères. 

Une  autre  objection  reposé  sur  un  fait  particulier  em- 
prunté à  la  biographie  du  duc  d'Anjou. 

On  lit  dans  le  journal  de  JeanLefèvre,  évéque  de  Char- 
tres :  «  Ledit  jour  (12  décembre  1381)  furent  scellées 
«  deux  lettres  doubles,  d'une  teneur  et  forme,  faisans  meïl- 
«  tion  que  monseigneur  le  duc  fait  prendre  et  retenir  par 
«  devers  luy,  pour  faire  sa  voulentéen  ce  qu'il luy  plaira, 
«  cinquante-six  quayers  que  messire  Jehan  Froissart, 
«  prestre,  recteur  de  l'église  parrochiale  de  Lestines-au- 
«  Mont,  près  deMonsen  Hainaut,  avoitfait  escrire,  faisans 

(»)  J'y  trouve  deux  exemplaires  des  chroniques  de  Froissart 
antérieurs  à  la  rédaction  du  quatrième  livre,  l'un  couvert  de 
cuir  rouge  (no»  1650,  i698  et  4699  de  l'inventaire  publié  par 
M.  Barrois)  ,  l'autre  en  caractères  de  forme  (n"«  4455,  4426  et 
4427);  un  exemplaire  des  quatre  livres,  relié  en  cuir  blanc 
fn«'«4895, 4700,  4054  et4894),et  un  exemplaire  incomplet,  cou- 
vert de  satin  noir  ou  vert,  ne  contenant  que  les  livres  I  et  IV 
(nos  692  et  4428).  C'est  peut-être  ce  dernier  qui  figure  dans  un 
compte  publié  par  M.  Gachard  comme  ayant  été  relié  par  Jean 
de  Rue  en  4431. 

Il-  40 


—     110     — 

«  mention  de  plusieurs  et  diverses  batailles  et  besoignes 
«  en  fait  d'armes,  faites  au  royaume  de  France,  le  temps 
«  passé ,  lesquels  cinquante-six  quayers  de  romans  ou 
«  croniques ,  ledit  messire  Jehan  a  voit  envoyé  pour  enlu- 
«  minera  Guillaume  deBailly,  enlumineur,  et  lesquels  le- 
«  dit  messire  Jehan  propousait  à  envoyer  au  roy  d'Angle- 
«  terre,  adversaire,  etc.  (').  »  L'évéque  de  Chartres  était 
chancelier  du  duc  d'Anjou. 

La  chronique  saisie  par  le  duc  d'Anjou  au  mois  de  dé- 
cembre 1381  devait  être  offerte  à  Richard  II  à  l'occasion 
de  son  mariage  avec  Anne  de  Bohême,  et  Froissart  comp- 
tait sans  doute  sur  l'intervention  de  cette  jeune  princesse 
pour  que  ce  don  fût  favorablement  accueilli.  Anne  de 
Bohême  étaitla  nièce  du  duc  Wenceslas,  et  Froissart  avait 
pu  la  voir  à  Bruxelles  où  elle  s'arrêta  assez  longtemps 
vers  les  premiers  jours  de  novembre  1 381  avant  d'oser 
s'embarquer  à  Calais. 

Il  n'est  peut-être  pas  difficile  d'expliquer  la  mesure  ri- 
goureuse dont  la  chronique  de  Froissart  fut  l'objet.  Le 
duc  d'Anjou  était  ce  fils  du  roi  Jean  qui  avait,  en 
manquant  à  son  serment ,  réduit  son  père  à  aller  mourir 
à  Londres,  et  à  qui  un  simple  podestat  de  Sardaigne ,  le 
juge  d'Arborée,  écrivait  :  «  Comme  celui  qui  a  menti 
«  une  fois,  est  toujours  présumé  mentir,  nous  ne  voulons 
«  plus  rien  avoir  à  faire  avec  le  duc  d'Anjou.  »  L'année 

(')  Le  Laboureur,  introduction  du  Religieux  de  Saint-Denis, 
p.  69. 


—    111    — 

même  qui  précéda  la  saisie  des  cinquante-six  cahiers  de 
la  chronique  de  Froissant,  la  France  et  Paris  avaient  vu 
avec  indignation  le  duc  d'Anjou  attendre  le  dernier  soupir 
de  son  frère  pour  s'emparer  de  son  trésor.  Le  duc  d'Anjou 
n'avait-il  donc  rien  à  craindre  de  l'histoire  ?  et  ne 
suffit-il  pas  pour  comprendre  sa  colère  en  1 381 ,  de  jeter 
les  yeux  sur  ces  lignes  écrites  par  Froissart  en  1380  : 
«  Bien  vouloit  le  roi  de  France  que  les  autres  s'en  soignas- 
«  sent  en  chef  des  besognes  de  Frantie,  et  le  duc  d'Anjou 
«  son  frère  en  fust  absenté ,  car  il  le  doutoit  merveilleu- 
«  sèment  et  convoiteux  le  sentoit  ;  si  ressoignoit  ce  péril. 
«  Mais  quoique  le  roi  de  France  l'absentast  au  lit  de  la 
«  mort  et  l'éloignast  des  besognes  de  France,  le  duc 
«  d'Anjou  ne  s'en  absenta  ni  éloigna  pas  trop.  Et  au  der- 
«  rain  jour,  que  le  roi  de  France  trespassa  de  ce  siècle, 
«  il  esloit  à  Paris  assez  près  de  sa  chambre...  Sitost  que 
«  le  duc  d'Anjou,  sçut  qu'il  avoit  les  yeux  clos,  si  fut 
«  saisi  de  tous  les  joyaux  du  roi,  son  frère,  dont  il  avoit 
«  sans  nombre ,  et  fit  tout  mettre  en  sauve  lieu  et 
«  à  garant  pour  lui  ;  et  espéroit  qu'ils  lui  venroient  bien 
«  à  point  à  ftiire  son  voyage  où  il  tendoit  aller,  car  jà 
«  s'escripsoit-il  roi  de  Sicile,  de  Pouille,  de  Galabre  et  de 
«  Jérusalem.  » 

Avant  que  trois  années  soient  écoulées,  le  roi  de 
Sicile,  de  Pouille,  de  Galabre  et  de  Jérusalem,  quia  ran- 
çonné tour-à-tour  Paris  et  Milan,  expirera  dans  un  pauvre 
château  au  bord  de  l'Adriatique,  ayant  vu  s'évanouir  ses 
dltières  espérances  et  n'ayant  conservé  de  tous  ses  trésors 


—     112     — 

qu  un  mauvais  morceau  de  toile  teinte  sur  une  cotte  de 
mailles  en  lambeaux. 

Dans  un  autre  passage  de  ses  chroniques,  F  m  issart  ac- 
cuse le  duc  d'Anjou  d'avoir  pillé  les  provinces  du  Midi  ; 
mais  il  adresse  le  même  reproche  au  duc  de  Berry  qui, 
loin  de  faire  saisir  ses  chroniques  ,  les  plaçait  dans  sa  bi- 
bliothèque. Son  impartialité,  son  amour  dé  la  vérité  ne 
l'abandonnent  jamais  :  on  sent  bien  qu'il  approuve  les 
efforts  du  sire  de  Rivière  pour  émanciper  le  prince  et  pour 
soulager  le  peuple.  Tandis  que  le  roi  t  jeune  et  de  léger 
«  esprit  dansoit  et  caroloit  avec  les  friches  dames  de  Mont- 
«  pcllier  toute  la  nuit,  et  leur  donnoit  anels  d'or  et 
«  frémaillets ,  »  on  entendoit  s'élever  jusqu'au  sein  de  ces 
fêtes,  une  voix  triste  et  désolée  :  «  Sire,  ce  n'est  rien  de  la 
<  povreté  de  ceste  ville  ;  car  elle  est  de  grand' recou- 
«  vrance  pour  le  fait  de  la  marchandise  ;  mais  en  la  séné- 
«  chaussée  de  Garcassonne  et  de  Toulouse  et  es  marches 
«  d'environ,  où  ces  deux  ducs  ont  eu  puissance  de  mettre 
«  la  main,  ils  n'y  ont  rien  laissé,  mus  tout  levé  et 
«  emporté.  »  Lorsque  Charles  VI  entra  à  Béziers, 
ayant  dans  son  cortège  Bétisac,  bourgeois  de  Béziers, 
devenu  le  receveur  du  duc  de  Berrv,  la  môme  voix  lui  ré- 
péta  :  «  Le  sang  humain  du  pauvre  peuple  se  plaint  et  crie 
«  hautement.  »  On  alléguait  des  exactions  de  toute 
espèce,  accomplies  par  les  voies  les  plus  violentes  ou  les 
plus  honteuses,  mais  le  duc  de  Berry,  «  qui  estoil  le  plus 
«  convoiteux  homme  du  monde,  »  affirmait  que  tout 
s  était  fait  par  ses  ordres.  Bétisac  était  sauvé,  si,  trompé 


—     113     — 

par  de  faux  conseils,  il  n^avait  eu  la  malheureuse  idée  de 
se  déclarer  imbu  de  l'hérésie  des  Albigeois.  Ne  se  souve- 
nait-il pas  de  la  manière  dont  on  avait  traité  les  Albigeois 
à  Béziers  ?  Quelques  heures  suffirent  pour  insti'uire 
ce  nouveau  procès  :  «  Tantost  les  fagots  s'allumèrent.  Bé- 
«  tisac  fut  pendu  et  ars,  et  le  pouvoit  le  roi  de  France 
«  voir  de  sa  chambre  s'il  vouloit.  » 

Charles  VI  n'en  fut  que  mieux  accueilli  à  Toulouse.  Il 
y  prolongea  un  peu  son  séjour,  car  le  sire  de  Sancerre 
était  allé  inviter  le  comte  de  Foix  à  se  rendre  près  de 
lui.  Ce  fut  l'occasion  de  nouvelles  fêtes.  Gaston  Phébus, 
grand  et  beau,  s'avançait  tête  nue  et  les  cheveux  flottant 
sur  ses  épaules.  A  sa  suite  se  pressaient  les  chevaliers  et 
écuyers  du  Béarn,  parmi  lesquels  nous  reconnaissons  les 
anciens  amis  de  Froissart,  messire  Espaing  de  Lyon,  le 
sire  de  Valencin,  le  sire  de  Corasse.  Après  le  banquet,  le 
roi  et  les  seigneurs  passèrent  près  de  deux  heures  à  en- 
tendre chanter  des  ménestrels,  «  car  le  comte  de  Foix  s'y 
«  délitoit  grandement.  »  Ces  ménestrels  appartenaient  au 
duc  de  Touraine  et  au  duc  de  Bourbon.  Le  comte  de  Foix, 
plus  généreux  que  jamais,  leur  donna  deux  cents  cou- 
ronnes d'or.  A  son  exemple,  le  sire  d'Albret,  à  qui 
Charles  VI  venait  de  permettre  d'écarteler  son  écu  des 
fleurs  de  lys  royales,  leur  distribua  deux  cents  francs. 
Les  hérauts  partagèrent  tous  ces  dons.  Aussi  criaient-ils  : 
Largesse  !  largesse!  Il  semble  que  Froissart  ait  pris  plai- 
sir à  mettre  en  regard  la  générosité  du  couite  de  Foix  et 
l'avarice  du  duc  de  Berry. 


—    114    — 

La  générosité  du  comte  de  Foix  !  diront  quelques  cri- 
tiques, comment  faut-il  l'entendre  ?  Si  Froissart  la  loue 
sans  cesse,  n'est-ce  pas  parce  qu'il  l'éprouva  lui-même, 
et  peut-on  concilier  l'éloge  qu'il  fait  de  Gaston  Phébus, 
avec  tout  ce  que  nous  savons  de  l'histoire  de  ce  prince? 

Tout  homme  a  ses  heures  de  faiblesse  ou  d'égarement, 
toute  vie  a  ses  taches.  Ce  que  nous  devons  demander  au 
chroniqueur  ,  c'est  qu'en  louant  ce  qu'il  a  jugé  digne 
d'exemple,  il  ne  cherche  jamais  à  excuser  ni  à  passer 
sous  silence  les  vices  et  les  fautes  qui  ont  terni  de  grandes 
qualités.  Gaston  Phébus,  en  développant  les  institutions, 
le  commerce,  l'agriculture  dans  le  Béarn,  avait  assuré  à 
ses  sujets  les  bienfaits  de  l'ordre  et  de  la  paix  :  ses  do- 
maines offraient  en  quelque  sorte  une  calme  et  riante 
oisis  au  milieu  des  tempêtes  de  la  guerre,  et  c'est  après 
sa  mort,  quand  Froissart  n'avait  plus  rien  à  attendre  de 
lui,  qu'il  nous  montre  les  populations  éplorées,  s'écriant 
devant  son  cercueil  :  «  Terre  de  Béarn,  tu  n'auras  jamais 
a  le  pareil  du  gentil  et  noble  comte  de  Foix  !  » 

Cependant  Froissart  ne  nous  cache  point  que  le  comte 
de  Foix,  que  ses  sujets  aimaient  tant,  «  estoit  moult  cruel,  » 
lorsqu'il  écoutaitsa  colère.  «Qu'on  ne  dise  mie,  ajoute-t-il, 
«  que  jele  blanchisse  trop,  pour  faveur  ou  par  amour  que 
«  j'aie  à  lui,  ou  pour  ses  dons  qu'il  m'a  donnés.  »  Messire 
Espaing  de  Lyon  avait  raconté  à  Froissart  qu'il  avait 
frappé  à  coups  de  dague  Pierre  de  Béarn,  qui  ne  voulait 
pas  lui  livrer  le  château  de  Lourdes  :  «  Sainte  Marie, 
<r  s'écria  notre  chroniqueur,  ne  fut-ce  pas  grande  cruauté  ? 


—     115     — 

«  N'a-l-il  point  amendé  la  mort  du  chevalier  '?  N'en  a-t-il 
«  point  depuis  esté  courroucé  ?»  —  <  Oil  trop  grande- 
«  ment,  répondit  Espaing  de  Lyon,  et  Ta  amendé  par 
«  penance  secrète,  par  messes  et  par  oraisons.  » 

Lorsque  la  main  de  ce  môme  comte  de  Foix,  agitée  par 
un  autre  mouvement  de  fureur,  toucha  avec  la  pointe 
d'un  couteau,  je  ne  sais  quelle  veine  de  la  gorge  du  jeune 
Gaston,  lorsque,  rentré  chez  lui,  il  refusa  longtemps  de 
croire  qu  il  avait  tué  son  fils,  il  y  eut  quelque  chose  de 
plus  «  qu'une  penance  secrète.  »  Le  beau  prince  fit  couper 
sa  chevelure  dont  il  était  si  fier,  il  revêtit  des  habits  de 
deuil,  il  répandit  des  larmes  amères. 

Dans  la  chronique  comme  dans  la  vie,  le  repentir  est 
la  condamnation  et  Texpiation  de  l'égarement  ou  du  crime. 
Froissart  qui  a  consacré  tant  de  belles  pages  à  raconter 
les  exploits  du  prince  Noir,  Froissart  qui  doit  tout  à  sa 
mère,  effacera-t-il  de  sa   chronique  les  horreurs  du  sac 
de  Limoges?  Loin  de  là  :  il  faut  que  l'on  sache  que  de  tout 
temps  les  héros  ont  succombe  aux  funestes  entraînements 
de  la  passion  et  de  la  colère,  et  le  triste  tableau  des  mal- 
heurs qui  en  sont  la  suite  appartient  aux  leçons  de  l'his- 
toire :  «  Ce  fut  grand  pitié,  dit-il  en  parlant  des  cruautés 
a  commises  à  Limoges ,  hommes ,  femmes  et  enfans  se 
«  jetoient  à  genoux  devant  le  prince  et  crioient  :  Mercy, 
«  gentil  sire  !  Mais  il  estoit  si  enflammé  de  colère  que 
«  point  n'y  cntendoit,  ni  je  ne  sçais  comment  il  n'a  voit 
«  pitié  des  povrcs  gens.  Dieu  en  ait  les  Ames,    car  ils 
K  furent  bien  martyrs.  » 


—   ne   — 

On  sent  toutefois,  que  c  est  avec  une  secrète  douleur 
que  Froissart  remplit  ce  devoir.  Combien  ne  se  fut- il  pas 
applaudi  de  n'avoir  qu'à  célébrer  les  vertus  des  princes 
et  des  barons,  en  les  montrant  toujours  courtois  et  tou- 
jours chevaleureux.  Il  est  si  difficile  de  croire  «qu'un  noble 
«  et  gentil  homme  puisse  penser  et  pourchasser  fausseté 
«  et  trahison.  > 

Cependant,  plus  l'honneur  des  armes  est  placé  haut, 
plus  sont  dignes  de  flétrissure  ceux  qui  l'abdiquent  par 
une  fuite  honteuse  ou  qui  le  ternissent  paf  des  cruautés 
sans  excuse.  Froissart  condamne  les  premiers  à  l'oubli  et 
ne  nomme  les  seconds  que  pour  raconter  le  châtiment 
qui  tôt  ou  tard  leur  est  réservé  ;  c'est  ainsi  qu'il  dit  des 
(îhevaliers  brabançons ,  qui  lâchèrent  pied  devant  les 
hommes  d'armes  du  duc  de  Gueldre  :  «  Je  ne  les  veux 
«  point  nommer,  car  blasme  seroit  pour  eux  et  pour  leurs 
«  hoirs,  »  et  plus  loin ,  à  propos  d'Aymerigot  Marcel  : 
«  Des  bons  et  des  mauvais,  on  doit  parler  et  traiter  en 
«  une  histoire,  quand  elle  est  grande  comme  celle-ci , 
«  pour  exemplier  ceux  qui  viendront,  et  pour  donner  ma- 
<  tière  et  achoison  de  bien  faire,  car  si  Aymerigot  eust 
«  tourné  ses  usages  et  ses  argus  en  bonnes  vertus,  il 
«  cstoit  bon  homme  d'armes,  de  fait  et  d'empriiise,  pour 
«  moult  valoir,  et  pour  ce  qu'il  fit  tout  le  contraire,  il  en 
«  vint  à  maie  fin.  »  Ailleurs,  Froissart  blAme  les  princes 
qui  brûlent  les  églises,  sans  respect  pour  Dieu,  sans  pitié 
pour  les  malheureux  réfugiés  au  pied  des  autels,  et,  rap- 
pelant aux  chevaliers  qu'ils  sont  justiciables  de  l'histoire 


—     117    — 

et  de  la  postérité,  il  place  dans  la  bouche  de  Gauthier  de 
Mauny,  intervenant  en  faveur  de  deux  prisonniers,  ces 
belles  paroles  :  t  Seigneurs  compagnons,  ce  seroit  grant 
«  honneur  pour  nous  si  nous  pouvions  ces  deux  cheva- 
t  liers  sauver;  si  nous  en  sauroient  gré  tous  prudhommes 
«  qui  au  temps  à  venir  en  pourroient  ouïr  parler.  » 


IV.  Mœurs  de  divers  pays.  —  Qualités  et  défauts  des  diverses 
nation».  —  Les  Anglais  envieux. —  Les  Français  subtils. 
—  Les  ^Allemands  convuiteux.  —  Los  Écossais.  —  Les  Es- 
pagnols et  les  Portugais.  —  Lllalie.  —  La  Flandre.  —  Où 
se  place  Froissart? 


Froissart  fut-il  impartial  pour  les  nations  comme  pour 
les  hommes?  N'exprime-t-il  pas  sans  s'en  douter  des  sym  • 
pathies  plus  vives  pour  tel  ou  tel  peuple  ?  Autre  questioii 
qu  il  faut  résoudre,  et  qui  ne  manque  point  d'intérêt,  puis- 
qu  ils'agit  de  rechercher  jusqu'à  quel  point  Froissart,  dans 
ses  nombreux  voyages,  a  observé  fidèlement  les  usages  et 
les  mœurs. 

Nous  avons  déjà  dit  que  l'on  a  accusé  Froissart  de  pré- 
férer les  Anglais  à  tous  les  autres  peuples.  On  est  même 
allé  plus  loin.  Un  érudit  du  xvn*  siècle,  Denis  Godefroy, 
confondant  le  travail  de  Froissart  et  la  continuation  qui 
dans  d'anciennes  éditions  se  trouve  jointe  à  sa  chronique, 
lui  reproche  d'avoir  épousé  la  querelle  des  Bourguignons 


—     118     — 

contre  les  Armagnacs,  qui  n'éclata  qu'après  sa  mort  ('). 
Nous  croyons  être  plus  juste  en  faisant  remarquer  que 
Froissart  se  préoccupait  avant  tout  des  règles  de  la  che- 
valerie, et  qu'il  a  loué  ou  flétri  les  mœurs  qu'il  avait  à 
juger  selon  qu'elles  s'en  rapprochaient  ou  s'en  éloignaient. 
Certes,  les  chevaliers  anglais  qui  comhattent  sous  la 
bannière  d'Edouard  III  et  du  prince  Noir  «  sont  sur  tous 
«  courtois,  traitahles  et  accointables  (').»  Rien  n'égale  leur 
générosité  dans  les  combats  (^),  et  Froissart  rend  hom- 
mage t  à   la   grand'  renommée   qu'ils   avoient   d'estre 
€  preux  et  vaillans  aux  armes  (4).  »  Il  les  montre  «  s'ac- 
€  quittant  loyaumenl,  faisant  bien  leur  devoir,  partout  où 
«  ils  se  sont  trouvés  en  armes  et,  ayant  trop  pluSjCher  à 
«  estre  morts  que  donc  que  on  leur  reprochast  fuite  [^) .  » 
Il  accuse  toutefois  d'une  manière  générale  le  peuple  an- 
glais d'envier  ce  qui  appartient  à   d'autres  nations  (^)  ; 


(')  Préface  de  rédition  de  Ju vénal  des  Uisins,  1653. 

(')  Chron,  IV,  40 

(')  Englois  et  Escots  sont  très-bounes  gens  d'armes.  Tant  que 
lances,  haches,  espées  ou  dagues  et  huleino  peuvent  durer,  ils 
lièrent  et  frappent  l'un  sur  l'autre,  et  quand  ils  se  sont  assez 
combattus,  ils  se  glorifient  en  leurs  armes  et  sont  si  resjouïs 
que  sur  les  champs  ceux  qui  sont  pris  et  fiancés  ils  sont  ran- 
çonnés, et  savez-vous  comment?  Si  très  lost  et  si  courtoise- 
ment queau  département  ils  disent  :  grand  merci.  6'A/*o/<.  III,  121 . 

p)  (  hron.  11,215. 

O  C/tron.  111,  122. 

(^)  Par  nature  Englois  sont  trop  envieux  sur  le  bien  d'autrui 


—     119     — 

il  lui  reproche  aussi  un  orgueil  froid  et  triste  qui  assom- 
brit jusqu'à  ses  plaisirs,  parmi  lesquels  il  place  avant  tout 
autre  celui  de  se  nourrir  de  douces  viandes  et  de  bonnes 
cervoises  (')  ;  mais  si  par  malheur  quelque  sédition  vient 
à  éclater,  on  ne  rencontre  point  ailleurs  des  passions 
aussi  implacables,  ni  aussi  cruelles  ('). 

Froissart  ne  loue  pas  les  chevaliers  français  moins  que 
les  chevaliers  anglais,  mais  on  sent  que  cet  éloge  ne  peut 
être  le  môme.  Il  a  h  raconter  la  victoire  des  uns,  la  noble 

et  ont  iouJQurs  esté.  11.  206.  Les  Englois  sont  communément 
envienxsur  toutes  étranges  gens.  1,  i,  Î6  On  dit  que  oncques 
envie  ne  fut  morte  en  Engleterre,  I,  i,  28.  Aussi  sont  Englois 
fels,  dépiteux  et  orgueilleux.  III,  81.  Cf.  I,  2,  258;  III.  60. 

(')  Englois  sont  nourris  de  douces  viandes  et  de  cervoises 
bonnes  et  grosses.  Chron.  III,  83.  Ce  qui  rend  les  Anglais 
«  moites,  <»dit-il  ailleurs.  Les  cervoises  d'Angleterre  étaient  re- 
nommées depuis  longtemps  :  quant  à  leur  bétail,  objet  des 
excursions  des  Écossais,  il  suffit  de  remarquer  qu'une  haute 
dame  se  vantait  au  xiiie  siècle  que  ses  douze  mille  vaches  lui 
donnaient  tant  de  fromages  que  si  elle  était  assiégée  dans  son 
château  avec  cent  hommes  d'armes,  elle  pourrait  y  résister  un 
mois  entier  en  lançant  sans  interruption  ces  projectiles  d'un 
nouveau  genre.  Froissart  ne  nous  apprend  pas  que  la  comtesse 
de  Salisbury  ait  eu  recours  à  ce  moyen  de  défense. 

(•)  Considérez  que  c'est  de  peuple  quand  il  s'émeut  contre 
son  seigneur  et  par  espécial  en  Engleterre  ;  il  n'y  a  là  nul  re- 
mède, car  c'est  le  plus  périlleux  peuple  commun  qui  soit  ou 
monde  et  le  plus  outrageux  et  orgueilleux.  Et  de  tous  ceux 
d'Engleterre,  les  Londriens  sont  chefs...  Et  tant  plus  voient  du 
sang  espandu,  tant  plus  sont-ils  crueux.  Chron,  IV,  76. 


—     120     — 

résistance  des  autres,  t  En  France  a  esté  trouvée  bonne 

«  chevalerie,  roide,  forte,  apperte  et  à  grand  foison  ;  car 

«  le  royaume  de  France  ne  fut  oncques  si  desconfit  que 

t  on  n'y  trouvast  bien  toujours  à  qui  combattre  (*).  » 

La  France  vaincue  n'en  reste  pas  moins  jusque  dans  ses 

désastres,  une  monarchie  bien  plus  célèbre,  bien  plus 

considérable   que  l'Angleterre  :  «  Là  est  toute  richesse 

€  et  puissance  (').  »  Froissart  se  plaît  à  peindre  sous  les 

plus  riantes  couleurs,  la  douce  France  des  trouvères  ;  il 

l'appelle  tour  à  tour  le  «  très-souef  pays  de  France,  cette 

«  douce  et  courtoise  contrée,  avec  de  belles  prairies,  de 

«  douces  rivières,  de  beaux  villages  et  de  beaux  logis,  oii 

«  l'air  est  si  bon,  où  les  vins  sont  si  doux,  où  les  fontai- 

«  nés  sont  si  attemprées,  ce  royaume  si  grand  et  si  noble 

«  où  tant  a   de  bonne  et  noble  chevalerie  ,    ce  noble 

«  royaume  habitué  de  villes  et  de  chastels  sans  nombre  P) .  » 

Il  loue  aussi  l'esprit  des  Français  comme  supérieur  à 

celui  des  autres  nations  (4).  Parlant  de  cette  éducation 

élégante  qui  ne  peut  s'acquérir   sa*ns  savoir  d'honneurs 

ce  que  l'on  en  peut  ou  doit  savoir,  il  remarque  «  qu'en 

«  France  tous  seigneurs  et  toutes  dames  sont  trop  plus 

«  honorables  et  mieux  pourvus  qu'en  nulle  autre  terre  (^) .» 

(')  Chron.  I,  i,  1 . 

(')  Au  royaume  de  France  est  toute  richesse  et  puissance. 
C^iron.  IV,  61.  Cf.  III,  404. 
{■')  Chron,  11,  65  ;  III,  24, 64,  8^,  404. 
(*)  Chron,  III,  39. 
(=)  Chron,  IV,  59. 


—     121     — 

Il  ajoute  ailleurs  :  «  Pour  faire  honneurs,  nul  pays  ne 
«  s' acomparage  à  France.  »  Il  en  est  de  même  pour  les 
fêtes  et  pour  Fart  de  placer  «  bellement  et  ordonnénient  » 
les  tentes  et  les  pavillons  ('). 

Mais  les  Français  abusent  de  Tart  de  bien  dire  ;  ils  sont 
trop  vanteux  ('),  trop  subtils  (^) .  Ils  savent  trop  bien  «  fleu- 
«  rir  leurs  paroles  si  douces  et  si  belles  (4)  ;  »  on  leur  re- 
proche «  les  cavillations  et  déceptions  de  leurs  paroles 
«  colorées  (^).  »  Ils  n'envient  rien  aux  étrangers,  mais  ils 
sont  divisés  entre  eux  par  des  jalousies  secrètes  (^) . 

Il  ne  faut  d'ailleurs  pas  perdre  de  vue,  que  Froissart 

(•)  CAron.  1.1.52,156. 

(*)  Les  Espagnols  disaient  :  Ces  François  sont  trop  grands 
vanteux  et  hautains.  Chron.  Ilï ,  20. 

(^)  François  sont  subtils.  François  sont  moult  subtils.  François 
sont  trop  subtils.  En  parlure  françoise,  a  mots  subtils  et  cou- 
verts et  sur  double  entendement,  et  le  tournent  les  François,  là 
où  ils  veulent,  à  leur  profit  et  avantage.  Chron.  IlI,  39  ;  IV, 
4i,  35,  5i,  63.  Eustache  Deschamps  se  borne  à  dire  : 

François  perdent  leur  temps  à  conseilUer. 
0)  Chron.  IV.  56. 

(^)  Le  duc  de  Glocester  ressoignoit  les  cavillations  et  décep- 
tions des  paroles  colorées  des  François.  Chron.  IV,  35  .Entre  vous 
de  France,  disait  le  duc  de  Glocester  à  Robert  THermite,  avez 
tant  de  paroles  colorées,  lesquelles  nous  sont  obscures  à  nostre 
entendement  que,  quand  voulez,  il  est  guerre,  et  quand  vous 
voulez,  il  est  paix.  —  Ils  me  fleurissaient  de  paroles  si  douces 
et  si  belles,  répétait-il  plus  tard  à  son  ami  Jean  de  Lackingay, 
que  toujours  réchéoient-ils  sur  leurs  pieds. 

{')  Chron.  IV.  21. 
II.  K\ 


—     122     — 

se  borne  souvent  à  reproduire  un  jugement  porté  par  des 
ennemis  ou  des  rivaux.  Ainsi,  c  est  Froissart,  si  fréquem- 
ment accusé  d'être  trop  favorable  aux  Anglais,  qui  ra- 
conte qu  on  disait  en  France  :  «  Ces  chevaliers  d'Engle- 
«  terre  sont  trop  orgueilleux  ,  c'est  la  plus  perverse 
«  nation  qui  soit  au  monde  dessous  le  soleil  ('),  »  ex- 
pression de  haines  que  de  longues  guerres  allaient  rendre 
plus  fortes  et  plus  vives. 

D'autres  fois ,  des  circonstances  particulières  ont  pu 
détermiiner  ses  appréciations.  Quand  il  dit  qu'en  1380, 
€  les  Anglois  ne  cuidoient  mie  que  nul  François  corps  à 
c  corps  s'osast  combattre  contre  un  Anglois,  »  il  faut  se 
souvenir  qu'à  cette  époque,  Charles  V  avait  défendu  d'at- 
taquer les  Anglais ,  ce  qui  semblait  aux  seigneurs  de 
France  «  grand  blâme  et  grand  vergogne  [') .  » 

Lorsqu'il  ajoute  que  les  Anglais  sont  convoileux  , 
«  comme  le  sont  toutes  gens  d'armes  (3),  »  ceci  doit  s'en- 
tendre des  violences  et  des  rapines  que  l'on  reprochait 
îiux  Grandes  Compagnies. 

Certains  discours  contre  les  Allemands  s'expliquent 
aussi,  quand  on  remarque  qu'ils  ont  été  prononcés  pen- 
dant l'expédition  de  Gueldre,  mais  il  n'est  pas  moins  vrai 
que  Froissarl  leur  est  peu  favorable.  Ce  qui  l'irrite  si  fort 
contre  eux ,  ce  n'est  pas  seulement  qu'ils  se  montrent 


(•)  Chron.  IV,  63. 
{')Chron.  Il,  69. 
('jCAron.  I,  2,207;in,  42. 


—     123     — 

convoiteux,  en  s  enrôlant  au  service  de  celui  qui  les  paie 
le  mieux  ;  c'est  surtout  qu'ils  sont  sans  pitié  pour  leurs 
prisonniers,  jusqu'à  les  charger  de  fers,  jusqu'à  les  tortu- 
rer, pour  en  obtenir  de  plus  fortes  rançons  (').  Les  An- 

(•)  Âllemans  sont  moult  convoiteux,  plus  que  nulles  autres 
gens,  et  n'ont  point  pitié  de  nulluy,  puisqu'ils  en  sont  seigneurs, 
mais  les  mettent  en  prison  estroites,  et  en  ceps  merveilleux, 
en  bines,  en  fers,  en  grésillons  et  en  autres  atournements  de 
prisons,  dont  ils  sont  de  ce  faire  subtils,  pour  atlraire  plus 
grand'rançon,et  quand  ils  ont  a  prisonnier  un  grand  seigneurou 
nn  noble  et  vaillant  homme,  ils  les  emmènentavec  eux  en  Bohême 
ou  en  Ostriche,  en  chastels  inhabitables.  Allez  les  querre  là.  Tel- 
les gens  valent  pis  que  Sarrasins.  La  grande  ardeur  de  convoi- 
tise leur  toult  toute  la  connoissance  d'honneur.  Chron.  III,  105. 
Les  Allemands  mettent  leurs  prisonniers  en  fers  ou  en  ceps, 
quand  ils  les  tiennent,  pour  at traire  plus  grand' finance.  Mau- 
dits soient-ils!  Ce  sont  gens  sans  pitié  et  sans  honneur,  et 
aussi  on  n'en  devroit  nul  prendre  à  merci.  Chron.  I,  324.  Les 
Allemands  ne  sont  pas  courtois  l'un  à  l'autre;  car  mieux  vau- 
dront un  gentil  homme  être  pris  des  mécréans,  tous  payens  ou 
Sarrasins,  que  des  Allemands;  car  Allemands  contraignent  les 
gentils  hommes  en  double  prison  de  ceps  de  fer,  de  bines,  de  gré- 
sillons et  de  toutes  autres  prisons,  hors  de  mesure  et  rai- 
son ,  dont  ils  méshaignent  et  affoiblissent  les  membres  d'un 
homme,  pour  exiordre  plus  grand'  finance.  Au  voir  dire,  en 
moult  de  choses.  Allemands  sont  gens  hors  de  rieulle  de  raison,  et 
c'est  merveille  pour  quoi  nuls  conversenl  avec  eux,  ni  qu'on  les 
souffre  à  armer  avec  eux,  comme  François  et  Anglois  qui  font 
courtoisie,  ainsi  qu'ils  ont  toujours  fait;  ni  les  autres  ne  le  fe- 
roient,  ni  le  voudroient  faire.  Chron.  II,  l'J3.  Cf.  1,  2,  50;  III, 
92  et  126. 


—     124     — 

glais  et  les  Français  n'agiraient  point  ainsi.  De  plus,  les 
Allemands  ont  Tesprit  lourd  et  rude  ;  ils  sont  «  peu  nour- 
<  ris  et  induits  à  faire  honneurs  et  révérences  (').  »  U 
semble  que  Froissart  ne  leur  pardonne  point  d'avoir  re- 
poussé Jean  de  Luxembonrg  et  le  sire  de  Goucy. 

0 

Les  Ecossais  rançonnent  noblement  selon  l'usage  des 
Anglais  et  des  Français  (')  ;  mais  ils  sont  trop  portés  au 
larcin  et  au  pillage ,  sans  respect  pour  les  traités  ou  les 
trêves,  quand  ils  trouvent  quelque  avantage  à  les  violer , 
et  leur  ignorance  égale  leur  mauvaise  foi.  C'était  encore 
l'usage  au  temps  de  Froissart  de  citer  comme  offrant  l'ex- 
cès de  la  pauvreté  et  de  la  misère ,  les  hommes  des  clans 
qui  faisaient  un  bruit  si  effroyable  avec  leurs  cors  et  leurs 
tambours,  et  qui  vivaient  de  chair  à  demi  cuite  et  d'un 
peu  de  farine  étendue  sur  une  pierre  rougie  au  feu  (^). 
Saint  Louis  malade  à  Fontainebleau,  disait  à  son  fils  :  «Je 

(•)  Allemands  de  nature  sont  rudes  et  de  gros  engin,  si  ce 
n'est  au  prendre  leur  profit;  mais  à  ce  sont-ils  assez  experts  et 
habiles.  Chron.  III,  62. 

{')Chron.  i,  2,  8. 

(*)  Et  vous  dis  que  Escots  ont  un  usage  que  les  hommes  de 
pied  sont  tous  parés  de  porter  à  leurs  cols  un  grand  cor  de  corne 
à  manière  d'un  veneur,  et  quand  ils  donnent  tous  d'une  fois,  ils 
font  si  grand  noise  avec  grand  tabours  qu'ils  ont  aussi,  que  on 
rouit  bien  bonder  largement  de  quatre  lieues  angloises  par  jour 
et  six  de  nuit;  et  est  un  grand  esbaudissement  entre  eux  et  un 
grand  effroi  etesbahissement  entre  leurs  ennemis...  Il  sembloit 
bien  proprement  que  les  diables  d'enfer  fussent  entre  eux  et  là 
descendus  pour  faire  noise.  Chron.  III    124   Cf.  (  hron.  J,  i,  14. 


—     125     — 

f  amcroie  miex  que  un  Escol  venist  d'Escosse  et  gouver- 

t  nast  le  peuple  bien  el  loialment  que  que  lu  le  gouver- 

«. nasses  mal  apertement  (•).  » 
Au  sud  des  Pyrénées,  «  les  nobles  et  ceux  qui  s'appel- 

€  lent  gentils  hommes  »  sont  braves  et  généreux  ;  mais  les 
populations,  loin  d'égaler  celles  d'Ecosse  par  leur  cou- 
rage, ne  les  rappellent  que  par  leur  pauvreté.  Le  comte 
de  Foix  disait  que  plus  elles  se  sentent  dénuées  de  tout , 
plus  elles  désirent  le  bien  d'autrui.  t  De  première  venue 

«  les  Espagnols  sont  de  grant  bobant ,  »  mais  dès  qu'ils 
voient  que  leurs  ennemis  résistent,  ils  ploient,  «  et  se 

«  sauve  qui  sauver  se  peut  ;  »  puis  tout  est  dit  :  il  ne 
leur  reste  qu'à  crier  :  «  vive  le  fort  !  vive  le  vainqueur  !  » 
Cependant,  si  on  les  poursuivait  dans  quelque  château,  on 
voyait  les  femmes  plus  braves  que  leurs  maris  se  presser 
au  haut  des  créneaux,  armées  de  pierres  et  de  cailloux. 
Au  Ferrol,  elles  repoussèrent  les  assauts  du  roi  de  Portu- 
gal, et  Thomas  de  Triveth,  réduit  àlever  le  siège  d'Alfaro, 
disait  en  riant  à  ses  compagnons  :  «  Véez  les  bonnes  fem- 

«  mes!  nous  n'avons  rien  fait  (').»  Froissart  ajoute  que  si 
par  hasard  les  Espagnols  avaient  à  combattre  les  Portugais, 
ils  se  faisaient  honneur  de  mourir  plutôt  que  de  reculer. 
De  leur  côté ,  les  Portugais  étaient  plus  durs    «  selon  la 

«  nature  de  leurs  corps,  »  et  les  Espagnols  les  appelaient 
par  injure  t  rudes  comme  bestes  :  >  mais  ils  étaient  éga- 

(')  Mémoires  du  sirede  Joinville,  p.  4. 
(')  Chron.  Il,  4i;  111,  48,  68,  70, 104. 

M. 


—     126     — 

lemenl    «  chauds  et  boiiillans,  »   et  plus  d'une  fois  ils 
triomphèrent  dans  des  luttes  acharnées  ('). 

Froissarl  reproche  aux  Italiens  de  la  Galabre  et  de  la 
Fouille ,  la  paresse  qui  les  éloigne  du  travail  et  de  la 
guerre,  et  condamne  le  pays  qu'ils  habitent  à  la  stérilité 
et  à  la  conquête  (').  Il  dit  de  ceux  qui  habitent  la  Lom- 
bardie  t  qu'ils  estoient  riches,  mais  couards,  convoiteux, 
«  présomptueux,  orgueilleux,  peu  sincères  dans  leurs  pro- 
«  niesses.  »  Il  accuse  également  l'inconstance  et  la  versatilité 
des  communes  du  nord  de  l'Italie,  dont  Christine  de  Pisan 
traçait  peu  d'années  après  un  si  éloquent  tableau.  (') 

Quant  aux  bourgeois  des  communes  de  Flandre  qu'il  a 
visitées,  il  résume  les  principaux  caractères  de  leur  puis- 
sance et  de  leur  résistance  dans  quelques  lignes  trop  re- 
marquables pour  qu'il  ne  faille  les  citer  :  «  Il  estoient  si 
«  bien  d'accord  que  tous  mettoient  la  main  à  la  bourse 
«  quand  il  besoignoit  ;  et  se  tailloient  les  riches  quand  il 
«  estoit  de  nécessite,  selon  la  quantité,  et  déportoient  les 
«  povres;  et  ainsi  par  cette  unité  qu'ils  orent,  durèrent- 
«  ils  en  grande  puissance.  Toutes  les  villes  estoient  si  en 
«  une  unité  et  d'un  accord  que  on  ne  les  en  peut  jamais 
«oster(4).  »    Cet    hommage    rendu    par  Froissart    aux 

(OC^iron.  111,21,29,  30,81. 

(•)  Et  disent  cils  qui  ont  esté  en  Fouille  et  en  Calabre,  que  pour 
la  grand  plcnté  des  biens  qui  abondent  au  pays,  les  gens  y  sont 
tous  oiseux,  et  n'y  font  point  de  labour.  Chron.  Il,  137. 

(3)  Chrœi.  I,  I,  326;  IV,  20,  47,  50. 

1^)  Chron.  U  ,  121,  161.  11  fait  la  même  observation  en  par- 


—     127    — 

communes  flamandes  n'a  pas  assez  fixé  ratlention. 
Et  lui-même,  dira-t-on,  où  se  plaçait-il?  Par  l'esprit  et 
par  Tart  de  bien  dire  p.irmi  les  Français.  Mais  il  a  soin 
de  faire  entendre  ailleurs  qu'il  ne  prit  ce  nom  dans  le 
Béarn  que  parce  que  les  Foissois  ont  le  cœur  tout  fran- 
çais et  que  Tiisage  est  de  désigner  communément  ainsi 
tous  ceux  qui  parlent  la  langue  d'oil  (').  Sa  véritable  pa- 
trie à  lui  ,  ce  n'est  ni  l'Angleterre  ,  ni  la  France  :  c'est 
la  terre  de  Hainaut ,  dont  la  France  et  l'Angleterre  re- 
cherchèrent successivement  l'alliance,  et  que  ses  comtes 

lant  des  Ganiois  :  u  Quoique  en  mautalent  les  uns  contre  les 
«  autres  ,  si  vouloient-ils  estre  lout  un  pour  défendre  les 
««  franchises  de  Gand,  et  estoient  si  en  unité  que  point  dediffé- 
«  rend  il  n'y  avoit.  nChron.  11,60.  On  retrouve  une  appréciation 
non  moins  impartiale  des  affaires  de  Flandre,  dans  les  vers  sui- 
vants d'Eustache  Deschamps  : 

Le  lyon  noir,  orgueilleux  et  félon, 
Qui  sou  bcstaii  vouloit  tout  dévorer, 
Sans  e^pargner  buef,  vache, ne  mouton, 
Brebis,  aignel,  cerf,  biche,  ne  sanglier, 
Qu'il  ne  feist  destruire  et  estranglier. 
Lui  ont  requis  loy,  costume  et  usaige, 
Qu'il  a  voulu  de  tous  poins  refuser  : 
Pour  ce  cliacié  Vont  hors  de  son  boscagc^. 

l'envoy. 
Prince,  bcste  royal  est  le  lyon. 
Dont  il  C6t  pou.  Doit  avoir  vision 
De  seigncurir  son  bostail,  s'il  est  saigc, 
Moiennement,  sai^  trop  d'exaccion. 
Autrement  fisl;  c'est  sa  perdicion  : 
Pour  ce  chacié  Pont  hors  de  son  boscage. 

{']Clmm.  m,  13,IV,  23,  40. 


—     128     — 

ne  tenaient,  assuraient  les  légistes,  que  de  Dieu  et  du 
soleil ,  ou  comme  le  disait  en  un  langage  plus  chevaleres- 
que le  comte  de  Foix,  que  de  Dieu  et  de  leur  épée. 

Hanin  de  Hainaut,  comme  notre  chroniqueur  se  nomme 
lui-même,  dans  le  Buisson  de  Jonèce,  n'avait-il  pas  aussi 
bien  que  le  comte  Aubert  ou  le  comte  Guillaume  son  indé- 
pendance à  maintenir  ?I1  reproche,  il  est  vrai,  aux  Hen- 
nuyers  d'ôtre  orgueilleux  et  présomptueux,  défaut  commun 
du  reste  à  tous  les  peuples  de  l'Europe  ;  mais  il  appelle  le 
Hainaut  un  bon  et  doux  pays,  et  voyez  comme  il  est  fier 
d'être  né  dans  la  cité  qui  en  fut  longtemps  la  capitale  : 
«  Si  aucun  quiert  sçavoir,  dit-il  dans  un  manuscrit  au- 
«  j'ourd'hui  perdu,  qui  est  l'acteur  de  ce  livre,  je  m'ap- 
«  pelle  Jean  Froissart,  natif  de  la  bonne  et  franke  ville  de 
«  Valenciennes  (')  »  nobles  paroles  que  sa  patrie  recon- 
naissante vient  de  faire  graver  aux  pieds  de  sa  statue  : 
il  appartient  à  ce  que    Valenciennes  a  de   plus  illustre 
aujourd'hui  dans  les  arts  de  rendre  un  éclatant  hommage 
il  ce  qu'elle  eut  autrefois  de  plus  illustre  dans  les  lettres. 

(  )  Froissart,  excellent  hislorieD,  ne  trouve  rien  de  plus  hono- 
rable pour  se  faire  cognoistre,  quedesedire  natif  decesteville; 
voilà  comme  il  parle  en  la  préface  de  ses  histoires,  escrites  de  sa 
main  propre,  que  je  garde  en  ma  bibliothèque  :  El  si  aucun 
quiert  sçavoir  qui  est  Vactères  [c'est-à-dire  V acteur  ou  aulheur)  de 
ce  livre  :  je  m'appelle  Jean  Froissart,  natif  de  la  bonne  et  franke 

m 

Ville  de  Valentiennes .  Histoire  de  Valentiennes  par  Henri  d'Ou- 
treman.  Cette  citation  suffit  pour  établir  que  ce  manuscrit  n'a 
rien  de  commun  avec  celui  qu'a  public  M.  liuchon. 


—     129     — 

IV.  Même  impartialilé  sur  d'autres  points.  — Les  nobles.  — 
Les  gabelles.  —  Les  communes.  —  Le  Pape.  —  Le 
clergé. 

Froissart  dit  dans  le  premier  livre  des  chroniques  : 
«  C'est  pitié  et  dommage  quand  méchans  gens  sont  au 
«  dessus  des  vaillans  hommes.  »  Rien  n'est  plus  sincère  , 
ni  plus  légitime  que  ce  sentiment,  car  il  entendit  raconter 
aux  chevaliers  qui  sauvèrent  à  Meaux  la  duchesse  de  Nor- 
mandie, les  périls  de  cette  journée  où  les  plus  nobles 
dames  de  France  se  virent  menacées  de  tomber  au  pou- 
voir d'une  multitude  furieuse.  Mais  Froissart  ne  veut 
point  que  «  les  vaillans  hommes  »   abusent  de  leur  auto- 
rité. Il  est  frappé  du  développement  de  l'organisation 
féodale  en  Angleterre,  alors  divisée  en  plus  de  cinquante- 
trois  mille  domaines,  et  conservant  encore  tous  les  souve- 
nirs de  l'oppression  normande  sur  les  classes  inférieures 
issues  des  Saxons.  «  En  Engleterre,  dit-il,  les  nobles  tien- 
«  nent  leurs  hommes  en  servage ,  c'est  à  entendre  que  ils 
«  doivent  de  droit  et  par  costume  labourer  les  terres  des 
«  gentils  hommes,  cueillir  les  grains,  mettre  en  la  grange, 
«  battre  et  vanner  ,  et  par  servage   les   faings  fener , 
«  la  bûche  couper  et  toutes  telles    corvées  ;  et  doivent 
«  iceux  hommes  tout  ce  faire  par  servage  aux  seigneurs.  » 
Mais  si  les  paysr\ns  souffraient,  comme  on  le  voit  trop 
par  leurs  nombreuses  tentatives  d'insurrection,  il  n'était 
point  de  pays  où  les  classes  industrielles  et  aisées  prissent 
une  si  grand  part  au  gouvernement  de  l'Etat.  Un  siècle 


—     130     — 

ne  s'écoulera  pas  avant  que  Philippe  de  Gommines,  ex- 
primant Topinion  que  les  rois  sont  plus  forts  quand  ils 
s'appuient  dans  la  guerre  sur  le  consentement  de  leurs 
si.'jcts,  ajoute  :  t  Selon  mon  advis,  entre  toutes  les  sei- 
t  gneuries  du  monde,  où  la  chose  publique  est  mieux 
«  traictée,  c'est  Angleterre.  » 

Froissart  ne  blâme  pas  moins  les  princes  qui  ruinent 
le  peuple  par  leur  avarice  et  leurs  exactions.  Il  rappelle 
les  taxes  établies  en  France  pour  Vexpédition  de  TÉcluse 
en  disant  :  t  Les  tailles  y  estoient  si  grandes  que  les  plus 
t  riches  s'en  doloient  et  les  povres  s'enfuyoient.  »  -Si 
Galéas  Visconti  t  se  fit  craindre  trop  plus  qu'aimer,  »  les 
moyens  auxquels  il  eut  recours  l'expliquent  assez  : 
t  ce  sont  impositions ,  gabelles ,  subsides ,  dismes ,  qua- 

t  trièmes,  et  toutes  extorsions  sur  le  peuple Les  ducs 

«  de  Milan  régnèrent  comme  tyrans.  »  Gommines  a  loué, 
entre  tous  les  rois  de  France ,  Gharles  V,  comme  n'ayant 
pas  donné  à  ses  successeurs  l'exemple  de  l'autorité  abso- 
lue h  laquelle  ils  prétendirent  depuis.  Froissart,  avant  lui, 
place  dans  sa  bouche  ces  belles  paroles,  les  dernières  qui 
s'échappèrent  de  ses  lèvres  déjà  à  demi  glacées  par  la  mort: 
«  Des  a\des  dont  les  povres  gens  sont  tant  travaillés  et 
«  grevés,  usez-en  en  vostre  conscience, et  les  estez  au  plus 
t  tost  que  vous  pourrez,  car  ce  sont  choses  qui  moult 
«  me  grèvent  et  poisent.  »  En  1368,  Tun  des  plus  illus- 
tres protecteurs  (le  Froissart,  le  sire  de  Coucy, avait  donné 
une  charte  aux  habitants  de  ses  domaines  pour  mettre  un 
lenne  h  ces  aiiciens  usages  de  servitude   «  pour  hayne  de 


—     431     — 

t  laquelle  plusieurs  personnes  délaissent  à  demeurer  en 
«  nostre  dite  terre  et  par  ce  est  grandement  moins  vala- 
t  ble  (•).  » 

Cependant ,  ni  le  dernier  vœu  de  Charles  V  ,  ni  le  gé- 
néreux exemple  du  sire  de  Coucy  ne  portent  leurs  fruits. 
Les  gabelles  restent ,  et  les  seigneurs  font  comme  le  roi , 
t  car  ils  taillent  le  peuple  à  volonté,  et,  du  temps  passé, 
«  ils  n'usoient  fors  de  leurs  rentes  et  revenues.  »    Mais 
Froissart  a  soin  de  remarquer  t  que  nulle  taille  ne  cou- 
«  roit  dans  le  Hainaut,  »  et  cette  phrase  nous  rappelle 
qu'en  i  364  ,  les  bourgeois  de  Valenciennes  refusèrent  de 
payer  les  gabelles  que  voulait  leur  imposer  le  duc  Aw- 
bert.  €  Si  nous  faisions,  disaient-ils,  ce  qu'on  fait  à  Paris 
«  et  en  France,  nous  serions  serfs,  et  un  grand  nombre  de 
«  nos   tisserands  quitteraient  notre  ville  pour   s'établir 
t  ailleurs,  et  peut-être,   comme  nous   avons  lieu  de  le 
«  craindre,  ne  verrions-nous  plus  cesser  de  semblables 
«  exactions  (*).  »  Tel  est  le  langage  que  l'on  parlait  dans 
la  patrie  de  Froissart. 

Notre  chroniqueur  donne  le  nom  de  «  saiges  hommes» 
aux  membres  des  états  de  1356,  aussi  bien  qu'aux  dépu- 
tés des  communes  anglaises,  en  1 387.  Mais  il  ne  faut  pas 
confondre  les  communes  de  France  avec  les  Bonshommes 
et  les  Maillotins,  ni  celles  d'Angleterre  avec  Wat  Tyler  et 
Jack  Straw. 

(')  Ordonn.  des  rois  de  France,  V.  p.  154. 
(')  Cent,  de  la  Ghr.  de  Giiill.  dcNangis,  éd.  de  M  Géraud,II, 
p.  350. 


—     132     — 

Gilles  le  Bel,  qui  reprcnluit  ici  sans  doute  ce  qu'écrivit 
son  père,  observe  que  la  Jacquerie  fut  dirigée  à  la  fois 
contre  les  chevaliers  et  contre  les  yens  communialZy  et 
Froissart  ajoute  que,  si  elle  eût  réussi,  «toutes  communau- 
€  tés  eussent  été  détruites.  » 

Marcel  qui  compromit  par  un  crime  tout  l'avenir  du 
mouvement  communal  de  1355,  en  même  temps  qu'il 
déshonora  un  nom  qui  eût  pu  être  célèbre  à  d'autres 
titres,  Marcel  publiant  son  apologie  vingt  jours  avant 
l'attentat  qui  doit  expier  d'autres  attentats,  éprouve  lui- 
même  le  besoin  de  protester  contre  les  désordres  de  la 
Jacquerie  :  *  Plaise  vous  savoir,  dit-il,  que  lesdites  choses 
«  furent  en  Beauvoisis  commencées  et  faictes  sans  nostre 
«  sceu  et  volonté,  et  mieuls  ameriens  estre  mort  que  avoir 
«  apprové  les  fais.  »  Et  parlant  de  Paris,  il  se  plaint 
d'y  être  menacé  «  par  grant  commocion  des  menus.  » 

De  même,  en  Angleterre,  on  voit  le  maire  de  la  com- 
mune de  Londres  au  premier  rang  des  adversaires  de 
Wat  Tyler.  Aussi  Froissart,  qui  a  si  vivement  flétri  les 
excès  de  Tyler,  place-t-il  dans  la  bouche  des  députés 
(l('s  villes  anglaises,  ces  nobles  paroles  :  a  Justice  est  de 
«  tenir  et  garder  son  peuple  en  droit,  et  de  lui  donner 
«  voie  et  ordonnance  que  il  puisse  vivre  en  paix.  »  L'hon- 
neur du  règne  d'Edouard  111,  ce  qui  perpétua  sa  mémoire 
(it  lui  assura  de  longs  regrets,  c'est  qu'il  se  fit  aimer  de 
son  peuple,  en  l'illustrant  au  dehors  par  des  victoires,  en 
le  maintenant  au  dedans  dans  ses  franchises.  «  Le  roi 
«  Edouard,dit  Froissart  en  moins  de  mots,  avoit  l'amour 


—     433     — 

«  de  tout  son  peuple  franc  et  vaillant.  »  Ailleurs,  il  loue 
les  bourgeois  des  villes  d'Aquitaine,  qui  même  sous  la  do- 
mination anglaise,  se  tenaient  pour  «  francs  et  libéraux.  » 
Dans  les  questions  religieuses ,  même  impartialité , 
même  amour  de  la  vérité.  Froissart  a  été  à  Avignon  le 
témoin  de  la  décadence  de  Tautorité  pontificale  ;  il  a  vu 
de  près  les  auteurs  de  ce  schisme,  dont  Wenceslas  s'en- 
tretenait tristement  avec  lui,  et  il  arrive  à  se  demander 
comment  le  monde  chrétien  pourra  s'amender  et  se  Corri- 
ger, si  on  lui  en  donne  aussi  peu  l'exemple  : 

Comment  donc  venroit-on  à  chief 

De  ce  monde  moudifier, 

Quant  nous  véons  que  son  droit  chief 

Ne  se  veult  pas  purefier, 

Et  par  ce  point  fortifier 

De  ses  membres  ne  se  pourront 

Ceulz  qui  plus  dignes  et  nobles  sont, 

Ne  jà  n'y  aront  vray  secours, 

Se  vérité  n'y  a  secours. 


...  N'esl-ce  pas  grans  eunoys 
Qu'on  voit  des  prélas  varier 
Et  le  char  d'or  fin  forvoier  (')? 


Sans  adopter  toutes  les  opinions  de  frère  Jean  de  la 
Roche  Taillade,  il  reproduit  ce  véhément  apologue  de 
l'oiseau  qui,  pour  s'élever  plus  haut  dans  les  airs,  se 
fait  donner  quelques  plumes  de  tous  les  autres  oiseaux, 


(')  Trésor  amoureux.  Cf.  Chron.  III,  27  et  IV,  36. 
II.  12 


—     434     — 

et  Ton  sent  bien  que ,  comme  lui,  il  eût  dit  aux  car- 
dinaux :  t  Les  hauts  princes  terriens  vous  ont  donné  ies 
«  richesses  pour  servir  Dieu  ,  et  vous  les  dépensez  et 
c  aliénez  en  orgueil,  en  bobant,  en  pompes  et  en  super- 
c  fluités.  Que  ne  lisez-vous  la  vie  de  saint  Sylvestre?  » 

Si  Jean  de  la  Roche  Taillade  s'élevait  contre  le  siège 
d'Avignon,  Jean  de  Va  rennes,  ancien  chapelain  de  saint 
Pierre  de  Luxembourg,  qu'on  nommait  l'auditeur  de 
Saint-Lié,  le  défendait  par  ses  prédications.  Lorsque  Frois- 
sart  en  entendit  parler,  on  le  lui  dépeignit  comme  un 
pieux  ermite,  qui  priait  sans  cesse  et  jeûnait  tous  les 
jours.  Il  eût  pu  être  cardinal  et  méritait  d'être  pape,  ré- 
pétait-on autour  de  lui,  mais  Froissart  ne  plaçait  pas  une 
confiance  entière  dans  la  sincérité  de  ses  prédications.  En 
effet,  l'auditeur  de  Saint-Lié,  voyant  que  l'on  ne   se 
hâtait  pas  de  le  faire   pape ,  prêcha  que  l'Eglise  étant 
frappée  de  viduité,  il  n'y  avait  plus  d'autre  pape  que  Je-  . 
sus-Christ.  Il  attaquait  avec  force  le  luxe  des  prélats,  qu'il 
accusait  d'oublier  les  études  et  les  lettres,  pour  se  livrer 
aur  plaisirs  de  la  chasse,  et  dans  ses  discours,  il  disait  ce 
que  répétera  plus  tard  sous  une  autre  forme  Martial 
d'Auvergne  : 

En  lieu  de  librairie 
Qu'y  a-t  il  donc? Une  fauconnerie, 
Et  où  estoient  perchés  vœux  et  flambeaux, 
Ils  ont  juché  maintenant  les  oyseaux. 

Quand  du  haut  de  la  chaire,  il  criait  :  au  loupi  tout 


—     135    — 

le  peuple  se  levant,  comme  pour  voler  à  la  défense  du 
bercail  menacé,  poussait  le  même  cri.  Gerson  a  comparé 
Jean  de  Yarennes  à  Jean  Huss.  Il  faut  ajouter  que  Tar- 
chevéque  de  Reims,  Gui  de  Roye,  qu'il  désignait  par  ses 
accusations,  était  le  fondateur  du  collège  de  Reims,  à  Pa- 
ris, et  avait  fait  composer  ou  traduire  un  livre,  alors  fort 
renommé,  le  Doctrinal  aux  simples  gens. 

Si,  en  Angleterre,  Richard  Stury  et  Chaucer,  ces  deux 
amis  de  Froissart ,  se  montrèrent  favorables  aux  pre- 
mières prédications  de  Wyclef,  il  ne  faut  pas  oublier  que 
ceux  qui  désiraient  le  plus  vivement  la  réforme  dans  la 
discipline  deTÉglise,  surent  s'arrêter,  quand  des  voix  sé- 
ditieuses ne  respectèrent  plus  ni  les  dogmes,  ni  l'autorité 
religieuse  ou  temporelle.  Voyez  comme  Froissart  s'in- 
digne, quand  le  plus  violent  des  disciples  de  Wyclef,  «  ce 
€  fol  prestre  de  Kent  qui  s'appeloit  Jean  Balle,  »  prêche 
•au  cimetière  la  destruction  de  la  noblesse  et  la  commu- 
nauté des  biens.  «  Mieux  vaulsisl,  s'écrie-t-il,  que  dès  la 
«  première  fois,  il  eust  esté  condamné  à  tousjours  en 
«  prison.  »  L'archevêque  de  Cantorbéry  se  laissait  trop 
aisément  entraîner  à  lui  pardonner.  Une  plèbe  furieuse, 
conduite  par  Jean  Balle,  ne  l'en  massacra  pas  moins,  au 
moment  où  il  venait  de  célébrer  la  messe  devant  le  roi. 
Pour  Jean  de  la  Roche  Taillade,  comme  pour  Jean  de 
Varennes  ou  pour  Wyclef,  tout  se  résume  dans  cette 
parole  de  Jean  de  Gerson  :  Potest  finis  primus^  apparere 
bonus  et  salubris  et  devotuSy  qui  tandem  prolahitur  in  mul- 
tiplicius  scandalum. 


■::*t 


—     136    — 

Froissart  apprécie  d'ailleurs  avec  sagesse  Thisloire  du 
siège  pontifical  d'Avignon.  Il  comprend  trop  bien  que  les 
princes,  en  échange  de  leurs  bienfaits ,  imposaient  au 
saint  siège  une  tutelle  qui  ne  laissait  subsister  ni  liberté 
dans  l'élection,  ni  liberté  dans  l'exercice  de  l'autorité,  et 
il  ne  fallait  point  s'étonner  de  voir  les  pontifes,  créés  et 
dominés  par  les  princes,  ressembler  trop  souvent  aux 
princes  :  tOr,  regardez  et  considérez  la  grand'  subjection 
c  où  l'Église  se  boutoit  et  abandonnoit,  quand  eux  qui 
t  francs  estoient  ou  dévoient  estre,  se  soumettoient  en- 
«  vers  ceux  qui  prier  les  dévoient  (*).  »  Lorsque  Froissart 
ajoute  que  le  clergé,  par  ses  conseils,  «  exhorte  les  seigneurs 
«  à  faire  ce   qu'ils   font ,   sans  quoi    vivroient  comme 
«  bestes  ,  »   on  se  souvient  que  le  clergé  unit  la   cause 
des  lettres  à  celle  de  la  religion.  Les  mots  :  t  Science   et 
«  clergie,  »  sont  synonymes.  Froissart,  clerc  et  chroni- 
queur, ne  s'attribuait-il  pas,  à  ce  double  titre,  la  noble 
prérogative  de  rappeler  aux  soigneurs,  ce  qu'exigent  d'eux 
leur  honneur  et  leurs  devoirs? 

(')  Chron.  IV,  36.  Le  pipe  Clément,  voulsist  ou  non,  n'avoitau 
royaume  de  France  d'autre  puissance  que  celle  qu'on  lui  con- 
sentoit  à  avoir.  Chron  IIÏ,  27.  Plus  tard,  les  cardinaux  qui 
avaient  élu  le  cardinal  de  Luna,  firent  remontrera  Charles  VI, 
M  que  le  pape  que  créé  avoient,  estoit  en  création  de  papalilé 
«  par  condition  telle,  s'il  plaisoit  au  roi  de  France,  il  y  demeu- 
«  reroit  ou  on  l'osteroit;  et  se  mettroient  les  cardinaux  en  con- 
«  clave  et  en  esliroient  un  à  la  plaisance  du  roi.  »> 


—     137     — 


V.  L'imagination  —  Ce  que  Froissarl  en  (end  par  ce  mot  — 
Alliance  de  Souvenir  et  dlmagination. 


Nous  nous  sommes  arrêté  trop  longtemps  à  démontrer 
Timpartialité  de  Froissart  ;  nous  chercherons  à  racheter 
Fennui  de  cette  dissertation,  en  analysant  rapidement  un 
mot  qu'il  suffit  de  prononcer,  pour  exprimer  Tune  des 
facultés  les  plus  brillantes  et  les  plus  vives  de  Tespril 
humain,  l'imagination. 

Si,  comme  le  dit  Froissart  dans  un  de  ses  poèmes,  Sou- 
venir est  l'horloger  qui  chez  l'homme  met  tout  en  mouve- 
ment ,  c'est  l'imagination  qui  maintient  et  étend  davan- 
tage cette  admirable  activité.  Froissart  la  choisit  pour 
juger  ses  débats  poétiques,  et  il  nous  dit  : 

En  imaginations, 
Est  tout  mon  cœur. 

Jusque-là,  ce  mot  semblait  réservé  à  la  poésie;  Frois- 
sart le  fit  entrer  dans  la  chronique  :  «  Selon  l'imagina- 
«  tion  que  j'eus,  dit-il,  je  pris,  légèrement  la  peine  et  le  tra- 
«  vail,  car  qui  volontiers  fait  et  entreprend  une  chose,  il 
«  semble  qu'elle  ne  lui  coûte  rien.  »  L'imagination  ne 
crée  plus  des  fables,  dont  la  seule  règle  est  une  fantaisie 
ou  un  rêve.  C'est  le  travail  rapide  et  facile  d'un  esprit 
heureusement  doué ,  c'est  en  môme  temps  un  sentiment 

ferme  et  clairvoyant ,  dont  les  rois  et  les  capitaines  ne 

VI. 


—     438     — 

peuvent  pas  plus  se  passer  que  les  chroniqueurs  ('),  qui, 
pour  les  uns,  est  synonyme  d'habileté  et  de  prudence,  et 
qui ,  pour  les  autres,  exprime  une  appréciation  nette  et 
vive  de  tout  ce  qu'ils  ont  sous  les  yeux.  Si  la  mémoire 
sert  fidèlement  la  vérité,  l'imagination  vient  à  son  aide, 
en  reproduisant  les  événements  avec  les  passions  et  les 
émotions  de  tout  genre,  qui  s'y  associent  au  moment  où 
ils  s'accomplissent. 

. . .  Souvenir  et  retentive, 
Par  pensée  Imaginative , 
Ont  mis  Timagi nation 
En  mon  cœur  (•). 

Cette  alliance  du  souvenir  qui  conserve  les  faits  et  les 
noms,  et  de  l'imagination  qui  donne  aux  faits  leurs  cou- 
leurs et  aux  noms  leurs  caractères,  ne  conslitue-t-elle  pas 
la  réunion  des  qualités  indispensables  au  chroniqueur? 

(')  Frois.sart  donne  répithète  d'imaginatif  au  duc  de  Bour- 
gogne comme  à  la  duchesse  de  Brabant,  à  Richard  II  comme  au 
comte  de  Foix,  à  Chandos  comme  à  Duguesclin  ou  à  Coucy. 

(')  Trésor  amoureux,  f".  59. 


CHAPITRE  V. 

CIRICTÈRE  ORIGIHAI  DES  CEROmdllES. 


L  Éloge  des  clercs.  —  Froissart  s*occupa-t-il  d*aslroiioniie? 
—  Auteurs  grecs  et  latins  qu'il  cite.  —  Historiens  de  l'an- 
tiquité. —  Hérodote.  —  Xénophon.  —  Thucydide. 

H  nous  reste  à  examiner  ce  que  ce  chroniqueur,  in- 
struit par  sa  bonne  souvenance  des  choses  de  son  temps, 
et  soutenu  par  son  imagination  si  empressée  et  si  habile  à 
les  reproduire,  put  devoir  non  plus  à  la  mémoire  et  à 
l'imagination ,  mais  à  d'autres  études  et  à  d'autres  souve- 
nirs. 

La  clergie  et  la  science  étant,  comme  nous  Favons  déjà 
dit,  deux  mots  reconnus  synonymes  au  moyçn  âge,  il  en 
résultait  qu'un  clerc  était  considéré,  pour  peu  qu'il  méri- 
tât ce  titre,  comme  également  instruit  dans  toutes  les  bran- 
ches des  connaissances  humaines.  «  0  gent  bien  conseil- 
«  liée,  s'écrie  Christine  de  Pisan  s' adressant  aux  clercs, 


—   uo   — 

«  o  gent  eureuse!  je  dy  à  vous  les  disciples  d'estudedesa- 
«  pience  qui,  par  grâce  de  Dieu  et  de  bonne  fortune  ou  de 
«  nature,  estes  appliqués  à  encerchier  la  haultesse  de  la 
t  clère  resjoissant  estoille,  c'est  assavoir  sapience;  pre- 
«  nez  diligemment  che  trésor,  buvez  de  cette  claire  et 
«  saine  fontaine...  car  quele  chose  est  à  homme  plus 
«  digne  que  science  ?  Certes  tu  qui  le  désires  et  te  y  em- 
«  ploies,  tu  as  esleu  glorieuse  vie...  Je  ose  tenir,  quoy- 
«  que  nul  die,  qu'il  n'est  joie,  ne  trésor  semblable  à  celui 
«  de  l'entendement.  Si  ne  vueilliez  resongnier  nul  labour 
«  ou  paine,  vous  champions  de  sapience,  car  se  vous 
«  l'avez  et  bien  en  usez,  vous  estes  nobles,  vous  estes  ri- 
«  ches,  vous  estes  tous  parfais  (').  » 

Nous  n'osons  pas  décider  toutefois  jusqu'à  quel  point 
Froissart  apj)i'ofondit  la  théologie  et  s'il  fut  fort  docte  m 
utroque  jure.  Nous  ne  voulons  même  rien  conclure  d'une 
phrase  où  il  dit  qu'il  appartient  à  un  grand  clerc  de  sa- 
voir «  moult  d'astronomie.  »  Ce  qui  nous  intéresse  davan- 
tage, c'est  de  rechercher  les  soins  qu'il  donna  à  l'étudo 
des  lettres. 

Froissart  a  écrit  quelque  part  : 

...  Jeconcevoie  en  lisant 
Toute  chose  qui  m'iert  plaisant. 

Et  il  n'eut  pas  songé  à  contredire  la  danioiselle  qui  lui 
disait  : 

{')  Christine  di*  Pisan,  Livre  de  policie. 


—     141     — 

.  .  Lire  est  un  douls  mestiers; 
Quiconques  le  fait  par  plaisance; 
Ne  sçai  aujourd'hui  ordenancc 
Où  j'aie  mieuls  entente  et  coer. 

Mais  si ,  dans  sa  jeunesse ,  il  ne  lisait  que  les  ro- 
mans et  les  traités  d'amour,  nous  croyons  qu'à  un  âge 
plus  avancé  il  étudia  quelques  ouvrages  plus  sérieux,  legs 
précieux  de  l'antiquité,  que  Charles  V  fit  copier  et  tra- 
duire pour  qu'ils  ne  se  perdissent  pas. 

Il  semble  qu'on  trouve  dans  les  chroniques  de  Frois- 
sarl  un  écho  d'Homère  et  de  l'Iliade  quand  il  compare  à 
Hector  le  comte  de  Douglas  défiant  seul  toute  une  armée  ; 
il  n'en  est  pas  moins  fort  peu  probable  qu'il  sût  le  grec 
mieux  que  ses  contemporains  (').  A  défaut  du  grec,  on 
peut  affirmer  que  dans  son  enfance  il  apprit  assez  bien  le 
latin. 

Chez  les  Grecs,  il  cite  Platon,  Aristote  et  Orphée, 

...  Le  premier  qui  fu  sentans 
D'armonie  les  divers  sons. 

Chez  les  Latins,  il  semble  préférer  Dionysius  Cato  et 
Boèce.  On  sait  de  quelle  autorité  les  distiques  attribués  à 
Caton  jouissaient  au  moyen  ûge.  Quant  à  Boèce,  le  comte 
de  Hainaut,  Baudouin  le  Courageux,  l'avait,  dit-on,  ap- 
pris par  cœur,  et  Froissart  lui  a  consacré  quelques  vers 

(•)0n  voit  par  un  mandement  du  duc  d'Orléans  qu'en  4395 
un  envoyé  de  lempereur  de  Conslanlinople  ne  put  Irouverà 
Lyon  personne  qui  comprît  le  grec. 


—     U2     — 

du  Trésor  amoureux ^  où  il  le  dépeint  épris  à  tel  point  de 
Philosophie  qu'il  défiait  Fortune. 

Des  poètes  et  des  philosophes,  Froissart  descend  jus- 
qu'aux jurisconsultes  du  Digeste  et  de  Vlnfortiat,  quand, 
en  souvenir  de  Papinien,  il  nomme  Vavocat  de  la  Rose, 
maître  Papin. 

Quant  aux  historiens  de  la  Grèce  et  de  Rome,  nous  ne 
pensons  pas  que  Froissart  les  ait  cités  quelque  part. 
Froissart,  poète  à  une  époque  où  une  vague  métaphysi- 
que dominait  la  poésie,  étudia  chez  les  anciens  leurs  mo- 
ralistes aussi  bien  que  leurs  poètes;  mais,  en  écrivant 
rapidement  au  gré  de  ses  souvenirs  et  de  ses  inspirations 
les  annales  de  son  siècle,  il  ne  se  croyait  pas  tenu  de  con- 
naître le  traité  de  Lucien  sur  la  manière  d'écrire  l'his- 
toire, et  cependant  il  est  dans  Lucien  telle  page  qui  est 
aussi  vraie  pour  Froissart  que  pour  les  anciens  historiens 
de  la  Grèce,  entre  autres  celle-ci  :  t  II  faut  que  l'historien 
«  s'instruise  par  lui-même  et  n'accueille  que  des  témoi- 
«  gnages  dignes  de  foi.  Il  faut,  comme  le  Jupiter  d'Ho- 
«  mère,  qu'il  porte  les  yeux  de  tou's  côtés,  tantôt  sur  les 
«  Thraces,  tantôt  sur  les  Mysiens;  qu'il  voie  ce  qui  se 
«  passe  dans  les  deux  camps,  qu'il  mette  tout  dans  une 
«  égale  balance  ;  qu'il  prenne  part  à  la  mêlée,  qu'il  fuie 
«  avec  les  vaincus,  qu'il  triomphe  avec  les  vainqueurs. 
«  Son  esprit  doit  être  comme  un  miroir  pur  et  sans  tache, 
t  qui  reçoit  les  objets  tels  qu'ils  sont,  ne  mettant  rien  du 
«  sien  qu'une  expression  naïve.  »  Toutes  ces  qualités  se 
trouvent  réunies  chez  Froissart. 


—     143     — 

C'est  par  une  similitude  de  goûts  développés  sous 
Tempire  des  mêmes  circonstances  que  nous  pouvons  ex- 
pliquer ces  rapports  étroits  qui,  à  un  intervalle  de  dix- 
huit  siècles,  placent  Froissart  tout  à  côté  d'Hérodote. 
«  Froissart,  dit  le  poète  anglais  Gray,  est  l'Hérodote  de 
«  son  temps.  > 

Hérodote  avait  reçu  dans  l'antiquité  le  surnom  de  père 
de  l'histoire.  Froissart  le  mérita  au  moyen  âge.  Mais  si 
.  l'on  préfère  désigner  sous  le  nom  de  chronique  un  récit 
naïf  et  facile  dont  le  cadre  est  celui  des  souvenirs  du  nar- 
rateur, on  peut  dire  aussi  exactement  qu'Hérodote  est 
chroniqueur  au  même  titre  que  Froissart. 

Hérodote  commence  son  histoire  en  disant  qu'il  se  pro- 
pose de  célébrer  les  exploits  des  Grecs  et  des  Barbares, 
et  de  préserver  de  l'oubli  les  événements  mémorables  ; 
dès  les  premiers  mots  de  son  prologue,  Froissart  annonce 
à  peu  près  de  même  t  qu'il  veut  traiter  et  recorder  his- 
«  toire  afin  que  honorables  emprises  et  nobles  aventures 
€  d'armes,  lesquelles  sont  avenues  par  les  guerres  de 
«  France  et  d'Engleterre,  soient  mises  en  mémoire  per- 
(  pétuelle.  » 

Froissart  proteste  que,  sans  craindre  et  sans  flatter 
personne,  il  est  résolu  à  respecter  toujours  la  vérité.  Hé- 
rodote avait  dit  avant  lui  :  t  Lors  même  que  mon  senti- 
(  ment  m'attirerait  la  haine  de  la  plupart  des  hommes,  je 
«  ne  dissimulerai  pas  ce  qui  me  paraît  être  vrai.  »  Cepen- 
dant Hérodote  laisse  parfois,  comme  Froissart,  le  -soin  de 
juger  les  événements  au  lecteur  :  c'est  ainsi  qu'après 


—     144     — 

avoir  rapporté  Fopinion  des  Perses  et  des  Phéniciens  sur 
l'enlèvement  d'Io,  il  ajoute  qu'il  ne  décidera  pas  si  les 
choses  se  sont  passées  de  cette  manière  ou  d'une  autre 
Froissart  répète  sans  cesse  :  «  J'ai  ouï  recorder,  je  fus 
«  informé.  »  Hérodote  dit  aussi  :  «  Je  dis  ce  que  j'ai  vu, 
t  ce  que  j'ai  su  par  moi-même,  ce  que  j'ai  appris  par  mes 
t  recherches.  »  Si  Froissart  fit  de  fréquents  voyages 
d'enquête  et  visita  les  montagnes  de  la  sauvage  Ecosse, 
Hérodote  s'avança  jusqu'aux  froides  régions  delà  Scythie. 
Hérodote,  comme  Froissart,  rapporte  ce  qu'il  a  entendu 
raconter  à  Delphes,  à  Cyrène  et  à  Gyzique,  et  on  le  voit 
tour  à  tour  interroger  les  prêtres  d'Hercule  à  Tyr  et  ceux 
qui,  à  Thèbes  et  à  Memphis,  conservaient  le  dépôt  sacré 
des  obscures  traditions  de  l'Egypte.  Hérodote  fut  salué 
par  les  applaudissements  de  la  Grèce,  d'abord  aux  jeux 
olympiques,  où  le  plus  bel  hommage  rendu  à  son  génie 
fut  une  larme  de  Thucydide  ,  puis  aux  Panathénées,  où  il 
avait  pour  auditeur  ce  peuple  athénien,  le  plus  prompt  à 
saluer  toutes  les  gloires  et  aussi  à  les  oublier.  Froissart 
fut  admis  dans  les  cours  les  plus  brillantes,  et  il  n'y  eut 
de  son  temps  aucun  prince  qui  ne  le  comblât  de  ses 
bienfaits. 

On  a  remarqué  qu'avant  Hérodote ,  la  Grèce  avait  eu 
des  histoires  particulières  de  ses  provinces  ou  de  ses  vil- 
les, et  qu'Hérodote  le  premier  avait  fait  figurer  dans  la 
môme  histoire  les  annales  de  tout  le  monde  civilisé  de  son 
temps.  Cela  n'est  pas  moins  vrai  pour  Froissart. 

Froissart    et   Hérodote   curent  de   plus   ce   caractère 


—     145    — 

commun  qu'ils  peignirent  Tantiquité  grecque  et  le  moyen 
Age ,  à  l'époque  où  leurs  destinées  étaient  complètes.  Le 
premier,  tout  entier  à  l'enthousiasme  de  la  lutte  de  l'Hel- 
lade  contre  l'Asie,  vécut  dans  le  même  siècle  que  les 
Léonidas,  les  Miltiade,  les  Aristide,  les  Thémistocle. 
Froissart  qui  consacre  ses  récits  à  la  sanglante  rivalité 
de  la  France  et  de  l'Angleterre ,  fut  le  contemporain  des 
Bertrand  du  Guesclin  et  des  Olivier  de  Clisson ,  des  Jean 
Chandos  et  des  Gauthier  de  Mauny .  Hérodote  et  Froissart 
virent  tous  les  deux  s'achever  celte  ère  de  courage  et  de 
gloire.  Vers  le  temps  de  la  mort  d'Hérodote,  la  prise 
d'Athènes  par  les  Lacédémoniens  marqua  la  décadence 
de  la  Grèce,  et  la  mort  de  Froissart  fut  suivie  de  près  par 
ce  funeste  traité  de  Troyes  qui  ouvrit  aux  Anglais  les 
portes  de  Paris, 

Enfin  après  Froissart  comme  après  Hérodote  l'histoire 
change  de  caractère.  A  une  narration  sincère  et  simple, 
mais  quelquefois  un  peu  diffuse,  succède  ce  que  nous  ap- 
pellerons volontiers  l'histoire  politique,  où  le  récit  des 
faits  n'est  plus  qu'accessoire  et  où  le  texte  s'efface  devant 
un  commentaire  offert  moins  aux  lecteurs  qui  aiment  à  ap- 
prendre, qu'à  ceux  qui  cherchent  à  méditer.  Elle  affecte 
désormais  une  forme  brève  et  concise ,  qui  semble  cacher 
la  pensée  pour  inviter  à  en  sonder  la  profondeur.  L'histo- 
rien ne  se  borne  plus  à  rapporter  le  fait  qu'il  a  vu  ou 
qu'il  a  entendu  raconter  :  il  en  fait  l'objet  d'un  examen 
critique,  dans  ses  causes  aussi  bien  que  dans  ses  résultats, 

et  cette  appréciation  personnelle  lui  donne  une  autorité 
H.  \Ti 


â 


—     U6    — 

nouvelle ,  celle  d'un  juge  supérieur  aux  hommes  et  au^ 
choses  qu'il  étudie.  Voyez  Thucydide,  lorsqu'il  résume 
en  quelques  mots  la  science  du  gouvernement,  appliquée 
auxévénementsde  son  temps.  Voyez  Xénophon,  lorsqu'il 
expose  le  système  qu'il  eût  été  le  plus  avantageux  de  sui- 
vre dans  les  diverses  conjonctures  dont  il  a  été  le  témoin. 
Ace  point  de  vue  Philippe  deCommines,  né  après  la  mort 
de  Froissart,  rappelle  Thucydide  et  Xénophon ,  venus 
après  Hérodote,  car  il  s'appuie  aussi,  à  ce  qu'il  nous  dit, 
sur  l'expérience  qu'il  doit  à  la  politique  ,  et  ce  rappro- 
chement devient  plus  complet  lorsqu'on  observe  que 
Thucydide  et  Xénophon  furent  exilés  par  ce  qu'on  leur 
reprochait  de  préférer  les  intérêts  rivaux  de  Lacédémone 
à  ceux  de  leur  patrie,  et  que  Philippe  de  Gommines  le  fut 
également,  comme  soupçonné  de  favoriser  le  roi  de  France 
contre  son  maître  le  duc  de  Bourgogne.  Il  faut  aussi  re- 
marquer que  Thucydide  et  Xénophon  sont  peu  anté- 
rieurs à  Philippe  de  Macédoine ,  et  que  le  sire  de  Gom- 
mines fut  le  contemporain  de  Louis  Xï.  Or,  ces  deux 
époques  retracent  l'une  et  l'autre ,  un  travail  de  destruc- 
tion et  de  transformation,  accompli  plus  parla  ruse  que 
par  la  violence ,  moins  avec  le  fer  qu'avec  l'or ,  où  la  tu- 
multueuse liberté  des  cités,  républiques  ou  communes, s'ef- 
faça entièrement  devant  l'unité  du  pouvoir  représenté  par 
une  main  puissante  et  redoutée.  Là  s'arrête  l'antiquité 
hellénique,  aussi  bien  que  cette  autre  antiquité  qui  s'éloi- 
gne chaque  jour  de  nous  et  que  nous  avons  coutume  de 
nommer  le  moyen  âge. 


147     — 


H.  Historiens  et  chroniqueurs  du  moyen  âge.  —  École  anglo- 
normande.  —  Villani. —  Lopcz  de  Ayala. 

A  défaut  des  historiens  anciens,  Froissart  chercha- 
t-ildes  modèles  chez  les  historiens  étrangers?  parfois  la 
distance  des  frontières  tient  lieu  de  celle  que  les  siècles 
mettent  entre  les  monuments  des  diverses  littératures  : 
maj(yr  e  longinquo  reverentia. 

Pendant  son  long  séjour  en  Angleterre ,  Froissart  eût 
pu  approfondir  les  œuvres  de  cette  grande  école  histori- 
que anglo-normande,  qui  remontait  par  son  origine  aux 
abbayes  de  Neustrie  où  vécurent  Orderic  Vital  et  Guil- 
laume de  Jumiéges,  et  qui  avait  pénétré  avec  la  conquête 
dans  les  monastères  saxons  ;  mais  rien  n'annonce  qu'il  ait 
jamais  ouvert  Guillaume  de  Neubridge,  Guillaume  de 
Malmesbury ,  Roger  de  Hoveden ,  Matthieu  Paris  ,  et 
tant  d'autres  excellents  chroniqueurs,  qui  tout  en  gémis- 
sant sur  les  malheurs  de  leur  patrie  opprimée  par  les 
Normands,  racontent  la  gloire  acquise  par  les  Normands 
sur  les  rivages  lointains  où  les  avaient  conduits  Robert 
Qourle-Heuse  et  Richard  Cœur  de  Lion. 

Froissart  ne  dut  pas  davantage  aux  historiens  de  l'Italie 
et  de  l'Espagne. 

Il  avait  quinze  ans  lorsque  Jean  Villani  mourut,  et  il 
put  consulter  le  manuscrit  de  son  histoire  lors  de  son 
voyage  à  Florence  en  1369,  mais  il  n'y  avait  rien  dans 
Villani  qui  pût  séduire  Froissart.  Jean  Villani  qui  a  eu 


—     148     — 

de  longues  relations  avec  la  plupart  des  contrées  de  TEu- 
rope ,  inscrit  les  dates ,  compte  les  morts  qui  ont  suc- 
combé dans  les  batailles,  enregistre  les  mariages  comme 
lesnaissances,  les  ouragans  comme  les  incendies.  C'est  un 
banquier  florentin,  portant  sur  son  bilan  quotidien  le  ré- 
sumé de  ses  enquêtes  et  de  ses  informations,  ou,  pour 
mieux  dire,  c'est  un  marchand  appréciant  froidement  et 
sans  enthousiasme ,  la  paix  qui  favorise  le  commerce  ou 
la  guerre  qui  l'anéantit.  On  trouve  encore  dans  les  pays 
que  visita  Jean  Villani  quelques  chartes  relatives  à  des 
contrats  commerciaux  assez  peu  importants,  où  il  prend 
lui-même  le  titre  de  marchand  et  de  bourgeois  de  Flo- 
rence. (•) 

Froissart  avait  aussi  songé  à  demander  au  commerce 
ces  beaux  florins  si  recherchés,  qu'on  nommait  les  flo- 
rins de  Florence  ;  mais  il  s'en  en  était  bientôt  re- 
penti ,  et  nous  nous  en  applaudissons.  Si  parfois  le 
marchand  eut  donné  une  date  plus  exacte  ou  une  énu- 
mération  plus  précise,  combien  n'eussions-noiis  pas  eu  à 

(')  J'ai  vu  deux  de  ces  chartes.  L'une  porte  la  date  du  46  no- 
vembre 1308.  Dans  l'autre,  qui  est  du  25  décembre  1306,  Jean 
Villani ,  de  la  compagnie  de  Perurhe,  reconnaît  avoir  reçu  du 
comte  de  Flandre  la  somme  de  douze  mille  livres  parisis  ,  qu'il 
promet  de  faire  remettre  au  Temple  à  Paris,  conformément  au 
traité  d'Athies.  Un  autre  marchand  de  Florence,  Thomas  Fin, 
était  receveur  du  comte  de  Flandre  ,  et  on  laccusa  d'avoir 
gardé  une  partie  de  l'argent  destiné  au  roi  de  France.  Chartes 
conservées  aux  archives  de  Rupelmonde. 


—     149     — 

regretter  l'absence  de  ces  grandes  qualités  de  la  narration 
et  du  style  qui  distinguent  le  chroniqueur  aussi  bien  que 
l'historien  ! 

En  Espagne  l'on  avait  vu  au  xni*  siècle  Rodrigue  Xi- 
menès,  archevêque  de  Tolède,  écrire  le  récit  des  campa- 
gnes du  roi  de  Gastille  saint  Ferdinand  contre  les  Maures. 
Il  raconte  qu'il  portait  la  croix  au  milieu  des  combats  et 
qu'il  exhortait  le  roi  de  Gastille  à  attendre  avec  confiance 
la  victoire  ou  à  se  résigner  à  la  mort.  Ce  fut  aussi  à  saint 
Ferdinand  qu'il  dédia  le  livre  de  rébus  Hispaniœ  qu'il  avait 
composé  à  sa  prière,  pour  sa  gloire  et  celle  de  son  peu- 
ple :  ad  prœconlum  vestrœ  gentis  et  vestrœ  fjloriam  majes- 
tatis  (').  Rodrigue  Ximenès  écrivait  en  latin,  citant  et 
imitant  à  chaque  page  les  grands  maîtres  de  l'autiquité 
classique.  C'est  au  contraire  en  langue  catalane  que 
Ramon  Muntaner,  né  peu  d'années  après  la  mort  de  Ro- 
drigue Ximenès,  compose  l'histoire  des  rois  d'Aragon  et 
de  leurs  querelles  en  Sicile  II  commence  sa  chronique  en 
racontant  qu'un  veillard  vêtu  de  blanc  lui  est  apparu  et 
lui  a  dit  :  «  Muntaner,  lève-toi  et  fais  un  livre  des  grandes 
a  merveilles  dont  tu  as  été  le  témoin  (').  »  Mais  le  plus 
célèbre  chroniqueur  espagnol  est  le  grand  chancelier  de 
Gastille,  don  Pedro  Lopez  de  Ayala,  né  en  1 332,  cinq  ans 

(')  Roderici  Arch.  Toi.  de  rébus  Hispanièe  llbri  novem,  prœ- 
fatio,  ap.  Rer.  hisp.  scriptores,  p.  149. 

(•)  Muntaner,  lleva  sus  e  pensa  de  fer  un  libre  de  les  grans 
maravellesquehas  vistes.  Ramon  Muntaner,  édition  du  docteur 
Karl  Lanz,  StuttgardI,  1844,  p.  3. 


I 


—     150     — 

avant  Fi-aissart,  et  mort  en  1 407,  vers  le  memejtemps  que 
lui.  Ayant  embrassé  avec  zèle  le  parti  de  Henri  de 
Transtamare,  ayant  môme  eu  Thonneur  de  partager  par 
dévouement  pour  lui  la  captivité  de  Bertrand  du  Guesclin, 
il  fut  un  moment  son  ambassadeur  près  de  Charles  VI 
qu'il  accompagna  à  la  bataille  de  Roosebeke.  Mais  Frois- 
sart,  qui  reproduit  les  récits  de  don  Juan  Pacbéco,  semble 
ne  rien  devoir  à  Lopez  de  Ayala,  et  la  chronique  deLopez 
de  Ayala  ne  doit  pas  davantage  à  celle  de  Froissart.  En 
effet  Lopez  de  Ayala,  qui  avait  traduit  Tite-Live  et  Valère 
Maxime,  y  cherche  aussi  bien  que  Rodrigue  Ximenès  le 
modèle  de  ses  narrations.  Ce  qui  en  fait  le  charme,  c'est 
la  beauté  de  la  langue  castillane  qui  reproduit  si  heureu- 
sement la  pompe  de  la  période  latine  ;  c'est  surtout  cette 
heureuse  opposition  entre  la  dignité  et  la  majesté  du  style 
et  Fimpétuosité  de  ce  feu  chevaleresque  qui  ennoblit 
les  discordes  civiles  de  l'Espagne  ,  et  qui  brille  d'un 
éclat  sans  égal  dans  le  tableau  des  combats  livrés  aux 
princes  musulmans  de  l'Andalousie  ('). 

Il  nous  reste  à  rechercher  si  Froissart  suivit  les  traces 
des  historiens  français  qui,  écrivant  dans  la  môme  langue 
que  lui,  le  précédèrent  de  peu  d'années  ou  fureut  ses  con- 
temporains. 

(»)  On  rencontre  dans  les  actes  de  Rymer  une  charte  du 
^6  janvier  1391,  teste  no  ili  milite  Pedro  luppi  de  Ayala,  do- 
mino de  Sahnaterra  :  c'est  le  chroniqueur.  Froissart  ne  le  nomme 
même  pas  parmi,  les  seigneurs  qui  à  Roosebeke  gardaient  le 
fivin  du  roi.  Cf.  Ayala,  II,  p.  164. 


—     151     - 


III.  Historiens  français.  —  Vîllehardouin.  —  Joinville. 

Villehardouin  el  Joinville  appartiennent  tous  les  deux 
à  la  Champagne  :  l'un  est  le  contemporain  de  Baudouin  de 
Constantinople  ;  Vautre,  de  saint  Louis. 

Villehardouin  s'adresse  directement  à  ceux  qui  désirent 
entendre  le  récit  des  guerres  d'Outre-Mer.  t  Seigneur, 
«  sachiez...,  »  dit-il  en  commençant  et  il  répète  plusieurs 
fois  cette  phrase.  Il  est  sincère  et  proteste  que  «  onkes  ne 
«  menti  de  mot  à  son  escient,  »  mais  on  s^aperçoit  qu'il  cède 
ùTémotion  des  souvenirs  qui  le  dominent,  soit  qu  il  montre 
les  Vénitiens  accueillant  avec  un  long  transport  d'enthou- 
siasme l'héroïque  résolution  de  Dandolo,  soit  qu'il  dé- 
peigne le  Bosphore  «  tout  flori  »  de  vaisseaux,  et  cette 
riche  cité ,  «  souveraine  au  dessus  de  toutes,  »  qui  mirait 
dans  les  flots  ses  hauts  palais  et  ses  innombrables  églises. 
Bientôt  la  lutte  s'engage.  Chaque  journée  à  ses  épreuves  ; 
chaque  combat,  ses  martyrs.  Les  événements  qui  se  pres- 
sent et  se  multiplient ,  remplissent  toutes  les  pages ,  car 
jamais  TOrient,  théâtre  de  tant  de  révolutions  ,  n'en  a  vu 
do  plus  soudaines,  ni  de  plus  terribles  :  à  peine  y  a-t-il 
place  parfois  pour  quelques  lignes  où  un  caractère  tendre 
et  gracieux  se  mêle  à  une  légère  ironie.  Quand  il  parle 
des  dames  grecques  réunies  au' palais  des  Blaquernes,  il 
remarque  «  qu'elles  estoient  si  richement  atournées  que 
«  elles  ne  pooicnt  plus.  »  Ailleurs,  il  dit  à  propos  des  dis- 
cordes des  croisés  :   «  Ne  vous  esmcrveilliés  mie  se  laïc 


à 


—     152     — 

«  gonl  estoieiit  en  discorde,  quant  li  blanc  moine  y  es- 
«  toient.  »  Si  partout  ailleurs  le  récit  de  Villehardoiiin 
est  plein  de  larmes,  c'est  qu'il  est  dicté  au  milieu  des  pé- 
rils. Les  grandes  luttes  de  la  croix  aux  bords  du  Bosphore 
ne  lui  permettent  pas  d'écouter  à  son  gré  les  douces 
inspirations ,  si  chères  à  la  cour  de  Champagne ,  de 
l'amour  et  de  la  poésie. 

Tout  au  contraire,  quand  Joinville  écrit ,  il  est  rentré 
dans  son  chûteiiu,  et  les  dangers  qu'd  a  courus  ne  sont 
qu'un  souvenir  qui  ne  se  renouvellera  plus.  Aussi  l'esprit 
français,  cet  esprit  un  peu  léger ,  un  peu  enclin  à  la  mo- 
querie, qui  peint  admirablement  l'aspect  des  choses  et  les 
lignes  extérieures  des  mœurs  et  des  caractères,  se  révèle- 
t-il  plus  librement  que  dans  Villehardouin.  Joinville,  qui 
s'associa  à  l'héroïsme  de  saint  Louis  et  qui  l'aima  autant 
(|u'il  le  vénéra,  est  bien  loin  de  cette  abnégation,  de  cette 
fermeté  inébranlable  que  le  roi  de  France  puisait  dans  sa 
conscience  et  dans  sa  foi.  Voyez  comme  le  pieux  monar- 
(|ue  lui  reproche  de  ne  pas  mettre  assez  d'eau  dans  son 
vin,  et  comme  il  lui  avoue  qu'il  trouve  peu  agréable  de 
laver  les  pieds  aux  pauvres  :  il  ne  lui  cache  même  pas 
qu'il  se  chargerait  de  trente  péchés  mortels  pour  éviter  la 
lèpre.  -Quand  il  réunit  wSes  feudataires  pour  la  croisade, 
il  passe  avec  eux  toute  une  semaine  «  en  festes  et  en  ca- 
«  rolles.  »  Il  n'ose  regarder  son  château  en  le  quittant,  il 
regrette  bien  plus  son  départ  quand,  le  vent  enflant  la 
voile  de  son  navire ,  il  ne  voit  plus  que  le  ciel  et  l'eau.  A 
Chypre,  il  est  assez  disposé  h  imiter  Villehardouin   eu 


—     153     — 

allant  chercher  fortune  à  Constantinople  ;  en  Egypte ,  il 
n'est  pas  de  l'avis  de  son  échanson  qui  l'engage  à  chercher 
le  martyre,  comme  l'évoque  de  Soissons  lui  en  donne 
l'exemple  ;  loin  de  là,  il  est  si  troublé  qu'il  ne  trouve  pas 
un  mot  à  dire  au  religieux  qui  veut  le  confesser ,  et  que 
sans  y  songer  il  fait  gras  le  vendredi  chez  les  Sarrasins. 
Mais  s'il  avoue  lui-même  ses  faiblesses,  c'est  que  tous  l'ont 

• 

vu  couvert  de  blessures,  épuisé  par  l'épidémie,  et  ne  ces- 
sant pas  de  combattre  alors  même  qu'il  ne  peut  plus  por- 
ter d'armure.  Il  blâme ,  il  est  vrai ,  ses  chevaliers  qui , 
devant  le  cercueil  du  sire  de  Landricourt ,  causaient  si 
bruyamment  du  mari  destiné  à  sa  veuve,  qu'ils  interrom- 
paient l'office  des  morts ,  et  tout  en  remarquant  que  dès 
le  lendemain  ils  périrent  eux-mêmes ,  il  ne  peut  s'empê- 
cher d'ajouter  qu'il  y  eut  six  femmes  de  plus  à  remarier. 
Ce  qui  indigne  Join ville  .  ce  sont  ces  légers  propos  dans 
sa  chapelle  où,  touchant  lui-môme  à  sa  dernière  heure,  il 
soutint  dans  ses  bras  son  prêtre  mourant  qui  achevait  le 
saint  sacrifice;  nous  croyons  volontiers  qu'il  les  eût  tolé- 
rés partout  ailleurs ,  et  c'est  au  milieu  de  la  mêlée  que  le 
comte  de  Soissons  lui  disait  :  «  Séneschal ,  encore  par- 
«  lerons-nous  de  ceste  journée  es  chambres  des  da- 
«  mes.  » 

Le  sire  de  Joinville,  dictant  un  livre.  Des  saintes  pa- 
«  rôles  et  des  bons  faits  du  roi  saint  Looys,  déclare  avoir 
entrepris  ce  travail,  «  pour  ce  que  cil  qui  les  orront  en 
«  puissent  mieux  faire  leur  profit.  »  Né  vingt  ans  après 
la  moit  do  Geoffroi  de  Villohardouin,  il  avait  également 


i 


cessé  de  vivre  depuis  vingt  ans,  lorsque  Froissart  reçut  le 
jour  à  Valenciennes. 

Froissai-t  qui  rend  souvent  hommage  aux  souvenirs  du 
règne  de  saint  Louis,  encore  pleins  de  force  dans  tout  le 
cours  du  XIV*  siècle,  avait  sans  doute  étudié  la  chronique 
du  sire  de  Joinville,  et  son  enthousiasme  pour  les  croi- 
sades  avait  dû  le  porter  également  à  lire  dans  le  maréchal 
de  Champagne  le  brillant  tableau  de  la  conquête  de  Con- 
stantinople.  Il  put  même  recueillir  quelques  traditions  et 
quelques  récits  échappés  aux  scribes  et  aux  copistes,  de 
la  bouche  des  descendants  de  ces  pieux  et  illustres  chro- 
niqueurs. 

Jean  de  Beaumont  n^était  étranger  ni  aux  sires  de  Join- 
ville,  ni  aux  sires  de  Villehardouin.  Le  petit-fils  de  This- 
torien  de  saint  Louis,  Henri  de  Joinville,  que  Froissart 
cite  parmi  les  chevaliers  français  faits  prisonniers  à  Poi- 
tiers, avait  pour  femme  Marie  de  Luxembourg.  D'autre 
part,  Isabelle  de  Villehardouin  avait  épousé  Florent  de 
Hainaut,  oncle  de  Jean  de  Beaumont  :  elle  habita  le  châ- 
teau d'Étreungt,  aux  bords  de  TEscaut,  et  c'était  là  peut- 
être  que  Ton  conservait  ces  manuscrits  de  la  chronique 
du  maréchal  de  Champagne,  que  l'on  croit  avoir  été  écrits 
près  de  Valenciennes,  parce  que  la  chronique  de  Henri 
de  Valenciennes  s'y  trouve  jointe. 

Froissart  retrouva  plus  tard  d'autres  souvenirs  de  la 
croisade  d'Egypte  chez  le  nouveau  seigneur  de  Beau- 
mont. Gui  de  Blois  avait  pour  aïeul  Gauthier  de  Chûtillon, 
qui  arrachait  de  son  armure  les  flèches  des  Sarrasins , 


—     155    — 

dont  elle  était  couverte,  et  qui  se  dressait  sur  ses  étriers, 
tendant  son  épée  en  avant,  et  criant  de  toutes  ses  forces  : 
«  Ghastillon  !  chevalier  !  Où  sont  mi  preudommes  ?  » 

Froissart  eût  pu  emprunter  anx  belles  pages  que  Vil- 
lehardouin  consacre  à  Dandolo,  quelques  traits  de  son  ta- 
bleau de  la  mort  du  roi  de  Bohôme  qui,  pas  plus  que  le 
doge  de  Venise,  «  ne  véoit  goutte.  »  Il  lui  eût  été  aisé  de 
comparer  la  croisade  du  duc  de  Bourbon  à  celle  de  saint 
Louis,  qui  fut  seigneur  de  Carthage,  quelques  jours  avant 
de  mourir  sur  la  cendre  (*).  Mais  la  rapidité  de  ses  en- 
quêtes et  de  ses  récits  ne  lui  laissaient  pas  le  loisir  d'en 
franchir  les  limites  ou  de  les  prolonger  par  des  digres- 
sions. 

Il  se  borne  à  placer  dans  la  bouche  de  l'ambassadeur 
portugais  Laurentien  Fougasse,  une  phrase  assez  obscure 
sur  les  anciennes  chroniques  de  Gharlemagne.  S  agit-il 
des  chroniques  que  le  comte  de  Hainaut,  Baudouin  V, 
fit,  dit-on,  chercher  dans  toutes  les  abbayes  de  France? 
N'est-il  question  que  de  la  chronique  de  Turpin,  à  la*- 
quelle  Froissart  paraît  faire  allusion,  en  parlant  des 
murailles  de  Carcassonne?  Ceci  est  le  plus  probable. 

Il  n'est  qu'une  seule  source,  à  laquelle  Froissart, 
guidé  partout  ailleurs  par  ses  propres  informations, 
ait  puisé,  sans  s'en  cacher.  C'est  la  chronique  de  Jean 
le  Bel. 


(')  Dominas  Cartbaginis,  dominas  totias  région is.  Epist.  Pé- 
tri de  Condei. 


^ 


—     1 56     — 


IV.  Jean  le  Bel.  —  Carpclère  distinct  des  diverses  parités  de 
son  récil.  —  Jacques  de  Douglas.  —  La  comtesse  de  Salis- 
bury. 

Froissart  s'exprime  en  ces  termes  :  «  Je  Jean  Froissant 
«  commence  à  parler  après  la  relation  de  monseigneur 
*  Jean  le  Bel  Jadis  chanoine  de  Saint-Lambert  de  Liège,  » 
et  il  ajoute  ailleurs  :  «  Je  me  veux  fonder  et  ordonner  sur 
«  les  vrayes  chroniques,  jadis  faites  et  rassemblées  par 
«  vénérable    homme   et   discret  seigneur   monseigneur 
«  Jean  le  Bel,  chanoine  de  Saint-Lambert  de  Liège,  qui 
«  grand  cure  et  toute  bonne  diligence  mist  en  ceste  ma- 
«  tière  et  la  continua  tout  son  vivant,  au  plus  justement 
«  qu  il  pust.  »  Cette  narration  devait  inspirer  un  grand 
respect  et  une  légitime  confiance  à  Froissart,  pour  toute 
la  période  antérieure  à  ses  propres  enquêtes,  car  c'était 
cette  partie  qui  avait  été  rédigée  sous  les  yeux  du  sire  de 
Beaumont  (').  En  effet,  Jean  le  Bel  semble  avoir  com- 
mencé sa  chronique,  lorsqu'il  revint  avec  le  sire  de  Beau- 
mont  de  la  guerre  d'Ecosse;  il  y  avait  pris  lui-même  une 
part  active,  et  lorsqu'il  s'écrie  :  «  Nous  aviens  todis  nos 
«  chevals  ensellés,  nous dormiensdel  nuit  tousarmeis,  b 


(')  «  Comme  celui  qui  vu  les  avoit...  Chron.  I,  i,  44.  Froissart 
ajoute:  «Monseigneur  Jean  le  Bel  fut  moult  ami  à  monseigneur 
c.  Jean  de  Haiuaut,  par  quoi  il  put  delez  luy  voir  et  connoistre 
«  plusieurs  besoignes.  » 


—     457    — 

il  se  montre  encore  tout  animé  de  la  chaleur  de  la  lutte 
et  de  l'enivrement  du  triomphe. 

Dans  ce  tableau  des  prouesses  de  la  chevalerie,  figure 

un  fait  de  l'histoire  contemporaine  qui,  jusqu'à  nos  jours, 

a  conservé  tout  son  éclat  ;  mais  il  faut,  pour  comprendre 

l'admiration  qu'il  excita  au  moyen  âge,  placer  ici  une 

anecdote  peu  connue.  Nous  aimons  à  lire  dans  Jean  le 

Bel,  à  qui  Froissart  lésa  empruntées,  ces  belles  paroles  d'un 

roi  d'Ecosse  qui,  au  moment  de  mourir,  appelle  un  de 

ses  plus  nobles  amis  et  lui  dit  :  «  Je  vuelh  (nous  copions 

<  Jean  le  Bel)  que  aussitost  que  je  suy  trespasseis,  que 

«  vous  prendés  mon  cœur  et  si  le  portés  avec  vous  ,  por 

«  présenteir  au  saint-sépulcre,  là  où  Nostre-Seignour  fut 

«  ensevely,  puisque  li  corps  n'y  puet  alleir.  Et  y  allés  à 

«  noble  compagnie  et  force,  et  faites  savoir  par  tout  pays 

«  que  vous  portés  avecque  vous  le  cœur  liroy  Robert  d'Es- 

«  coche.  »  Et  le  sire  de  Douglas,  chargé  de  ce  legs  pieux, 

croit  ne  pouvoir  mieux  faire,   que  d'aller  mourir,   en 

combattant  les  Sarrasins  de  Grenade,  le  cœur  de  Robert 

Bruce  placé  sur  le  sien.  Si,  après  plus  de  quatre  siècles, 

nous  nous  sentons  émus  à  ce  tableau,  combien  ne  frappa- 

t-il  pas  plus  vivement  des  hommes  qui  avaient  entendu 

tant  de  fois  raconter  les  exploits  du  roi  d'Ecosse,  et  qui, 

chaque  jour  aussi ,  rêvaient  aux  pèlerinages  lointains  et 

aux  guerres  saintes. 

Que  de  souvenirs  ne  devaient  pas  réveiller  ces  chroni- 
ques lues  à  Beau  mont  ou  à  la  Salle  le  Comte  à  Valen- 

cieimes,  devant  Jean  de  Hainaut  dont  Edouard  111  avait 
II.  \\ 


i 


—    158    — 

réclamé  avec  instance  le  secours  contre  les  Ecossais,  et 
qui  avait  courageusement  porté  sa  bannière  au  delà  de  la 
Tyne,  «  par  bruyères,  par  montagnes  et  par  vallées!  » 
Autour  de  lui  se  pressaient  les  sires  d'Antoing,  de  Ligne, 
de  Vertaing,  d'Aubrecicourt,  de  Potelles,  de  Villiers,  de 
Hennin,  d'Estourmel,  de  Sémeries,  en  un  mot  tous  ces 
chevaliers  qui  avaient  traversé  la  mer  avec  lui,  t  en 
«  grand  désir  de  servir  leur  maistre.  » 

Là  aussi  brillaient  deux  princes  dignes  d'appartenir  à 
la  même  maison  :  Tun  était  le  comte  Guillaume  de 
Hainaut,  Vautre,  son  oncle,  Jean  de  Luxembourg, 
roi  de  Pologne  et  de  Bohême.  Le  roi  de  Bohême 
devait  faire  revivre  ce  miracle  de  Thonneur  chevaleres- 
que, en  priant  ses  chevaliers  de  conduire  non  le  cœur, 
mais  le  corps  de  leur  roi  infirme  et  frappé  de  cécité, 
assez  avant  pour  qu'il  pût  tomber  l'épée  à  la  main.  Le 
comte  de  Hainaut,  plus  jeune  et  non  moins  intrépide, 
supplia  Jean  de  Beaumont  de  se  charger  du  gouverne- 
ment  de  ses  Etats  tandis  qu'il  irait  combattre  les  Sarra- 
sins de  Grenade,  et  venger  Bobert  Bruce  et  le  sire  de 
Douglas.  Ceci  se  passait  le  20  mars  1342,  et  l'on  con- 
serve encore  aujourd'hui,  aux  archives  de  la  trésorerie 
du  comté  de  Hainaut  à  Mons,  la  charte  par  laquelle 
Guillaume  de  Hainaut  établit  le  sire  de  Beaumont  haut  et 
souverain  de  tous  ses  pays  pendant  le  voyage  qu'il  a  le  des- 
sein d'entreprendre  contre  les  Sarrasins  de  Grenade  (') . 

(')  w  Comme  nous  ayèmes  empris  et  en  pourpos,  s'il  plaist 


—    159    — 

Ne  faut- il  pas  reconnaître  dans  cette  héroïque  détermi- 
nation l'influence  des  récits  de  Jean  le  Bel?  L'histoire  ne 
conserve  pas  seulement  le  récit  des  grandes  vertus  et  des 
nobles  dévouements  :  combien  de  grandes  vertus  et  de 
nobles  dévouements  n'eussent  jamais  existé  si  l'histoire 
n'en  avait  offert  l'exemple  et  le  modèle  t 

Cependant  la  chronique  de  Jean  le  Bel  ne  s'arrêtait  pas 
là.  La  dernière  partie  avait  été  écrite  quand  le  sire  de 
Beaumont,  privé  de  la  pension  que  lui  faisait  Edouard  III, 
s'était  réconcilié  avec  Philippe  de  Valois ,  et,  à  défaut 
d'un  récit  oculaire,  elle  n'offrait  plus  que  des  bruits  fri- 
voles ou  odieux,  avidement  recueillis  par  des  passions 
hostiles  ;  mais  Froissart  trouvait  pour  cette  période,  dans 
ses  propres  souvenirs,  l'élément  d'une  protestation  éner- 
gique en  faveur  de  la  vérité. 

Ainsi,  Jean  le  Bel  avait  inséré  dans  sa  chronique  un 
récit  où  le  roi  d'Angleterre  est  représerité  errant  au  mi- 
lieu des  ténèbres  dans  les  galeries  du  château  de  Salis- 
bury,  tout  entier  à  sa  passion  et  recourant,  pour  la  satis- 
faire, aux  plus  infâmes  violences,  bâillonnant  sa  victinie, 
la  frappant  au  visage  jusqu'à  faire  jaillir  le  sang...  Telle 
n'était  pas  la  doctrine  de  l'amour  chevaleresque,  comme 
la  comprenait  Edouard  III  et  comme  l'enseigne  Jean 
Froissart.  Aussi  a-t-il  grand  soin  de  réfuter   et  de  dé- 

«  Dieu,  d'aleren  Grenate...»Le  même  jour,  le  comte  deHainaut 
rendit  au  roi  de  Bohême  les  terres  d'Aymeries  et  de  Pons,  qui 
avaient  été  engagées  à  Jean  de  Beaumont. 


—     160     — 

mentir  celte  accustition,  qui  Tindigne  si  légitimement  : 
«Vous  «ivez  bien  oy  parler,  dit-il,  comment  li  rois 
«  englès  fu  énamourés  de  le  comtesse  de  Sallebrui  :  tou- 
«  tefois  les  cronikes  de  Jehan  le  Bel  parollent  de  ceste 
«  amour  moins  convignablement  que  je  ne  dooie  faire, 
«  car,  se  il  plaist  à  Dieu,  je  ne  pense  jà  à  encoupper  le 
«  roy  d'Engletcrre,  ne  le  comtesse  de  Sallebrui  de  nul 
«  villain  reproche...  Je  vous  di,  se  Dieux  m'ait,  que  j'ay 
«  moult  repairiet  et  conversé  en  Engleterre,  en  Tostel 
«  du  roy  principaument  et  des  grans  seigneurs  de  celui 
«  pays,  mèsioncques  je  n'en  oy  parler  en  nul  villain  cas.» 
De  plus  il  fait  remarquer  que  le  comte  de  Salisbury  servit 
avec  fidélité  et  avec  zèle  la  cause  d'Edouard  III  pendant 
toute  sa  vie. 

Froissa rt  se  proposait  de  répondre  par  cette  affirmation 
à  l'allégation  toute  contraire  de  Jean  le  Bel,  traduite  dans 
ce  passage  de  Zantfliet  où  l'on  raconte  que  le  comte  de 
Salisbury,  après  avoir  reproché  à  Edouard  111  son  odieux 
attentat,  alla  mourir  en  Espagne  en  combattant  les  infi- 
dèles ('). 

(»)  «  Conjux  omnem  commissœ  rei  pundit  onJinem,  illatum 
M  stnprum  vioientum.  Ille,  utpote  vir  peispicax.perpendens  sni 
«  imbellicitatem  in  expetendo  vindictam,  et  ignominiœ  gravi- 
«  tatem,  I.ondoniam  properat,  régi  qii;im  pcrpessiis  est  infa- 
«  miam  an  vilipendinm  explanat,  bénéficia  et  obsequia  iilata 
«i  improperat,landemque  mœstus  Angliœ  valedicens,  transfielaf 
M  in  Hispanias.  « 

Zrinffliet,  à  qui  appartiennent  ces  li.anes.  dcsipne  assez  riai- 


—     161     — 

11  est  assez  étrange  que  cette  comtesse  de  Salisbury, 
qui  montra  tant  de  courage  contre  les  Écossais  et  qui  ne 

rement  Tau  leur  de  ce  récit  eo  disant  ailleurs  à  propos  de  la  ba- 
taille de  Crécy  :  «  Isqui  banc  scripsit  historiam  in  vulgari,  ip- 
«  sam  de  verbo  ad  verbum  didicit  ex  ore  domini  Johannis  de 
M  Hannonia.  ^  Le  manuscrit  des  Livres  de  Baudouin  d'Avesnes, 
qui  tient  au  château  de  Beaumont  par  les  mêmes  liens  que  la 
chronique  de  Jean  le  Bel,  présente  les  mêmes  faits  plus  briève- 
ment, mais  sous  le  même  aspect,  et  la  source  peut  fort  bien 
avoir  été  la  même.  (Voyez  le  ms.  n»  4^129  de  la  Bibliothèque  de 
Bourgogne,  fo  46  v^.) 

L'examen  de  la  chronique  de  Zanttliet  nous  permet,  croyons- 
nous,  d'y  retrouver  l'œuvre  hislorique  de  Jean  le  Bel,  non  avec 
tous  ses  détails,  mais  au  moins  avec  ses  véritables  limites 
et  citée  parfois  assez  fidèlement  pour  que  Ton  puisse 
en  reproduire  intégralement  certains  épisodes.  11  résulte  de 
cette  comparaison  des  textes  que  Froissart  suivit  {tn  Vaccrois- 
sant  et  en  la  multipliant)  la  relation  de  Jean  le  Bel  jnsquVn 
4356  ou  même  jusqu'au  commencement  de  Tannée  1358  ;  car  s'il 
raconte  la  journée  de  Poitiers  d'après  le  témoignage  des  cheva- 
liers français  et  anglais  qui  y  assistèrent,  il  recourt  encore, 
pour  l'année  suivante,  à  la  chronique  de  Jean  le  Bel,  en  rappor- 
tant les  troubles  qui  agitaient  la  France. 

Nous  mettrons  en  regard  le  texte  de  Zantfliet  traduit  de  Jean 
le  Bel  et  celui  de  Froissart,  en  nous  bornant  aux  faits  princi- 
paux du  récit. 

Regnum  Frnnriœ  diHpnnebatur  per  Si  se  accordèrent  que  les  prélats  éli- 
XXXVI  élégantes  viras  electos  de  con-  roient  douze  personnes  bonnes  et  sh- 
sensu  trium  statuum  regni,  videlicet  gcs  ,  les  barons  et  les  chevaliers  douze 
cleri,  nobilium 'et  p'jpularium  :  ita  autres,  et  les  bourgeois  douze  en  autcle 
quod  de  unoquoque  statu  XII  deputati  manière...  Us  requirent  au  duc  de  Nor- 
sint...  et  reqtiisitus  ab  eisdem  dux  maudie  qu'il  fust  saisi  du  chancelier  le 
Normanniae   ut   cancellarium  régis,    roi  son  pcre,de  mon8e.l%tv<î.rw '^sJçjtxv.^^ 


—     462     — 

fut  pas  moins  célèbre  par  sa  grâce  et  sa  beauté,  naît 
laissé,  en  quelque  sorte,  aucune  trace  dans  les  travaux 

Robertum  de  Loris,  Simonem  de  Bussi,  Lorris  et  des  autres  maistres  des  comp- 

ceteros  qitoque  qui  receptores  patrie  tes  dudit  roi  ;  mais  ils  s^en  allèrent  en 

8ui  fueranty  caute  custodiret,  sed  illi  autres  régions  demeurer. 

ad  exteras  declinaverunt  regiones.  Après  ce,  les  trois  états  firent  forger 

Insuper  novi  aurei  facti  sunt  qui  nouTelle  monnoie  en  fin  or  que  on  ap- 

dicti  sunt  m^tones...  peloit  moutons. 

Eodem  tempore,  regnum  Francorum,  ^n  ce  temps  s'éleva  une  autre  com- 

permittente  Deo,  datum  est  in  direp-  pagnie  d$  brigands,  et  roboient  tout  le 

tionem  cunctis  prœdonibus  tnfer  flu-  pays  entre  la  rivière  de  Seine  et  la  ri- 

vios  Sequanam  et  Ligerim,  adeo  quod  vière  de  Loire  ;  par  quoy  nul  n'osoit 

nullus  tute  egredi  posset  a  Parisius  aller  entre  Paris  et  Yendosme,  ni  entre 

usque  Aurelianis  aut  vrhem  Vindoci-  Paris  et  Orléans  ;  et  avoient  fait  un  ca- 

nensem,  propter  metvm  prœdonum  qui  pitaine  que  on  nommoit  ((u$a.  ITautre 

sibi  capitaneum  praefecerant  Rufinum  part  au  pays  de  Normandie  sur  la  ma- 

nomine.  In  riparia  Normanniae  alter  rine  avoit  une  plus  grande  compagnie 

prœdo  dictus  Rohertus  Canote  totam  de  robears,  desquels  Robert  CaQoliees- 

illam  maritimam  infcstabat.  toit  Je  chef. 

Suivent  dans  Zantfliet  trente  lignes  relatives  aux  complots 
du  roi  de  Navarre,  d'Etienne  Marcel  et  de  Jean  de  Pecquigny, 
que  je  ne  retrouve  pas  dans  Froissart.  Marcel  y  est  dépeint  en 
ces  termes  :  Quidam  plebeius^  céleris  pertœsis  qui  secum  depu^ 
tati  fueranl,  solus  assumpsit  guberna tionem  reddituum  rega-- 
Hum,  nec  ausus  ei  fuit  quispiam  contradicere  ob  multitudinen} 
complicum.  etc. 

Juxta  civitatem  Belvacensem  sur-  Aucunes  gens  des  villes  champeslres 

rexit  secta   rusticorum   asserentium  s>ssemblèrent  en  Beauvoisin  ;el  dirent 

omnes  nobiles,  barones  et  milites  regni  que   tous   les    nobles ,    cbevaliers    et 

traditores  esse  et  propterea  omnes  esse  écuycrs  tmhissoionl  le  royaume  el  que 

trucidandos...  Nobilem  virum  vervto  ce  seroit  grand  bien  qui  tous  les  détrui* 

imponentes,  mactaverunt...  Sed  illus-  roit  ..  Us  tuèrent  un  chevalier  el  bou- 

très  quidam  viri  inandaverunt  arnicas  lèrenl  en  une   brociie...    Les    gentils 

suos  in  Ilnnnonia,  Drahantia,  Uasba-  hommes  raandèrenl    secours    k   leurs 

nia.  iimisen  Hainaul,  en  Brabanl,  en  Hea- 


—     163     — 

des  généalogistes  et  dans  les  pedigrees  anglais.  Non-seule- 
menl  son  honneur  a  été  l'objet  des  controverses  les  plus 

A  partir  du  combat  de  Meaux,  les  deux  textes  D'offrent  plus 
de  rapports.  Mais  l'on  peut,  croyons-nous,  suivre  dans  la  tra- 
duction de  Zantfliet  la  narration  plus  ou  moins  mutilée  de 
Jean  le  Bel  jusqu'en  1368,  ce  qui  justifierait  la  phrase  de  Frois- 
sart,  qu'il  continua  sa  chronique  «  tout  son  vivant.  »> 

Un  fils  de  Jean  île  Bel,  nommé  Gilles  et  chanoine  comme  lui, 
écrivit  une  chronique  générale,  assez  peu  intéressante,  qui  se 
termine  en  HOO.  Nous  l'avons  retrouvée  parmi  les  manuscrits 
de  la  Bibliothèque  de  Bourgogne.  C'est  un  volume  de  cent  trente 
feuillets  qui  finit  par  des  prophéties,  mais  elles  semblent  assez 
mal  inspirées,  car  au  moment  même  où  la  folie  de  Charles  VI 
était  complète  et  sans  remède,  il  annonçait  qu'un  roi  de  France 
nommé  Charles,  «  prince  très-bialz,  grans  et  bien  tailliés,  » 
ceindrait  à  Rome  la  couronne  impériale  et  irait  ensuite  la  dépo- 
ser à  Jérusalem  sur  )a  montagne  des  Oliviers.  C'est  là  sans 
doute  ce  qu'un  ancien  héraldiste  liégeois  appelait  les  resve^Hes 
de  Gilles  le  Bel. 

Enfin  M.  Buchon  a  imprimé  sous  le  nom  d'un  Jean  le  Bel,  qui 
aurait  été  le  petit-fils  du  chroniqueur  loué  par  Froissart,  une 
chronique  de  Richard  II,  mais  le  prologue  où  ce  nom  figure 
n'est  qu'une  grossière  interpolation,  fort  aisée  à  expliquer. 

Froissart  commence  ainsi  sa  chronique  dans  le  manuscrit  de 
Valenciennes  : 

«  Affin  que  les  grans  fais  d'armes  qui,  par  les  guerres  de 
«  France  et  d'Englelerre,  sont  avenus,  soient  notablement  mis 
w  en  mémoire  perpétuelle,  par  quoy  les  bons  y  puissent  prendre 
«  example,  je  me  veul  ensonnier  de  les  mettre  en  prose.  Voirs 
^<  est  que  mess/re  Jean  li  Biaux.  jadis  canonnes  de  Saint-Lam- 
"  bert  de  Liège,  en  grosîja  en  son  temps  aucune  chose.  »^ 


—     464     — 

vives,  mais  son  nom  même  a  été  abandonné  aux  discus- 
sions. Tandis  que  les  érudits  anglais  rappellent  Catherine 
et  la  font  fille  de  lord  Grandisson  ou  de  lord  Graflon, 
Froissant,  Jean  le  Bel  et  tous  les  chroniqueurs  contempo- 
raints  la  nomment  uniformément  Alix,  et  Fauteur  du 
poëme  du  Vœu  du  Héron  dit  expressément  qu  elle  était  la 
fille  du  comte  de  Derby.  Si  ceci  s'appliquait  à  Henri  de 
Derby,  depuis  duc  de  Lancastre,  Alix  de  Salisbury  serait 
peut-être  la  fille  d'Alix  de  Joinville  et  la  petite-fille  de 
l'historien  de  saint  Louis.  Mais  il  s'agit  ici  de  Thomas  de 
Derby,  décapité  en  4311.  Alix  devait  son  nom  à  sa  mère, 

Et  voici  Vincipit  de  la  chronique  de  Richard  II  qui  se  trouve 
placée  à  la  suite  de  celle  de  Fioissart  dans  ce  même  manuscrit 
de  Valencieiiues  : 

w  Affin  que  les  graiis  fais  d'armes  et  les  (jrans  trahisons  qui, 
«  par  les  guerres  de  France  et  d'Englelerre,  sont  advenues, 
«  soient  notablement  mis  en  mémoire  perpétuelle,  parqtioy  les 
«  bons  puissent  prendre  exemple,  je  messire  Jean  le  BenUy  jadis 
^<  chanoine  de  Saint-Lambert  de  Liège,  ay  mis  en  prose  ce  petit 
«  livre.  » 

Le  JE  est  une  addition  bien  malencontreuse  ;  mais  nous  ne  sa- 
vons si  elle  l'est  plus  que  ces  mots  Qrans  trahisons  introduits  ici 
sans  qu'on  ait  modiflé  la  phrase  :  pur  quoj/  les  bons  puissent 
prendre  exemple. 

Nous  avons  établi  ailleurs  (dans  les  Bulletins  de  l'Académie 
royale  de  Belgique)  que  l'auteur  de  ce  travail  esl  l'un  des  ronli- 
nuateurs  des  chroniques  de  Baudouin  dAvosnos,  nommé  Cre- 
ton.  Quant  an  poème  que  M.  Burhon  a  publié  à  tort  sous  U» 
même  nom,  car  h'  récit  vest  tout  différent,  nous  en  avons déji 
dit  quelques  mots  dans  le  volume  précédent,  p.  '235. 


—     165     — 

Alix  de  Lacy,  fille  du  comte  de  Lincoln  et  de  Marguerite 
de  Salisbury,  dernière  héritière  des  comtes  de  Salisbury 
*  qui  remontaient  à  Gauthier  d'Evreux ,  l'un  des  compa- 
gnons de  Guillaume  le  Conquérant,  et  qui,  de  génération 
en  génération,  transmirent  à  leurs  fils  le  privilège  de  la 
gloire  des  armes,  à  leurs  filles  celui  de  la  beauté.  Au 
xn"  siècle,  Harvise  de  Salisbury  fut  si  célèbre  par  ses 
charmes  que  le  comte  du  Perche  manqua  pour  elle  au 
serment  qu'il  avait  fait  de  ne  pas  se  marier,  et,  dès  qu'il 
fut  mort,  on  vit  Robert  de  Dreux,  frère  du  roi  Louis  VII. 
rechercher  et  obtenir  à  son  tour  la  main  d'Harvise.  Pen- 
dant le  siècle  suivant,  quel  fut  le  chevalier  dont  le  cou- 
rage égala  celui  du  comte  de  Salisbury,  Guillaume  Lon- 
gue-Epée ,  qui  trouva  la  mort  au  milieu  des  infidèles  à 
la  bataille  de  Mansourah  (')?  Guillaume  Longue-Epée, 
aïeul  de  la  belle  Alix  qu'aima  Edouard  lll,  était  lui-môme 
le  petit-fils  de  Henri  II  et  de  la  belle  Rosemonde  (). 

Froissart,  dans  le  manuscrit  d'Amiens,  a  soin  de  dire 

qu'Alix  avait  recueilli  le  comté  de  Salisbury,  mais  que, 

jusqu'à  son  mariage,  le  roi  Edouard   «  le  retint  en  sa 

«  main  (^).  »  Elle  était  donc  orpheline.  Rien  de  ceci  n'a 

(•)  Voyez  dans  les  Contes,  Dits  et  Fabliaux  de  M.  Jubinal  le  Dit 
du  bon  IVi/Iiam  longespée 

(')  On  Irouve  dans  les  actes  de  Rymer  une  charte  du  24  oc- 
tobre 1334  relative  au  château  de  Woodslock  :  de  caméra  Rosa- 
mundœ  instauranda. 

(')  V»  Madame  Aélis  dont  il  tenoit  la  terre  en  sa  main.  «  Ms. 
d'Amiens,  ch.  173.  ^«  Qua^fl  îe  loi  maria  Guillaume  deMontagu, 


—     166    — 

été  remarqué  ni  par  les  historiens,  ni  par  les  généa- 
logistes. 

Il  est  intéressant  d'opposer  le  récit  de  Froissart  à  celui 
de  Jean  le  Bel  :  nous  verrons  aisément  de  quel  côté  se 
trouvent  la  justice  et  la  vérité. 

Dans  le  poëme  du  Vœu  du  Héron,  qui  a  toute  Timpor- 
tance  d'un  document  historique,  puisqu'on  l'attribue  à  un 
ménestrel  attaché  à  Robert  d'Artois,  ce  prince,  avant  de 
s'adresser  aux  chevaliers  de  la  cour  d'Edouard,  arrive 
près  de  Guillaume  de  Montagu,  et  le  prie  de  joindre  son 
vœu  à  celui  que  vient  de  prononcer  le  roi  d'Angleterre. 
Guillaume  de  Montagu  lui  répond  qu'il  sert  une  beauté 
cruelle,  et  qu'il  la  requiert  seulement  de  placer  l'un  de  ses 
doigts  sur  son  œil  droit,  qui  restera  fermé  jusqu'à  ce  qu'il 
ait  pénétré  en  France.  «  J'en  p  resterai  deux,  »  dit  Alix  de 
Derby,  et  elle  ajoute  : 

Je  veu  et  promès  à  Dieu  de  paradis 
Que  je  n'aray  maris,  pour  homme  qui  soit  vif, 
Pour  duc,  conte,  ne  prinche  demanne,  ne  marchis, 
Devant  que  chiex  ara  tous  les  points  acomplis 
Du  veu  que  pour  m'amour  a  si  hault  entrepris. 
Et  quand  il  revenra,  s'il  en  escappe  vifs, 
Le  mien  corps  Ji  ottroye,  de  bon  cuer,  à  toudis. 

Jean  le  Bel  et  Froissarf ,  d'accord  avec  le  poète,  parlent 
des  chevaliers  anglais,  qui  «  avoient  un  œil  couvert  de 

«  dit  ailleurs  Froissart,  il  lui  donna  la  conté  de  Salebrui  pour  sa 
u  prouesse  et  son  bon  service.  »  Chron.  !,  i,  <62. 


—     167    — 

«  drap  vermeil,  et  disoit-on  que  ceux  a  voient  voué  entre 
«  dames  de  leur  pays  que  jamais  ne  verroient  que  d'un 
«  œil  jusqu'à  ce  qu'ils  auroient  fait  aucunes  prouesses  au 
«  royaume  de  France.  »  Il  ne  faudrait  toutefois  pas 
prendre  ceci  trop  à  la  lettre.  Guillaume  de  Montagu  porta 
peut-être  un  bandeau  sur  l'œil  le  jour  des  chevauchées 
qui  ouvrirent  la  guerre,  soit  devant  le  monastère  d'Hon- 
necourt,  où  l'abbé  s'empara  du  glaive  de  Henri  de  Flandre 
qu'il  montra  depuis  à  Froissart,  soit  devant  le  monastère 
de  Saint-Amand,  où  un  moine  non  moins  intrépide  por- 
tait le  môme  nom  que  notre  chroniqueur  ;  mais  ce  n'était 
plus  uniquement  pour  accomplir  son  vœu.  Les  Écossais 
n'avaient  pas  respecté  Tœil  qu'avait  touché  le  doigt  de  sa 
dame  ('),  et  il  n'en  conservait  plus  qu'un  pour  la  voir  et 
pour  servir  le  roi  Edouard  dans  les  négociations  qui  assu- 
rèrent à  l'Angleterre  l'alliance  de  la  Flandre.  Ceci  se 
passait  vers  le  mois  de  juin  1 337  ;  Guillaume  de  Montagu 
aida  également  l'évêque  de  Lincoln  dans  l'importante 
mission  qu'il  eut  à  remplir  près  du  comte  de  Hainaut  et 
du  duc  de  Brabant.  Froissart  ajoute,  dans  un  chapitre 
inédit  du  manuscrit  d'Amiens,  que  le  roi  Edouard  fut 
tellement  satisfait  du  zèle  de  Guillaume  de  Montagu  que, 
dans  l'assemblée  qui  se  tint  à  Londres  vers  la  Saint- 
Michel  1337,  il  lui  donna,  comme  la  récompense  la  plus 
vivement  souhaitée,  la  main  de  t  la  jone  comtesse  de 

(•)  u  Et  perdit  messire  Guillaume  de  Montagu,  qui  estoit  hardi 
<c  et  dur  chevalier  merveilIeusemeDt,  un  oeil  pour  ses  hardies 
«  emprises.  »>  Chron.  I,  i,  59. 


—     168     — 

«  Sallebrui,  madame  Aélis,  et  est  li  une  des  plus  belles 
«  joncs  (lames  du  monde  (').  » 

Guillaume  de  Monlagu,  que  nous  appellerons  dés- 
ormais le  comte  de  Salisbury,  est  de  nouveau  chargé, 
en  1340,  par  le  roi  d'Angleterre,  de  recevoir  les 
serments  des  communes  flamandes.  11  reste  même  en 
Flandre  comme  garant  de  la  promesse  d'Edouard  III 
qu'avant  la  fête  de  la  Saint-Jean  il  aurait  passé  la  mer  ; 
mais,  avant  que  ce  moment  soit  arrivé,  le  comte  de  Salis- 
bury ,  tombé  au  pouvoir  des  Français  dans  un  combat 
près  de  Marquette,  est  conduit  à  Paris  et  enfermé  au 
Châtelet. 

Ce  fut  à  la  fin  de  l'automne  de  l'année  suivante 
qu'Edouard  111,  trouvant  la  belle  Alix  sur  les  remparts  à 
demi  détruits  de  son  château,  où  tout  portait  les  traces  des 
assauts  qu'elle  avait  repoussés,  se  sentit  brûler  pour  elle 
non  de  cette  flamme  coupable  [flarnma  libidinis)  dont 
parle  Zanlfliet,  mais,  comme  le  dit  Froissart,  «  d'une  étin- 
«  celle  de  fine  amour  que  madame  Vénus  lui  envoya  par 
«  Gupido.  »  On  comprendrait  avec  Jean  le  Bel  que  si 
l^ldouard  111  se  laissa  égarer  par  sa  passion  pour  la  comtesse 
de  Salisbury ,  il  chercha  à  prolonger  l'absence  de  l'époux 
outragé.  Froissart,  qui  nie  l'outrage,  assure  qu'Edouard III 
mit,  au  contraire,  pour  condition  à  la  trêve  conclue  avec 

(')  Au  xve  siècle,  une  autre  comtesse  de  Salisbury  fut  égale- 
ment célèbre  par  sa  beauté  et  par  la  pjssion  qu'elle  inspira  au 
duc  de  liourgogne,  Philippe  le  Bon.  Voyez  Pierre  deFenin,1424. 


—     469     — 

les  Écossais,  que  le  comte  de  Moray  serait  mis  en  liberté 
dès  qu'il  aurait  réussi  à  obtenir  du  roi  de  France  la  dé- 
livrance du  comte  de  Salisbury. 

Les  actes  recueillis  par  Rymer  confirment  ce  que  dit 
Froissart,  car  on  y  lit  que,  le  22  février  1341  (v.  st.), 
Edouard  III  envoya  le  comte  de  Moray  en  France  pour 
négocier  cet  échange.  La  trêve  dont  parle  Froissart  fut  con- 
clue au  mois  d'avril,  et  dès  le  20  mai  Edouard  III  règle  les 
conditions  de  la  rançon  du  comte  de  Salisbury  dans  une 
charte  où  il  proteste  du  désir  qu'il  éprouve  de  mettre  un 
terme  à  sa  captivité  :  deliberationem  ipsius  comitis  corditer 
affectantes. 

Le  comte  de  Salisbury  rentra  en  Angleterre,  vers  le 
mois  de  juin  1342.  Lorsque,  peu  de  mois  après,  il  passa 
la  mer,  ce  ne  fut  pas,  comme  le  raconte  Jean  le  Bel,  afin 
de  cacher  sa  honte  loin  des  yeux  d'un  rival  trop  puissant 
pour  l'expier  et  à  qui  il  avait  du  moins  osé  la  reprocher  : 
c'était  pour  aller  avec  Robert  d'Artois  soumettre  la  Bre- 
tagne aux  armes  anglaises  et  étendre  de  plus  en  plus  la 
gloire  et  la  puissance  d'un  prince,  dont  il  était  le  conseil- 
ler et  l'ami.  Nous  le  voyons  combattre  la  flotte  de  Louis 
d'Espagne,  sur  les  côtes  de  Guernesey  ;  nous  le  retrou- 
vons au  siège  de  Vannes,  puis  au  siège  de  Rennes,  qu'il 
ne  quitta  que  pour  rejoindre  l'armée  d'Edouard  III,  que 
le  duc  de  Normandie  semblait  vouloir  attaquer. 

Faut-il  placer  en  1343  la  fuite  du  comte  de  Salis- 
bury, et  chercher  à  expliquer  ainsi  le  supplice  des  barons 

bretons,  qui  eut  lieu  cette  apnée?  L'hypothèse  ne  serait 
II.  \>îi 


—   no   — 

pas  plus  heureuse,  puisque  nous  voyons,  en  1344,  le  roi 
d'Angleterre  confier  au  comte  de  Salisbury  le  comman- 
dement de  Tarmée  qu'il  envoie  en  Irlande.  Edouard  IIÏ 
l'honore  d'une  si  vive  amitié,  qu'il  lui  permet  de  porter 
sur  son  casque  le  même  cimier  que  le  sien  •  (c'était  un 
aigle  et  non  pas  un  léopard),  usage  touchant,  emprunté 
aux  confraternités  d'armes.  Enfin,  lorsque  l'ordre  de  la 
Jarretière  est  fondé,  le  comte  de  Salisbury  est  inscrit 
parmi  les  nouveaux  chevaliers,  et  la  reine  d'Angleterre 
préside  elle-même  à  la  fête  où  il  ceint  le  ruban  bleu,  qui 
porte  en  lettres  d'or  :  Honi  soit  qui  mal  y  pense  ! 

Que  devient,  en  présence  des  faits  historiques,  le  récit 
de  Jean  le  Bel,  qui  place  le  mariage  du  comte  de  Sa- 
lisbury, non  en  4337,  mais  en  1330,  c'est-à-dire,  plu- 
sieurs années  avant  le  Vœu  du  héron,  et  qui  raconte  aussi 
inexactement,  et  son  départ  pour  l'Angleterre,  et  sa  mort 
en  Espagne?  11  faut  bien  le  dire,  ce  n'est  qu'une  page 
aussi  peu  digne  de  foi,  que  celle  où  Jean  le  Bel,  également 
traduit  par  Zantfliet,  rapporte  qu'Edouard  III,  ayaiïl 
laissé  au  sort  le  soin  de  désigner,  le  jour  de  la  fête  des 
Rois,  le  monanpie  d'une  heure  auquel  il  obéirait  lui-même, 
se  vit  ainsi  réduit  à  livrer  à  l'un  des  fils  du  roi  Jean  tou- 
tes les  lettres  doses  |):utisans  en  France,  depuis  le  règne 
(|(»  Philippe  de  Valois. 


—     17^     — 


V.  Caraelèrc  original  des  chroniques  de  Froissart.  —  Il  re- 
cherche le  litre  d'hislorien.  —  Pourquoi  il  ne  restera  que 
chroniqueur. 

Il  faut  s'applaudir,  croyons-nous,  que  Froissart  n'ait 
imité  ni  ses  devanciers,  ni  ses  contemporains.  Une  imi- 
tation savante  et  heureuse  peut  créer  un  historien,  dont 
le  mérite  ne  s'élèvera  guère  au-dessus  de  la  médiocrité, 
mais  elle  semble  impossible,  quelque  laborieuse  qu'on  la 
suppose,  à  un  chroniqueur  qui  raconte  chaque  jour  ce  qui 
se  passe  autour  de  lui. 

Eût-il  mieux  valu,  qu'au  lieu  d'écrire  en  quelque 
sorte  le  journal  des  événements,  ce  qui  entraîne  parfois 
des  redites,  il  eût  attendu  quelques  années  pour  présenter 
le  tableau  complet  et  habilement  combiné  de  toute  une 
période?  Eût-il  mieux  valu ,  en  d'autres  termes,  qu'au 
lieu  d'être  chroniqueur,  il  se  fît  historien  ? 

Froissart  sent  vivement  et  peint .  de  même  ;  il  vous 
montre  et  vous  raconte  ce  qui  est  beau  et  digne  d'admi- 
ration ;  mais  il  ne  cherche  pas  à  analyser  ni  à  dévelop- 
per ses  impressions.  Si  vous  voyez  dans  ses  récits  les 
choses  aussi  bien  qu'il  les  a  vues  de  ses  yeux,  n'est-il  pas 
évident  que  vous  les  jugerez  comme  il  les  eût  jugées  lui- 
même,  et  il  vous  laisse  tout  le  plaisir  d'une  appréciation, 
qu'il  se  fût  bien  gardé  de  vous  imposer  ('). 

(•)  Si  en  pouvez  déterminer  entre  vous  qui  avez  oï  les  faits, 


—     172     — 

Il  n'est  pas  moins  vrai  que  le  titre  d'historien,  tant  loué 
par  l'antiquité ,  était  encore  entouré,  au  xiv«  siècle,  d'une 
si  grande  autorité,  d'un  si  haut  prestige,  que  Froissart 
éprouva  la  tentation  de  le  revendiquer,  de  même  que  Pé- 
trarque allant  ceindre  au  Gapitole  la  couronne  de  lau- 
riers, y  gravait  son  titre  d'historien  à  côté  de  celui  de 
poète. 

Lorsqu'on  lit  avec  soin  les  quatre  livres  des  chroni- 
ques de  Froissart,  on  découvre  dans  les  formes  de  la  ré- 
daction, des  différences,  des  modifications,  qu'il  est  inté- 
ressant d'expliquer.  Dans  le  premier  et  dans  le  deuxième 
livre,  Froissart,  qui  n'a  pu  atteindre  encore  à  la  renom- 
mée que  lui  mériteront  ses  travaux,  se  nomme  rarement  ; 
s'il  le  fait,  pour  se  conformer  à  l'usage,  dans  le  prologue 
de  la  première  partie  et  dans  celui  de  la  seconde,  qui 
commence  aux  guerres  de  Bretagne,  on  ne  trouve  que 
trois  ou  (juatre  fois  cette  phrase ,  qui  rappelle  ses  en- 
quêtes personnelles  :  «  Je  suis  instruit,  je  fus  informé.  » 

Tout  change  après  ce  voyage  d'Orthez,  où  il  reçut  un 
si  brillant  accueil  ;  non-seulement  il  rapporte  ce  qu'il  a 
appris,  mais  il  a  soin  de  faire  connaître  au  lecteur,  de  qui 
il  tenait  ses  informations,  en  quelle  année  il  écrivait, 
quels  furent  les  voyages  qu'il  entreprit  ;  le  titre  de  chro- 
niqueur ne  lui  suffit  plus,  il  appelle  son  livre  «  une 
«  grande    et  noble  histoire  ,   »  et,  dès  ce    moment,   ce 


ce  qu'il  vous  en  semble.  Si  en  direz  vostre  entente.  Chron.  I,  1, 
145,  U6. 


—     173     — 

mot  :  histoire ,  se  retrouve  sans  cesse  sous  sa  plume  : 
«  Si  je  disois  :  Ainsi  en  advint,  sans  ouvrir,  ni  éclaircir 
«  la  matière,  ce  seroil  chronique  et  non  pas  histoire  (').  » 

Dans  son  voyage  5  la  cour  de  Richard  II,  il  se  fait  encore 
saluer  par  Henri  Ghrystead  du  nom  glorieux  d'historien, 
par  lequel  il  espère  s'égaler  aux  plus  nobles  génies  de  la 
Grèce  ou  de  Rome;  mais  lorsque,  se  retirant  à  Chimay, 
il  sent  que  sa  vie  s'éteint  avec  son  récit,  il  lui  rend,  en 
en  commençant  le  dernier  chapitre,  ce  titre  de  chroni- 
que, qui  suffit  pour  assurer  la  gloire  de  l'auteur. 

En  effet Froissart,  lors  même  qu'il  a  voulu  être  historien, 
est  toujours   resté   chroniqueur.  Il  raconte  admirable- 
ment comment  les  faits  sont  advenus,  il  peint  naïvement 
le  détail,  comme  le  dit  Fénelon,  mais  aussitôt  que  sortant 
du  cadre  naturel  de  son  génie ,  il  s'efforce  laborieusement 
«  d'ouvrir  et  d'éclaircir  la  matière,»  il  devient  lourd  et  dif- 
fus. Il  est  d'ailleurs  trop  naïf  et  trop  sincère  pour  ne  pas  le 
sentirlui-méme,etc'est  ainsi  qu'il  dit  quelque  part  à  propos 
du  duc  de  Lancastre  :  «  Je,  auteur  de  celle  histoire,  ne  sais 
«  pas  bien  déterminer  qu'il  eut  tort  ou  droit,  »  Nous  lui 
reprocherons  même  d'être  trop  modeste  quand  il  ajoute  : 
«  Je  ne  pense  nullement  à  donner  l'honneur  plus  à  l'un 
«  que  à  l'autre  ;  car  je  ne  me  connais  mie  en  si  grands 
«  affaires  comme  en  faits  et  en  maniemens  d'armes.  » 
«  Conter  est  tout  le  génie  de  Froissart,  remarque  fort 

(•)  Voyez  Chron.  III,  i8,  63;  IV,  31,  38,  41,  42,  44,  50,  58, 

70,  82. 


—     174     — 

«  bien  le  plus  célèbre  des  critiques  de  notre  temps  ;  il  ne 
«  s'inquiète  pas  des  causes  et  des  moyens.  Son  livre  en 

<  ressemble  d'autant  plus  aux  romans  de  chevalerie,  où 
c  Ton  ne  dit  jamais  les  détails  prosaïques  de  la  vie.  Une 
«  infinie  variété  naît  de  sa  naïve  exactitude,  son  âme 
«  vive  et  mobile ,  enjouée  plutôt  que  forte,  est  un  miroir 

<  fidèle  où  se  reflète  tout  le  moyen  âge...  Grands  événe- 
«  ments,  anecdotes  familières,  nations  diverses,  Anglais  , 
«Flamands,  Français,  tout  se  môle  et  se  succède  sans 
«  confusion  ;  et  jamais  les  couleurs  de  Thistorien  ne  sont 
«  semblables,  quoiqu'il  soit  toujours  naïf,  naturel,  aban- 
«  donné.  » 

A  ce  jugement  il  fiut  en  joindre  un  autre  ,  non  moins 
exact,  non  moins  élégant  :  «  Le  caractère  natif  et  parti- 
«  culier  des  chroniqueurs  français,  a  dit  un  illustre  col- 
«  lègue  de  M.  Villemain  à  l'Académie  française,  c'est  un 
«  ton  h  la  fois  naïf  et  pénétrant  qui  fait  ressortir  du  récit 
«  môme,  et  de  la  couleur  qu'on  lui  donne ,  une  sorte  de 
«  jugement ,  qui  montre  l'auteur  comme  supérieur  à  ce 
«  qu'il  raconte,  et,  pour  ainsi  dire  ,  amusé  du  spectacle 
«  ([u'il  a  vu.  Juger  et  raconter  à  la  fois;  manifester  tous 
«  les  dons  de  l'imagination  dans  la  peinture  exacte  de  la 
«  vérité  ;  se  plaire  à  tout  ce  qui  a  de  la  vie  et  du  mouve- 
«  ment;  laisser  au  lecteur,  comme  à  soi-même,  son  libre 
«  arbitre  pour  blâmer  et  approuver  ;  allier  une  sorte  de 
'(  douce  ironie  à  une  impartiale  bienveillance ,  tels  sont 
«  les  traits  principaux  de  la  narration  française.  » 

M.  de  Barante  a  joint  l'exemple  au  précepte  :  il  ne  s'est 


—     175    — 

pas  contenté  de  louer  les  chroniqueurs  d'autrefois ,  il  les  a 
fait  revivre,  et  grâce  à  sçs  travaux,  il  n'est  plus  per- 
mis à  personne  d'ignorer  le  charme  des  vieux  récits  de 
Froissart,  qui  ont  si  heureusement  conservé,  sous  une 
forme  plus  moderne,  toute  leur  grâce  et  toute  leur  naï- 
veté. 


i 


CHAPITlUi;  VI. 

PROGRÈS  DU  STYLE  ET  DE  LA  lâNGlIE. 


[.Progrès  du  style.  —  Froissart  écrivait  jjro^remcn(  el  vive- 
ment, —  Absence  d'art.  —  Images  de  la  nature.  —  Ta- 
bleaux chevaleresques.  —  Oppositions  et  nuances.  — 
Maximes.  —  Aimable  ironie.  —  Sentiment  doux  et  compa- 
tissant. —  Jugement  de  Fénelon. 

Nous  serions  fort  disposé  à  adresser  une  nouvelle  ques- 
tion au  bon  chroniqueur  dont  nous  avons  constaté  les 
consciencieuses  recherches  et  la  louable  impartialité . 
Après  l'avoir  interrogé  sur  le  fond  de  sa  chronique  ,  nous 
voudrions  aussi  l'interroger  sur  la  forme.  Il  nous  répon- 
drait aussitôt  qu'il  écn\ ait  proprement  et  vivement  ('),  pro- 

(')  Chron.  III,  70. 


—    177    — 

prement  avec  ce  sens  clair  et  aigu  qui  conçoit  si  bien  les 
choses,  vivement ,  en  demandant  à  Timagination  ces  cou- 
leurs brillantes  qui,  selon  Quintilien,  donnent  aux  grands 
historiens  ,  nous  ajouterons,  aux  grands  chroniqueurs, 
une  place  voisine  de  celle  des  grands  poètes  épiques. 

Si  malgré  les  progrès  des  lettres  depuis  quatre  siècles 
le  style  de  Froissart  conserve  encore  tout  son  charme 
pour  nous,  c'est  qu'il  a  réuni  des  qualités  que  le  temps 
respecte  toujours ,  une  grande  simplicité-  qui  naît  du  dé- 
sir de  rester  toujours  vrai,  jointe  à  une  rare  richesse 
d'imagination  qui  n  a  rien  de  factice,  puisqu'elle  ne  fait 
que  traduire  les  impressions  élégantes  et  vives  de  l'au- 
teur. 

Que  pouvait  être  le  style  de  Froissart  d'après  ce  que 
nous  savons  de  sa  biographie ,  si  ce  n'est  une  reproduc- 
tion exacte  et  fidèle  des  sentiments  et  des  émotions  qu'il 
éprouva  lui-môme?  Le  chroniqueur  errant  de  pays  en 
pays,  écrivant  le  matin,  écrivant  le  soir,  écoutant  tantôt 
les  Navarrais  ou  les  Castillans ,  tantôt  les  Anglais  ou  les 
Écossais,  n'avait  pas  le  temps  de  se  soumettre  au  joug  des 
formes  lentes  et  emphatiques  d'un  rhéteur  ;  mais  il  avait 
cet  inappréciable  avantage  de  conserver  aux  témoignages 
qu'il  avait  pu  recueillir  leur  caractère  naïf,  franc,  aban- 
donné, et  je  ne  sais  quelle  chaleur  naturelle  sous  laquelle 
on  sent  circuler  la  vie,  comme  si  ceux  qui  les  dictè- 
rent étaient  des  hommes  de  notre  temps.  Sa  chronique 
n'est  qu'un  tableau  où  tout  marche  et  s'agite  ,  où  l'on 
voit,  comme  le  veut  Lucien ,  l'historien  lutter  dans  la 


f 


—     178    — 

mêlée,  chanter  le  trioniplie  avec  les  vainqueurs  ou  pleu- 
rer avec  les  vaincus,  et  le  lecteur  se  sent  irrésistiblement 
entraîné  à  partager  la  même  admiration  et  le  même  en- 
thousiasme. Avec  nos  vieux  chroniqueurs,  a  dit  M.  de 
Chateaubriand,  on  voit  tout,  on  est  présent  à  tout. 

Près  de  cinq  siècles  se  sont  écoulés  depuis  que  Froissart 
écrivait ,  et  nous  ne  croyons  pas  que  personne  Tait  égalé 
dans  certains  récits  où  il  a  su,  sans  effort  et  sans  travail, 
par  le  mouvement  naturel  de  son  esprit,  mêler  Tordre  à 
la  vivacité,  et  nous  présenter  un  tableau  où  Ton  admire 
autant  la  netteté  et  la  précision  des  lignes  que  l'éclat  des 
couleurs.  Si  Ton  sépare  la  narration  de  toute  appréciation 
morale  qui  remonte  à  la  source  et  à  la  cause  des  faits,  on 
arrive  h  reconnaître  que  Froissart  nous  a  laissé  comme 
narrateur  des  modèles  inimitables. 

Tout  l'art  de  Froissart,  c'est  l'absence  complète  de  l'art, 
tel  que  le  comprennent  ceux  qui  veulent  l'assujétir  à  cer- 
taines règles  variant  selon  les  temps  et  les  mœurs;  tout 
son  génie,  c'est  la  facilité  avec  laquelle  il  observe  ,  écoute 
et  raconte,  secondée  par  une  grande  finesse  dans  les  ap- 
préciations et  par  un  goût  exquis  qui  est  un  don  non 
moins  précieux  de  la  nature.  Mais  le  soin  des  transitions 
dans  lequel  ont  excellé  tant  d'historiens  secondaires  l'oc- 
cupe peu,  et  si  parfois  elles  sont  heureuses,  c'est  précisé- 
ment parce  qu'elles  sont  vives  et  imprévues,  comme 
celle-ci  :  «  Nous  lairrons  un  petit  à  parler  de  messire  Ro- 
«  gier  d'Espaigne  qui  chemine  si  à  effort  qu'il  peut,  et 
«  parlerons  du  roi  de  Franco  et  du  duc  de  Bretagne.  » 


—     479     — 

Préparées  et  amenées  péniblement,  elles  auraient  bien 
moins  de  charme. 

Les  récits  deFroissart  que  rien  ne  lie  entreeux  nouspré- 
sentent  autant  d'épisodes  différents  qui  ne  s'enchaînent 
pas  toujours  exactement  dans  l'ordre  chronologique,  mais 
qui  n'en  forment  pas  moins  l'œuvre  la  plus  vaste  et  la 
plus  complète  du  xiv«  siècle. 

Cependant,  par  ce  motif  même  que  sa  chronique  ,  mi- 
roir fidèle  des  témoignages  qui  s'y  reflètent,  a  plus  ou 
moins  d'intérêt  selon  que  les  circonstances  ont  été  plus 
ou  moins  favorables  au  travail  de  Tauteur,  on  comprend 
que  les  récits  de  Froissart  offrent  entre  eux  certains  ca- 
ractères distincts. 

Dans  le  premier  livre  ,  si  l'on  en  excepte  quelques  ad- 
mirables épisodes  dus  à  ses  enquêtes  personnelles ,  il  se 
traîne  comme  à  regret  sur  les  traces  de  Jean  le  Bel.  Ses 
chapitres  sont  courts.  Il  n'ose  pas  se  livrer  à  ses  imagi- 
nations, il  résume,  il  abrège  :  «  Que  vous  ferois-je  long 
«conte?  «  dit-il  à  plusieurs  reprises  (•).  Il  en  est  de 
môme  dans  une  partie  du  second  livre.  Dans  le  troi- 
sième au  contraire ,  il  s'abandonne  sans  réserve  à  son 
plaisir  de  raconter ,  n'omettant  aucun  détail  et  écrivant 
pour  la  postérité  avec  la  grâce  et  le  laisser-aller  qui  le  fai- 
saient rechercher  des  hommes  de  son  temps.  Le  troisième 
livre  des  chroniques  n'est  pas  seulement  un  monument 

(•)  Chron.  I,  2,  21,  i5l,  276.  Je  trouve  cette  expression  une 
seule  fois  dans  le  livre  III,  iiO. 


f 


—     480     — 

historique,  c'est  surtout  la  biographie  de  Fauteur,  une 
étude  complète  de  ses  goûts  et  de  ses  inspirations,  une  dé- 
licieuse journée  de  cette  vie  de  chroniqueur  errant,  imi- 
tée de  celle  des  rainnesingers  et  des  troubadours. 

Telles  sont  les  différences  que  présente  la  rédaction  des 
diverses  parties  d'un  ouvrage ,  auquel  il  travailla  pen- 
dant quarante  années  ;  mais  il  est  des  qualités  commu- 
nes qui  les   rapprochent,    c'est  un   talent  merveilleux 
pour  reproduire  chaque  personnage  avec  ses  mœurs, 
chaque  événement  avec  son  caractère  ;  c'est  aussi ,  il  faut 
bien  le  dire,  un  soin  extrême  à  recueillir,  dans  les  ba- 
tailles aussi  bien  que  dans  les  cérémonies  et  dans  les  fêtes, 
tous  ces  détails  de  costumes,  d'armures,  de  targes,  de 
pennonçeaux,  qui  donnent  à  ses  récits  une  mise  en  scène 
qui   a  aussi  son   éclat  et  sa  vérité.  «  Grand'  beauté  et 
«  grand'  plaisance,  dit-il  en  parlant  de  l'expédition  du  duc 
«  de  Bourbon ,  fut  à  voir  l'ordonnance  du  partenient, 
a  comment  ces  bannières,  ces   pennons  et  ces  estranniè- 
«  res,  armoyés  bien  et   richement  des  armes  des  sei- 
«  gneurs,  ventiloient  au  vent  0(4  resplenJissoicnt  au  soleil, 
a  et  de  ouïr  ces  trompettes  et  ces  claironceaux  retentir  et 
«  bondir,  et  autres  ménestrels  faire  leur  métier  de  pipes 
«  et  de  chtilunielles  et  de  naquaires,  tant  que  du  son  et 
«  de  la  voix  qui  en  issoit ,  la  mer  en  retentissoit  toute.  » 
Froissart  ne  résiste  jamais  au  plaisir  de  montrer  les  ban- 
nières qui  flottent  au  vent.  Il  les  salue  dans  l'armée  de 
Philippe  de  Valois,  sur  les  hauteurs  de  Sundgate,  comme 
dans  celle  d'Edouard  III,  offrant  la  bataille  dans  la  plaine 


—     181      — 

de  Biiironfosse,  parmi  les  Bretons  de  Charles  de  Blois  et 
de  Bertrand  du  Guesclin ,  comme  parmi  les  Gascons  de 
Chandos  (').  «  G'estoit  si  grand'plaisance,  répètc-t-il,  de 

«  voir  la  grand'foison  des  bannières  et  des  pennons » 

«  Grand'beauté  estoit  à  voir  les  bannières,  les  pennons 
«  de  soie  et  de  ccndal,  armoyés  des  armes  des  seigneurs, 
«  ventiler  au  vent  et  reflamboyer  au  soleil.  »  Le  son  des 
instruments  de  guerre  ne  Témeut  pas  moins  :  «  Grand' 
«  plaisance  estoit  de  ouïr  les  claironceaux  des  barges 
«  et  des  galées  eux  démener  et  ceux  du  chastel  aussi,» 
Aussi  Froissarl  n'eut-il  jamais  de  rival  dans  l'art  de 
raconter  les  tournois  et  les  batailles,  dont  l'honneur  che- 
valeresque adoucissait  les  malheurs  et  voilait  le  deuil . 
Voyez  le  dépeindre ,  au  milieu  d'un  combat  naval  plein 
de  hasards  et  de  périls,  Edouard  III ,  qui  donnait  à  tous 
les  siens  l'exemple  du  courage.  «  Si  se  tenoit  le  roi  d'An- 
ft  gleterre  au  chef  de  sa  nef,  vestu  d'un  noir  jake  de  vel- 
«  vel,  et  porloit  sur  son  chef  un  noir  chapelet  de  bièvre, 
«  qui  moult  bien  lui  séoit.  Et  estoit  adonc,  selon  ce  qui 
«  dit  me  fut  par  ceux  qui  avec  lui  estoient  pour  ce  jour, 
«  aussi  joyeux  que  on  ne  le  vit  oncques,  et  faisoit  ses  mé- 
«  nestrels  corner  devant  lui  une  danse  d'AUemaigne,  et 
«  y  prenoit  grand'  plaisance  :  et  à  la  fois  regardoit  en 
«  haut  ;  car  il  avoit  mis  une  guette  au  chasteau  de  sa  nef 
«  pour  noncer  quand  les  Espagnols  viendroient.  Ainsi 


(0  Chroîi.  I,  I,  93,  3Î6;  ^,  2,  3,  108,  219,  226,  235,  236,  273. 
351  ;  II,  32,  67;  III,  32,  33  ;  IV,  43,15. 

M.  \<îi 


4 


—     182     — 

«  que  le  roi  estoit  en  ce  déduit^  et  que  tous  les  chevaliers 
t  estoient  moult  lies  de  ce  que  ils  le  voyoient  si  joyeux , 
t  la  guette  qui  pénètre  la  navie  des  Espagnols,  dit  :  Ho  ! 
«  j'en  vois  une  venir!  et  me  semble  une  nef  d'Espagne, 
t  Lors  s'apaisèrent  les  ménestrels.  Si  fit  le  roi  apporter  le 
f  vin,  et  but,  et  tous  ses  chevaliers(').  »  Voyez  le,  quand 
il  montre  le  prince  Noir  parlant  à  sa  bannière  dans  la  mê- 
lée de  Poitiers  et  lui  disant  :  «Chevauche  avant,  bannière, 
c  au  nom  de  Dieu  et  de  saint  Georges,  »  puis,  aussi  mo- 
deste dans  le  triomphe  qu  intrépide  dans  le  combat,  se 
contentant  de  sa  petite  haquenée  noire,  pour  rentrer  à 
Londres,  à  côté  du  roi  de  France  qui  chevauchait  t  sur 
t  un  grand  blanc  coursier  (').  > 

Si  Froissart  nous  représente  Richard  II  délaissé  par  tous 
ses  amis  et  regardant  avec  effroi  des  fenêtres  d'un  chA- 
teau  une  multitude  furieuse  qui  ne  le  respecte  plus, 
il  nous  fait  mieux  comprendre  cette  trahison  et  cet  aban- 
don par  un  récit  tout  naïf  où  l'on  voit  son  lévrier  cares- 
ser son  ennemi,  comme  le  lévrier  de  Charles  de  Blois 
alla,  dit-on,  lécher  la  main  victorieuse  de  Montfort  : 

«  Le  roi  Richard  avoit  un  lévrier  nommé  Match  ,  Irès- 
«  beau  lévrier  outre  mesure  ;  et  ne  vouloit  ce  chien  con- 

{^)Chron.  1,2,3. 

(')  On  lit  d;ins  une  charle  de  1248  que  lorsque  Tabbé  d'Ende 
recevait  la  première  fois  à  Renaix,  le  sire  d'Audenarde,  haut 
avoué  de  son  monastère,  il  était  tenu  de  lui  donner  le  cheval 
qu'il  monlerait  ce  jour  là.  Ce  rlieval  devait  être  blanc,  et  digne 
de  servir  à  un  abbé  d'Ende. 


—     1 83     — 

«  iioistre  nul  houimc  fors  le  roi  ;  et  quand  le  roi  devoit 
«  chevaucher,  cil  qui  Ta  voit  en  garde  le  laissoit  aller  ;  et 
«  ce  lévrier  venoit  tantost  devers  le  roi  festoyer,  et  lui 
«  mettoit  les  deux  pieds  sur  les  espaules.  Et  adonc  advint 
«  que  le  roi  et  le  comte  de  Derby  parlant  ensemble  enmi 
«  la  place  de  la  cour  dudit  chastel  et  leurs  chevaux  tous 
«  sellés,  car  tantost  ils  dévoient  monter,  ce  lévrier  nommé 
«  Match ,  qui  coutumier  estoit  de  faire.au  roi  ce  qui  dit 
«  est,  laissa  le  roi  et  s'en  vint  au  duc  de  Lancastre,  et  lui 
«  fit  toutes  les  contenances  telles  que  en  devant  il  faisoit 
«  au  roi,  et  lui  assist  les  deux  pieds  sur  le  col,  et  le  com- 
«  mença  grandement  à  conjouir.  Le  duc  de  Lancastre  qui 
«  point  ne  connoissoit  le  lévrier  demanda  au  roi  :  Et  que 
»  veut  ce  lévrier  faire?  »  —  «  Cousin,  dit  le  roi .  ce 
«  vous  est  une  grand'signifiance,  et  à  moi  petite.  » 
«  —  Comment ,  dit  le  duc  ,  l'entendez -vous  ?»  —  «  Je 
«  l'entends,  dit  le  roi,  le  lévrier  vous  festoie  et  recueille 
«  aujourd'hui  comme  roi  d'Engleterre  que  vous  serez,  et 
«  j'en  serai  déposé  ;  et  le  lévrier  en  a  connoissance  natu- 
«  relie  ;  si  le  tenez  delez  vous,  car  il  vous  suivra  et  il  m'é- 
«  loignera.  »  Le  duc  de  Lancastre  entendit  bien  cette  parole 
«  et  conjouit  le  lévrier,  lequel  oncques  depuis  ne  voult 
«  suivre  Richard  de  Bordeaux,  mais  le  duc  de  Lancastre; 
«  et  ce  virent  et  sçurent  plus  de  trente  mille.  » 

Shakspeare  a  exprimé  la  môme  pensée  dans  son  drame 
(le  Richard  II ,  quand  il  nous  peint ,  non  pas  son  lévrier 
Match,  mais  son  cheval  Barbary,  jadis  si  fier  quand  son 
maître  le  flattait  de  la  main  ,  montrer  bien  plus  d'orgueil 


—     184     — 

encore  de  porter  Lancastre  le  jour  de  son  couronnement. 

Par  un  contraste  délicieux  qui  repose  Fesprit  du  lecteur, 
Froissa rt  excelle  à  reproduire  les  tableaux  de  la  nature 
toujours  fraîche,  toujours  riante,  malgré  le  sang  qui  Far- 
rose,  malgré  les  cendres  des  générations,  qui  s'accumu- 
lent dans  son  sein.  S'il  nous  rapporte  l'expédition  du 
jeune  roi  de  Sicile,  il  a  soin  de  remarquer  qu'elle  eut  lieu 
au  printemps  :  «quand  la  douce  saison  de  mars  fut  venue 
«  et  que  les  vents  commencèrent  à  apaiser,  et  les  eaux  de 
«  leur  fureur  à  retraire,  et  les  bois  à  reverdir.  »Raconte- 
t-il  Fheureuse  navigation  de  la  flotte  portugaise  «  dans  les 
«  entrées  de  la  merde  Bretagne  qui  sont  moult  périlleuses,» 
il  ajoute  :  «  Pour  ces  jours,  le  temps  estoit  si  beau  et  si 
«  joli,  et  les  eaux  si  quoies  et  si  attremprées  que  c'esloit 
«  grand'  plaisance  à  aller  par  mer.  »  Il  s'exprime  non 
moins  heureusement  quand  il  dépeint  en  ces  termes  la  pe- 
tite armée  du  duc  de  Bourbon  se  dirigeant  vers  les 
rivages  de  l'Afrique  pour  relever  la  croix  aux  lieux  mômes 
où  saint  Louis  était  mort  en  la  pressant  sur  son  cœur  : 
«  C'estoit  grand'  plaisance  et  grand'  beauté  de  voir  ces 
«  rameurs  voguer  par  mer  à  force  de  rames ,  car  la  nier 
«  qui  estoit  belle ,  coie  et  apaisée  ,  se  fendoit  et  bruïssoit 
«  à  Fencontre  d'eulx,  et  montroit  pas  semblant  qu'elle 
«  avoit  grand  désir  que  les  chrétiens  vinssent  devant 
«  Afrique.  » 

On  se  souvient  que  Froissart  est  poète  ,  mais  il  est  de 
plus  le  peintre  fidèle  de  FEcosse  qu'il  a  visitée,  quand  il 
raconte  la  marche  des  Anglais  qui  se  préparent  à  sur- 


—     185    — 

prendre  l'abbaye  de  Melrose  :  «  Il  coinmeuça  à  pleuvoir 
«  une  pluie  si  grosse  et  unie,  et  monta  un  vent  si  froit  qui 
«  les  frappa  parmi  les  visages,  qu'il  n'y  a  voit  si  fort  qui 
«  ne  fust  si  battu  de  pluie  et  de  vent  que  à  peine  pou- 
a  voient-ils  tenir  leurs  chevaux ,  et  les  pages  de  froid  et 
«  de  malaise  ne  pouvoient  porter  les  lances,  mais  les 
«  laissoient  choir;  et  se  déroutoient  l'un  de  l'autre  et  per- 
«  doient  leur  chemin.  Adonc  s'arrestèrent  lesguides,  par 
«  le  commandement  du  connétable,  tous  coiSyàl'encontre 
«  d'un  grand  bois,  parmi  où  il  les  convenoit  passer;  car 
a  aucuns  chevaliers  et  escuyers  et  bien  usés  d'armes  qui 
«  là  estoient,  disoient  que  ils  chevauchoient  follement,  et 
«  ce  n'estoit  mie  en  estât  de  chevaucher  ainsi  par  tel 
«  temps  et  à  telle  heure  ;  et  que  plus  y  pouvoient  perdre 
«  que  gagner.  Si  se  quatirent  et  esconsèrent  eux  et  leurs 
«  chevaux  dessous  chesnes  et  grands  arbres ,  tant  que  le 
«  jour  fut  venu  ;  et  les  autres  qui  tous  cngelés  estoient  et 
«  tous  hors  mouillés,  faisoient  grands  feux  pour  eux  res- 
«  suer  et  réchauffer  ;  mais  ainçois  que  ils  pussent  venir  au 
«  feu  ils  eurent  trop  de  peine  ;  et  toutefois  de  fusils  et 
«  de  secs  bois  ils  en  fuent  tant  que  ils  en  eurent  assez 
«  en  plusieurs  lieux.  Et  dura  celle  pluie  et  celle 
«  froidure  jusques  à  soleil  levant;  et  toujours  pluvina 
«  jusques  à  prime.  Entre  prime  et  tierce  se  commença  le 
«  jour  à  réchauffer,  et  le  soleil  à  luire  et  à  monter,  et  les 
«  aloés  à  chanter.  Adonc  se  traireiit  ensemble  les  capi- 
«  taines  pour  conseiller  quelle  chose  ils  feroient  ;  car  ils 
«  avoient  failli  à  leur  entente  à  venir  de  nuit  à  Mauros.  » 


i 


—     186     - 

(!!es  nuances,  vives  ou  sombres,  riantes  ou  graves,  se 
succédant  les  unes  aux  autres,  donnent  au  récit  une  va- 
riété de  couleurs  qui  séduit  l'imagination  et  qui  fait  ou- 
blier à  l'esprit  toutes  ses  fatigues.  C'est  là  un  des  grands 
secrets  de  Thistorien,  une  des  magies  de  son  style,  cl  il 
semble  que  ce  soit  pour  reposer  le  lecteur  des  préoccu- 
pations les  plus  sérieuses  qu'il  jette  parfois  quelques  perles 
sur  la  trame  sanglante  des  événements. 

Rapporte-t-il  la  désastreuse  expédition  du  duc  de  Bour- 
bon en  Afrique,  il  paraît  s'arrêter  complaisaniraenl  h 
l'épisode  de  ce  jeune  chevalier  sarrasin,  tout  noir  sauf  le 
turban,  qui  s'appelait  Agadiriquor  d'Oliferne  et  qui  s'était 
épris  de  la  belle  Alsala,  fille  du  roi  de  Thunes.  Vienl-il 
de  retracer  la  destruction  de  toute  l'armée  des  croisés, 
sous  les  murs  de  Nicopoli,  il  vous  montre,  au  milieu  des 
douleurs  de  la  captivité,  les  consolations  qui  font  oublier 
la  patrie,  et  il  reprend  le  récit  d'Homère  en  décrivant  ces 
îles  voisines  de  Corcyre,  où  l'on  voit  encore  des  nymphes 
qui  y  régnent  libres  et  souveraines.  S'il  raconte  la  triste 
fin  du  jeune  Gaston,  qui,  victime  de  l'injuste  colère  du 
comte  de  Foix,  appelait  la  mort  sans  se  douter  que  c'était 
de  la  main  de  son  père  qu'il  devait  la  recevoir ,  il  a  soin 
de  mêler  aux  pages  d'où  s'échappent  ces  tristes  révé- 
lations, soit  la  légende. mythologique  d'Actéon  qu'il  se 
plut  à  reproduire  dans  le  Buisson  de  Jonèce^  soit  la  légende 
béarnaise  d'Orton,  le  démon  familier  du  sire  de  Corasse. 
Celle-ci,  nous  raconte  Froissart,  l'avait  frappé  si  vivement 
qu'il  y  avait  pensé  cent  fois  et  y  penserait  tant  qu'il 


—     187     — 

vivrait,  et  nous  comprenons  aisément  qu'il  ait  envié  au 
chevalier  le  serviteur  invisible  qui  lui  racontait  chaque 
nuitce  qui  s'était  passé  dans  les  pays  les  plus  éloignés.  Si 
Froissait  avait  été  le  clerc  de  Catalogne,  le  premier 
maître  d'Orton ,  que  n'eiit-il  pas  fait  pour  garder  à  son 
service  ce  messager  qui  ne  coulait  rien  et  qui  allait  plus 
vile  que  le  vent? 

L'imagination  de  Froissa rt  est  si  féconde  qu'elle  nous 
ollVe  à  chaque  page  les  tableaux  les  plus  brillants,  les  plus 
gracieux.  Plus  nous  les  relisons,  plus  nous  admirons  le 
chroniqueur;  mais,  d'aulre  part  aussi,  plus  nous  les 
étudions,  plus  nous  remarquons  l'absence  des  qualités 
attachées  au  titre  d'historien  qu'il  songea  à  revendiquer. 
Rien  ne  lui  est  plus  étranger  que  cette  vigoureuse  con- 
cision qu'atteint  la  pensée  de  Salluste  et  de  Tacite,  quand 
ils  nous  peignent  d'un  seul  mot  la  société  romaine  après 
Sylla  ou  sous  Tibère.  Ses  récits  où  les  personnages  vivent 
et  s'agitent  ne  laissent  pas  de  place  à  un  commentaire  qui 
en  suspende  la  suite,  et  l'on  y  trouve  fort  peu  de  ré- 
flexions où  se  résume  le  jugement  (jue  l'appréciation  des 
faits  particuliers  permet  de  porter  d'une  manière  générale 
sur  les  passions  du  cœur  humain ,  source  éternelle  des 
guerres  et  des  révolutions.  Nous  avons  recueilli  celles  qui 
nous  paraissaient  offrir  quelque  intérêt  :  leur  principal 
mérite  est,  à  défaut  d'une  pensée  énergique  et  forte,  un 
laisser-aller  aimable  et  facile,  qui  retrace  encore,  à  cer- 
tains intervalles,  l'esprit  aventureux  et  curieux  du 
chroniqueur  : 


—     1 88     — 

«  Fortune  paie  ses  gens.  Quand  elle  les  a  élevés  et  mis 
«  tout  haut  sus  la  roue,  elle  les  renverse  tout  bas  jus  en  la 
«  boue. 

«  Plus  est  le  sire  haut,  tant  lui  sont  les  desplaisances 
«  plus  amères. 

«  Toutes  fortunes,  bonnes  et  maies,  aviennent  en  armes. 

«  Il  faut  prendre  Taventure  en  gré  telle  que  Dieu  ou 
«  fortune  l'envoie. 

«  Ce  avient  une  fois  h  un  jour,  qui  point  n'avient  en 
«  cent. 

«  Il  n'est  chose  qui  n'avienne. 

«  En  faits  d'armes,  n'est  aventure  qui  n'avienne. 

«  Merveilles  a  viennent  en  armes  et  en  amours. 

«i  Tels  gens  qui  sont  aventureux  ont  volentiers  fortune 
«pour  eux. 

«  On  dit  communément  que  un  homme  vaut  cent,  et 
«  que  cent  ne  valent  pas  un.  Et  au  voir  dire,  aucunes 
«  fois  il  advient  que  par  un  homme  un  pays  est  redressé 
«  et  réjoui,  et,  d'un  autre,  tout  perdu  et  désespéré. 

c(  Vaillants  hommes  doivent  toujours  honorer  estranges 
«  chevaliers  à  leur  pouvoir. 

«  Gens  de  valeur  doivent  montrer  le  visage. 

«  C'est  petite  seigneurie  de  seigneur  qui  n'est  cremu  et 
«  douté  de  ses  gens. 

«  Quand  on  a  la  maladie  au  chef,  tous  les  membres  s'en 
«  sentent 

«  On  ne  se  doit  de  rien  confier  en  commun. 

«  Oncques  envie  no  mourut. 


—     189    — 

«  On  ne  peut  défendre  à  parler  les  envieux. 

«  Qui  tout  convoite,  tout  perd. 

«  La  richesse  n'est  pas  bonne,  ni  raisonnable,  qui  est 
«  mal  acquise. 

«  Quand  on  entreprend  aucune  chose  à  faire,  on  doit 
«  regarder  à  quelle  fin  on  en  peut  venir. 

«  Il  est  dit  en  reprochier  :  Qui  il  meschiet,'chascun  lui 
«  mésoffre. 

«  Il  faut  en  ce  monde  vivre  et  endurer,  qui  vivre  y  veut. 

«  Tel  montre  beau  semblant  qui  aime  petit. 

«  Nature  s'incline  volentiers  à  voir  nouvelles  choses. 

«  Double  sens  vaut  trop  mieux  que  un  seul. 

((  Bon  l'auroient  les  penseurs,  si  n'esloient  les  contre- 
«  penseurs  (').  » 

Les  contrastes,  les  oppositions  naissent  d'ailleurs  tout 
naturellement  des  faits  mêmes  qui  se  succèdent.  Ici,  l'or- 
gueil de  la  victoire  ;  là ,  les  émotions  des  revers.  Les 
fortunes  s'élèvent  et  s'écroulent,  et  toute  puissance  qui 
se  fonde  repose  sur  une  puissance  qui  s'évanouit.  Tantôt 
Froissart  nous  rappelle  le  premier  roi  de  Portugal  «  che- 
«  vauchant  parmi  tout  son  royaume,  la  couronne  de  lau- 
«  rier  en  chef,  signifiant  honneur  et  victoire,  comme 
«  anciennement  les  rois  souloient  faire.  »  Tantôt  il  nous 
montre  le  dernier  comte  de  Flandre  se  réfugiant  «  dans 
«  lopovre  literon  du  povre  solier  d'une  povre  maisonnette 


(  )  Chron.  1,  i,  66,  1,2,  269,345;  11,5,  206,  236;  IH,  42,  24,  33, 
36,  52,  54,  58,  74,  74,  104,  424;  IV,  7,   M,  44,  46,  30,  42,  69. 


S 


—     !  90     — 

¥i  toute  noire  pour  la  fumée  des  tourbes  qui  s'y  ardoient, 
t  et  là,  ajoute-t-il,  se  quatit  et  fit  le  petit,  et  faire  lui 
«  coiiveiioit.  Quelle  chose  pouvoit-il  lorspenser et  imaginer 
«  quand  le  matin  il  pouvoit  dire  :  Je  suis  un  des  grands 
«  princes  chrestiens  du  monde,  et  la  nuit  ensuivant  il  se 
«  trouvoit  en  celle  petitesse  ?  » 

Il  y  a  d'ailleurs  dans  le  style  de  Froissart  un  léger 

reflet  de  verve  ironique  mi-gauloise,  mi-française,  qui 

parfois  se  dessine  à  peine^  et  qui  souvent  même  laisse  à 

Tesprit  du  lecteur  le  plaisir  de  la  deviner  sous  le  voile  qui 

la  couvre.  Parle-t-il  des  hommes  d'armes  timides  qui  se 

tiennent  au  dernier  rang,  il  remarque  que  dès  que  ceux  qui 

combattaient  devant  eux  furent  en  péril,  «  Farmée  fust 

«  tost  éclaircie  et  despaissie  par  derrière.  »  Rapporte-t-il 

la  mort  do  Croquard,  qui,  tout  chef  de  brigands  qu'il  était, 

fut  l'un  des  héros  du  combat  des  Trente,  il  S3  sert  de  ces 

termes  :  «  Ce  Cioquard  choviiuchoit  un  jeuiie  coursier 

«  fort  embridé:  si  réchaufTa   toUonieiit  que  le  coursier, 

a  outre  sa  volonté,  l'enq^orta ,  si  que,  à  saillir  un  fossé,  le 

«  coursier  trébucha  et  rompit  à  son  niuistre  le  col.  Je  ne 

«  sais  que  son  avoir  devint,  ni  qui  eut  l'ûme  ;  mais  je  sais 

«  que  Croquard  fina  ainsi.  »  Raconte-t-il  le  miracle  qui 

effraya  les  pillards  de  l'église  de  Ronay,  il  ajoute  :  «  Ils 

«  vouèrent  que  jamais  église  ne  violeroient,  ni  ne  desro- 

«  beroient.  Je  ne  sçais  s'ils  l'ont  depuis  tenu.  » 

Froissart  est  au  nombre  des  écrivains  qui  ont  médit  de 
la  médecine  et  des  médecins.  «Les  médecins  médecinoient 
«  le  roi,  dit-il,  mais  pour  leurs  médecines  trop  petite- 


—     191     — 

«  ment  recevoit  santé...  Or,  fut  regardé  que  on  reticn- 
«  droit  maistre  Guillaume  de  Harselli  delez  le  roi,  el  lui 
«  donneroit-on  tant  qu'il  s'en  contenteroil  ;  car  c'est  la 
«  fin  que  médecins  tendent  toujours,  que  avoir  grant 
«  salaires  et  profits  de  ceux  et  celles  qu'ils  visitent.  Chez 
«  soi,  il  ne  dépendoit  pas  tous  les  jours  deux  sols  parisis, 
«  mais  alloit  boire  et  manger  à  l'avantage  où  il  pou  voit. 
«  De  telles  verges  sont  battus  tous  médecins.  » 

A  Guillaume  de  Harselli  succédèrent ,  près  de  Char- 
les VI ,  d'autres  médecins  qui  le  firent  regretter.  «  N'es- 
«  toient  nuls  sirurgiens,  ni  médecins  qui  y  pussent  pour- 
«  voir.  Aucuns  s'estoient  bien  avancés  et  vantés  qu'ils  le 
t  guériroient  ;  mais  quand  ils  avoient  tous  empris  et  la- 
«  bouré .  ils  ouvroient  en  vain...  Ces  arioles  devisoient 
«  et  devinoient  (').  » 

On  avait  persuadé  à  Robert  d'Artois,  blessé  au  siège  de 
Vannes,  de  retourner  en  Angleterre,  où  il  trouverait 
«  sirurgiens  et  mires.  »  —  «Si  crut  ce  conseil,  dit  Frois- 
«  sart,  dont  il  fit  folie.  » 

Mais  cette  ironie  est  tempérée  par  unedouceur  extrême  ; 
il  y  a  de  plus  en  lui  une  charité  compatissante,  qui 
convient  bien  à  l'homme  d'Église.  11  ne  peut  rapporter 
sans  indignation  la  mort  des  malheureux  qui  s'étaient 
enfej-més  dans  la  cathédrale  de  Durhara,  et  qui  y  périrent 
au  milieu  des  flammes.  «  C'est  grand'  pitié  et  cruelle  for- 
«  cenerie,  s'écrie-t-il  énergiquement ,  quand  on  détruit 
«  ainsi  sainte  chrétienté  et  les  églises  où  Dieu  est  servi  et 

(«)C/i/wi.,  IV,  54. 


i 


—     192     — 

t  honoré.  »  Ailleurs,  il  dit  à  propos  des  ravages  des  Anglais 
en  Languedoc  :  t  Lespovres  gensle  comparèrent,  qui  en  eu- 
«  rent  adonc,  ainsi  qu'ils  ont  encore  maintenant,  toudis 
€  du  pire.  »  Plus  éclairé  que  la  plupart  des  hommes  de 
son  temps,  il  est  plein  de  commisération  «  pour  ces  po- 
€  vres  juifs,  ars  et  escacés  partout,  excepté  en  la  terre 
«  de  l'Église,  dessous  les  clefs  du  pape.  »  Et  lors  même 
qu'il  s'agit  de  Pierre  le  Cruel,  il  suffit' qu'il  gise  à  terre, 
mourant  et  sans  secours,  pour  qu'il  s'écrie  :  «  Il  me  sera- 
€  ble  que  ce  fut  pitié  pour  humanité.  » 

Sous  l'influence  de  ces  inspirations,  le  style  de  Frois- 
sart  est  doux,  gracieux ,  net,  clair,  vif  et  coloré.  Il  y  a 
autant  d'abondance  dans  les  formes  que  dans  le  fond  de  la 
pensée.  Les  périodes  sont  presque  toujours  longues,  mais 
on  ne  s'en  aperçoit  guère,  car  il  y  a  autant  de  verbes  que 
d'cpithètes.  Tout  est  couleur  et  mouvement,  et  jamais  les 
plus  longues  énuniérations,  les  descriptions  les  plus  dé- 
taillées ne  semblent  monotones,  tant  il  y  a  répandu  de 
variété.  Plus  nous  étudions  ce  style,  orné  de  toutes  les 
grâces  du  vieux  langage,  plus  nous  nous  sentons  entraî- 
nés, nous  aussi,  à  appeler  Froissart  de  ce  nom  de  beau 
maistre^  de  doux  maistre,  que  lui  donnaient  ses  contem  - 
porains. 

L'auteur  si  placide,  si  harmonieux  de  Télémaque,  qui, 
nourri  de  la  lecture  d'Homère,  n'en  était  que  plus  porté  à 
admirer  les  grandes  luttes  racontées  par  Froissart,  expri- 
mait le  même  jugement,  dans  sa  Lettre  sur  les  occupations 
de  l^ Académie  française  :  «  Le  vieux  langage  se  fait  regret- 


—     193     — 

«  ter. . .  Il  avait  je  ne  sais  quoi  de  court,  de  naïf,  de  hardi, 
«  de  vif,  de  passionné.  »  Fénelon  trouvait  la  langue  ap- 
pauvrie depuis  cent  ans,  et  cependant  il  écrivait  au  mo- 
ment où  s'achevait  Tépoque  à  jamais  mémorable  dans 
les  fastes  des  lettres ,  que  nous  nommons  le  siècle  de 
Louis  XIV. 

II.  Progrès  de  la  langue.  —  Les  clercs  du  Hainaut  fort  habiles 
et  fort  instruits.  —  La  langue  française  en  Angleterre.  — 
Robert  de  Glocester  et  Gowcr.  —  Froissart  employa-l-il 
des  mots  étrangers?  — Influence  de  Froissart  sur  la  langue. 
—  Exemples. 

Tel  est  le  style  de  Froissart  qu'il  est  si  facile  d'admirer, 
si  difficile  de  définir  ;  mais  il  nous  reste  à  examiner  com- 
ment, dès  le  milieu  du  xiv*  siècle,  la  langue  si  rude,  si  peu 
polie  encore  dans  les  écrits  du  sire  de  Joinville  se  prêta  à 
ce  style  élégant  et  flexible,  comme  un  instrument  préparé 
par  un  artiste  habile  obéit  docilement  à  la  main  qui  le 
touche.  Il  nous  restera  aussi  à  expliquer  comment  Frois- 
sart né  à  Valenciennes,  habitant  longtemps  l'Angleterre, 
voyageant  tour  à  tour  d'Ecosse  en  Italie  et  de  Béarn  en 
Hollande,  arriva  à  laisser  après  lui  non-seulement  un 
vaste  recueil  de  renseignements  historiques,  mais^ aussi 
un  chef-d'œuvre  non  moins  précieux  pour  l'histoire  de  la 
langue  et  de  la  littérature. 

Nous  avons  assez  insisté  ailleurs  sur  les  traditions  litté- 
raires du  Hainaut  pour  constater  que  Froissart  y  trouva, 
II.  n 


i 


—     194     — 

non-seulement  ses  premiers  modèles  mais  aussi  une  langue 
non  moins  élégante  que  celle  que  l'on  parlait  à  Paris  ou  à 
Pon toise.  Nous  eussions  pu  invoquer  aussi  celles  du  Bra- 
bant,  où  l'on  vit  Adenez  le  Roy  se  signaler  entre  tous  les 
poètes  de  son  temps  par  la  pureté  de  son  style.  Qu'il 
nous  suffise  de  faire  remarquer  que  la  langue  française 
était  arrivée  dans  le  Hainaut  à  un  haut  degré  de  clarté  et 
de  concision,  car  un  bailli  de  Mortagne,  t  homme  ru- 
f  rah  comme  il  s'appelle  lui-même,  Jean  Boutillier, écri- 
vait avec  un  si  grand  succès  l'encyclopédie  du  droit  em- 
pruntée aux  jurisconsultes  romains,  qu'elle  resta  le 
manuel  des  jurisconsultes  du  xv«  et  du  xvi"  siècle. 

La  renommée  des  clercs  du  Hainaut  était  établie  dans 
toute  l'Europe,  mais  elle  devait  être  surtout  admise  et 
proclamée  à  la  cour  d'Angleterre  où  une  princesse  venue 
du  Hainaut  avait  porté  avec  elle  les  goûts  littéraires  de 
son  pays.  Depuis  longtemps  le  français  était  la  seule  lan- 
gue dont  on  y  fît  usage.  Robert  de  Glocester  remarque, 
au  xni®  siècle ,  que  les  Normands,  après  la  conquête  de 
l'Angleterre,  continuèrent  à  parler  français  comme  ils  le 
faisaient  chez  eux,  et  dès  lors  cette  langue  fut  à  peu  près 
k  seule  qu'employassent  l'aristocratie  et  le  haut  clergé. 
Pendant  longtemps, dans  toutes  les  écoles  d'Angleterre,  on 
observa  l'usage  de  faire  traduire  en  français  les  versions 
latines,  et  il  est  assez  remarquable  qu'il  cessa  précisément 
à  l'époque  où  les  rois  d'Angleterre  cherchèrent  à  établir 
leur  domination  en  France.  Quand  Edouard  IIÏ  célébra 
l'anniversaire  de  sa  cinquantième  année,  il  ordonna,  à  la 


—     195    — 

demaiide  des  communes,  que  désormais  dans  tous  les  tri- 
bunaux on  substituât  Tanglais  au  français  qui  était  trop 
peu  connu;  mais  pendant  longtemps  encore  le  français  se 
maintint  à  la  cour,  et  on  le  retrouve  dans  les  délibérations 
du  parlement  jusqu'aux  premières  années  du  règne  de 
Henri  VI.  Entouré  de  son  plus  vif  éclat  sous  le  patronage 
de  Philippe  de  Hainaut,  il  devait  disparaître  dans  l'ombre 
et  dans  le  deuil  avec  Marguerite  d'Anjou 

Cependant  on  peut  juger  par  les  documents  officiels 
que  le  français  d'Angleterre  était  bien  corrompu ,  et  la 
manière  dont  les  Anglais  le  prononçaient  est  un  constant 
sujet  de  raillerie  dans  les  fabliaux.  «  Pour  eulx  raisonna- 
»  blement  excuser ,  ils  disoient ,  rapporte  Froissart ,  que 
»  le  françois  qu'ils  avoient  appris  chez  eulx  d'enfance, 
»  n'estoit  pas  de  telle  nature  que  cil  de  France  estoit.  » 
Dans  les  Canterbury  Taies  de  Chaucer,  Madame  Eglantine 
ne  sait  pas  le  français  de  Paris,  mais  elle  parle  celui  que 
l'on  enseigne  à  l'école  de  Stratford-atte-Bowe.  Mieux  eût 
valu  l'anglais  qu'apprit  à  bégayer  dès  le  berceau  dans  une 
autre  ville  de  Stratford  cet  enfant  ignoré  qui  se  nommait 
Shakspeare. 

On  comprend  aisément  que  les  barons  et  les  seigneurs, 
vivant  au  milieu  de  leurs  serfs  issus  des  Saxons,  s'étaient 
rapprochés  d'eux  sans  le  vouloir,  au  moins  par  la  langue 
dont  ils  devaient  se  servir  pour  s'en  faire  comprendre.  Si 
quelques  sujets  d'outre-mer  se  rendaient  aux  fêtes  de 
Westminster,  c'étaient  le  plus  souvent  des  seigneurs  de 
Gascogne,  qui  ne  parlaient  guère  mieux  le  français.  Aussi. 


i 


—     196     — 

Froissart  a-t-il  soin  de  remarquer  que  le  duc  de  Lanças- 
tre,  qui  épousa  une  dame  du  Hainaut,  prenait  grand 
plaisir  à  rencontrer  quelqu'un  «  qui  parloit  bien  et  at- 
«  temprement  et  bon  françois  ,  >  et  ce  qu'il  dit  ici,  nous 
l'appliquerons  volontiers  à  l'accueil  qu'il  reçut  lui-même, 
quand  il  arriva  la  première  fois  à  Londres. 

Nous  trouvons  les  preuves  du  patronage  que  Philippe 
de  Hainaut  accorda,  dès  cette  époque,  aux  vers  de  Frois- 
sart ,  dans  YEspinette  amoureuse.,  aussi  bien  que  dans  la 
Court  de  May;  et  il  convient  de  remarquer,  que  ce  fut 
sous  la  même  influence,  sous  le  même  patronage,  que 
Gower  essaya  de  composer  des  vers  français  : 

-    . . .  Si  jeo  n'ai  des  François  la  faconde, 
Pardonez-moi  qe  jeo  de  ceo  forsvoie  ; 
Jeo  suis  Eiiglois;  si  quier  par  tiele  voie 
Estre  excusé. 

La  présence  de  Froissart  à  la  cour  d'Angleterre  ne  fut 
peut-être  inutile  ni  à  Gower,  ni  môme  à  Chaucer  qui  , 
tout  en  écrivant  en  anglais,  se  sert  fréquemment  de  mots 
français,  que  l'Angleterre  a  conservés.  Samuel  John- 
son, s'occupant  de  ce  que  la  langue  anglaise  dut  à  la 
France,  cite  pour  exemples  les  mots  :  «  Grâce  et  élo- 
«  gancc.  »  N'est-ce  pas  caractériser  les  emprunts  (jue 
Chaucer  put  faire  à  Froissart? 

Lorsque,  quelques  années  plus  tard,  Froissart  composa 
ses  chroniques,  où  l'Angleterre  occupait  une  si  grande 
place,  on  peut  encore  moins  douter  de  l'empressement 


—     197    — 

du  monarque  et  des  barons  à  lire  le  récit  de  leurs  vic- 
toires, dans  la  langue  même  de  ceux  qu*ils.  avaient  com- 
battus. 

Qu'il  en  ait  été  de  même  dans  le  comté  de  Foix,  en 
Hollande  et  en  Italie,  rien  n'est  plus  certain.  En  Hollande, 
c'était  la  maison  de  Châtillon  qui  se  fixait  entre  le  Rhin 
et  la  Meuse  et  qui  cherchait  à  dominer  en  Gueldre.  A  Pau 
et  à  Orthez,  le  comte  Gaston  Phébus  se  plaisait  à  entre- 
tenir Froissart,  «  non  pas  en  son  gascon,  mais  en  bel  et 
«  bon  François.  »  En  Italie,  on  se  souvenait  des  célèbres 
paroles  de  Brunetto  Latini  :  «  La  parleure  Françoise  est  la 
«  plus  gracieuse  et  délitable  de  tous  autres  langages,  et, 
«  par  conséquent,  la  plus  commune  entre  tous  les  princes 
«  chrestiens.  » 

Mais  Froissart,  accueilli  avec  un  si  vif  empressement 
dans  tant  de  contrées  éloignées,  sut-il  se  garder  du  con- 
tact plus  ou  moins  contagieux  des  langues  qu'on  y  par- 
lait? Son  bon  français  de  Hainaut  n'emprunta-t-il  pas  à 
Londres,  à  Orthez,  à  Milan,  quelques-uns  des  mots  étran- 
gers qui  frappaient  sans  cesse  son  oreille  (')  ?  Avec  beau- 
coup de  peine,  on  est  parvenu  à  découvrir  dans  ses 
chroniques  dix  mots  anglais,  et  trois  ou  quatre  mots  ita- 
liens, entre  autres  le  mot  evvous,  pour  ewoi,  voici.  Néan- 
moins, nous  n'oserions  pas  assurer  que  ces  assertions  ne 
reposent  point  sur  autant  d'erreurs.  Ewoi  peut  être  fort 


(')  Dans  le  DU  du  F/orm,  Froissart  nous  apprend  qu'il  parlait 

anglais. 

il. 


-     198    — 

bien  une  phrase  française  :  Et  vois,  ce  qui  répondrait  exac- 
tement à  voici.  Quant  au  verbe  traveller  pour  f)oyager,  le 
mot  n'est  pas  anglais  mais  français.  Dans  un  temps  où  l'on 
ne  voyageait  pas  sans  grande  fatigue,  on  disait  traveller 
pour  voyager^  et  nous  pourrions  faire  les  mômes  réserves 
pour  la  plupart  des  mots  que  nous  allons  citer  :  rcheTy  hé- 
rxerj  meurdrir,  recorder ^  arroy  ou  array,  meschef,  jangU, 
plenlé,  y  on  pour  robe,  route  pour  troupe,  riot  pour  tumulte, 
et  môme  pour  le  mot  confort,  qu'il  est  convenu  de  consi- 
dérer aujourd'hui  comme  tout  britannique. 

Ne  serait-il  pas  aussi  légitime  de  citer  comme  emprun- 
tés au  latin,  les  substantifs  ire,  vicenaye,  coulpe,  jouvent, 
arche,  aréoles,  Y àdieciiî  souef  [suavis),  les  verbes  tollir, 
mérir ,  estiller,  arguer  [arguere],  aherdre  [adhœrere) ,  fé- 
rir [ferire],  relinquir  [relinquere],  ils  audoient  pour  audie- 
bant,  etc.  ?Et  cependant,  nous  retrouverions  aussi  tous  ces 
nîots  dans  des  auteurs  antérieurs  à  Froissart. 

Nous  n'oserions  pas  contester,  toutefois,  que  Froissart 
ait  employé  avec  prédilection  un  assez  grand  nombre  de 
locutions  familières  au  Hainaut,  par  exemple,  l'épithèle 
frisque,  sans  cesse  appliquée  aux  dames,  ou  l'adverbe  fel- 
lement,  souvent  introduit  dans  ses  récits  de  combats.  Les 
vastes  proportions  du  monument  qu'il  élevait,  exigeaient 
une  grande  abondance  de  formes,  et  lorsqu'il  ne  les  trou- 
vait pas  dans  ses  livres,  il  les  cherchait  autour  de  lui  dans 
les  souvenirs  de  sa  jeunesse.  Il  ouvrait  un  champ  plus 
vaste  aux  mots  hennuyers  qu'il  employait,  aussi  bien 
qu'à  la  gloire  des  chevaliers  du  même  pays,  dont  il  re- 


—     199    — 

traçait  les  exploits,  et  ce  qui  le  justifie  assez,  c'est  que 
presque  tous  ces  mots,  sans  distinction  d'origine,  sont 
entrés  dans  la  langue  française. 

D'autres  fois ,  Froissart  prend  un  mot  sanctionné  par 
l'usage,  en  modifie  la  forme  ou  en  étend  le  sens.  A  l'épo- 
que où  il  écrivait,  un  grand  nombre  de  mots  avaient  déjà 
subi  une  profonde  altération  ;  d'autres  étaient  près  de 
changer  de  signification. 

Appuyons-nous  sur  quelques  exemples.  Le  mot  ber  ou 
bar^  qui,  chez  les  Germains,  désignait  l'homme  libre, 
n'était  plus  appliqué  qu'aux  barons,  c'est-à-dire,  aux  sei- 
gneurs les  plus  illustres.  D'autre  part,  tandis  que  le  mot 
germanique  knecht,  employé  jadis  pour  désigner  les  fils 
des  bers,  ne  conserve  son  véritable  sens  qu'aux  bords  du 
Rhin,  devient  le  knight  ou  chevalier  des  Anglais,  et  ne 
s'entend  en  Flandre  que  des  serviteurs  à  gages,  le  mot 
français  valet  ou  varlet,  qui  en  est  la  traduction,  conserve 
encore  quelquefois  son  ancienne  acception  ;  mais  on  le 
trouve  déjà  dans  de  nombreux  chapitres  de  Froissart  ap- 
pliqué aux  goujats  des  armées. 

Parfois,  c'est  un  mot  ancien  qui  présente  encore  une 
signification  près  de  se  modifier  et  de  se  dénaturer.  Ainsi 
Froissart  se  sert  de  l'adjectif  ncAe,  de  l'adverbe  richement, 
en  l'entendant  comme  les  Francs ,  qui  réunissaient  ce 
mot  au  nom  de  leurs  rois,  pour  indiquer  leur  noblesse  et 
leur  courage,  et  comme  le  comprenaient  encore  longtemps 
après,  au  delà  des  Pyrénées,  les  ricos-hombres  d'Aragon. 
«  Ils  se  tinrent  franchement  et  richement,  »  dit-il  en  par- 


—     200     — 

lant  de  deux  braves  chevaliers  du  Poitou  (*).  Après  Frois- 
sa rt  ,  un  homme  riche  signifia  toute  autre  chose  :  l'or  dé- 
cida d^une  épithète  qu'on  méritait  jadis  le  fer  à  la  main. 

Ailleurs  au  contraire ,  c'est  une  expression  ancienne 
qui  se  relève  et  s*anoblit.  On  entendait  autrefois  par  vir 
honoratus  un  homme  qui  possédait  des  honneurs,  c'est-à- 
dire  quelque  noble  fief ,  comme  dans  ce  passage  de  Ville- 
hardouin  :  «  La  duché  de  Nike  ère  une  des  plus  haltes 
t  honors  de  la  terre  de  Romenie.  »  Froissart  dit  encore 
un  homme  d/hcmneur  pour  indiquer  un  noble  feuda- 
taire  ('),  mais  comme  il  est  juste  que  l'honneur  s'associe 
aux  honneurs,  et  que  la  noblesse  du  cœur  réponde  à  la 
noblesse  du  sang,  il  nous  offre  pour  la  première  fois  dans 
une  nouvelle  acception  ce  mot  homme  d^ honneur  qui  sur- 
vivra axix  honneurs  tels  que  les  entendait  Villehardouin, 
pour  ne  plus  s'effacer  ni  des  mœurs ,  ni  de  la  langue  P) . 
C'est  peut-être  aussi  à  Froissart  qu'on  a  emprunté  le  mot  : 
homme  de  bien,  on  entendant  par  là  non  le  bien  matériel, 
mais  le  bien  moral.  Aussi  Froissart  réunit-il  volontiers 
ces  deux  épithètes  :  un  homme  de  bien  et  d^ honneur  (4) . 
Ne  méritent-elles  pas  d'occuper  la  première  place  dans  le 
glossaire  des  néologismes  de  notre  chroniqueur? 

Il  y  a  un  autre  mot  qu'on  retrouve  presque  à  chaque 

n  C/iron.  1,1,244. 
{')Chron.  î,  2,  6;  IV,  8,  20. 

(^)Un  écuyer d'honneur  et  de  recommandation...  deux  écuyers 
d'honneur.  Chron.  I,  2,  351;  IV,  59.  Cf.  I,  2,  397. 
(^)  Chron.  IV,  53,  68. 


—     201     — 

page  de  Froissart,  qui  implique  l'accomplissement  des 
devoirs  que  chaque  homme  a  à  remplir  vis-à-vis  de  son 
pays.  11  dit  tour  à  tour  :  un  bon  Anglais ,  un  bon  Fran- 
çais (').  Cette  expression  toute  populaire  depuis  quatre 
siècles,  dont  on  a  voulu  faire  honneur  à  un  traître,  au  roi 
Charles  de  Navarre,  appartient  plus  légitimement  à  l'his- 
torien de  la  chevalerie ,  cette  milice  investie  du  noble 
privilège  de  verser  son  sang  pour  la  patrie. 

Quand  il  dit  d'un  vieux  chevalier  t  qu'il  estoit  froissé 
«  d'armes  et  de  travail  du  temps  passé ,  »  il  annonce  le 
beau  vers  de  Malherbe  : 

Je  suis  vaincu  du  temps,  je  cède  à  ses  outrages. 

Ajoutons  que  le  bon  Froissart  qui  associait  sans  cesse 
l'amour  aux  armes ,  et  qui  voyait  en  quelque  sorte  dans 
l'amour  le  secret  de  la  courtoisie  et  de  l'élégance,  emploie 
l'adjectif  amowreMo?  comme  synonyme  d'oima6/e,  témoin 
ce  chapitre  où  il  nous  entretient  des  paroles  amoureuses  qae 
le  comte  de  Montfort  adressait  à  messire  Jean  de  Chandos, 
ou  de  celles  que  le  comte  de  Saint -Pol  engageait  Richard  II 
à  employer  vis-à-vis  de  son  oncle  le  duc  de  Glocester. 
Ceci  nous  paraît  quelque  peu  bizarre;  mais  l'adjectif 
aimable  dont  nous  nous  fussions  servis  en  ce  cas,  a-t-il 
une  autre  étymologie  ? 

{')Chmn.  I,  2,  i7l,  279,  283,  234,  362,  365;  II,  i,68,  ^34; 
m,  15;  IV,  79.  Froissart  appelle  de  mauvais  Français  ceux  qui 
ne  songent  qu'à  profiter  des  malheurs  de  leur  pays  pour  s'en- 
richir. 


I 


—    202     — 

Les  philologues  trouveraient  matière  à  un  charmant 
chapitre  s*i1s  recherchaient  dans  Froissart  les  mots ,  les 
phrases  qu'il  a  tout  naturellement  empruntés  à  la  poésie 
qui  fut  sa  première  étude,  pour  les  appliquer  plus  tard  à 
la  stratégie  de  son  temps.  La  mêlée  au  milieu  de  laquelle 
les  chevaliers  se  rencontrent  Tépée  à  la  main  u*est  qu'un 
jeu  parti  {*).  Assemblef,  c'est  se  combattre.  Requérir ,  c'est 
attaquer;  resveiller  ses  ennemis,  c'est  encore  les  attaquer 
s'ils  tardent  trop  eux-mêmes  à  le  faire.  On  embU  une  for- 
teresse, ou  bien  l'on  rtéoute  les  assaillants.  Voici  que 
d'autres  adversaires  s'approchent,  on  les  entend  bondir 
leurs  cornets  et  bruir  sur  leurs  tambours.  On  les  grève,  on 
les  navre,  on  les  affole;  on  broche  son  cheval  de  l'éperon, 
on  descliqtie  les  grands  coups.  On  rescoue  ses  amis  en  péril, 
et  de  là  le  ci*i  :  à  la  rescausse  !  La  bataille  achevée,  on 
laisse  aux  hriyaiids  la  honte  de  trousser  et  d'enfardeler  le 
butin  qu'ils  recueillent  dans  leurs  expéditions,  car  terre 
courue  est  terre  dévastée.  La  fainùse,  c'est  la  peur  ;  le 
courage,  c'est  l'inclination  du  cœur,  quelle  qu'elle  soit, 
noble  ou  criminelle,  énergique  ou  timide  (').  Les  mots  : 
souffrir,  souffrance,  indiquent  la  trêve  pendant  laquelle  on 
suspend  la  guerre.  Le  jour  est  perdu  quand  on  ne  se  bat 
point  :  aussi  combat  ei  journée  sont-ils  deux  mots  qui  sont 
et  resteront  synonymes. 

De  môme  que  le  mot  courage  n'indiquait  qu'une  incli- 

OChron.l,  2.  3. 

(')  Le  mot  populaire  :  Ayez  boa  courage,  remontée  Tépoque 
où  Ton  connaissait  le  bon  et  le  mauvais  courage. 


—    203     — 

nation  du  cœur  qui  avait  besoin  d'une  épithète  pour 
signifier  har dément  ou  hardiesse,  de  même  aussi  le  mot 
talent  ne  s'entendait  que  d'un  désir  plus  ou  moins  heureu- 
sement accompli.  Mautalent  se  traduit  par  colère  ou  par 
contrariété.  C'est  l'antithèse  du  talent.  Si  toutes  les  aspi- 
rations qui  se  forment  pour  atteindre  le  plus  haut  degré 
des  faveurs  de  la  science  ou  de  la  fortune,  avaient  conservé 
leur  ancien  nom,  que  de  talents  ne  compterions-nous  pas 
de  plus  aujourd'hui  I 

Parmi  les  mots  qui  ont  complètement  disparu,  combien 
n'en  est-il  pas  qui  méritent  tous  nos  regrets?  La  Bruyère 
en  rapporte  un  assez  grand  nocqbre.  Il  aurait  voulu  con- 
server les  substantifs  famé  pour  renommée,  mauvaistié 
pour  méchancetéj  los  pour  louange,  et  surtout  le  substantif 
heur  qui  a  fait  heureux  qui  est  si  français.  Parmi  les  adjec- 
tifs, il  cite  le  mot  gent,  ce  mot  si  facile,  si  gracieux,  que 
nous  avons  retrouvé  à  chaque  page  de  Froissart  ;  parmi 
les  verbes  :  festoyer,  s^esjouir,  se  douloir,  travailler,  duire, 
vilainer,  poindre^  ramentevoir .  Il  se  plaît  à  rappeler  que 
tous  ces  mots  pouvaient,  en  se  mêlant  aux  mots  modernes, 
durer  ensemble  d'une  égale  beauté  et  rendre  la  langue 
plus  abondante.  Il  regrette  jusqu'à  ce  monosyllabe  et/ 
qui,  à  son  avis,  a  été  dans  ses  beaux  jours  le  plus  joli  mot 
de  la  langue  française. 

Serions-nous  aussi  heureux  que  Froissart  dans  le  choix 
de  nos  expressions,  si  nous  avions  à  offrir  un  tableau  où 
l'on  vît  le  clerc  muser  et  deviser  avant  d'improviser  seis 
vers,  recorder  et  ramentevoir  quand  il  écrit  ses  chroniques, 


i 


—     204     — 

et  tour  à  tour  semonner  et  reyracier  ses  bienfaiteurs  ?  N'en 
s<îrait-il  pas  de  même  si  nous  devions  engager  les  vain- 
queurs à  se  refréner j  et  l'homme  d'État  à  ne  pas  délaier  ni 
subtiUeTy  sous  prétexte  d'esc/jever  les  difficultés  ou  les  périls? 

Descendre  aux  prières  est  une  belle  expression  qui 
appartient  à  Froissart,  mais  il  ne  l'entend  pas  comme 
nous.  Celui  qui  descend  aux  prières  est  celui  qui  oublie 
son  orgueil  non  pas  pour  y  recourir,  mais  pour  les 
accueillir  et  se  rapprocher  du  malheureux  qui  l'implore. 

La  forme  active  d'un  grand  nombre  de  verbes,  aujour- 
d'hui effacée  de  nos  lexiques  modernes,  se  prêtait  davan- 
tage aux  exigences  de  b  narration  qui  doit  avant  tout 
être  claire  et  rapide.  Nous  disons  :  Douter  de  la  parole, 
aller  par  un  chemin ,  se  préparer  à  une  besongne,  faire 
reculer  les  ennemis  ;  Froissart  disait  bien  mieux  :  Douter 
la  parole,  aller  le  chemin,  approcher  la  besongne,  reculer  les 
ennemis. 

Certains  adjectifs  avaient  aussi  plus  de  vigueur  ou  plus 
de  grâce.  Nous  citerons  :  felonneux,  cauteleux,  huiseux, 
vergogneux,  pensieux,  angoisseux,  volonteux,  volontureux, 
crueux,  ireux,  plantureux,  idoine,  embesogné,  adoubé, 
méshaigné,  hérié,  alosé.  Nous  y  joindrons  aussi  quelques 
adverbes  tels  que  :  liement,  roidement,  nicement,  couar- 
dement,  couvertement ,  et  surtout  ceux-ci  :  royaument, 
chevalereusement,  vassalement,  lacheleureusement,  qui  ex- 
priment en  un  mot  l'accomplissement  de  tous  les  devoirs 
qui  incombent  aux  rois  et  aux  chevaliers,  aux  vassaux  et 
aux  bacheliers. 


—     205     — 

Les  manuscrits  de  Froissart  qui  ont  le  mieux  conservé 
son  orthographe  (nous  plaçons  au  premier  rang  ceux  de 
ses  poésies  où  les  copistes  ont  nécessairement  respecté  da» 
vantagc  la  forme  primitive)  n'offrent  pas  avec  les  ouvrages 
modernes  autant  de  différences  qu'on  voudrait  bien  le 
croire.  Comme  nous,  il  efface  fréquemment  la  lettre  s 
suivie  d'une  autre  consonne,  en  la  remplaçant  par  l'ac- 
cent aigu  :  déduit  pour  desduit,  réduit  pour  resduit,  réjoir 
pour  resjoir,  etc.  Au  présent,  au  futur,  à  l'infinitif  et  au 
participe  passé,  il  écrit  aussi  comme  nous  :  Je  fais,  il  fait,  il 
se  tait,  f  aurai,  je  verrai,  je  porterai,  je  dirai,  faire  taire, 
retraire,  faite,  parfaite,  etc.  Et  si  à  l'imparfait  il  dit  :  Je 
portais,  je  venais,  n'oublions  pas  que  Corneille  et  ses 
contemporains  considéraient  la  diphthongue  oi  comme 
l'un  des  sons  les  plus  indispensables  à  la  force  et  à  la  vi- 
gueur de  la  langue.  C'est  la  cour  efféminée  des  derniers 
Valois  que  l'on  accusait  d'avoir  cherché  à  la  supprimer, 
à  l'époque  où  une  vie  voluptueuse  et  molle  avait  succédé 
aux  dernières  traditions  de  la  chevalerie  ressuscitées  par 
Henri  II  (•). 

A  ce  titre,  il  ne  faut  que  louer  Froissart  d'avoir  con- 

{•)  Comme  ainsi  soit  que  noslre langage  symbolise  ordinaire- 
ment avec  nos  mœurs,  aussi  le  courtisan  au  milieu  des  biens  et 
de  la  grandeur,  estant  nourry  à  la  mollesse,  vous  voyez  qu'il  a 
transformé  la  pureté  de  nostre  langage  en  une  grammaire  toute 
efféminée,  quand  au  lieu  de  roine,  alloH^  tenoit  et  venoit,  il  dict 
maintenant  :  reine ,    allet ,  lenet ,  venet.   Estienne   Pasquier, 

Lettres,  II,  1?. 

II.  18 


—     206     — 

serve,  au  milieu  de  tant  de  foimes  nouvelles,  cette  forme 
ancienne  que  plus  d'un  érudit  regrette  encore  aujour- 
d'hui. Il  a  d'ailleurs  fait  assez  pour  adoucir  et  assouplir 
la  langue  du  xiv"  siècle.  Il  semble  qu'en  lui  imprimant 
la  variété  de  ses  récits,  il  l'ait  colorée  et  émaillée  en 
quelque  sorte  de  toutes  les  fleurs  de  son  imagination  ;  elle 
lui  doit  de  plus  cette  précision,  cette  lucidité  qui  en  for- 
meront désormais  le  principal  caractère. 

c  Depuis  cinq  siècles  que  ces  chroniques  ont  été  écrites, 
c  dit  un  habile  critique  (') ,  l'esprit  français  se  reconnaît  aux 
c  qualités  de  ces  charmants  récits,  à  cette  clarté,  à  cette 
c  suite,  à  cette  proportion,  à  cette  absence  d'exagération, 
c  à  ces  couleurs  déjà  mêlées  et  variées  dont  aucune 
c  n'éblouit  :  de  même,  la  langue  française  se  reconnaît 
«  à  cette  netteté  de  rexpression,  à  cette  grâce  du  tour ,  à 
«  cette  fermeté  sans  raideur,  à  cet  éclat  tempéré  que  sen- 
«  tiraient  ceux  mêmes  qui  veulent  lire  sans  juger.  » 

En  lisant  Joinville,  on  le  jugerait  antérieur  de  deux 
sièciesà  Froissart,  mais  en  étudiant Froissart,  on  le  croirait 
à  peu  près  le  contemporain  des  écrivains  du  siècle  de 
François  I".  Comme  tous  les  hommes  supérieurs,  il  avait 
devancé  son  époque. 

(')  M.  Nisard,  dans  son  ffistoire  de  la  littérature  française. 


CHAPITRE  VIL 


CiTlTiONS. 


I.  Récits  qui  joigneril  le  mérite  littéraire  à  Tiiupartialité.  — 
Mort  de  Ghandos  et  de  Clisson.  —  Wal  Tyler  et  Jean 
Desmarcts. 

Nous  nous  sommes  efforcé  d'abord  de  rechercher  les 
aventures  et  les  incidences  au  milieu  desquelles  Froissa rt 
composa  ses  chroniques,  puis  d'examiner  les  chroniques 
elles-mêmes  comme  œuvre  littéraire.  Pour  mieux  les 
apprécier,  il  convient  d'en  citer  quelques  fragments  plus 
étendus,  et  il  nous  semble  qu'il  vaut  mieux  s'arrêter  à 
ceux  qui  nous  offrent  à  la  fois,  sous  des  aspects  divers, 
la  pensée  et  le  style  du  chroniqueur. 

Peut-être  nous  eût-il  été  plus  aisé  de  justifier  notre 
admiration  pour  Froissart  en  mettant  sous  les  yeux  du 
lecteur  ces  épisodes  si  connus  du  siège  de  Calais ,  de  la 
bataille  de  Cocherel  ou  du  combat  singulier  d'Edouard  III 


â 


—     208    — 

et  d'Euslache  de  Ribeaumont  sous  les  murs  de  Calais  ; 
mais  nous  voudrions  ne  pas  séparer  le  fond  de  la  forme, 
et,  tout  en  rendant  hommage  aux  plus  brillantes  qualités 
du  style,  nous  serions  heureux  d'apporter  en  môme  temps 
la  preuve  irrécusable  que  rien  n'autorise  à  peindre  notre 
chroniqueur  indifférent  au  malheur  et  à  Toppression  des 
faibles,  et  n'ayant  de  sympathies  et  d'éloges  que  pour  le 
succès.  Nous  espérons  démontrer  que  Froissart,  si  élo- 
quent lorsqu'il  célèbre  les  exploits  des  Anglais,  ne  Test  pas 
moins  lorsqu'il  loue  ceux  des  Français,  que,  plein  d'en- 
thousiasme pour  les  bons  princes  et  les  bons  chevaliers,  il 
blâme  énergiquement  ceux  qui  manquent  à  leurs  devoirs, 
et  enfin  qu'il  fut  aussi  juste  pour  les  communes  que  pour 
la  noblesse,  en  ne  confondant  jamais  les  griefs  légitimes 
des  bourgeois  avec  les  honteux  désordres  de  l'anarchie. 
En  étudiant  sous  des  points  de  vue  différents  l'impartialité 
de  l'auteur ,  nous  verrons  aussi  le  style ,  expression 
rapide,  mais  sincère  d'une  pensée  loyale  et  vive,  se  prêter 
avec  un  rare  bonheur  à  la  variété  des  épisodes  qui  se 
succèdent. 

Pour  premier  parallèle,  nous  mettrons  en  regard  la  fin 
de  Ghandos  et  le  meurtre  du  connétable  de  Glisson. 
Chandos  et  Glisson ,  appartenant  à  deux  nations  enne- 
mies, avaient  été  tous  les  deux  célèbres  par  leur  courage. 
(]handos ,  que  Froissart  appelle  «  un  chevalier  doux , 
a  courtois  et  aimable,  large,  preux,  sage  et  loyal  en  tous 
«estas,  et  qui  vaillamment  se  savoit  estre  entre  tous 
«  seigneurs  et  toutes  dames,  »  fut  frappé  déloyalement 


—     209     — 

clans  un  combat ,  mais  il  reçut  du  moins  la  mort  d'une 
main  ennemie  ;  Olivier  de  Glisson,  plus  malheureux,  fut 
la  victime  d'une  trahison  lâchement  préparée  dÀns  la 
capitale  même  du  royaume,  à  quelques  pas  de  Thôtel 
Saint-Paul. 

Ghandos  avait  vu  échouer  une  escalade  dirigée  contre 
l'abbaye  de  Saint-Savin,  et  il  s'était  arrêté  «tout  méranco- 
«  lieux  »  à  Chauvigny.  Nous  laissons  continuer  Froissart  : 

«  Une  grande  esp.ice  après  ce  qu'il  fut  là  venu,  et  qu'il 
«  s'ordonnoit  pour  un  peu  dormir,  il  entre  un  homme 
«  tantost  après  en  l'hostel,  et  vint  devant  lui,  qui  lui  dit  : 
«  Monseigneur,  je  vous  apporte  nouvelles.  »  —  «  Quelles?  » 
(L  répondit-il. —  «Monseigneur,les François  chevauchent.» 
«  —  «  Et  comment  le  sais-tu  ?»  —  «  Monseigneur ,  je  me 
«  suis  parti  de  Saint-Savin  avec  eux.»  —  «  Et  quel  che- 
«  min  tiennent-ils?  »  —  «  Monseigneur,*  je  ne  sais  de  vé- 
«  rite  ;  fors  tant  qu'ils  tiennent,  ce  me  semble,  le  chemin 
«  de  Poitiers.  »  —  «Et  lesquels  sont-ce  des  François?  » 
«  —  «  C'est  messire  Louis  de  Saint-Julien  et  Kerlouet  le 
«  Breton  et  leurs  routes.  »  —  «  Ne  me  chault,  dit  messire 
«  Jean  Ghandos,  je  n'ai  mais-hui  nulle  volonté  de  che- 
«  vaucher  :  ils  pourront  bien  trouver  encontre  sans  moi.  » 

«  Si  demeura  un  espace  en  ce  propos  tout  pensif,  et 
«  puis  s'avisa  et  dit  :  «  Quoique  j'aie  dit,  c'est  bon  que  je 
«  chevauche  toujours  :  il  me  faut  retourner  à  Poitiers,  et 
«  tantost  sera  jour.  »  —  «  C'est  voir,  sire,  »  ce  répondirent 
«  ses  chevaliers  qui  là  estoient.  Lors  fit  ledit  messire 
«  Ghandos  restraindre  ses  plates  et  se  mit  en  arroy  pour 


—     210     — 

t  chevaucher  et  aussi  firent  tous  les  autres.  Si  montèrent 
«  à  cheval  ^  et  se  partirent,  et  prirent  le  droit  chemin  de 

<  Poitiers,  costoyant  la  rivière.  Et  si  pouvoienl  astre  les 
«  François  en  ce  propre  chemin  une  grande  lieue  devant 
«  eux,  qui  tiroientà  passer  la  rivière  au  pont  Luzac. 

«  Quand  messire  Jean  Ghandos  fut  là  venu  jusques  à 
«  eux,  sa  bannière  devant  lui,  si  n'en  fit  pas  trop  grand 
«  compte  ;  car  petit  les  prisoit  et  aimoit  ;  et  tout  à  cheval 
«  les  commença  à  ramposner  en  disant  :  «  Entre  vous, 
«  François,  vous  estes  trop  malement  bonnes  gens  d'ar- 
«  mes  ;  vous  chevauchez  à  votre  aise  et  à  votre  volonté 
€  de  nuit  et  de  jour;  vous  prenez  villes  et  forteresses  en 
«  Poitou,  dont  je  suis  séneschal  ;  vous  rançonnez  povres 
«  gens  sans  mon  congé  ;  vous  chevauchez  partout  à  main 
«  armée;  il  semble  que  le  pays  soit  tout  vostre;  et  par 
«Dieu  non  est.  Messire  Louis,  messire  Louis,  et   vous 

<  Kerlouet,  vous  estes  maintenant  trop  grands  maislres  ; 
«  il  y  a  plus  d'un  an  et  demi  que  j'ai  mis  toutes  mes  en- 
«  tentes  que  je  vous  puisse  trouver  ou  rencontrer,  or 
«  vous  vois-je.  Dieu  merci!  et  parlerons  à  vous,  et  sau- 
«  rons  lequel  est  plus  fort  en  ce  pays,  ou  je,  ou  vous.  On 
«  m'a  dit  et  conté  par  plusieurs  fois  que  vous  me  désiriez 
«  h  voir  :  si  m'avez  trouvé;  je  suis  Jean  Ghandos,  si  bien 
«  me  ravisez.  Vos  grands  appcr lises  d'armes  qui  sont 
«maintenant  si  renommées,  si  Dieu  plaist,  nous  les 
«  éprouverons.  » 

«Entre  ces  ramposnes  et  paroles  de  messire  Jean  Chan- 
'(  dos,  qu'il  ffiisoit  et  disoit  aux  François,  un  Breton  prit 


—     2H     — 

t  son  glaive  et  ne  se  put  abstenir  de  commencer  la  mes  • 
f  lée,  et  vint  asséner  à  un  escuyer  anglois,  qui  s'appeloit 
«  Simekins  Dodale,  et  lui  arresta  son  glaive  en  la  poi- 
f  trine,  et  tant  le  bouta  et  tira,  que  ledit  escuyer  il  mil 
«  jûs  dessus  son  cheval  à  terre.  Messire  Jean  Chandos, 
«  qui  ouït  effroi  derrière  lui ,  se  retourna  sur  son  costé 
t  et  vit  gésir  son  escuyer  à  terre ,  et  que  on  féroit 
«  sur  lui  :  si  s'échauffa  en  parlant  plus  que  devant,  et  dit 
t  à  ses  compagnons  et  à  ses  gens  :  t  Gomment!  lairez- 
f  vous  ainsi  cet  homme  tuer?  A  pied,  à  piedi  i  Tantost 
«  il  saillit  à  pied  ;  aussi  firent  tous  les  siens,  et  fut  Sime- 
«  kins  rescous.  Veci  la  bataille  commencée. 

«  Messire  Chandos,  qui  estoit  grand  chevalier,  fort  et 
«  hardi,  et  conforté  en  toutes  ses  besognes,  sa  bannière 
«  devant  lui,  environné  des  siens,  et  vestu  dessus  ses  ar- 
«  mures  d'un  grand  vestement  qui  lui  battoit  jusques  à 
«  terre,  armoyé  de  son  armoirie,  d'un  blanc  samit  à  deux 
«  pelsaguisés  de  gueules,  l'un  devant  et  l'autre  derrière, 
«  et  bien  sembloit  suffisant  homme  et  entreprenant,  en 
«  cel  estât,  pied  avant  autre,  le  glaive  au  poing,  s'en  vint 
«  sur  ses  ennemis.  Or  faisoit  à  ce  matin  un  petit  res- 
«  let  (')  :  si  estoit  la  voie  mouillée ,  si  que,  en  passant,  il 
«  s'entortilla  en  son  parement  qui  estoit  sur  le  plus  long, 
t  tant  que  un  petit  il  trébucha.  Et  veci  un  coup  qui  vint 
«  sur  lui.  lancé  d'un  escuyer  qui  s'appeloit  Jacques  de 
«  Saint- Martin ,  qui  estoit  fort  homme  et  appert  (kire- 

(')  Rcslet,  gelée  blanche.  Ceci  se  passait  au  mois  de  janvier. 


—     212     — 

f  ment  ;  et  fut  le  coup  d'un  glaive  qui  le  prit  en  chair,  et 
«  s'arresta  dessous  l'œil,  entre  le  nez  et  le  front,  et  ne  vit 
f  point  messire  Jean  Chandos  le  coup  venir  sur  lui  de  ce 
«  lez-là,  car  il  avoil  Tœil  éteint  ;  et  avoit  bien  cinq  ans 
€  qu'il  l'avoit  perdu  es  landes  de  Bordeaux,  en  chassant 
c  un  cerf.  Avec  tout  ce  meschef,  messire  Jean  Chandos 
t  ne  porta  oncques  point  de  visière.  Si  que  en  trébu- 
€  chant,  il  s'appuya  sur  le  coup,  qui  estoit  lancé  de  bras 
<  roide  :  si  lui  entra  le  fer  là-dedans,  qui  s'encousit  jus- 
«  ques  au  cervel;  et  puis  retira  cil  son  glaive  à  lui.  Mes- 
«  sire  Jean  Chandos,  pour  la  douleur  qu'il  sentit,  ne  se 
«  put  tenir  ei}  estant ,  mais  chéy  à  terre  et  tourna  deux 
«  tours  moult  douloureusement,  ainsi  que  cil  qui  estoit 
«  féru  à  mort;  car  oncques  depuis  le  coup  ne  parla. 

<  Or  furent  trop  durement  dolents  et  déconfortés  ces 
«  barons  et  ces  chevaliers  de  Poitou,  quand  ils  virent  là 
«  leur  séneschal,  monseigneur  Jean  Chandos,  gésir  en  cel 
«  estât,  et  qu'il  ne  pouvoit  plus  parler  ;  si  commencè- 
«  rcnl  à  regretter  et  à  doulorer  moult  amèrement,  en  di- 
«  sant  :  «  Gentil  chevalier,  fleur  de  toute  honneur,  mes- 
«  sire  Jean  Chandos  !  A  mal  fut  le  glaive  forgé  dont  vous 
«  estes  navré  et  mis  en  péril  de  mort.  »  Là  pleuroient 
«  moult  tendrement  ceux  qui  là  estoient.  Bien  les  enten- 
«  doit  et  se  complaignoit  ;  mais  nul  mot  ne  pouvoit  par- 
«  1er  :  là  tordoientles  mains  et  tiroient  leurs  cheveux  et  je- 
«  toient  grands  cris  et  grands  plaints,  par  espécialles  che- 
«  valiers  et  escuyers  de  son  hostel.  Là  fut  ledit  messire  de 
«  Chandos  de  ses  gens  désarmé  moult  doucement  et  couchié 


—     213     — 

«  sur  targe  et  sur  pavois,  et  apporté  tout  le  pas  à  Morte- 
«  mer,  la  plus  prochaine  forteresse  de  là...  Dieu  en  ait 
«  l'âme  par  sa  débonnaireté,  car  oncques  depuis  cent  ans 
«  ne  fut  plus  courtois,  ni  plus  plein  de  toutes  bonnes  et 
«  nobles  vertus  et  conditions,  entre  les  Anglois,  de  lui.  » 

Ghandos,  ajoute  Froissart,  fut  plaint  et  regretté  de  ses 
amis  et  amies.  Le  roi  de  France  et  ses  chevaliers  unirent 
leurs  larmes  à  celles  du  prince  de  Galles  qui,  un  an  avant 
la  bataille  de  Poitiers,  se  trouvait  encore  en  sa  garde,  et 
qui  recourait  en  tout  à  ses  avis,  «  parce  que  de  toute  Engle- 
f  terre,  il  estoit  Tun  des  meilleurs  chevaliers  de  sens,  de 
«  force,  d'heur,  de  haute  emprise  et  de  bon  conseil.  » 

Froissart  avait  été  informé  des  circonstances  de  la  fin  de 
Chandos  :  il  se  trouvait  à  Paris,  lors  de  l'attentat  dirigé 
contre  le  sire  de  Clisson  : 

«  Or  avint  que,  ce  jour  du  Saint-Sacrement,  le  roi  de 
«  France,  en  son  hostel  de  Saint-Pol,  à  Paris,  avoit  tenu 
«  de  tous  les  barons  et  seigneurs  qui  pour  ce  jour  estoient 
«  à  Paris,  cour  ouverte,  et  fut  ce  jour  le  roi  en  très-grand 
«  soûlas,  et  aussi  fut  la  roine  jet  la  duchesse  de  Touraine. 
t  Et  pour  les  dames  solacier  et  le  jour  persévérer  en  joie, 
<  après  disner,  dedans  le  clos  de  l'hostel  de  Saint-Pol,  à 
«  Paris,  les  jeunes  chevaliers  et  escuyers ,  montés  sur 
(i  coursiers  et  tous  armés  pour  la  joute,  la  lance  au  poing, 
«  estoient  là  venus  et  avaient  jouté  fort  et  roidement  ;  et 
«  furent  ce  jour  les  joutes  moult  belles,  et  volontiers 
f  vues  du  roi,  de  la  roine,  des  dames  et  des  damoiselles, 
«  et  ne  cessèrent  point  jusques  au  soir.  Et  donna  le  roi  le 


—     214     — 

t  souper.àSaint-Pol,  à  tous  les  chevaliers  qui  y  voudreiit 
«  cstre.  Et  après  ce  souper,  on  dansa  et  carola  jusques  à 
«  une  heure  après  mie-nuil.  Après  ces  danses  on  se  dé- 
«  partit,  et  se  traist  chacun  en  son  logis  ou  à  son  hostel, 
f  sans  doute  et  sans  guet,  l'un  çà  et  l'autre  là.  Messire 
«  Olivier  de  Gliçon ,  conncstable  de  France  pour  lors,  se 
f  départit  tout  dernier.  Et  vint  en  la  place  devant  l 'hostel 
«  de  Sdint-Pol,  et  trouva  ses  gens  et  ses  chevaux  qui  le 
«  attendoient.  Et  tout  compté,  il  n'y  en  avoit  que  huit  et 
t  deux  torches ,  lesquelles  les  varlets  allumèrent ,  sitost 
«  que  le  connestable  fut  monté,  et  les  torches  portées  de- 
c  vant  lui,  se  mirent  au  chemin  parmi  la  rue,  pour  ren- 
«  trer  en  la  grand'  rue  Sainte-Catherine. 

«  Messire  Pierre  de  Graon  avoit  ce  soir  si  bien  espié 
«  que  il  sa  voit  tout  le  convenant  du  connestable ,  et  com- 
«  ment  il  cstoit  demeuré  derrièjc ,  et  de  ses  chevaux  qui 
«  l'attendoient.  Si  estoit  parti,  et  issu  hors  de  son  hostel, 
«  et  ses  gens  tous  armés  à  la  couverte,  et  tous  montés  sur 
«  leurs  chevaux,  et  n'y  avoit  de  ceux  de  sa  route  pas  six 
«  qui  sçussent  encore  quelle  chose  il  avoit  en  propos  de 
«  faire.  Et  estoit  venu  ledit  messire  Pierre  sur  la  chaussée 
«  au  carrefour  Sainte-Gatlierine  ;  et  là  se  tenoit-il  et  ses 
«  gens  tous  cois  et  attendoient  le  connestable.  Sitost  que  le 
«  connestable  fut  issu  hors  de  la  rue  Saint-Pol  et  tourné 
«  au  carrefour  de  la  grandVue,  et  que  il  s'en  venoit  tout 
*  le  pas  sur  son  cheval,  les  torches  sur  son  lez  pour 
«  lui  éclairer,  et  jangloit  à  un  sien  écuyer  et  disoit  :  c  Je 
«  dois  demain  avoii'  au  disner  chez  moi  monseigneur  de 


—    215    — 

t  Touraine ,  le  seigneur  de  Coucy ,  messire  Jean  de 
«  Vienne,  le  baron  dlvry  et  plusieurs  autres  ;  or  pensez 
«  que  ils  soient  tous  aises  et  que  rien  n'y  soit  espargné  ;  » 
f  ces  paroles  disant,  véez-cy  messire  Pierre  de  Craon  et 
f  sa  route  qui  s'avancent,  et  premièrement  ils  entrèrent 
«  entre  lesgensduconnestable  qui  estoient  sans  lumière, 
«  sans  parler  ni  sans  escrier. 

«  Tout  premier,  on  prit  les  torches  et  furent  éteintes  et 
c  jetées  contre  terre.  En  les  prenant,  le  connestable  avoit 
c  parlé  tout  bas  et  dit  ainsi,  pour  tant  que  quand  il  sentit 
«  l'efFroi  des  chevaux  qui  venoient  derrière,  il  cuidoit  que 
«  ce  fust  le  duc  de  Touraine  qui  s'esbatoit  à  lui  et  à  ses 
«  gens  :  «  Monseigneur,  par  ma  foi,  c'est  mal  fait;  mais 
c  je  vous  le  pardonne,  car  vous  estes  jeune  ;  si  sont  tous 
t  revaux  et  jeux   en   vous.  »  A  ces  mots,  dit  messire 
f  Pierre  de  Craon,  en  tirant  son  espée  hors  du  feurre  : 
t  A  mort,  à  mort,  Cliçon  !  si  vous  faut  mourir  !  »  — 
t  Qui  es-tu,  dit  Cliçon ,  qui  dis  telles  paroles?  »  —  «  Je 
t  suis  Pierre  de  Craon,  votre  ennemi.  Vous  m'avez  tant 
€  de  fois  courroucé  que  ci  le  vous  faut  amender.  Avant  ! 
t  dit-il  à  ses  gens,  j'ai  celui  que  je  demande  et  que  je  veuil 
«  avoir.  »  En  disant  ces  paroles,  il  fiert  et  lance  après  lui. 
«  Ses  gens  tirent  espées  et  lancent  après  lui.  Coups  com- 
«  mencent  à  voler  et  à  croiser  sur  le  connestable  ;  et  il  qui 
«  ne  portoit  fors  un  coutel,  espoir  de  deux  pieds  de  long, 
«  trait  le  coutel  et  commence  à  estremir.  Ses  gens  estoient 
«  tous  despourvus;  si  se  effrayèrent  et  furent  tantost 
«  ouverts  et  épars.  Les  aucuns  des  hommes  de  messire 


—     216     — 

«  Pierre  de  Graon  demandèrent  :  t  Occirons-nous  tous?  » 
«  —  f  Oil,  dit-il,  eux  qui  se  mettront  à  défense.  »  La 
«  défense  estoit  petite,  car  ils  n'estoient  que  eux  huit  et 
t  sans  nulle  armure ,  et  tous  entendoient  au  connestable 
t  occire  et  atterrer  ;  ni  messire  Pierre  de  Craon  ne  de- 
«  mandoit  autre  chose  que  le  connestable  mort.  Et  vous 
t  dis ,  si  comme  aucuns  connurent  depuis  qui  à  cet 
c  assaut  et  emprise  furent,  les  plusieurs,  quand  ils  eurent 
c  la  connoissance  que  c'estoitle  connestable  qu'ils  assail- 
«  loient,  furent  si  eshidés  que,  en  férant  sur  lui  ou  contre 
«  lui,  leurs  coups  n'avoient  point  de  puissance ,  et  aussi 
«  ce  qu'ils  faisoient  ils  le  faisoient  paoureusement,  car 
c  en  trahison  faisant,  nul  n'est  hardi.  Le  connestable 
«  contre  les  coups  se  couvroit*de  son  bras  et  croisoit  de 
«  sonbadelaire,  en  soi  défendant  vaillamment.  Sa  défense 
«  ne  lui  eust  rien  valu,  si  la  grâce  de  Dieu  ne  l'eust  gardé 
«  et  défendu.  Et  tousdis  se  tenoit  sur  son  cheval,  et  tant 
«  qu'il  fust  féru  sur  le  chef  d'une  espée  à  plein  coup  moult 
«  vilainement,  duquel  coup  il  versa  jus  de  son  cheval, 
«  droit  à  rencontre  de  l'huis  d'un  fournier ,  qui  jà  estoit 
«  descouchc  pour  ordonner  ses  besognes  et  faire  son  pain 
((  et  cuire  ;  et  en  devant  il  avoit  ouï  les  chevaux  frétiller 
«  sur  la  chaussée  et  plusieurs  des  paroles  qui  y  furent 
«  dites;  et  avoit  ledit  fournier  un  petit  entre-ouvert  son 
«  huis;  dont  trop  bien  en  prit  et  chéit  au  seigneur  de 
«  Gliçon  de  ce  que  l'huis  estoit  entre-ouvert,  car  au  chéoir 
«  que  il  fit  contre  l'huis,  il  s'ouvrit,  et  le  connestable  chév 
«  du  cho7f  par  dedans  la  maison.  Ceux  qui  ostoiont  à  cheval 


—     217     — 

«  ne  purent  ens,  car  l'huis  n'estoit  pas  trop  haut  ni  trop 

«  large,   et  si  faisoient  leur  fait  paoureu sèment.   Vous 

«  (levez  savoir,  et  vérité  est,  que  Dieu  fit  adonc  grand' 

«  grâce  au  connestable,  car  si  il  fust  aussi  bien  chéu 

«  dehors  l'huis,  comme  il  fit  par  dedans,  ou  que  l'huis 

«  eust  esté  fermé,  ilestoit  mort;  et  l'eussent  tous  défroissé 

«  et  piétellé  de  leurs  chevaux,  mais  ils  n'osèrent  descendre. 

«  De  ce  coup  du  chef  duquel  il  estoit  chéu.  Guidèrent  bien 

«  les  plusieurs ,  messire  Pierre  de  Graon  et  ceux  qui  sur 

«  lui  féru  avoient ,  que  du  moins  ils  lui  eussent  donné  le 

«  coup  de  la  mort.  Si  dit  messire  Pierre  de  Craon  : 

«  Allons,  allons,  nous  en  avons  assez  fait.  S'il  n'est  mort, 

«  si  mourra-il  du  coup  de  la  teste,  car  il  a  esté  féru  de 

«  bon  bras.  »  A  cette  parole ,  ils  se  recueillirent  tous 

«  ensemble,  et  se  départirent  de  la  place,  et  chevauchè- 

«  rent  le  bon  pas,  et  furent  tantost  à  la  porte  Saint-An- 

«  toine ,  et  vidèrent  par  là  et  prirent  les  champs. 

«  Tantost  les  nouvelles  en  vinrent  à  l'hostel  de  Saint- 

«  Pol  et  jusques  à  la  chambre  du  roi.  Et  fut  dit  au  roi 

«  tout  effrayement,  et  sur  le  point  de  l'heure  qu'il  devoit 

a  entrer  dedans  son  lit  :   «  Ha  !  sire,  nous  ne  vous  osons 

«  celer  le  grand  meschef  qui  est  présentement  avenu  à 

«  Paris.  »  — Quel  meschef  ?»  dit  le  roi.»  —  «De  votre  con- 

«  nestable,  répondirent-ils,  messire  Olivier  de  Cliçon,  qui 

«  est  occis.  »  —  «  Occis,  dit  le  roi,  et  comment?  Qui  a 

«  ce  fait?  »  —  «  Sire,  nous  ne  savons,  mais  ce  meschef 

«  est  avenu  sur  lui  et  bien  près  d'ici,  en  la  grand'rue 

«  Sainic-Cathorine.  »  —   «  Or  tost,  dit  le  roi,  aux  tor- 
II.  19 


—     218     — 

€  chesî  aux  torches!  je  le  veuil  aller  véoir.  »  On  alluma 
«  torches  ;  varlets  saillirent  avant.  Le  roi  tant  seulement 
<  vestit  une  houpelande.  On  lui  bouta  ses  souliers  aux 
t  pieds.  Ses  gens  d'armes  et  huissiers,  qui  ordonnés 
t  estoient  pour  faire  le  guet  et  garder  la  nuit  l'hostel  de 
t  Saint-Pol,  saillirent  tantost  avant.  Ceux  qui  couchés 
€  estoient,  auxquels  les  nouvelles  vinrent,  s'orddnnè- 
€  rent  pour  suivi r  le  roi,  qui  issit  de  l'hostel  Saint-Pol 
€  sans  nul  arroi,  ni  attendre  homme  fors  ceux  de  sa 
t  chambre.  Et  s'en  vint  le  bon  pas,  les  torches  devant  lui 
€  et  derrière.  Et  n'y  avoient  de  ses  chambrellans  tantseu- 
t  lement  que  messire  Guillaume  Martel  et  messire  Hélion 
«  de  Lignac.  En  cet  estât  et  arroi,  le  roi  s'en  vint  jusques  à 
«  la  maison  du  fournier  et  entra  dedans.  Plusieurs  tor- 
«  ches  et  chambrellans  restèrent  dehors. 

«  Quand  le  roi  fut'  venu,  il  trouva  son  connestâble 
«  presque  au  parti  que  on  lui  avoit  dit,  réservé  que  il 
«  n'estoit  pas  mort ,  et  l'avoient  ses  gens  jà  despouillé, 
«  pour  tastor,  savoir  et  véoir  plus  aisément  les  lieux  où 
«  il  estoit  navré,  et  les  plaies  comment  elles  se  portoient. 
«  La  première  parole  que  le  roi  dit,  ce  fut  :  «  Gonnes- 
«  table,  comment  vous  sentez-vous?»  Il  répondit  :  «  Cher 
«  sire,  petitement  et  faiblement.  »  —  «Et  qui  vous  a  mis 
«  en  ce  parti?»  dit  le  roi.  —  «  Sire,  répondit-il,  Pierre 
«  (le  Craon  et  ses  complices,  traistreusement  et  sans  nul 
v(  (léfiaiice.»  —  «  Connestâble,  dit  le  roi,  oncques  chose 
«  ne  fut  si  comparée  comme  celle  sera,  ni  si  fort  anien- 
vv  dée.  » 


—     219     — 

C  était  la  première  fois  que  l'on  voyait  de  hauts  sei- 
gneurs vider  ainsi  leurs  querelles  par  trahison,  au  milieu 
de  la  nuit,  dans  un  carrefour  désert.  La  place  publique 
n'avait  jusque-là  été  ensanglantée  que  par  les  séditions 
et  les  émeutes.  Cette  arène  allait  mieux  à  WatTyler,  dont 
nous  allons  raconter  l'audacieuse  tentative  si  promple- 
ment  réprimée. 

«  Ce  propre  jour,  au  matin,  s'estoient  assemblés  tous 
«  les  mauvais,  desquels  Wautre  Tuillier,  Jacques  Strau 
«  et  Jean  Balle  estoient  capitaines,  et  venus  parlementer 
«  en  une  place  que  on  dit  Semitefîlle,  où  le  marché  des 
t  chevaux  est  le  vendredi  ;  et  là  estoient  plus  de  vingt 
«  mille,  tous  de  une  alliance.  Et  encore  en  y  avoient  en 
t  la  ville  beaucoup  qui  se  déjeunoicnt  par  les  tavernes, 
«  et  buvoient  la  garnache  et  la  malvoisie  chez  Lombards, 
«  et  rien  n'en  pay oient.  Et  avoient  ces  gens  qui  là  estoient 
f  assemblé,  les  bannières  du  roi  que  on  leur  avoit  baillées 
«  le  jour  devant ,  et  estoient  sur  un  propos  de  courir 
«  Londres,  robcr  et  piller  ce  même  jour.  Et  disoient  les 
«  capitaines  :  «  Nous  n'avons  rien  fait.  Ces  franchises 
t  que  le  roi  nous  a  données  nous  portent  trop  petit  de 
«  profit  ;  mais  soyons  tous  de  un  accord  ;  courons  cette 
«  grosse  ville  riche  et  puissante  de  Londres  ;  et  si 
«  nous  sommes  au  dessus  de  Londres ,  de  l'or  et  de 
«  l'argent  et  des  richesses  que  nous  y  trouverons,  et  qui 
«  y  sont,  nous  aurons  pris  les  premiers ,  ni  jà  ne  nous  en 
«  repentirons.  Et  si  nous  les  laissons,  ceux,  ce  vous  dis, 
«^qui  viennent,  les  nous  touldront.» 


—     '220     — 

«  A  ce  conseil  estoienl-ils  tous  d'accord,  quand  vez-ci 
«  le  roi  qui  vient  en  cette  place,  espoir  accompagné  de 
«  soixante  chevaux  ,  et  ne  pensoit  point  à  eux,  et  cuidoit 
M.  passer  outre,  et  aller  son  chemin,  et  laisser  Londres. 
«  Ainsi  qu'il  estoit  devant  l'abhaye  de  Sainl-Bertliélemy 
«  qui  là  est,  il  s'ar resta  et  regarda  ce  peuple,  et  dit  qu'il 
«  n'iroit  plus  avant,  si  sauroit  de  ce  peuple  quelle  chose 
«  il  leur  failloit,  et  si  ils  estoient  troublés,  il  les  rapaise- 
«  roit.  Les  seigneurs  qui  delez  lui  estoient,  s'arrestèrent 
«  quand  il  s'arresta  :  c' estoit  raison.  Quand  Wautre  Tuil- 
«  lier  vit  le  roi  qui  estoit  arresté,  il  dit  à  ses  gens  :  €  Vez- 
«  là  le  roi,  je  veuil  aller  parler  à  lui  ;  ne  vous  mouvez 
«  d'ici  si  je  ne  vous  fais  signe,  et  si  je  vous  fais  ce  signe 
«  (et  il  leur  fît  un  signe),  si  venez  avant  et  occiez  tout 
«  hormis  le  roi,  mais  au  roi  ne  faites  nul  mal  ;  il  est  jeune, 
«  nous  en  ferons  à  notre  volonté,  et  le  mènerons  partout 
«  où  nous  voudrons  en  Englelorre,  et  serons  seigneurs 
«  de  tout  le  royaume  :  il  n'est  nul  doute.  »  Là  avoit  un 
«  pourpointicr  de  Londi'es,  que  on  appeloit  Jean  Ticle , 
«  qui  avoit  apporté  et  fait  apporter  soixante  pourpoints 
«  dont  aucuns  de  ces  gloutons  estoient  revestus,  et  Tuil- 
«  lier  en  avoit  un  vestu.  Si  lui  demanda  Jean  Ticle: 
«  Hé,  sire!  qui  me  payera  mes  pourpoints?  Il  me  faut 
«  bien  trente  marcs.  »  —  <l  Apaise-toi,  répondit  Tuillier, 
«  lu  seras  bien  payé  encore  en  nuit  ;  tiens-t'en  à  njoi,  tu 
«  as  pleige  assez.  »  A  ces  mots,  il  osperonna  un  cheval 
«  sur  quoi  il  estoit  monté  ,  et  se  part  de  ses  compagnons, 
«  et  s'en  vi(Mit  (Iroitemer.t  au  roi,   et  si  près  de  lui  que  la 


—     221     — 

«  queue  de  son  cheval  esloit  sur  la  teste  du  cheval  du  roi. 
«  Et  la  première  parole  qu'il  dit,  quand  il  parla  au  roi, 
«  il  dit  ainsi  :  «Roi,  vois-tu  toutes  ces  gensqui  sont  là?» 

—  «  Oïl,  dit  le  roi  ;  pourquoi  le  dis-tu?»  —  «  Je  le  dis 
«  pour  ce  qu'ils  sont  tous  en  mon  commandement,  et  me 
«  ont  tous  juré  foi  et  loyauté  à  faire  ce  que  je  voudrai.  » 

—  «A  la  bonne  heure,  dit  le  roi,  je  veuil  bien  qu'il  soit 

«  ainsi.  »  —  «  Adonc,  dit  Tuillier,  qui    ne  demandoit 

«  que  la  riote,  cuides-tu,  dis,  roi,  que  ce  peuple  qui  là 

«  est,  et  autant  à  Londres,  et  tous  à  mon  commandement, 

«  se  doye  partir  de  toi  sans  emporter  leurs  lettres?  Nennil , 

«  nous  les  emporterons  devant  nous.  »  Dit  le  roi  :   «  Il 

«  en   est  ordonné  ;  il  faut  faire  et  délivrer  l'un  après 

«  l'autre.  Gompains,  retraiez-vous  tout  bellement  devers 

«  vos  gens,  et  les  faites  retraire  de  Londres,  et  soyez  pai- 

«  sihles,  et  pensez  de  vous;  car  c'est  notre  entente  que 

«  chacun  de  vous,  par  villages  et  mairies,  aura  sa  lettre, 

t  comme  dit  est.  »  A  ces  mots  \V autre  Tuillier  jette  les 

«  yeux  sur  unescuyer  du  roi,  qui  estoit  derrière  le  roi  et 

«  portoit  Vespée  du  roi  ;  et  héoit  ce  Tuillier  grandement 

«  cet  cscuyer  ;  car  autrefois  il  s'estoit  pris  de  paroles  à  lui , 

«  et  l'avoit  l'escuyer  villené.    «  Voire,  dit  Tuillier,  es-tu 

«  là  ?  Baille-moi  ta  dague.  »  —  «  Non  ferai,  dit  l'escuyer; 

«  pourquoi  te  la  baillerois-je?  »   Le  roi  regarda  sur  son 

«  varlet  et  lui  dit  :    *  Baille-lui.  »   Cil  lui  bailla  moult 

«  envis.  Quand  Tuillier  la  tint,  il  en  commença  à  jouer  et 

<  à  tourner  en  sa  main  ,  et  reprit  la  parole  à  l'escuyer, 

«  et  lui  dit  :    «  Baille-moi  celle  espée.  »  — «  Non  ferai, 

19. 


—     222     — 


«  dit  rcscuyer ,  c'est  l'espée  du  roi;  lu  ne  vaux  luie 
«  que  tu  Taies,  car  tu  n'es  qu'un  garçon  ;  et  si  toi  et  moi 
«  estions  tout  seuls,  en  celle  place,  tu  ne  dirois  ni  eusses 
«  dit  ces  paroles,  pour  aussi  gros  d'or  que  ce  moustier  de 
«  Saint-Pol  est  grand.  »  —  «Par  ma  foi!  dit  Tuillier, 
«  je  ne  mangerai  guère,  si  aurai  ta  teste.  >  A  ces  mots 
c  estoit  venu  le  maire  de  Londres,  lui  douzième,  monté  à 
«  chevaux  et  tout  armé  dessous  sa  robe,  et  les  autresaussi, 
«  et  rompit  la  presse  et  vit  comment  cil  Tuillier  se  déme- 
«  noit.  Si  dit  en  son  langage  :  «  Gars,  commentes-tu  si  osé 
«  de  dire  telles  paroles  en  la  présence  du  roi?  C'est  trop 
«  pour  toi.  »  Adonc  se  félon ua  le  roi,  et  dit  au  maïeur  : 
«  Maire,  mettez  la  main  à  lui.  »  Eutrementes  que  le  roi 
t  parloit,  cil  Tuillier  avoit  parlé  au  raaïeur  et  dit  :  «  El 
«  (le  ce  que  je  fais  et  dis,  à  toi  qu'en  monte?  » —  «  Voire, 
«  (lit  le  maire  qui  déjà  estoit  advoé  du  roi  ,  parles-tu 
«  ainsi  en  la  présence  du  roi  mon  naturel  seigneur  ?  .le 
«  ne  veuil  jamais  vivre,  si  tu  no  le  compares.  » 

«  A  CCS  mots  il  trait  un  grand  badelaire  que  il  portoit, 
«  et  lâche  ,  et  ficrt  ce  Tuillier  un  tel  horion  sur  la  teste 
•<  (jue  il  Tabattit  aux  pieds  de  son  cheval.  Sitosl  que  il 
H  fut  chu  entre  les  pieds,  on  Tenvironna  de  toutes  parts, 
♦  par  quoi  il  ne  fust  vu  des  assemblées  qui  là  estoient,  et 
«  (pli  se  disoient  ses  gens.  Adonc  descendit  un  escuyer 
«  (lu  roi,  (jue  on  appeloit  Jean  Stanwich,  et  tira  une 
'(  helle  épée  que  il  portoit,  et  la  bouta  au  ventre  de  ce 
'  Tuillier,  et  là  fut  mort.  Adonc  s'aperçurent  ces  mé- 
«  chans  gens  là  assombh'^s  que  leur  capitaine  estoit  occis: 


—     223     — 

«  si  commencèrent  à  murmurer  ensemble  et  à  dire  : 
«  Ils  ont  mort  notre  capitaine  ;  allons  !  allons  !  occions 
«  tout  !  >  A  ces  mots  ils  se  rangèrent  sur  la  place,  par 
«  manière  d'une  bataille,  chacun  son  arc  devant  lui  qui 
«  Tavoit.  Là  fit  le  roi  un  grand  outrage  ;  mais  il  fut  con- 
«  verti  en  bien.  Car  tantost  que  Tuillier  fut  atterré,  il  se 
«  partit  de  ses  gens,  tout  seul,  et  dit  :  «Demeurez-ci, 
«  nul  ne  me  suive.  »  Lors  vint-il  au  devant  de  ces  folles 
«  gens  qui  s'ordonnoient  pour  venir  venger  leur  capi- 
t  taine,  et  leur  dit  :  t  Seigneurs,  que  vous  faut?  Vous 
«(  n'avez  nul  autre  capitaine  que  moi  ;  je  suis  votre  roi, 
«  tenez- vous  en  paix.  » 

Après  être  descendu  à  Wat  Tyler,  le  chef  insolent  d'une 
plèbe  furieuse,  nous  remonterons  jusqu'à  Jean  Desma- 
rets  (  ) ,  qui  ne  flattait  pas  le  peuple  et  qui  néanmoins  fut 
misa  mort  parce  qu'il  en  était  trop  aimé.  L'un,  guidé  par 
les  plus  mauvais  instincts  de  la  convoitise  et  de  l'envie, 
périt  honteusement  au  milieu  de  ses  rêves  de  pillage  et 
l'insulte  à  la  bouche.  L'autre,  accompagné  à  sa  dernière 
heure  de  ce  beau  cortège  que  les  larmes  et  l'indignation 
font  à  la  vertu  persécutée,  semble  ne  monter  à  l'échafaud 
que  pour  y  ajouter  par  un  inique  supplice  une  auréole 
de  plus  à  celles  que  gravaient  sur  son  front  de  longs  ser- 
\  ices  cl  une  vieillesse  sans  remords. 

<  Oo  mit  hors  du  Chastelet  plusieurs  hommes  de  la  ville 
«  de  Paris  jugés  à  mort  pour  leurs  forfaitures  et  pour 

(')  Ou  mieux  Dcsmares. 


—     2-24     — 

t  cuiouvement  de  commun ,  dont  on  fut  émerveillé  de 
«  maistre  Jean  des  Marets,  qui  estoit  tenu  et  renommé  à 
«  sage  homme  et  notable.  Et  veulent  bien  dire  les  aucuns 
t  que  on  lui  fit  tort  ;  car  on  Ta  voit  toujours  vu  homme  de 
«  grand'  prudence  et  de  bon  conseil ,  et  avoit  toujours 
€  esté  l'un  des  greigneurs  et  authentiques  qui  fut  en  parle- 
«  ment  sur  tous  les  autres,  et  servi  au  roi  Philippe,  au  roi 
«  Jean  et  au  roi  Charles,  que  oncques  il  ne  fut  vu  ni 
«  trouvé  en  nul  forfait,  fors  adonc.  Toutefois  il  fut  jugé  à 
f  estre  décollé,  et  environ  quatorze  en  sa  compagnie.  Et 
«  entrementes  que  on  l'amenoit  à  sa  décollation  sur  une 
«  charrette  et  séant  sur  une  planche  dessus  tous  les  autres, 
«  il  demandoit  :  «  Où  sont  ceux  qui  me  ont  jugé  ?  Qu'ils 
«  viennent  avant,  et  me  montrent  la  cause  et  la  raison 
«  pourquoi  ils  m'ont  jugé  à  mort.  »  Et  là  prôchoit-il  au 
«  peuple,  en  allant  à  sa  fin,  et  ceux  qui  dévoient  mourir 
«  en  sa  compagnie  :  dont  toutes  gens  avoient  grand'  pitié . 
«  mais  ils  n'en  osoient  parler.  Là  fut-il  amené  au  marché 
«  dos  halles  ;  et  là  devant  lui  tout  premier  furent  décollés 
«  ceux  qui  en  sa  compagnie  estoient,  et  en  y  ot  un  que  on 
«  nommait  Nicolas  le  Flamont ,  un  drapier ,  pour  qui  on 
«  ofTroil  pour  lui  sauver  sa  vie  soixante  mille  francs  ;  mais 
«  il  mourut.  Quand  on  vint  pour  décoller  maistre  Jean 
«  des  Marets,  on  lui  dit  :  «  Maistre  Jean,  criez  merci  au  roi 
«  que  il  vous  pardonne  vos  forfaits.  »  Adonc  se  tourna - 
«  il  et  dit  :  «  J'ai  servi  au  roi  Philippe  son  aïeul  et  au  roi 
«  Jean  son  tayon  ,  et  au  roi  Charles  son  père ,  bien  et 
«  loyalement;  ni  oncques  cils  trois  rois,  ses  prédécesseurs, 


—     225     — 

«  ne  me  sçurent  que  demander  ;  et  aussi  ne  feroit  celui-ci 
«  si  il  avoit  âge  et  connoissance  d'homme ,  et  cuide  bien 
«  que  de  moi  juger  il  n'en  soit  en  rien  coupable  :  si  ne  lui 
«  ai  que  faire  de  crier  merci,  et  crierai  merci  à  Dieu  et 
«  non  à  autre ,  et  lui  prie  bonnement  que  il  me  pardonne 
«  mes  forfaits.  »  Adonc  prit-il  congé  au  peuple  dont  la 
«  greigneure  partie  pleuroit  pour  lui.  En  cet  estât  mourut 
«  maistre  Jean  des  Marets.  » 

Juvénal  des  Ursins  rapporte  que  Jean  Desmarets  répé- 
tait en  allant  à  l'échafaud  :  Judica  me,  Deus^  et  discerne 
causam  meam  de  gente  mm  sancta.  Vingt -quatre  ans 
s'écoulèrent  avant  que  son  corps  reçût  une  honorable 
sépulture  dans  l'église  de  Sainte-Catherine  du  Val  des 
Écoliers  ('). 

n.  Récits  moins  sérieux.  —  La  partie  d'échecs  de  la  comtesse 

de  Salisbury. 

On  nous  reprochera  sans  doute  de  n'avoir  reproduit 
d'un  chroniqueur  si  aimable  et  si  joyeux  que  ses  récits  les 
plus  sévères;  mais  Vimportances  des  événements  qui  y 
sont  retracés,  nous  servira  d'excuse.  Nous  nous  pro- 
posions d'ailleurs  d'insérer  ici,  comme  présentant  des 
qualités  littéraires  bien  différentes  quoique  non  moins 
précieuses,  ce  délicieux  épisode  du  livre  P"",  où  Froissart 
peint  l'amour  d'Edouard  III  pour  la  comtesse  de  Salis- 

(»)  Registres  du  Parlement,  vendredi  ii  mars  4406  (v.  st.). 


—     226     — 

biijy.  Malheureusement,  il   embrasse  plusieurs  chapi- 
tres, oîi  Ton  ne  peut   rien  retrancher,   tant  ils   offrent 
(le  charme  et  de  grûce,  et  pour  ne  pas  trop  prolonger  nos 
citations ,  nous  nous  bornerons  à  les  compléter  par  un 
fragment  emprunté  au  manuscrit  d'Amiens.  Il  s'agit  d'une 
partie  d'échecs  entre  le  roi  d'Angleterre  et  la  belle  Alix  : 
«  Li  roys  demanda  les  eschecs  et  la  dame  les  fît  appor- 
«  ter.  Si  donc  pria  li  roys  à  la  dame  que  elle  volsist  jouer 
«  à  lui,  et  la  dame  li  accorda  liement  et  bien  estoit  tenue 
«du  faire.  A  l'entrée  du  jeu  des  eschecs,  li  roys  qui 
«  voloit  que  aucune  chose  demourast  du  sien  à  la  dame 
«  l'assailli  en  riant:  «Dame,  que  vous  plaist-il  à  mettre  au 
«  jeu?  »    et  la  dame  li  respondi  :  «  Sire,  et  vous?  »  Si 
«  donc  mist  li  roys  avant  un  très- bel  aniel   à  ung  gros 
«  rubis  sus  le  tal)lier,  qu'il  portoit  en  son  doigt.    Lors 
«  dit  la  dame  :  «  Sire,  je  n'ay  nul  aniel  si  riche  comme 
«  ii  vôtre  est.»  —  «Dame,  disl  li  rov  tout  en  riant,   cilz 
«  que  vous  avez,  mettes  le  avant ,  je  n'y  prends  pas 
a  (le  si  pries  garde.  »  Si  dont  la  comtesse,  pour  accom- 
«  plir    la  vollenté  du   roy,  traist   hors  d'un  doigt    ung 
«  anelet  d'or  qui  n'estoit  pas  de  grant  vaille.  Si  jouèrent 
«  as  eschecs  ensamble,  la  dame  à  son  avis  au  mieux  que 
u  pooit,  afin  que  li  roys  ne  la  tenist  pas  pour  trop  simphi 
»  et  ignorans,  et  li  roys  se  faiiuloit,  car  pas  ne  jouoit  du 
«  uiieux  qu'il  savoit,  et  i\\  avoit  nulle  espace  des  tires 
«  que  il  ne  regardast  si  fort  la  dame  que  elle  en   estoit 
ft  toute  honteuse,  et  quant  li  roys  véoit  que  elle  s'estoit 
(»  fourfaito  d'un  chevalicM-  ou  de  quoy  que  ce  fust,    il  se 


«  fourfaisoil  ossi  pour  remettre  la  dame  en  son  jeu,  et 
«  tant  jouèrent  que  li  roys  perdi  et  fu  mas.  Adont  se 
«  leva  la  dame,  et  prist-son  aniel  et  le  mist  en  son  doigt, 
«  et  volsist  trop  bien  que  li  roys  eust  repris  le  sien ,  et  li 
«  offri  et  dist  :  «Sire,  il  n'appartient  pas  que  en  mon  hos- 
«  tel  j'aie  rien  del  vôtre.»  —  «Dame,  distli  roys,  si  fait,  car 
«  li  jeus  le  porte  ensi,  et  se  je  l'eusse  gaigniet,  tenés  vé- 
«  ritablement  que  j'eusse  porté  le  vôtre.  »  La  dame  ne  vot 
«  adont  plus  presser  le  roy,  mais  s'en  vint  à  une  sienne 
«  damoiselle  et  li  bailla  l'aniel  et  lui  dist  :  «  Quant  vous 
«  verres  que  li  rois  sera  partis  de  céans  et  devra  monter 
«  à  cheval,  si  vous  avanchiés  et  li  rendes  tout- bellement 
€  son  aniel,  et  li  dites  que  nullement  je  ne  le  veus  déte- 
€  nir,  car  point  n'apertient  ci.  » 

€  A  ces  mots  vinrent  espisses  et  vins,  et  n'en  vot  onc- 
«  (jues  prendre  li  roys  devant  la  dame,  ne  la  dame  ossi 
«  devant  lui,  et  y  eut  là  grant  estrif  tout  en  reviel.  Fina- 
«  lement  il  fu  accordé  que  il  prissent  tous  doy  ensamble, 
«  o^sitost  li  ungs  comme  li  autre,  pour  cause  de  brieftc. 
«  Après  ce  fait,  li  roys  prist  congiet  à  la  dame  et  lui  dit 
«  tout  haut  :  <  Dame,  vous  demourrés  en  votre  hostel,  si 
«  je  m'en  irai  sieuvir  mes  ennemis.  »  La  dame  à  ces  mots 
«  s'inclina  bien  bas  devant  le  roy,  et  li  roys  moult  ap- 
«  pertement  la  prist  par  la  main  droite  et  li  estraindi  un 
«  petit,  et  ce  li  fist  trop  grand  bien  en  signe  d'amour,  et 
«  regarda  li  roys  que  chevaliers  et  damoiselles«s'enson- 
«  nioient  de  prendre  congiet  l'un  à  l'autre,  si  s'avança  en- 
«  corcs  de  dire  deux  mots  tant  seulement  :  «  Ma  chière 


—    228     ^ 

«  cLiino,  que  Dieu  vous  commande  jusques  au  revenir,  si 
«  vous  prie  que  vous  vousvoelUez  aviser  et  autrement  estre 
«  conscilliée  que  vous  ne  me  avés  dit .  i  —  c  Chîers  sires,  ré- 
c  pondit  la  dame,  li  Pères  glorious  vous  veuille  conduire 
c  et  ester  de  vilaine  pensée  et  déshonorable,  car  je  sui  et 
t  serai  tondis  conscilliée  et  appareilliée  de  vous  servir  à 
«  votie  honneur  et  à  la  mienne.  > 

c  A  tant  se  parti  li  roys  de  le  cambre,  et  ensi  que  il  de- 
c  voit  monter  à  cheval,  la  damoiselle  qui  estoit  enfoor- 
c  méo  de  sa  dame  s  en  vint  au  roy  et  s*ageDouilla,  et  cDe 
c  dit  :  €  Monseigneur,  vecy  votre  aniel  que  ma  dame  vous 
€  renvoie,  et  vous  prie  humblement  que  vous  ne  le  Toeil- 
c  liés  tenir  à  villenie ,  que  point  ne  veut  qu'il  demeure 
€  par  devers  elle.  »  Li  roys  en  fu  tout  estrivîs,  non  pour 
c  quant ,  comme  test  conseilliet ,  répondit  briefment  : 
«  Damoiselle,  puisqu'il  ne  plaist  à  votre  dame,  H  gains 
t  petis  que  elle  a  fait  à  moy,  il  vous  demeure,  i  et  la  da- 
«  moiselle  j'ecorda  à  sa  dame  la  réponse  dou  roy,  et  li  vot 
«  rendre  l'aniel  que  li  roys  avoit  perdu  aus  eschecs,  mais 
«  la  dame  ne  le  volt  prendre,  ains  dit  qu  elle  n'3  clamoit 
«  riens  et  que  li  roys  lui  avoit  donnet,  si  en  fesist  son 
«  prouffit. 

«  Ensi  demeura  li  aniaux  dou  roy  à  la  damoiselle.  » 


CHAPITRE  VIII. 


INFLUENCE  DE  FROISSART  COMME  CHRONIQUEDR. 


I.  L'influence  de  Froissarl  fut  plulôl  littéraire  que  politique. 

—  Imitateurs  et  continuateurs. 

Tout  permet  de  croire  que  rinfluence  exercée  par  les 
écrits  de  Froissarl  fut  considérable ,  et  que  les  hom- 
mes de  son  temps  saluèrent  avec  une  admiration  re- 
connaissante le  vaste  monument  où  ils  voyaient  leurs 
noms  inscrits  par  une  main  que  ne  désavouerait  point  la 
postérité.  Il  appartient  aux  historiens,  dit  éloquemment 
Georges  Chastelain,  «  d'exalter  lesesvanuis  du  siècle  et 
«  de  les  couronner  en  renommée.  » 

Evidemment  les  chevaliers  trouvaient  dans  ce  livr« 

tous  les  exemples  et  toutes  les  leçons.  «  Rien  n'est  plus 

«  propre,  dit  Lacurne  de  Sainte-Palaye,  que  le  spectacle 
II.  20 


—     230     — 

«  que  Froissart  met  continuellement  sous  les  yeiw  de  ses 
«  lecteurs,  à  leur  inspirer  l'amour  de  la  guerre,  cette  vi- 
«  gilance  industrieuse  qui,  toujours  en  garde  contre  les 
«  surprises,  est  sans  cesse  attentive  à  surprendre  les  au- 
«  très,  cette  activité  qui  fait  compter  pour  rien  les  peines 
t  et  les  fatigues,  ce  mépris  de  la  mort  qui  élève  Tâme  au- 
«  dessus  de  la  crainte  des  périls,  enfin  cette  noble  ambi- 
(t  tion  qui  porte  aux  entreprises  les  plus  hardies  [").  » 

Cependant ,  les  divisions  intérieures  et  les  guerres 
étrangères  devenaient  chaque  jour  plus  sanglantes  et  plus 
cruelles,  et  la  chevalerie  s'effaça  rapidement,  d'abord  de- 
vant les  brigands j  sous  Charles  VI,  ensuite  devant  les 
premières  bandes  de  gens  d'armes  ,  recrutées  et  soldées 
par  Charles  VII.  Tant  de  belles  leçons  furent  oubliées, 
tant  de  nobles  exemples  furent  perdus.  L'influence  poli- 
tique de  Froissart,  chroniqueur  et  apologiste  de  la  cheva- 
lerie, avait  été  courte  et  faible;  mais  il  n'en  fut  pas  de 
morne  de  son  influence  littéraire. 

Lorsque  les  récits  de  Froissart  commencèrent  à  se  ré- 
pandre, vers  1380,  il  était  le  seul  chroniqueur  qui,  de- 
puis la  mort  de  saint  Louis ,  eût  cMitrepris  avec  succès 
une  narration  écrite  dans  la  même  langue  que  les  Chro- 
niques de  Saini-Denis,  et  destinée  à  balancer  leur  autorité. 

Froissart  ne  cite  a  cette  époque  voisine  de  la  sienne 
que  la  chronique  de  Jean  le  Bel.  qui  ne  franchit  guère  les 

(*)   Mém.  de  VAcad.  des  hiscriptions  et  Relies-lettres,   XIII, 
p.  548. 


—     234     — 

étroites  limites  du  château  où  elle  fut  écrite  ;  mais  tel  est 
le  succès  de  la  grande  œuvre  historique  que  nous  étu- 
dions, qu'à  quelques  années  de  distance,  des  ouvrages 
analogues,  mais  moins  étendus,  abondent,  et  partout  les 
traces  de  l'imitation  sont  manifestes. 

Christine  de  Pisan  qui  écrit  en  1 403  le  Livre  des  faits 
du  sage  roi  Charles,  et  en  \  408  le  Livre  des  faits  de  Bou- 
ciquault,  les  commence  ainsi  :  «  Les  choses  expédientes  à 
«  l'édification  de  mœurs  virtueux,  véons  par  les  sapiens 
«  en  leurs  escripts  ramenées  à  mémoire  pour  nostre  in- 
«  struction  en  ordre  de  bien  vivre...  Comme  à  tous  par 
«  nature  cestc  vie  soit  briefve,  est  chose  deue  et  de  belle 
«  ordonnance,  afin  que  le  bienfaict  des  vaillans  ne  soit 
«  mie  amorty,  que  ils  soient  mis  en  perpétuelle  souve- 
«  nance  au  monde.  »  Enfin,  on  lit  dans  la  chronique  de 
Bertrand  du  Guesclin,  un  peu  antérieure  aux  deux  mo- 
nographies de  Christine  de  Pisan  :  «  En  ma  pensée  sou- 
«  ventes  fois  me  délite  en  ouyr  lire  les  faits  des  anciens  ; 
«  les  chevaliers  ay  voulentiers  suivi  et  le  cueur  de  moy 
«  fourment  y  trait.  »  Tous  ces  prologues  rappellent  assez 
exactement  ceux  de  Froissart. 

Aux  imitateurs  succédèrent  bientôt  des  continuateurs, 
qui  ne  subirent  pas  moins  docilement  la  forme  adoptée 
par  Froissart,  rehaussant  ainsi  la  gloire  du  maître.  Le 
plus  connu  est  Enguerrand  de  Monstrelet,  qui  dit  dans 
son  prologue  qu'il  commence  sa  chronique  à  l'année  «  où 
t  finit  le  dernier  volume  de  ce  que  fit  et  composa  en  son 
€  temps  ce  prudent  et  très-renommé  historien,   maistre 


—     232     — 

«  Jean  F*roiss:irt,  natif  de  Valenciennes,  en  Hainaut,  du- 
«  (juel,  par  ses  nobles  œuvres,  la  renommée  durera  par 
«  longtemps  (').  » 

Jean  de  Wavrin,  dont  Thérilage  passa  entre  les  mains 
dos  ducs  de  Croy,  aussi  bien  que  la  terre  de  Beaumont, 
copie  et  continue  aussi  Froissart,  dans  une  chronique  qui 
ne  sera  plus  longtemps  inédite.  Dinlerus  cite  également 
les  chroniques  de  France,  compilées  par  maître  Froissart, 
cronica  Franciœ  per  magistrum  Frocsart  compllata.  Martin 
Franc  et  Oclavien  de  Saint-Gelais  le  louent  dans  leurs 
vers. 

II.  Rcsurreclion  des  idées  chevaleresques  au  xvie  siècle.  — 
François  T'.  —  Charics-Quinl.  —  Henri  VIII.  —  Ce  mou- 
vemonl  s'arréleà  la  morl  de  Henri  II.  —  Jugcmcnls  divers 
portés  sur  les  chroniques  de  Froissarl. 

Les  chroniques  de  Froissart  semblent  jouir  d\ine  nou- 
velle populnrilé,  quand,  au  comnioncemeul  du  xvi®  sié- 

(')  Monstrelet  est  bien  moins  impartial  que  Froissart,  ou,  ce 
qui  revient  au  môme,  bien  plus  timide,  bien  plus  gêné  par  ses 
craintes  et  ses  réticences.  11  vit  Jeanne  d'Arc,  au  moment  où 
elle  venait  de  tomber  au  pouvoir  du  bâtard  de  Vendôme;  il  as- 
sista môme  à  l'entrevue  de  la  prisonnière  avec  le  duc  de  Bour- 
gogne, où  elle  lui  reprocha  son  alliance  avec  les  ennemis  des 
fleurs  de  lys.  Et  de  tout  ceci,  que  reste-t-il  dans  .Monstrelet? 
Une  seule  phrase  où,  pour  ne  point  avouer  qu'il  n'ose  parler,  il 
feint  avoir  tout  oublié  :  «  Je  ne  suis  mie  bien  recors,  jà  soit  ce 
«  que  j'y  estois  présent.  •   II,  86. 


—     233     — 

cle,  les  rois  se  font  de  nouveau  honneur  d'être  chevaliers. 

François  l" ,  bien  que  roi ,  croit  devenir  quelque 
chose  de  plus  en  se  faisant  toucher  par  Tépée  de  Bayard, 
comme  son  aïeul  Louis  d'Orléans  avait  été  touché  par 
Tépée  du  bon  connétable  du  Guesclin.  On  espéra  un 
instant  qu'on  allait  voir  renaître  l'époque  des  princes 
chevalereux.  Sans  remonter  aussi  haut  ,  François  1°' 
s'arrêtera  à  d'autres  exemples  moins  sévères ,  pour  les 
renouveler  à  sa  cour ,  qui  compta  plus  d'une  Agnès 
Sorel. 

Le  redoutable  rival  du  roi  de  France,  Charles-Quint, 
inscrivait  son  nom  sur  un  manuscrit  de  Froissart,  con- 
servé longtemps  à  Bruxelles,  et  y  ajoutait  sa  devise,  que 
n'eussent  pas  désavouée  les  preux  du  xiv"  siècle  :  Plus 
oultre  (•).  Un  descendant  des  sires  de  Ghâtillon,  pour  qui 
ces  chroniques  avaient  été  composées,  né  lui-même  au 
village  de  Donstienne,  si  cher  à  Froissart ,  avait  été  le 
compagnon  d^^enfance  de  Charles-Quint  ;  mais  Louis  de 
Ghâtillon,  loin  d'animer  l'empereur  aux  guerres  et  aux 
discordes ,  avait  compris  autrement  la  grandeur  d'une 
âme  forte  et  maîtresse  d'elle-même.  Sa  main  qui  avait 
rejeté  l'épée  écrivait  dans  un  traité  pieiix,  que  la  vie  des 
cénobites,  plus  douce  et  plus  belle  que  celle  que  dore  le 
pouvoir,  attirait  vers  elle  les  princes  eux-mêmes,  et  il 


{•)  J'ai  fait  à  Paris  d'inutiles  recherches  pour  retrouver  ce 

manuscrit.  Godefroy  le  signalait  en  4781,  comme  l'un  des  plus 

précieux  que  Ton  connût. 

20. 


—     234     -- 

donnait,  en  s' enfermant  à  l'abbaye  de  Liessies,  un  exem- 
ple que  suivit  son  illustre  ami,  en  se  retirant  plus  tard 
dans  un  monastère  de  l'Estramadure. 

En  Angleterre,  Henri  VIII  partageait  à  Tégard  de  la 
chevalerie  les  sentiments  de  François  I"  et  de  Charles- 
Quint.  Il  chargea  Jean  Bourchier,  lord  Berners,  qui  avait 
été  envoyé  en  ambassade  à  Bruxelles,  pendant  la  jeunesse 
de  Charles-Quint,  et  qui  y  avait  peut-être  vu  le  précieux 
manuscrit  dont  nous  parlions  tout  à  l'heure,  de  publier 
une  traduction  anglaise  des  Chroniques.  Les  descendants 
des  compagnons  d'armes  d'Edouard  III  ne  comprenaient 
plus  la  langue  dans  laquelle  se  trouvaient  rapportés  les 
exploits  de  leurs  aïeux.  11  était  bon  de  les  leur  rappeler, 
au  moment  où  Henri  VÏII  caressait  volontiers  la  pensée  de 
renouveler  en  France  les  conquêtes  du  vainqueur  de 
Crée  y. 

Jean  Bourchier  était  issu  d'un  autre  Jean  Bourchier 
(jui,  lors  du  deinier  voyage  de  Froissart  en  Angleterre, 
lui  remit,  au  nom  de  Bichard  II,  cent  nobles,  enfermés 
dans  un  gobelet  d'argent  doré.  Les  souvenirs  de  sa  famille 
le  désignaient  pour  rendre  ce  nouvel  hommage  au  génie 
de  Froissart. 

Cependant  Henri  VIII  oublia  bientôt  son  enthousiasme 
chevaleresque,  pour  se  livrer  à  ses  controverses  théologi- 
ques, et  lors  même  qu'il  se  laissait  aller  à  son  fol  amour 
pour  Anne  de  Boulen,  il  ne  se  souvenait  guère  d'avoir 
rencontré  son  nom  dans  Froissart.  Mais  la  traduction  de 
lord  Borneis  n'en  porta  pas  moins  ses  fruits.  A  défaut  du 


—     235     — 

roi,  elle  arriva  entre  les  mains  d'un  poète,  qui  devait  ap- 
peler ses  drames  historiques  les  Chroniques  d'Angleterre. 

Shakspeare,  nous  introduisant  au  camp  de  la  Loire,  où 
Charles  VII,  René  d'Aujou  et  ses  autres  capitaines  se  déso- 
lent de  ne  pouvoir  délivrer  Orléans,  attribue  au  duc  d'A- 
lençon  ces  paroles  :  «  Froissart,  un  de  nos  compatriotes, 
«  raconte  qu'à  l'époque  où  régnait  Edouard  III,  l'Angle- 
<  terre  ne  produisait  que  des  Olivier  et  des  Roland  (').  » 
On  aime  à  retrouver  le  nom  du  doux  chroniqueur  de  la 
chevalerie,  dans  le  langage  plus  inculte  et  plus  rude  que 
parlait  le  fils  du  boucher  de  Stratfprd. 

En  même  temps  l'imprimerie  répand  et  popularise  ces 
belles  pages  qui  jusque-là  avaient  fatigué  sans  l'épuiser 
la  laborieuse  ardeur  des  scribes,  et  grâce  à  la  merveilleuse 
découverte  d'Harlem  ou  de  Mayence,  on  voit  en  peu  d'an- 
nées de  nombreuses  éditions  des  chroniques  mises  au 
jour  et  lues  avidement. 

Lorsque  Henri  II  veut  à  son  tour  renouveler  les  tradi- 
tions de  la  chevalerie,  Denis  Sauvage,  historiographe  de 
France,  publie  d'après  les  manuscrits  une  nouvelle  édi- 
tion du  chroniqueur  qu'il  dédie  au  connétable  Anne  de 

(')  Frossard,  a  countryman  of  ours,  records 
EDgland  ail  Olivers  and  Rowlands  bred, 
During  the  time  Edward  the  third  did  reign. 

Le  passage  de  Froissart,  auquel  Shakspeare  fait  allusion  est 
celui-ci  :  «  Le  prince  de  Galles,  à  la  bataille  de  Nazre,  avoit  tel- 
«  les  gens  qu'il  y  en  avoit  trois  mille,  dont  chacun  valoitun  Ro- 
«  land  et  un  Olivier.  »>  Chron   IH,  61 .  Cf.  I,  2,  7. 


-     236     — 

Montmorency.  Mais  bientôt  Henri  II  périt  dans  un 
tournoi  et  entraîne  avec  lui  ces  périlleux  divertisse- 
ments, dernière  ombre  de  la  chevalerie  (•).  D'autres 
préoccupations  détournent  les  regards  du  passé.  Les 
guerres  religieuses  éclatent,  avec  leurs  complots,  leurs 
surprises,  leurs  massacres ,  leurs  horreurs  de  tout  genre. 
Guillaume  du  Bellay  qui  loue  Froissart  dans  le  prologue 
des  Ogdoades,  siégeait  dans  le  conseil  de  Charles  IX. 
Michel  de  THospital  qui  l'avait  célébré  dans  des  vers 
latins  où  il  le  comparait  aux  plus  fameux  historiens  de 
l'antiquité,  avait  déjà  péri  à  la  Saint-Barthélémy. 

Un  gentilhomme  né  dans  la  patrie  des  Aymon  de 
Pommyères  et  des  Richard  de  Pontchardon ,  avait  mieux 
aimé  se  retirer  dans  son  château  où  il  profitait  de  Fheu- 
reuse  liberté  que  lui  laissaient  les  ligueurs  et  les  hugue- 
nots, pour  consigner  dans  ses  Essais,  les  fruits  aussi 
féconds  que  variés  de  ses  vastes  lectures.  Voici  en  qiiels 
termes  Montaigne  juge  Froissart  : 

«  J'ayme  les  historiens  ou  fort  simples  ou  excellents. 
«  Les  simples  qui  n'ont  point  de  quoy  y  mesler  quelque 
«  chose  du  leur,  ci  qui  i\y  apportent  que  le  soing  et  la 
«  diligence  de  ramasser  tout  ce  qui  vient  à  leur  notice  et 
«  d'enregistrer  à  la  bonne  foy  toutes  choses  sans  choix  et 
«  sans  triage ,  nous  laissent  le  jugement  entier  pour  la 


(■)  La  grande  édilion  de  Froissart  revue  pur  Denis  Sauvage, 
historiographe  de  Henri  II,  parut  en  1559,  Tannée  même  de  la 
mort  de  ce  prince. 


—     237    — 

«  cognoissance  de  la  vérité  :  tel  est  entre  aultres  pour 
«  exemple  le  bon  Froissa rt,  qui  a  marché  en  son  entre- 
«  prinse  d'une  si  franche  naïfté ,  qu'ayant  faict  une 
«  faulte ,  il  ne  craint  aulcunement  de  la  recognoistre  et 
«  corriger  l'endroict  où  il  en  a  esté  adverty,  et  qui  nous 
«  représente  la  diversité  même  des  bruits  qui  couroient 
«t  et  les  différents  rapports  qu'on  lui  faisoient  :  c'est  la 
«  matière  de  l'histoire  nue  et  informe  :  chacun  en  peult 
«  faire  son  profit  autant  qu'il  a  d'entendement.  » 

Montaigne,  le  moraliste  du  doute,  qui  scrute  et  interroge 
à  tout  propos  sans  jamais  oser  se  prononcer,  comprend  mal 
la  franche  naïveté  du  chroniqueur  qui  croyait  et  rappor- 
tait volontiers  ce  que  lui  racontaient  des  hommes  sages  et 
expérimentés.  Il  n'apprécie  plus  le  noble  enthousiasme  de 
la  chevalerie  qui  ne  raisonnait  pas  quand  il  s'agissait  de 
verser  son  sang,  mais  qui  n'en  était  que  plus  intrépide  et 
plus  dévouée.  Il  en  est  de  même  de  son  siècle  :  la  France 
entraînée  dans  la  polémique  des  controverses  et  des  pam- 
phlets allait  rompre  avec  ces  traditions  où  la  foi,  la  che- 
valerie et  l'amour  se  donnaient  la  main  et  constituaient  en 
(pielque  sorte  le  patrimoine  de  la  noblesse  et  l'honneur  de 
h  nation.  Bayard  mourante  la  retraite  de  Rebecque  en 
baisant  la  croix  de  son  épée,  emportait  dans  la  tombe  ce 
beau  nom  de  chevalier  sans  peur  et  sans  reproche  que 
Froissa  rt  avait  donné  avant  lui  aux  héros  de  son  temps. 

Cependant  quand  Tavénement  de  Henri  IV  eut  mis  un 
terme  aux  sanglantes  divisions  de  la  France,  un  écri- 
vain célèbre  h  plus  d'un  titre,  Etienne  Pasquier,  comprit 


—    238    — 

dans  ses  études,  l'œuvre  historîqae  la  plus  importante  du 
moyen  âge.  Etienne  Piisquier  se  plaint  c  d'une  certaine 
c  fétnrdisc  qui  est  en  nous,  d'apprendre  plutbst  les  sin- 
«  giilarités  des  étrangers  que  les  nostres,  i  et  néanmoins 
dans  SCS  neuf  livres  des  Recherches  de  la  France^  il  ne 
nomme  qu'une  seule  fois  c  Jean  Froissard  qui  nous  a  bit 
c  présent,  dit-il,  de  ceste  longue  histoire  depuis  Philippe 
t  de  Valois  jusques  l'an  1400  (*).  > 

L'historiographe  de  France  Eudes  de  Mézeray,  appré- 
ciant dans  l'introduction  de  sa  volumineuse  compilation 
les  anciens  historiens,  semble  ne  remonter  que  jusqu'à 
Gaguin  et  jusqu'à  Paul-Émile  ;  mais  un  autre  érudit  de 
la  môme  époque,  qui  avait  étudié  avec  soin  dans  la  biblio- 
thèque du  cardinal  Mazarin  les  manuscrits  du  moyen  Age, 
répare  cet  oubli  en   des  termes   qu'il  faut  rapporter  : 
«  Les  grandes  et  cruelles  guerres  des  Français  et  des 
«  Anglais,  dit  Gabriel  Naudé,  ont  été    racontées   avec 
«  élégance  et  avec  exactitude  par  Jean  Froissart,  qui  mé- 
«  rite  d'autant  plus  de  foi  qu'il  a  fréquenté  pendant  lon<y- 
t  temps  la  cour  des  rois  et  des  princes,  et  qu'il  n'a  rap- 
«  porté  dans  son  livre  que  ce  qu'il  avait  vu  lui-même  ou 
<  ce  qu'il  avait  appris  de  ceux  qui  l'avaient  vu  ou  qui  s'é- 
«  taient  eux-mêmes  trouvés  placés  à  la  tête  desaffaires  T») .» 

(•)  Recherches,  VI,  46;  VU,  5. 

(')  Bella  ingenlia  et  atrocia  iriler  Anglos  et  Gallos  ornute  et 
copiose  persecutus  est  Joannes  Frossardus,  qui  eo  etiam  magis 
lidem  meretur  quod  regum  principumque  familiasdiu  sectatus 
sit,  ne([ue  alia  in  libres  retulerit  i\\u\\\\  quoe  vel  ipse  coramvi- 


—     239     — 

« 

Si  rinflueiice  italienne  envahit  la  France  sous  Fran- 
çois I«%  d'autres  influences  étrangères  y  dominent  avec  un 
éclat  dont  les  siècles  précédents  n  ont  point  offert  d'exem- 
ple, pendant  le  règne  de  Louis  XIV.  L'influence  espagnole 
grandit  avec  Corneille  ;  puis  celle  de  l'antiquité  grecque 
ou  romaine  lui  succède  et  Teflace,  tant  est  harmonieuse 
et  pure  la  muse  de  Racine.  Mais  sans  remonter  jusqu'aux 
Alrides  et  jusqu'aux  Césars,  sans  franchir  les  Pyrénées, 
l'ancienne  France  qui  s'étendait  des  bouches  de  l'Escaut 
aux  bouches  du  Rhône,  la  France  de  Charlemagne  et  de 
saint  Louis  ne  comptait-elle  pas  aussi  ses  Achille  et  ses 
Cid? 

Les  études  dont  l'objet  est  la  civilisation  qui  a  immé- 
diatement précédé  la  nôtre,  ont  repris  de  notre  temps  la 
place  qui  leur  revenait  légitimement(').  Les  mœurs  et  les 

disset  vel  ab  ils  accepiset  qui  aut  eas  viderunt  aut  rébus  etiam 
ipsi  praefuerunt.  (Meth.  leg.hist.  civ.,  p.  409). 

(■)  Plus  on  compare  aux  manuscrits  l'éditionde  Froissart  qui 
porte  le  nom  de  Denis  Sauvage,  et  celle  que  M.  Buchon  a  pu- 
bliée, il  y  a  peu  d'années,  plus  on  éprouve  le  besoin  de  voir 
paraître  enfin  un  texte  correct  où  les  noms  et  les  dates  soient 
plus  exactement  reproduits  qu'ils  ne  l'ont  été  par  Sauvage,  et  où 
le  style  si  léger,  si  rapide,  ne  soit  plus  dénaturé,  selon  l'exemple 
de  M.  Buchon,  pur  des  variantes  empruntées  au  hasarda  des 
rédactions  différentes.  La  Société  de  l'Histoire  de  France^  qui  a 
enrichi  la  littérature  historique  de  tant  d'excellents  ouvrages, 
a  confié  le  soin  de  rééditer  Froissart  à  l'un  de  ses  membres, 
M.  Laça ba ne    Nous  formons  le  vœu  qu'il  ne  tarde  pas  plus 


—     240     — 

usagos  (le  nos  pères  nous  intéressent  aujourd'hui  un  peu 
plus  que  les  annales  des  anciens  ou  les  fastes  des  nations 
étrangères;  et  chaque  jour  de  précieux  travaux  histo- 
riques et  littéraires,  en  fixant  davantage  Fattention  sur  la 
période  la  plus  agitée  et  la  plus  dramatique  du  moyen 
âge,  confirment  le  témoignage  que  Froissart  se  rendait  à 
lui-  même  :  c  Je  sçavois  bien  que,  encore  au  temps  à  venir 
t  et  quand  je  serai  mort,  sera  celle  haute  et  noble  his- 
c  toire  en  grand  cours.  > 

longtemps  A  aborder  une  tâche  à  laquelle  ses  savantes  études 
et  ses  travaux  précédents  Tout  si  bien  préparé. 


TBOISIÈME  PARTIE, 


FROISSART  POETE, 


*l. 


CHAPITRE  PREMIER 


FORMES  POÉTIQUES. 


I.  Amour  en  poésie.  —  Joyeuse  mélancolie. 

Les  romans  de  chevalerie  et  les  chansons  des  trouvè- 
res jouissaient  encore  de  toute  leur  vogue  et  de  toute  leur 
popularité,  quand  Froissart  lisait  Gléomadès  et  essayait 
lui-même  ses  premiers  lais  et  ses  premières  ballades. 

Rien  ne  semblait  au-dessus  de  l'art  de  composer  des 
vers  destinés  à  célébrer  la  sagesse  des  princes,  le  courage 
des  chevaliers  et  la  beauté  des  dames  ;  il  lui  dut  des  suc- 


—     244     — 

ces  et  une  précoce  renommée  qu'il  n'eût  peut-être  pas 
obtenus  s'il  avait  commencé  par  ses  chroniques  plutôt 
que  par  ses  poésies.  Nous  ne  pouvons  oublier  que  ce 
fut  le  front  ceint  de  la  couronne  lyrique  qu'il  se  présenta 
à  la  cour  d'Edouard  III,  et  le  poète  fut  accueilli  avec 
autant  d'empressement  que  le  chroniqueur  à  cette  cour 
d'Orthez  non  moins  fameuse,  non  moins  brillante,  où  la 
nuit  s'écoulait  sans  qu'on  se  lassât  d'écouter  ses  vers. 
C'est  bien  la  poésie  que  Froissart  veut  désigner  lors- 
qu'il invoque  dans  le  ^wï's^on  de  Jonèce: 

La  science  qui  se  nomme 
Entre  les  amoureuses  gens 
Et  les  nobles,  li  mestiers  gens, 
Car  tous  coers  amoureus  esgaie. 
Tant  en  est  li  oye  gaie, 

et  nous  emprunterions  volontiers  à  Froissart  la  réponse 
que,  dans  un  autre  poëme,  il  se  fait  adresser  par  le  coiiilo 
de  Foix  : 

C'est  un  beaus  mestiers. 
Beaus  maistres,  de  faire  tels  choses. 

L'honneur  de  cultiver  et  d'encourager  la  poésie  appar- 
tient, selon  Froissart,  aux  amoureuses  gens,  aux  cœurs 
amoureux,  et  il  faut  entendre  par  là  tous  ceux  qui  s'éle- 
vant  par  une  vertu  calme  et  douce  au-dessus  des  passions 
violentes  et  brutales,  savent  associer  la  courtoisie  à  la 
chevalerie,  les  lettres  aux  armes. 


—     245    — 

C'est  avec  les  amoureuses  yens^  c'est  avec  les  jolis  que 
Froissart  veut  converser  pendant  sa  vie  et  reposer  après 
sa  mort.  Ayant  toujours  aimé  et  ne  l'ayant  jamais  été , 
n'ayant  connu  de  l'amour  que  ses  inspirations  les  plus 
nobles,conservant  jusqu'à  son  dernier  jour  une  conscience 
tranquille  et  une  âme  ardente,  il  demandait  qu'en  rap- 
pelant sur  sa  tombe  la  constance  et  la  pureté  de  ses  affec- 
tions et  de  ses  goûts,  ou  y^raçût  ces  mots  : 

Avec  les  amoureus  dors  et  repose  (•)• 

Lacurne  de  Sainte  -  Palaye  remarque  fort  bien 
qu  au  xiv*"  siècle  l'amour  lié  aux  institutions  de  la  cheva- 
lerie était  un  thème  admis  par  les  clercs  comme  par  les 
chevaliers,  et  il  eût  pu  citer  comme  exemple  ce  chapitre 
de  chanoines  attaché  à  Windsor  à  l'ordre  du  Bleu  Gertier 
t  où  toute  amour  se  nourriroit,  i  c'est-à-dire  où  l'amour 


(M  Quand  vendra  de  Dieu  la  saintismc  heure, 
Qne  de  mon  corps  il  vodra  ester  rame, 
Je  voeil  quMl  soit  escript  dcsus  ma  lame  : 
Que  par  amour  amer,  non  estre  amés, 
Se  Tai  esté,  petit  amans  clamés. 
Avec  les  amoureus  dors  et  repose  ; 
Et  ce  sera  tant  qu'à  moi,  moult  grand  chose 
S'on  le  vocU  faire  ensi  que  je  le  di. 

L'Orloge  amoureuse,  p  180. 

Il  dit  ailleurs  : 

Avec  les  amoureuses  gens 
Ëstoie  hetiés,  lies  et  gens, 
Et  dcvisoie  à  faire  fcstes 
Et  tous  esbattcmens  honiicslcs. 

Espinette  amoureuse,  p.  227. 


—     246     — 

se  conserverait  sans  tache  et  sans  souillure,  gardé  par  le 
serment  solennel,  que  les  chevaliers  prêtent  au  pied  de 
Tau  tel. 

C'est  sans  doute  ainsi  qu'il  faut  expliquer  ces  vers  d'une 
ancienne  chanson  : 

Amours  est  trop  fiers chastelains, 
Car  il  maintient  entre  ses  mains 
Et  chevaliers  et  chapelains. 

Ne  reprochons  pas  trop  à  Froissart  sa  théorie  si  douce 
et  si  innocente.  Que  de  clercs  firent  comme  lui,  depuis  le 
chanoine  d'Amiens,  Richard  de  Fournival,  jusqu'à  Octa- 
vien  de  Saint-Gelais  qui  fut  évêqued'Angoulême.  Le  car- 
dinal de  Richelieu,  le  sombre  ministre  du  triste  Louis  XIII, 
ne  faisait-il  pas  aussi  plaider  des  thèses  d'amour?  Ce  qui 
resta  de  la  théorie  do  Froissart  et  de  ses  contemporains 
sur  l'amour,  ce  fut  cette  élégance  de  formes,  cette  poli- 
tesse à  la  fois  respectueuse  et  prévenante  dans  les  rap- 
ports des  deux  sexes,  que  la  corruption  môme  des  mœurs 
n'effaça  point,  car  elle  devint,  comme  le  dit  Lacurne 
de  Sainte-Palaye,  l'un  des  caractères  dislinctifs  de  la 
France  qui  s'attacha  à  le  conserver  malgré  ses  mal- 
heurs et  ses  révolutions. 

Froissart  avait  d'ailleurs  pour  se  justifier  de  meilleures 
autorités  à  invoquer  que  celle  des  auteurs  du  Uoman  de 
la  Rose. 

Le  chantre  immortel  de  la  Divine  Comédie  dit  que  l'amour 
a  fait  éclore  ses  plus  beaux  vers,  et   lorsque  traversant  lo 


—     247     — 

purgatoire,  il  avoue  son  nom,  il  s'exprime  en  ces  termes  : 
c  Je  suis  celui  qui  chante  quand  amour  Tinspire,  et  les 
t  accents  qu'il  me  dicte  au  dedans,  je  les  répands  au 
«  dehors.  * 

Que  de  vers  Pétrarque,  couronné  au  Capitole,  n'a-l-il 
pas  consacrés  à  l'amour,  et  nous  ne  saurions  l'en  blâmer 
puisqu'il  l'appelle  :  une  flamme  pure  qui,  détachant 
l'homme  des  passions  grossières,  le  conduit  au  souverain 
bien. 

Froissa  ri  nous  dit  à  son  tour  : 

En  plusieurs  lieus  on  décline 
Que  toute  joie  et  toute  honneurs 
Viennent  et  d'armes  et  d'amours. 


Mieuls  ne  poet  employer  le  temps 
Homs,  ce  m'est  vis,  qu'au  bien  amer  ; 
Car  qui  voelt  son  coer  entamer 
En  bons  mœurs  et  en  nobles  teches, 
En  tous  membres  de  gentillQcbes, 
Amours  est  la  droite  racine  ; 
Et  coers  loyaus  qui  l'enracine 
En  soi,  et  point  ne  s'outrecuide, 
N'i  poet  avoir  l'entente  vuide 
Qu'il  ne  soit  gais  et  amoreus 
Et  au  bien  faire  vertueus. 

Aussi  l'amour,  pour  le  poêle  de  même  que  pour  les 
Bouciquault  ou  les  Jacques  de  Lalaing,  marque-t-il  dans 
l'éducation  d'un  jeune  homme  l'époque  où  il  sort  de  l'en- 
fance: 


—     248     — 

El  lors  advisoit  à  part  Ini 

Quand  adviendroit  le  temps  pour  lui 

Que  d'amour  il  paurroit  aimer. 

Eli  effet  l'amour  comme  Froissart  l'entend  (et  il  l'entend 
bien  mieux  que  nous),  ce  n'est  pas  seulement  la  vivacité 
des  impressions,  c'est  aussi  la  raison,  la  maturité  de  la 
pensée,  la  prudence  et  la  réflexion  : 

Amours  est  sens  et-  vie. 

Froissart  a  un  vers  charmant  pour  peindre  ce  senti- 
ment tendre,  gracieux  et  délicat  lorsqu'il  l'appelle  : 

Un  doulc  penser  qui  m'ayde  et  conforte, 
ou  bien  : 

Ce  doulc  penser  qui  sagement  m'enfourme, 
et  il  ajoute  : 

Par  ce  penser  mon  vivre  ai 
Garni  d'une  doulce  peinture. 

Le  doulc  penser  amène  à  sa  suite 

Le  doulc  parler  qui  le  coer  esmerveille  soubtievement. 

Voici  comment  doulc  parler  traduisait  ce  que  doulc 
penser  murmurait  à  l'oreille  du  poète,  quand  il  s'adres- 
sait à  sa  daino  : 

...  Il  convient  que  nuit  et  jour  languisse. 


—     249     — 

Rien  ue  me  poet  plaire,  ne  resjoïr, 

Si  ne  vous  puis  véoir  ou  oyr  ; 

Car  doulc  penser  se  vient  souvent  offrir 

A  moi,  qui  nuit  et  jour  me  représente 

Les  biens  de  vous  :  c'est  drois  que  je  les  sente. 

Ne  vous  étonnez  pas  si  la  lyre  du  poëte  a  des  sons  si 
tendres,  si  élégants.  Il  nous  dit  lui-même  qu'elle  n'est 
que  Técho  d'une  autre  lyre  non  moins  harmonieuse  qui 
vibre  dans  son  âme.  Mais  cette  lyre  a  deux  cordes;  Tune 
gaie,  enjouée,  folâtre,  que  caresse  la  jeune  haleine,  toute 
parfumée  de  fleurs  et  de  rosée,  des  zéphyrs  du  matin  ; 
l'autre  sérieuse  et  grave,  qui  répète  les  soupirs  des  brises 
du  soir  ;  d'un  côté  les  espérances,  les  illusions,  les  plai- 
sirs; de  l'autre,  les  regrets,  les  inquiétudes  secrètes,  les 
douleurs  amères;  ici  l'amour  qui  accourt  avec  son  arc  et 
sa  couronne  de  roses  ;  là  l'amour  qui  s'enfuit,  l'arc  brisé, 
les  roses  flétries,  l'espérance  devenue  le  souvenir,  le  rêve 
détruit  par  la  plus  inexorable  des  réalités,  le  temps  ! 

Froissart  poëte  et  chroniqueur,  est  doué  d'une  grande 
facilité,  d'une  extrême  mobilité,  si  l'on  veut,  dans  ses  im- 
pressions comme  dans  ses  tableaux,  et  en  l'étudiant 
comme  poëte,  tour  à  tour  charmé  ou  attristé  par  les  for- 
tunes diverses  de  l'amour,  nous  ne  pouvons  oublier  le 
chroniqueur  qui  sait  si  bien  faire  passer  sous  nos  yeux 
les  fortunes  diverses  des  armes. 

Comme  il  le  dit  lui-même,  il  était  : 

Appareillies 
I) 'eslre  une  heure  ireux,  une  heure  lies. 


Souspirs,  regrës,  ma  libres  la  Dgnereasea, 
Tout  seloDC  que  son  sBDtement  oevre. 


—   .Î30     — 

El  ce  qu'il  nous  apprend  Oans  XEsfimrtlr  nu 
le  confirme  dans  son  poème  de  VCkioge  : 
L'autreheure..... 

ICtiaole  rhaii^ns  ;lo  très-Jaleux  conroti 
Kl  de  Irés-grant  consolation  voir, 
Kl  l'Butie  heure  ne  pora  el  movoir 
Fora  cbaotcr chaos  tous  ganiii  detriatèc« 
Plains  de  soucis  el  tous  vuis  de  lièce. 
Cet!  heures  si  différentes  les  unes  des  autres,  ce  acwt 
pelles  où  l'on  voit  natlre  le  jour  dont  on  ne  mesuré  pu 
la  durée,  et  où  le  jour  fait  place  k  la  nuit  qui  s'avaDcê. 
Qaaaà  Proissarl  s'arrache  à  un  paisible  sommeil  visité 
par  de  douces  visions,  il  se  déclare  le  fidèle  serviteur 
d'Amour  : 

C'est  d'esté  et  d'yver, 
Au  levier  el  au  couchier, 
Au  dormir,  au  resïillier. 
Soit  au  boire  ou  au  cnengier, 
A  l'aler  ou  au  jaquier, 
Au  servir  ou  au  dercier 
Ou  au  reposer  eu  idier, 
Qu'Amours  si  me  représente 
Son  plaisant  corps  el  lëgier, 
Son  maintien  gui,  friche  el  chler, 
Sa  bonté  qu'on  doit  prisier. 
Son  sens  où  n'a  qu'enseignier, 
Sen  meurs  qui  sont  coustuinier 


—     251     — 

De  bien  faire,  et  si  entier 

Qu'il  n'y  a  que  corrigier. 

Ne  je  n'ai  ailleurs  entente. 

Ne  me  puis  ne  s'apoyer, 

Tenir  chief  sus  oriliier, 

Estre  quois,  ne  piétyer, 

Ne  errer,  ne  chevaucier, 

Ne  parler,  ne  consillier, 

Ne  moi  si  ensonnyer, 

Estre  en  hostel  n'en  moustier, 

Aourer  Dieu,  ne  pryer, 

Ne  compagnie  enquier, 

Pour  moi  un  peu  oublyer, 

Qu'Amours  tous  jours  me  dit  :  »  Rentier, 

«  Je  te  tienc  mon  prisonnier, 

«  Tu  ne  me  poes  eslongier  ; 

«  Je  t'ai  mis  eu  mon  dangier.  » 

Mais  voici  que  la  nuit  s'approche,  froide  et  sombre 
comme  elle  Test  à  la  fin  de  novembre.  Plus  de  roses  par- 
fumées, plus  de  doux  rayons  de  soleil.  Rien  que  le  vent 
d'hiver  qui  gérait  en  chassant  devant  lui,  comme  l'image 
de  la  vie  qui  s'éteint,  les  dernières  feuilles  dont  il  dé- 
pouille les  bosquets  de  Lestines.  Si  le  poëte  favorisé  du 
ciel  a  encore  parfois  une  vision,  ce  n'est  plus  celle  de 
Vénus  et  d'Amour,  mais  celle  de  Philosophie  qui ,  dans 
son  langage  austère  et  grave,  place  les  devoirs  du  chro- 
niqueur plus  haut  que  les  succès  du  poëte  : 

Pour  moi  le  di  certainement, 
Car  j'ai  pensé  en  mon  jouvent 


—    252     — 

Si  hautement, 
Et  en  voeil  faire  amendement , 

Très-grandemeut  : 
Peu  de  chose  est  de  fol  espoir... 

Il  nous  dit  aussi  dans  un  virelai  : 

Se  je  sui  vestus  de  noir, 
C'est  droit  pour  moi, 
Car  j'ai  le  coer  si  marri, 
Que  sus  moi  De  doit  avoir 
Rieusde  joli. 

Dans  ces  moments,  Froissart  s  accuse  d'avoir  eu  trop 
de  c  vaine  gloire,  »  et  veut  crier  merci  à  Dieu.  Lorsqu'il 
ajoute,  dans  la  Prison  amoureuse,  en  parlant  des  fêtes  de 
la  cour  de  Savoie, 

Là  n'estoit  temps,  ne  saisons, 
De  mérancolie  monstrer. 
...  Je  qui  le  coerot  batu 
De  grans  pensers  fors  et  divers 


Me  parti  d'ilhiec  erramment, 


ne  fait-il  pas  allusion  h  la  grande  œuvre  historique  qu'il 
a  entreprise?  Ne  la  désignc-t-il  point  par  ces  pensers 
f/rans  et  fors  qui  remplissent  son  cœur  [')  ? 

('}  Il  est  difïïcile  d'en  douter  lorsqu'on  compare  à  ces  vers  les 
vers  suivants  du  Buisson  de  Jonèce  : 

Et  adonqucs  me  renouTcUe, 
Philosophie  eun  hault  penser. 
Et  dist  :  Il  te  ronvient  penser 
Au  temps  passé  et  à  tes  oexres. 


—     253     — 

Cependant ,  comme  nous  l'avons  vu ,  en  étudiant  la 
biographie  de  Froissart,  il  n'abandonna  pas  complètement 
ses  poésies  pour  ses  chroniques ,  et  jusqu'à  la  fin  de  sa 
vie,  il  partagea  ses  loisirs  entre  le  brillant  récit  des  com- 
bats et  des  joutes,  et  les  tendres  images  de  sa  métaphy- 
sique amoureuse.  Varier  ses  occupations,  c'est,  dit-on, 
s'en  reposer.  C'est  le  système  de  Froissart.  Non-seule- 
ment il  passe  volontiers  de  sa  c  haute  matière  »  de  l'his- 
toire aux  jeux  de  la  poésie,  mais  il  se  plaît  également,  en 
poésie  aussi  bien  qu'en  histoire,  à  mêler  le  grave  au 
douxy  le  plaisant  au  sévère. 

Parfois  il  admire  les  scènes  calmes  et  paisibles  de  la 
nature  et  s'écrie  : 

Je  souhède  joie,  paix  et  repos, 
L'esbatement  des  plains  champs  et  des  bos. 

Parfois  il  chante  des  plaisirs  plus  bruyants,  et  nous  ne 
nous  étonnerions  pas  que  la  ballade  que  nous  allons  citer 
eût  été  composée  chez  les  lavcrniers  de  Lestines  : 

Quant  je  voi  vallées  et  mons, 

Et  vignes  en  chars  et  en  treilles, 

Je  dis  que  le  pays  est  bons, 

Et  si  destoupe  mes  oreilles, 

Quant  j'oc  vin  verser  de  bouteilles. 

...  Au  boire,  prenc grand  plaisir  : 

Aussi  fai-je  en  beaus  draps  veslir. 

Violettes  en  leurs  saisons. 

Et  roses  blanches  et  vermeilles, 

Voi  volontiers,  et  c'est  raisons, 
n.  22 


Et  chambres  plainnes  de  candeilles, 

Jeus  et  danses  et  longues  veilles, 

Et  beaus  lits  pour  li  rafreschir, 

Et  au  couchier,  pour  mieulx  dormir, 

Espices,  claret  et  rocelle  : 

En  toutes  ces  choses  véir, 

Mon  esprit  se  renouvelle  (•). 

Ailleurs  il  semble  prendre  pour  devise  : 

Chanter,  danser,  caroler,  rire. 
Bons  mos  oyr,  parler  et  dire. 

Ailleurs  encore,  il  place  le  bonheur  dans  le  non  cha- 
loiTy  c'est-à-dire  dans  une  vague  insouciance  : 

Or  vodrai  vivre  liement, 
En  joie  et  en  esbatement, 

Veci  comment  : 
Je  passerai  légièrement, 
Le  temps  avenir  et  présent, 

Pareillement... 
Tout  mettrai  en  noncaloir  : 
Tels  pleure  au  main  qui  rit  au  soir. 

Froissant  est  fidèle  aux  inspirations  de  sa  jeunesse, 
quand  il  nous  dit  que,  mélancolie  est  folie,  et  que  : 

Rien  ne  vault  mérancolier(  ). 

Mais  quoi  !  la  règle  d'amour  n'est-elle  pas  d'espérer  et 

(')  Ms.  de  Paris. 

(')Ilnousracouteque  sa  dame  prétendaitque  lors  même  que  la 


—     255     — 

(le  se  plaindre,  de  se  réjouir  et  de  souffrir,  de  s'esbanoyer 
et  de  mérancolier  tour  à  tour  ? 

Se  je  rnérancolie, 
Ensi  se  veulent  amou  relies 
Ramprouver,  une  heure  du  relies, 
L'autre  molles  et  débonnaires. 

Nous  touchons  à  une  conclusion.  Il  faut  savoir  asso- 
cier Tespérance  au  souvenir,  la  douce  gaieté  du  cœur, 
siège  de  l'amour,  à  la  douce  tristesse  de  Tâme,  siège  des 
hautes  et  pieuses  pensées  de  l'avenir  ;  il  faut ,  tout  en 
riant,  se  plaire  à  méditer,  tout  en  méditant,  aimer  à 
rire.  En  un  mot  : 

On  doit  aimer  et  prisier 
Joyeuse  mélancolie  (•). 

H.  Défaulsde  la  métaphysique  amourouse^du  xiv«  siècle.  — 
Personnages  allégoriques.  —  Froissarl  composait  ses  vire- 
lais en  aussi  pou  de  temps  qu'on  mettait  à  les  chanter. 

Tel  est  le  caractère  général  des  poésies  de  Froissart; 
mais  nous  devons  avouer  qu'elles  n'ont  plus  pour  nous  la 

tiistessese  peignait  sur  ses  traits,  elle  ne  pénétrait  pas  jusqu'au 
cœur  : 

Tels  va  merci  criant, 

Qui  n'est  une  si  dolerous 

Com  il  se  monstre  languerous. 

(■)  Espinette  amoureuse^  p.  269.  Oans  les  chroniques,  méran- 
colier sl^n'iûe  quelquefois  méditer,  comme  dans  cette  phrase  du 
premier  livre  :  muser  et  mérancolier;  quelquefois,  s'attrister, 
s'amiger,  s'irriter.  Voir  Chnm.  F,  I,  156,22.5,  250,  etc. 


—     256    — 

même  valeur  que  pour  ses  contemporains.  Nous  trouvons 
étrange  et  parfois  puéril,  ce  qu'ils  admiraient  ou  ce  qu'ils 
admettaient  au  moins  :  nous  voulons  parler  de  ces  formes 
étroites,  dans  lesquelles  il  enferma  souvent  l'essor  de 
sa  pensée.  Il  subissait  trop  docilement  le  joug  des  tra- 
ditions  littéraires,  qui  remontaient  aux  jeux-partis  des 
trouvères  et  des  troubadours  et  à  ces  célèbres  cours  d'a- 
mour que  des  princesses  se  faisaient  honneur  de  prési- 
der ,  traditions  acceptées  par  tous  les  hommes  de  son 
temps ,  mais  devenues  pour  nous  trop  vaines  et  trop  fri- 
voles. 

On  ne  saurait  le  nier,  les  traités  de  métaphysique 
amoureuse  sont  ceux  que  nous  pouvons  le  moins  appré- 
cier. Les  inventions  même  les  plus  ingénieuses  fatiguent 
lorsque  poussées  à  l'excès,  elles  se  prêtent  à  des  fictions  et 
à  des  allégories  jointes  les  unes  aux  autres,  sans  qu'il  soit 
toujours  aisé  de  saisir  le  lien  qui  les  unit  entre  elles.  La 
difficulté  même  de  ce  genre  de  composition  contrarie  la 
vérité  des  sentiments  que  le  poëte  y  exprime,  et  quelle  que 
soit  son  habileté,  s'il  éblouit  parfois  l'esprit  du  lecteur,  il 
le  charme  rarement  et  ne  le  touche  jamais. 

Les  personnages  qui  peuplent  le  Parnasse  de  cette 
mythologie  allégorique,  Dangier,  Faulx-Somblant,  Bel- 
Accueil,  Malebouche ,  remontaient  à  Jean  de  Meung  et  à 
Guillaume  de  Lorris ,  avant  eux  au  roi  de  Navarre,  et 
peut-être  plus  haut.  On  sait  qu'ils  restèrent  en  vogue 
jusqu'au  siècle  de  Ma  rot.  Pour  nous,  nous  ne  regrette- 
rions guère    de  les  voir    disparaître  dès  le    temps    de 


—    257    — 

Froissart  :  ses  poésies  n'auraient  pu  qu'y  gagner.  Nous  ne 
demanderions  grâce  que  pour  cette  déesse  qu'il  appelle 
Cognoissance  en  la  plaçant  à  côté  d'Amour,  comme  dans 
les  poèmes  grecs  ou  latins  Minerve  figure  vis-à-vis  de 
Vénus,  douce  personnification  de  cette  sagesse  joyeuse  et 
tendre ,  mais  irréprochable  qui  fut  la  muse  de  Frois- 
sart. 

Ce  qui  nous  plaît  le  plus  dans  tous  ces  poèmes,  c'est  ce 
que  nous  y  pouvons  découvrir  d'allusions  personnelles  à 
l'auteur.  Les  endroits  où  il  évoque  les  souvenirs  de  sa 
jeunesse  sont  les  meilleurs,  parce  qu'ils  sont  plus  vrais 
et  mieux  sentis  Mais  nous  devons  reconnaître,  pour  ne 
pas  être  injuste,  que  môme  au  milieu  des  amplifications 
les  plus  laborieuses  et  les  plus  diffuses,  on  trouve  toujours 
cà  et  là  tels  vers  que  Froissart  seul  put  écrire,  parce  qu'ils 
retracent  toute  la  vivacité  et  tout  l'éclat  de  son  imagi- 
nation. 

Si  Froissart,  bien  moins  original  comme  poète  que 
comme  historien,  admet  des  types  anciens  et  imite  ses 
devanciers,  il  faut  se  souvenir  que  pour  se  concilier  la 
faveur  des  grands,  il  était  réduit  à  leur  offrir  sans  cesse 
quelques  nouveaux  poèmes,  œuvres  que  l'on  payait  d'au- 
tant plus  généreusement  qu'elles  étaient  plus  étendues. 
Bien  souvent  Froissart  se  trouvait  ainsi  entraîné  à  une 
regrettable  prolixité  ;  il  nous  apprend  lui-même  que  la 
facilité  avec  laquelle  il  écrivait  ses  vers  était  si  grande 
qu'il  composait  un  virelai  en  aussi  peu  de  temps  qu'on 

mettait  à  le  chanter. 

22. 


^ 


—     258     — 

Le  virelay  Us  en  otant 
D'espace  qu'on  liroit  notant  (•). 

Copendant  il  nous  dit  dans  la  Prison  amoureuse  : 

D'un  îai  faire,  c'est  mesgrans  fais... 
Il  y  fault,  ce  (Jient  li  raestre, 
Demi  an  ou  çnviron  mettre. 

Si ,  punni  les  milliers  de  rimes  accumulées  par  Froissarl, 
il  y  en  a  un  si  grand  nombre  qui  témoignent  trop  de  la 
fécondité  de  sa  verve ,  et  trop  peu  de  sa  richesse ,  rien 
n'est  plus  aisé  à  expliquer  :  de  ces  deux  systèmes  opposés, 
il  a  trop  fréquemment  suivi  le  premier. 

(»)  Espinette  amoureuse,  p.  218. 


CHAPITRE  H. 

V 

POËHES  PUBLIÉS  OU  CONNUS. 


Le  manuscril  de  François  l•'^  —  Le  comte  de  Warwick.  — 
Jacqueline  de  Bavière  et  la  dame  de  VVarigny.  ~  Quand  ce 
manuscril  fut-il  porté  en  France? 

«  Autrefois,  dit  Etienne  Pasquier,  dans  ses  Recherches 
«  de  la  France j  ^Y~i^  ^®^  ®^  ^"^  bibliothèque  du  grand  roy 
t  François  à  Fontainebleau,  un  gros  tome  des  Poésies 
«  deFroissard  donlVintitulation  esloit  telle  :  «Vous  devez 
«  sçavoir  que  dedans  ce  livre  sont  contenus  plusieurs  dic- 
«  tiez  ou  traitez  amoureux  et  de  moralité,  lesquels  sire 
«  Jean  Froissard,  prestre  et  chanoine  de  Cimay,  et  de  la 
«  nation  de  la  comté  de  Hainaut  et  de  la  ville  de  Valen- 
«  tianes,  a  faict  dicter  et  ordonner,  à  l'aide  de  Dieu  et 
«  d'amours,  à  la  contemplation  de  plusieurs  nobles  et 
«  vaillans,  et  les  commença  de  faire  sur  l'an  de  grâce 
«  1362  et  les  cloist  en  Tan  de  grâce  1394.  Ce  sont  le 
«  Paradis  d'Amour,  le  Temple  d'Honneur,  un  traité  où  i 


liL^ 

r 


—     260     — 

«  loue  le  moisdemay,  la  fleur  de  la  Marguerite,  plusieurs 
«  la iz  amoureux,  pastorales,  la  Prison  amoureuse,  chan- 
f  sons  roy ailes  en  l'honneur  de  Noslre-Danae ,  le  dicté 
«  de  FEspinette amoureuse,  balades,  virelais  et  rondeaux, 
«  le  Plaidoyer  de  la  roze  el  de  la  violette  »  ('). 

Ces  indications  répondent  exactement  à  ce  que  Frois- 
sart  dit  lui-même  du  manuscrit  de  ses  poésies  qu'il  porta 
en  Angleterre  en  1 395,  et  il  se  peut  qu'il  en  ait  pris  avec 
lui  diverses  copies  pour  les  offrir  aux  principaux  sei- 
gneurs de  la  cour  de  Richard  II.  Si  cette  hypothèse  est 
fondée,  le  manuscrit  mentionné  par  Pasquier  aura  été 
donné  au  comte  de  Warwick,  Thomas  de  Beauchamp, 
qui  avait  été  autrefois  cité  entre  les  vaillants  compagnons 
d'armes  d'Edouard  III,  et  que  la  hache  du  bourreau  n'é- 
pargna dans  sa  vieillesse  que  grâce  aux  prières  du  comte 
de  Salisbury.  A  sa  mort,  il  aurait  passé  à  son  fils,  Ri- 
chard de  Warwick,  l'un  des  phis  braves  chevaliers  des 
armées-de  Henri  V  et  plus  tard  régent  du  royaume.  On 
sait  que  Richard  de  Warwick  se  signala  non-seulement 
dans  les  batailles,  mais  aussi  dans  des  joutes  et  dans  des 
combats  singuliers  où  il  no  trouva  jamais,  en  quelque 
piys  que  ce  fut,  d'adversaire  supérieur  à  lui. 

On  lit  en  effet  au  dernier  feuillet  du  manuscrit  :  Ce 
livre  est  à  Hichart  le  féauls  conte  de  Warrcu'i/ck. 

Au-dessous  de  ces  mots,  on  remarque  quelques  lignes 
ou  Ton  trouve  répété  à  plusieurs  reprises  le  nom  de  la 

(')  Hcrherchcs  de  la  France.  VII,  H. 


—     261     — 

duchesse  de  Glocesler,  cette  intrépide  Jacqueline  de  Hai- 
naut  qui  fut  dauphine  de  France  comme  Marie  Stuart,  et 
qui  l'égala  peut-être  par  sa  i)eautë  et  les  charmes  de  son 
esprit,  aussi  bien  que  par  ses  aventures  et  ses  périls. 
«  Pour  lors,  dit  Monstrelet,  estoit  en  fleur  de  son  âge, 
.«  belle  et  bien  formée,  ornée  de  bon  entendement  autant 
«  que  nulle  autre  dame  pouvoit  estre.  » 

Quelque  belle  que  fût  Jacqueline,  elle  ne  Tétait  plus 
aux  yeux  du  duc  de  Glocester  depuis  qu'il  lui  préférait 
la  dame  de  Warigny.  Froissart  disait  dans  le  Paradis 
amoureus  qu'il  n'y  avait  ni  laid  amant ,  ni  laide  amie ,  et 
c'est  dans  ce  volume  dont  le  premier  feuillet  s'ouvre  au 
Paradis  amoureus  que  nous  lisons  tour  à  tour  :  Plus  lede 
Wy  a  Jaque  de  Bavière  ;  la  meins  amée  est  Jaque  ;  plus  belle 
vJxj  a  que  Warigny;  nulle  si  belle  que  Warigny  ^  si  dit  le  duc 
fors  la  duchesse,  Froissart  poète  recueillait  sur  ces  pages 
consacrées  à  l'amour  chaste  et  pur  ces  allusions  ironiques 
à  l'amour  coupable  qui  donnait  pour  rivale  à  la  comtesse 
de  Hainaut  une  damoiselle  venue  du  même  ^ays,  aussi 
gente,  aussi  [risque  que  celles  qu'il  avait  vues  à  la  suite  de 
la  reine  Philippe ,  à  Berkhamstead  ;  mais  Froissart  chro- 
niqueur, si  sa  vie  se  fût  assez  prolongée,  n'eût  pas  manqué 
de  montrer,  comme  le  juste  châtiment  des  honteuses 
faiblesses  du  duc  de  Glocester ,  la  triste  mort  qui  les 
termina. 

Lorsque  nous  lisons  à  la  suite  de  ces  allusions  aux 
malheurs  de  Jacqueline  de  Bavière, 


—     262     — 

Beau  promettre  et  rien  doner 
Fait  la  foie  réconforter, 

pouvons-nous  ne  pas  en  reconnaître  une  autre  au  cruel 
abandon  dans  lequel  le  duc  de  Glocester  laissa  sa  noble 
compagne  quand  elle  alla  revendiquer  fièremeut  ses  dé- 
nia Inès  héréditaires?  Après  une  dernière  démarche  à  Thôtel 
de  ville  de  Mens,  la  duchesse  de  Bavière,  trahie  par  les  bour- 
geois,est  conduite  prisonnière  h  Gand,maisempruntantles 
vêtements  d'un  autre  sexe,  comme  déjà  elle  en  possède  le 
courage  et  la  constance ,  elle  disparaît  des  regards  de  ses 
geôliers  qui  croyaient  ne  garder  qu'une  femme.  Déjà,  eUeest 
en  Hollande;  elle  forme  des  sièges  et  engage  des  combats. 
mais  Glocester  et  la  fortune  lui  seront  également  infidèles. 

Quelle  était  donc  celte  dame  de  Warigny  à  qui  le 
prince  anglais  sacrifiait  la  foi  conjugale  promise  au  pied 
les  autels  et  l'honneur  chevaleresque,  solennellement 
invoqué  dans  ce  défi  adressé  au  duc  de  Bourgogne,  qui 
(levait  se  vider  le  jour  de  Saint-Georges?  Jeanne  de  Wa- 
rigny (elle  avait  épousé  en  1418  Henri  de  Warignv  (*), 
écuycr  de  Jacqueline  de  Bavière),  était  la  fille  illégitime 
du  haze  de  Flandre  qui  était  lui-même  l'un  des  bâtards 
de  Louis  de  Maie.  Elle  ne  forlignait  pas. 

La  dernière  phrase  écrite  au  bas  de  ce  feuillet  semble 


(■)  La  maison  de  Warigny  est  fort  ancienne  dans  le  Hainnut. 
Vm  1 191,  Diogon  de  Warigny  figure  parmi  les  nobles  nommés 
dans  la  charle  de  Landrecics.  Froissarl  cite  le  sire  de  W'jirignv 
parmi  les  compagnons  de. ïoan  de  neaumont.  Chron.  I.  I,  lOo. 


( 


—    263     — 

peindre  la  légitime  indignation  du  comte  de  Warwick  : 
.1  peyne  endure  the  wild  Warrewxk. 

Comment  ce  manuscrit  vint-il  en  France*?  Ne  fut-il 
pas  confisqué  en  1499,  en  même  temps  que  les  biens  du 
dernier  comte  de  Warwick  qui  était  aussi  le  dernier 
héritier  des  Plantagénets?  Ne  fut-il  pas  porté  à  Paris 
quelques  années  plus  tard  par  Marie  d'Angleterre  quand 
elle  vint  épouser  Louis  XII ,  accompagnée  d'une  jeune 
fille  qui  écouta  François  I"  avant  d'écouter  Henri  VIII  ? 
Soyez  donc  Froissart,  écrivez  quelques  dix  ou  vingt  mille 
vers  pour  chanter  l'amour  chevaleresque,  et  voilà  que 
votre  volume ,  malgré  ses  enseignements  et  tant  de  belles 
maximes,  sert  en  Angleterre  à  enregistrer  les  faciles  vic- 
toires de  la  dame  de  Warigny,  et  arrive  avec  Anne  de 
Boulen  à  la  cour  de  France  où  il  passe  de  ses  mains  dans 
celles  de  la  duchesse  d'Ëtampes  ou  de  madame  de  Cha- 
teaubriand. 

C'est  ce  manuscrit  que  d'après  Etienne  Pasquier  nous 
nommerons  le  manuscrit  de  François  I**". 

Nous  l'analyserons  rapidement . 

II.  Le  Paradis  d'aimmr.  —  Le  Temple  d'himneur,  —  La 
Prison  amoureuse,  —  Pasloruelles.  —  La  Plaidoirie  de  la 
Rose  el  de  la  Violelle. —  Le  Trailié  à  la  louange  dou  joli 
mois  de  may. 

Le  volume  dont  nous  nous  occupons,  orné,  il  y  a  à  peine 
un  quart  de  siècle,  d'une  nouvelle  reliure,  renferme  le 


—     264     — 

Paradis  amoureus,  le  Temple  d^onneur^  un  Traitié  à  la  plai- 
sance dou  mois  de  may,  le  Dit  de  la  Mar^herite,  plusieurs 
lays  amoureus,  grant  foison  de  pastourelles,  la  Prison 
amoureuse,  Canchons  royaus  amoureuses,  liplaisans  traitié 
de  UEspinette  amoureuse,  Balades  amoureuses^  Virelais 
amoureus,  grand  foison  de  rondelès  amoureus,  le  Buisson  de 
Jonèce,  la  Plaidoirie  de  la  Rose  et  de  la  Violette. 

Quoi  de  plus  attrayant  pour  le  lecteur  que  de  se  trou- 
ver transporté  tout  d'abord  dans  le  Paradis  d'amour? 
Malheureusement  ce  n'est  qu'en  songe;  mais  c'est  un 
songe  élégant  et  gracieux  où  le  poëte  aura  pour  com- 
pagnes  Plaisance  et  Espérance.  Doux  Penser  lui  indique 
le  palais  du  dieu  d'amour,  et  dans  le  parc  qui  renvironne, 
il  rencontre  de  nombreux  chasseurs,  tels  que  Beau -Sem- 
blant, Beau-Regard  et  Franc- Vouloir,  tandis  qu'au  bord 
d'un  ruisseau,  Bel-Accueil  tresse  une  couronne  de  fleurs. 
C'est  aussi  une  couronne  de  fleurs  que  le  poëte ,  exaucé 
par  Amour,  obtient  de  sa  dame,  récompense  simple  .et 
modeste  qui  suffit  pour  qu'il  ait  cru  retrouver  dans  son 
rôve  le  Paradis  d'amour. 

Quelle  est  la  fleur  qui  est  placée  la  première  dans  cette 
couronne?  la  marguerite.  C'est  dans  ce  poëme  qu'es 
insérée  la  ballade  de  la  marguerite  dont  nous  avons  déjà 
parlé,  et  nous  en  concluons  qu'il  fut  composé  à  l'occasion 
des  fêtes  de  Cambray  au  mois  d'avril  1385. 

Lors  ma  dame,  com  bien  senée, 
Le  chapelet  qui  fu  estrois 
Forma-elle  de  ses  beaus  dois, 


—    265    — 

De  la  flour  où  je  me  délitte 

Que  je  vous  nomme  Margherite  (•). 

Ce  poème  offre  quelques  vers  pleins  de  grâce ,  notam- 
ment ceux-ci  qui  sont  au  commencement  : 

Eq  temps  clesté  ou  mois  de  may, 
Je  qui  bien  par  amour  amai 
Pris  aux  oiselès  moult  d'esbas, 
«  Et  tant  alai  et  hault  et  bas 
Que  je  vins  dessus  un  ruissiel 
Où  il  avoit  maint  arbrissiel. 
Moult  par  estoit  le  lieu  jolis  ; 
Anquelies,  roses  et  lys, 
A  Tenviron  d'illuec  croissoient, 
Et  rosegnol  si  s^escroisoient 
Au  chanter,  d'un  assentement; 
Qui  n'eust  eu  sentement 
Ouques  de  par  amour  amer, 
Lors  l'en  convenist  entamer. 
Pour  mieuls  oïr  les  oiselès 
M'assis  dessous  deus  rainsselès 
D'aulx-espine  toute  florie. 
Amours  qui  par  sa  seigneurie 
Mestrie  mon  coer  et  mon  corps, 
Me  fist  lors  faire  uns  grant  recors 

(•]  Froissart  dit  ailleurs  que  la  Marguerite  habitait  la  tourelle 

d'un  château.  N'oublions  pas  que  les  poëtes  ont  toujours  eu  leurs 

privilèges  en  s'adressent  aux  dames,  lors  même  que  ces  dames 

sont  des  princesses.  —  Marguerite  de  Bourgogne  eut  pour  fille 

Jacqueline  de  Bavière,  si  célèbre  au  xv«  siècle  par  ses  aventures 

et  ses  malheurs. 

II.  25 


—     266     — 

De  moa  temps  et  de  mon  jouvent , 
De  ma  joie  et  de  mon  tourment. 

Le  poëte  devient  inférieur  à  lui-même  dès  qu'il  aborde 
sa  métaphysique  amoureuse.  Il  s^éloigne  peu  du  cercle 
tracé  par  ses  devanciers  quand  il  invoque  les  dieux  de 
l'Olympe,  et  surtout  celui  que  les  Grecs  peignaient  tou- 
jours enfant,  mais  plus  puissant  que  les  héros  et  les  rois  : 

Gupido  aministre 
Son  arc  et  si  traist  de  sa  flèce, 
Dont  amoureusement  il  blèce 
Les  douls  coers  dont  il  s'entremet  ; 
Par  rœil  la  flèce  ens  au  coer  met, 
Sicom  Acilles  fu  jadis 
De  belle  Polixéua  pris. 

Il  confond  bientôt  dans  les  mêmes  vers  les  fables  litté- 
raires des  anciens  et  les  fables  littéraires  de  son  temps, 
en  nous  montrant  réunis  tous  ceux  qui  ont  mérite  de 
pénétrer  dans  le  Paradis  d'amour. 

Dame,  di-jou,  pu is-je  savoir 
Qui  sont  cheuls  que  puis  la  véoir? 
Oïl,  dist  ma  dame  de  pris  ; 
Troillus  y  est  et  Paris 
Qui  furent  fil  au  roi  Priant, 
Et  cesti  que  tu  vois  riant 
C'est  Lancelos  tout  pour  certain  ; 
Et  pour  ce  que  forment  je  faim, 
Des  autres  les  noms  te  dirai  ; 
D'aucuns  je  ne  mentirai. 
Il  y  sont,  Tristans  et  Yseus, 
Drumas  et  Perchevgus  li  preus, 


—     267     — 

Guirons  et  Los  et  Galehaus, 
Mordres,  Melyadus,  Erbaus, 
Et  chil  à  che  biel  soleil  d'or, 
On  l'appelle  Melyador. 
Tanghis  et  Camels  de  Camois 
Sont  là  en  sus  dedans  ce  bois, 
Agravainset  Bruns  et  Yeuwains, 
Et  li  bons  chevaliers  Gauvains, 
Et  des  dames  y  est  Hélainue 
Et  de  Vregy  la  chastelainne, 
Genoivre,  Yseus  et  belle  Héro, 
Polixéna  et  dame  Équo, 
Et  Médée  qui  tient  Jassou. 
Vois-tu  là  dessous  ce  buisson? 
Tous  sont  en  esbat  en  ces  lieus 
Dont  souverains  est  li  douls  dieus. 
D'amours  li  mestres  et  li  siree  ; 
Ses  roiaumes  et  ses  empires 
S'estent  par  tout  chelle  contrée. 

Le  Temple  d'honneur j  qui  vient  immédiatement  après  le 
Paradis  d'amour ^  occupe  la  place  que  lui  assignait  la  date 
de  sa  composition,  car  il  paraît  avoir  été  écrit  en  1386, 
pour  le  mariage  de  Louis  de  Blois,  fils  de  Gui  de  Ghâ- 
tillon,  comte  de  Blois  et  de  Soissons,  et  issu,  par  son 
aïeul  Jean  de  Beaumont,  de  la  maison  impériale  de 
Luxembourg.  Dans  ce  poëme,  Froissart  célèbre  les  ex- 
ploits du  roi  de  Bohême,  sans  oublier  ceux  de  son  bon 
seigneur  et  maître  messire  Gui  de  Blois  qui ,  dans  son 

voyage  de  Prusse  : 

...  Conquist  sus  les  ennemis 
De  Dieu  toute  honnour. 


—     268     — 

Froissa rt,  fidèle  dépositaire  des  titres  de  gloire  de  ces 
nobles  maisons  de  Luxembourg  et  de  Châtillon,  pouvait 
apprendre  au  dernier  héritier  d*un  nom  si  illustre  com- 
ment de  grands  souvenirs  se  perpétuent,  sans  rien  per- 
dre ni  de  leur  éclat,  ni  du  respect  qui  les  entoure  : 

Premiers  soies  eutre  les  gens 
Débonnaires,  courtois  et  gens, 
Et  douls  comme  pucelette  en  feste. 
Et  le  bacinet  en  la  teste, 
Fel,  outrageux,  hardis  et  fier. 

11  faut  être  libéral  et  généreux  : 

Car  jà  coers  avaricieus 
Ne  sera  douls,  ne  gracieus. 

11  faut  surtout  être  loyal  et  fidèle  à  sa  parole  : 

Chiers  fils,  il  n'est  estas  si  beaus, 
Que  d'estre  certains  et  loyaus 
En  dis,  en  oevres  et  en  fès, 
Et  cils  qui  est  tels  et  si  fès 
Que  tu  me  poes  oïr  parler, 
Poet  partout  venir  et  a  1er, 
En  tous  lieus  et  en  tous  pays 
Il  n'est  ne  blâmés,  ne  hays, 
Mes  aloses  et  renommés. 

Plus  loin  il  dénonce  les  juges  corrompus  et  exaile  le 
sentiment  qui  doit  porter  tous  les  hommes  à  s'attacher  à 
ce  qui  est  juste  et  bon. 

La  jeune  comtesse  de  Blois,  Marie  de  Berry,  reçoit  d'au- 


—     269    — 

ires  conseils,  non  moins  nobles,  non  moins  clignes  d'être 
écoutés,  et  Froissart  exprime  fort  heureusement  une  belle 
pensée,  quand,  s'adressant  à  la  nièce  du  roi  Charles  V, 
c  issue  de  grant  lignie,  t  il  lui  dit  : 

Vous  ne  povez  plus  riche  cote 
Vestir  voir  que  de  cari  té. 

Si  Courtoisie  est  fille  de  Plaisance,  Désir  est  fils  d'Hon- 
neur. 

Ce  que  nous  devons  louer  le  plus  dans  le  Temple  cThon- 
neuTy  c'est  cet  enseignement  moral  que  le  poëte  tient  à 
honneur  de  répandre,  et  qui  lui  donne,  quand  il  s'adresse 
aux  princes  et  aux  grands,  je  ne  sais  quelle  puissance 
supérieure  qui  n'appartient  qu'à  la  vertu  et  au  génie. 

Froissart  avait  chanté  le  roi  de  Bohême,  dans  le  7m- 
ple  d'honneur^  11  célébra  de  nouveau,  dans  la  Prison  amou- 
reuse,  sa  mort  plus  glorieuse  qu'une  victoire.  Dans  le 
Temple  d^honneur,  il  s'adressait  à  Louis  de  Blois,  allié  à  la 
maison  de  Luxembourg.  Dans  la  Prison  amoureuse,  c'est 
au  fils  même  du  roi  de  Bohême  qu'il  offre  ses  vers  (')  : 

Le  bon  roi  que  je  nomme  ci« 
C'est  cils  qui  remest  à  Créci, 
Qui  tant  fu  larges  et  courtois 


(')  Le  livre  que  j'envole 

Puist  eslre  aportésà  tel  point, 
Que  de  reprise  n'i  ait  point. 

Prison  amoureuse. 


f 


—     270     — 

Que  de  Prusce  jusqu*en  Artoig, 
Non,  jusques  en  Constantinople, 
NM  ol  plus  large  ne  plus  noble. 
Et  sa  larghèce  li  valli, 
Jà  fuun  tempsqu'on  rassailli. 
Pour  guerroier  à  tous  costés  ; 
Mes  il  se  trouva  acostés 
Au  besoing  de  ses  bons  amis, 
A  qui  donné,  non  pas  promis 
II  avoit,  et  fait  ses  beaux  dons. 
Méris  Ten  fu  li  guerecjons  ; 
Car  là  obtint  à  haulte  honnour 
Contre  ses  ennemis  le  jour... 
Diex  li  face  vraie  merci  ! 
Vaillamment  remest  à  Créci. 
Car  ens  ou  plus  fort  de  l'estour, 
L'espée  au  poing,  les  siens  autour, 
A  la  ses  ennemis  combattre, 
Et  li  ens  es  plus  drus  embatre  ; 
Là  li  monstrèrent  grant  service 
Les  siens  dont  ne  furent  pas  nice  ; 
Car  afin  qu'il  ne  le  perdissent 
Et  qu'avec  lui  il  se  tenissent, 
II  s'allièrent  tout  à  li, 
Et  Vuu  à  Pautre.  En  cel  alli 
Furent  trouvé  en  bon  arroi. 
Mort  et  navré  dalez  le  roi. 

Ce  poëme  porte  la  date  de  \  371 ,  et  le  titre  même  n'est 
qu'une  allusion  à  la  prison  où  le  duc  de  Gueldre  retenait 
le  duc  Wenceslas  de  Brabant. 

Nous  avons  déjà  fait  remarquer  que  Froissart  a  inséré 


—    271     — 

dans  la  Prison  amoureuse  plusieurs  ballades  d'un  poëto 
qu'il  nomme  Rose  et  dans  lequel  on  peut  retrouver  le  duc 
Wenceslas  (*).  En  efFet,  comme  il  le  dit  ailleurs, 

On  doit  moult  la  rose  bonnourer. 

Et  quand  Rose  écrit,  qui  lui  répond?  une  autre  fleur 
qu'on  nomme  Marguerite,  et  nous  ne  saurions  croire  ici 
pas  plus   qu'ailleurs    que  Froissart   ait   voulu  retracer 
ses  propres  amours.  Eût-il  été  conforme  à  la  bienséance 
que  Froissart  mît  en  présence  le  duc  de  Brabant  et  une 
dame  plus  ou  moins  belle,  mais  d'un  rang  tout  diflférent? 
Nous  aimons  bien  mieux  reconnaître  dans  cet  échange 
de  ballades,   d'égal  à  égal,   la  comtesse  Marguerite  de 
Hainaut,  soit  qu'elle  composât  elle-même  des  vers,  soit 
que  Froissart  lui  prêtât  les  siens,  et  c'est,  on  nous  per- 
mettra de  le  rappeler,  vers  cette  époque  que  nous  avons 
placé  les  premières  relations  de  Froissart  avec  le  duc  Aubert 
de  Bavière.  Celui-ci  était  le  neveu  de  la  reine  d'Angle- 
terre :  il  est  assez  probable  qu'à  la  prière  de  la  bonne 
reine  Philippe,  il  recommanda  le  jeune  clerc  à  la  duchesse 
de  Brabant  qui  avait  épousé  en  premières  noces  un  comte 
de  Hainaut.  Froissart  put  donc  se  trouver  accueilli  avec  le 
même  empressement  comme  poète  à  Mons  et  à  Bruxelles, 
et  nous  admettrions  volontiers  qu'il  partagea  entre  ces  deux 
cours  ses  loisirs  et  ses  travaux  poétiques  jusqu'au  mo- 
ment où  il  se  fixa  à  Lestincs. 

(•)  Telle  est  ropinion  de  M.  Paris,  Manuscrits  français,  Vf, 
p,  380. 


—     272     — 

Avant  et  après  la  Prison  amœAreuse  se  trouvent  insérées 
dans  le  même  manuscrit  un  grand  nombre  de  petites 
pièces  de  poésie,  que  Lacurne  de  Sainte-Palaye  semble 
désigner  d'une  manière  générale  sous  le  titre  de  Ptistou- 
relies  quand  il  dit  que  c'est  le  genre  de  poésies  où  Frois- 
sarta  réussi  le  mieux.  Mais  ceci  n'est  peut-être  pas  à  Tabri 
de  toute  discussion.  Froissart  dont  les  poëmes  allégo- 
riques offrent  un  travail  assez  régulier  de  composition,  est 
fort  inégal  dans  ses  past«3urelles,  dans  ses  rondeaux,  dans 
ses  ballades,  dans  ses  virelais  et  dans  ses  chansons  royaux. 
Quelquefois  le  sentiment  qui  l'anime  est  doux,  tendre  et 
gracieux,  ou  bien  ce  sont  des  rimes  vives  et  légères  que 
termine  heureusement  un  joyeux  refrain.  D'autres  fois 
au  contraire,  quelque  jeu  d'esprit  dont  il  subit  le  joug,  le 
relègue  tout  d'un  coup  parmi  les  poêles  vulgaires  presque 
toujours  assez  habiles  dans  les  compositions  où  la  forme 
est  tout.  Là  encore,  les  vers  qui  retracent  les  souvenirs 
personnels  de  Froissart  sont  les  meilleurs.  Disséminés 
ch  et  là,  ils  embrassent  presque  toute  sa  vie.  11  y  en  a  où 
il  dépeint  le  roi  Jean  s'avançant  avec  son  cortège  de 
nobles  et  de  ménestrels  à  travers  la  bruvère  d'Eltham  : 

Errant  par  ci  passer  doit 
Cils  qui  porte  les  flours  de  lys. 

11  y  en  a  d'autres  consacrés  à  la  mémoire  de  sa  bien- 
faitrice la  reine  Philippe,  et  nous  en  citerons  quelques-uns 
pour  montrer  une  fois  de  plus  combien  Froissart  peut. 


—     273    — 


lorsqu'il  le  veut,  être  simple  et  vrai,  sans  cesser  d'être 


élégant  : 

Tous  temps  lie  estoit, 
Juoit  et  chanloit, 
A  tous  s'esbatoit, 
Car  elle  y  prendoit 
Solas  et  plaisance. 
Hé  mi  !  qui  poroit 
Recouvrer  de  droit 
Tele  ou  quelle  soit, 
Par  quoi  on  feroit 
Riche  recouvrauce. 

Si  le  coers  m'atenrie 

Que  près  me  pasme; 
Mes  humiement  vous  réclame, 

Vierge  Marie, 
Que.raiésen  compagnie  (>). 

S'il  est  douteux  que  Froissart  ait  dans  sa  jeunesse 
composé  des  vers  pour  le  puy  d'amour  de  sa  ville  natale, 
il  est  certain  qu'à  une  époque  postérieure,  depuis  1362, 
comme  il  le  dit  lui-même,  il  écrivit  des  chansons  royaux 

(•)  L'affection  que  la  reine  Philippe  montrait  en  4361  aux  ha- 
bitants du  Hainaut  n'était  peut-être  pas  entièrement  désinté- 
ressée ;  car  elle  avait  à  cette  époque  des  prétentions  à  Tbéritage 
du  comté  de  Hainaut.  On  voit  en  effet,  par  une  charte  du  6  dé- 
cembre 1365,  qu'elle  n'y  renonça  qu'à  cette  épogue,  et  à  la  con- 
dition que  les  nobles  et  les  bonnes  villes  du  Hainaut  consenti- 
raient à  reconnaître  Âubert  de  Bavière.  (Archives  de  Mods) 


et  des  s&nreoUm  (]piifat«iilo«BffOBnésmxp«j^l^^^ 
demies,  d'AbbeTiDe,  de  Lille  et  de  Toumay.  YMLqpA- 
ques  yers  d'un  de  ces  senrentois  en  llioiiaéiir  db  Notre- 
Bame  : 

Or  doit  amans  mettre  eoteote  el  avis 
A  Yous  aenrir.  Vierge,  parfàitemeni, 
•  Et  croire  aussi  qu*eDs  es  sains  paradys-  - 
Postes  de  Dieu  exanci6ensemeiii 
Qu'ens  ou  Liban  sont  li  cèdre  e^eré. 
Ou  qoe  la  palme  en  Gades  prend  soiosté. 
On  que  la  rose  a  sa  plantation 
En  Jhérioo  ;  car  par  élection 
Postes  ensi  es  sains  ciels  èxaucié. 

Parmi  les  ballades,  il  en  est  de  fori  jolies,  notamment 

celle-ci  : 

Dedens  mon  coer  s*est  fourmée  espérance  ; 
Loés  en  soit  li  temps  qui  li  a  mis  : 
Car  j'ai  vescu  longement  en  doubtance 
Pour  les  refus  que  j'ai  tosjours  oys 
De  ma  douce  dame  gaie  ; 
Mes  maintenant  si  doucement  me  paie 
De  douls  regars  et  de  parlers  courtois  : 
Bien  me  soufiist  ce  que  j'ai,  et  c*est  drois. 

Nous  ne  citerons  qu'un  seul  rondeau,  mais  iljn'est  pas 
inférieur  à  la  ballade  que  nous  venons  de- reproduire  : 

Reviens,  ami  ;  trop  longue  est  ta  demeure  : 
Elle  me  fait  avoir  peine  et  doulour; 
Mon  esprit  le  demande  à  toute  heure. 


—     275     — 

Reviens,  ami,  trop  longue  est  ta  demeure. 
Car  il  n*est  nul,  fors  toi,  qui  me  sequeure, 
Ne  secourra,  jusques  à  ton  retour. 
Reviens,  ami,  trop  longue  est  ta  demeure  : 
Elle  me  fait  avoir  peine  et  doulour. 

Ces  ballades  et  ces  rondeaux  firent  autrefois  les  délices 
de  plus  d'une  cour  brillante,  et  nous  ne  pouvons  oublier 
que  les  dames  se  disputaient  Thonneur  de  les  applaudir 
et  de  les  répéter,  non-seulement  à  Bruxelles  et  à  Orthez, 
mais  même  chez  le  comte  de  Savoie  à  Chambéry.  Trois 
jours  dura  la  fête  où  l'on  remarquait  : 

...  VI«»  Jones  et  belles 
Toutes  dames  et  damoiselles, 
Filles  de  chevaliers  ou  famés, 
Dou  pays  les  plus  friches  dames. 
Moult  richement  et  bel  arrées, 
Très-noblement  et  bien  parées 
En  draps  de  changans  et  de  soie, 
Plus  riches  deviser  n'osoie  ; 
Et  quant  les  ménestrels  cessoient 
Les  dames  pas  ne  se  lassoient, 
Âins  caroloient,  main  à  main. 
Tout  le  soir  jusqu'à  lendemain. 
Et  quant  chanté  li  une  avoit 
Un  virelay,  on  ne  savoit 
Encores  s'il  avoit  fin  pris. 
Quant  uns  autres  estoit  repris 
Ou  de  dame  ou  de  damoiselie. 
A  la  feste  aussi ...  j'estoie. 


r 


—     276     — 

Quant  avec  elles  m'esbatoie. 
Là  fu  mon  virelai  chantés 
Et  moult  voleutiers  escoulés. 

La  Plaidoirie  de  la  Rose  et  de  la  Violette  offre  quelques 
images  riantes  empruntées  à  la  nature,  qui  rappellent 
combien  le  poète  aima  autrefois  ces  deux  fleurs,  Tune 
plus  fière,  Tautre  plus  modeste,  mais  répandant  toutefois 
Tune  et  Tautre  de  doux  parfuns  dans  les  jardins.  Nous 
retrouvons  aussi  dans  le  Traité  à  la  plaisance  au  à  la 
louange  doujoli  mois  de  may,  Faubépine  fleurie  à  rombre 
de  laquelle  Froissart  aimait  à  répéter  : 

Pensons  à  Tamoureuse  vie 
Dont  tout  coer  doit  avoir  envie 
Dou  poursievir. 

Mais  ceci  nous  conduit  à  examiner  avec  soin  deux 
poëmes  plus  importants  de  Froissart,  YEspinette  amou- 
reuse et  le  Joli  Buisson  de  Jonèce. 


III.  f/Espinelle  amoureuse,—  Le  Joli  Buisson  de  Jonèce. 

Dans  le  Joli  Buisson  de  Jonèce  et  dans  VEspinette  amou- 
reuse, il  y  a  encore  plus  d'une  allégorie  qui  rappelle  celles 
du  Paradis  d'amour,  mais  les  souvenirs  du  poêle  y  occu- 
pent plus  de  place.  C'est  là  que  nous  rencontrons  ces 
vers  naïfs  et  gracieux  que  nous  avons  déjà  reproduits 
comme  lo  tableau  des  premières  années  de  Froissart  et 


—     277     — 

# 

des  inspirations  qu'il  trouvait  à  la  fois  dans  son  cœur  et 
dans  son  génie. 

Le  poëme  de  VEspinette  amoureuse  retrace  le  penchant 
de  la  jeunesse  à  se  laisser  subjuguer  par  Tamour,  sans 
connaître  les  périls  et  les  tourments  qu'il  traîne  à  sa  suite. 
Mais  il  ne  faut  pas  trop  Ten  blâmer  ;  car,  selon  Froissart, 
il  est  dans  la  vie  une  saison,  un  printemps  pendant  lequel 
il  est  permis  d'aimer,  pourvu  que,  la  saison  passée,  on  sache 
désormais  s'en  défendre  et  se  contenter  d'un  doux  sou- 
venir. 

Le  poète  a  eu  aussi  sa  jeunesse  tendre  et  joyeuse.  Dès 
l'âge  de  douze  ans,  il  se  plaisait  à  assister  aux  danses  et  à 
entendre  chanter  les  ménestrels.  L'amour,  mêlé  aux  fêtes 
et  aux  chansons ,  porta  dans  son  cœur  ces  illusions ,  ces 
couleurs  brillantes ,  cette  naïve  chaleur  qui  devaient  le 
soutenir  au  milieu  des  longues  fatigues  de  la  vie ,  et  il 
suffit  que  sa  pensée  fasse  revivre  ces  images  pour  qu'il  en 
retrouve  tous  les  charmes.  «  Prou  fis  et  honnours,  »  on 
doit  tout  à  Amour. 

Par  une  belle  matinée  de  mai,  Froissart,  assis  sous  une 
aubépine  fleurie  [c'est  VEspinette  amoureuse) ,  croit  aperce- 
voir devant  lui  unjouvencel  et  trois  dames.  Lejouvencel 
est  Mercure  ;  les  dames  sont  Junon,  Vénus  et  Pallas, 
déesses  souveraines  d'armes,  d'amours  et  de  richesses  ; 
mais  elles  s'entendent  assez  mal  depuis  le  différend  sou- 
levé par  la  malencontreuse  pomme  du  berger  Paris  qui 
coûta  la  vie  à  vingt  mille  chevaliers. —  «Toi-même  qu'eus- 

«  ses-tu  fait  si  tu  eusses  été  le  berger  Paris?  »  demanda  Mer-^. 
II.  24 


—     278     — 

cure. —  «  Paris,  réplique  le  jeune  homme,  était  assez  riche, 
«  assez  intrépide  pour  ne  devoir  rien  demander  ni  à  Pallas, 
t  ni  à  Junon.  Une  seule  chose  lui  manquait  :  l'amour.  Il 
t  eut  donc  raison  de  préférer  Vénus.  »  — A  ces  mots  Mer- 
cure s'éloigne,  mais  en  disant  :  «  Je  m'y  attendais  bien, 
c  tous  les  amants  tiennent  ce  langage.  » 

Junon  et  Pallas  avaient  disparu  ,  mais  Vénus ,  triom- 
phant de  nouveau ,  remercia  Froissart  de  la  belle  réponse 
qu'il  avait  faite  à  Mercure.  En  lui  promettant  un  amour 
pur  et  constant,  elle  associait  à  ce  don  celui  de  célébrer 
l'amour  dans  ses  poésies  et  aussi  dans  ses  chroniques  : 

Beau  s  filz,  est-ce  ' 
Belle  chose  de  bien  ouvrer? 
Tu  le  porras  yci  prouver. 

En  effet ,  lorsqu'il  a  rencontré  la  damoiselle  qui  lisait 
Cléomadès ,  cette  damoiselle  qu'il  appelait  «  ma  belle  !  » 
parce  qu'aucun  nom  ne  lui  allait  mieux  que  celui-Li ,  il 
compose,  pour  les  lui  offrir ,  ses  premiers  vers.  Il  en 
est  quelques-uns  qui  méritent  d'être  cités,  notamment 
ceux-ci  : 

Ne  vous  poroie  pas  retraire 
Tout  le  bien  et  tout  le  contraire 
Que  j'ai  par  amours  recéu. 
Pas  ne  m'en  tiens  pour  décéu, 
Mais  pour  éureux  et  vaillant. 


C'est  un  moult  grant  avancement 


—     279     — 

A  jone  homme  et  commencement 
Beaus  et  bons,  et  moult  profitables  : 
Il  s'en  troeve  courtois  et  ables. 

Il  ajoute  dans  une  fort  jolie  ballade  : 

Pluiseurs  amans  vivent  bien  en  espoir 
D'avoir  merci  et  d'estre  encore  amé  ; 
Mes  ma  vie  est  tournée  en  désespoir, 
Car  on  m'a  jà  tant  de  fois  refusé, 
Tant  eslongié,  tant  montré  de  semblans 
Durs  et  cruels  et  contre  moi  nuisans, 
Que  je  n'ai  forspainne,  mauls  et  dolours. 
Je  fînerai  ensi  que  ûstTristans, 
Car  je  morrai  pour  amer  par  amours. 

Le  Joli  Buisson  de  Jonèce  se  rapproche  beaucoup  de 
ÏEspinette  amoureuse;  là  aussi,  le  poëte  veut,  dit-il,  avant 
que  sa  mémoire  se  soit  affaiblie,  raconter  les  aventures  du 
temps  passé  ;  là  aussi ,  une  image  plus  précieuse  que  les 
topazes  et  les  saphirs  fait  revivre  pour  lui  les  plus  doux 
souvenirs  : 

Quand  je  l'imagine  et  regarde, 
Le  temps  passé  me  ramentoit 
Et  tout  ce  que  mon  coer  sentoit, 
Lorsque  ma  dame  regardoie. 
Pour  laquele  amour  tout  ardoie. 


...  Jesçai  bien  que  je  folie, 
Si  n'en  puis- je  mon<;oer  retraire; 
Bien  scet  le  dieu  d'Amours  droit  traire 


â 


—    280    — 

Quant  eus  ou  cœr  me  mist  la  flèche 
Qui  si  m^ODsoDoie  et  me  blèche 
Que  je  De  puis  ailleurs  entendre  ; 
Et  s'est  la  plaie  si  très-tendre 
Qu*un  seuls  pensers  la  renouvelle. 

Ces  vers  sont  gracieux  et  élégants.  Aussi  ne  faut-il  pas 
s'étonner  que  Vénus,  touchée  de  sa  constance,  lui  per- 
mette de  se  reposer  près  du  Franc  Buisson  de  Jonèce,  au 
milieu  des  avisés,  au  milieu  des  sages.  U  la  suit ,  il  goûte 
déjà  le  bonheur  qu  elle  lui  promet  : 

Moult  me  sambloit  jolis  li  temps 
Et  au  regarder  délittans; 
Li  airs,  serins  et  attemprés  ; 
En  bois,  en  jardins  et  en  prés 
Les  herbelettes  se  poindoient, 
Qui  près  à  Tun  l'autre  joindoient. 
Rentrés  estoit  en  sa  caverne 
Yvers,  qui  est  large  taverne 
De  pluie,  de  vent  et  de  froit. 


Et  cil  oiseillon  en  leurs  gorges 
A  voient  notes  et  chançons, 
Dont  si  grande  estoit  la  tençons 
Qu'à  painne  me  pooie  oïr. 


Ce  que  je  voi  moult  volentiers, 
Ce  sont  roses  el  églenliers. 
Flourettes  et  verds  arbrisseaus, 
Graviers,  fontènes  et  ruisseaus. 


\ 


—     2H\     — 

On  atteignit  bientôt  le  Buisson  dont  le  vaste  feuillage 
était  couleur  d'azur.  Jonèce  qui  le  gardait  était  un  beau 
jeune  homme  couronné  de  fleurs,  à  qui  Vénus  présenta  le 
poète,  en  lui  disant  : 

Amis  qui  tant  amez  lièce, 
Tous  desduils  et  esbatemens, 
Et  amoureus  acointemeDs, 
Danses,  paroles  et  dépors, 
Bonnes  nouvelles  vous  apors  : 
Veci  un  mien  ami  très-graut. 


Faites-li  tant  qu'il  vous  souffise, 
Car  bien  affiert  à  vostre  oftice 
Que  vous  soyez  courtois  et  gens 
A  toutes  amoureuses  gens. 


Et  Froissart  ajoute  : 

Je  fui  tôt  acointés  de  li, 
Car  je  le  vis  friche  et  joli, 
Jone  et  gens,  courtois  et  discré, 
Obéissant  à  tout  mon  gré, 
Et  tel  que  je  le  voeil  avoir, 
Car  se  riens  me  plaist  à  savoir 
Qui  me  soit  de  nécessité. 
Il  me  le  dist  par  amisté. 

Jonèce  lui  révéla  ce  que  signifiait  le  Buisson  ,  et  cette 

allégorie  ne  manque  ni  de  grandeur,  ni  de  charme.  Ce 

feuillage  d'azur  qui  s'étend  sur  nos  têtes  et  que  l'hiver  ne 

flétrit  jamais,  c'est  le  ciel  ;  ces  feuilles  que  l'œil  ne  saurait 

24, 


—     282    — 

(MiinpUM',  ce  sont  les  étoiles  ;  les  sept  brandies  que  Foo  y 
roin«in|ue,  ce  sont  les  sept  piaoètes;  la  lumttre  qui  glisse 
h  travers  ses  rameaux  ou  Fombre  qu'ils  répandait,  œ 
hont  l(*M  <lons  distincts,  les  qualités  différentes  que  la  oa- 
turc  (iiHpcnso  aux  homoies.  Mais  Froi^art,  comme  il  le 
(lit  h  Jonèco,  ne  tendait  quk  une  seule  : 

C'est  à  estre  gais  et  jolis, 
A.  amer  scias  et  délia, 
Danses,  caroles  et  esbas. 

Malhourcusomcnt,  le  poème  se  prolonge  trop.  Nous  ne 
pnMiouH  pas  lo  mémo  plaisir  à  rencontrer  sept  dames  qui 
ont  nom  Manière,  Attemprance,  Franchise,  Pitié,  Plai- 
saiic(^  (lo^^noissanco  ot  Humilité.  Elles  chantent  successi- 
vcïiiiont  dos  virelais  ou  des  rondeaux  ,  et  ce  qui  nous 
intônsso  1«  plus  dans  leurs  discours,  c'est  le  portrait  que 
Pitié  fait  du  poolc  : 

II  est  d'une  très-belle  assise, 
Toute  tele  que  doit  avoir 
Un  amourous.  En  li  n'a,  voir! 
Chose  qu'il  ne  soit  tous  si  fès, 
En  dis,  en  parolle  et  en  fès, 
Que  doit  estre  un  vrai  coer  secrés. 
Il  est  humles,  lies  et  discrés, 
Obéissans,  courtois  et  gens, 
Âcointables  à  toutes  gens, 
Friches,  loyaus  et  bien  celans, 
Avisés  et  à  point  parl.-uis, 


—     283     — 

De  grant  grasce  et  de  bon  renom, 
Et  porte  bon  los  et  bon  nom  (')• 

Mais  voici  que  le  poëte  se  réveille  :  il  n'a  plus  devant 
les  yeux  que  le  spectacle  des  vaines  agitations  du  monde, 
où  Tâme,  appelée  tôt  ou  tard  à  se  réunir  à  Dieu,  ne  se 
dégage  pas  assez  d'un  corps  qui  n'est  que  cendre  et  pous- 
sière, et  le  poëme  se  termine  par  un  lai  en  l'honneur  de 
Notre-Dame  ('). 

ÏV.  Second  manuscrit  des  poésies  de  Froissart.  —  VOrloge 
amoureuse,  —  Le  DU  du  bleu  Chevalier,  —  Le  Débat  du 
Cheval  el  du  Lévrier.  —  Le  DU  du  Florin, 

La  Bibliothèque  impériale  de  Paris  possède  jun  second 
manuscrit  de  Froissart.  Il  renferme  de  plus  quatre  poë- 

(»)  On  conservée  la  bibliothèque  d'Arras  un  précieux  recueil 
de  portraits  du  xv»  siècle,  où  figure  celui  de  Froissart.  Foppens 
l'a  reproduit  dans  sa  Bibliotheca  Belgica.  Le  front  est  fort  proé- 
minent; la  lèvre  légèrement  pincée  semble  animée  par  des  im- 
pressions joyeuses  et  vives.  L'ensemble  du  portrait  annonce  un 
vieillard  sexagénaire.  Peut-être  fut-il  fait  pendant  le  séjour  de 
Froissart  à  l'abbaye  de  Cantimpré. 

(')  Nous  avons  dit  ailleurs  que  le  Joli  Buisson  de  Jonèce,  où 
Froissart  ne  nomme  parmi  ses  bienfaiteurs,  ni  le  comte  de  Foix, 
ni  Robert  deNamur,  et  où  il  parle  d'Edouard III et  du  duc  Wen- 
ceslas ,  comme  s'ils  vivaient  encore ,  appartient  à  la  fin  de 
l'année  1373.  -  Quant  à  VEspinetle  amoureuse,  il  est  impossible 
d'en  déterminer  exactement  la  date  :  elle  doit  être  un  peu  an- 
térieure. 


—     284     - 

mes  que  l'auteur  n'avait  pas  fait  insérer  dans  le  premier, 
vraisemblablement  parce  qu'il  les  jugeait  inférieurs  aux 
autres.  Ces  poëmes  sont  :  Y  Or  loge  amoureuse,  le  Dit  du 
bleu  Chevalier j  le  Débat  du  Cheval  et  du  Lévrier  et  le  Dit  du 
Florin. 

Le  prologue  est,  du  reste,  à  peu  près  le  même  :  il  nous 
annonce  également,  «  que  dedans  le  livre  sont  contenus 
«  plusours  trettiés  amoureus  et  de  moralité,  lesquels  ont 
«  esté  fais,  ditté,  trettié  et  ordonné  par  vénérable  et  dis- 
«  crête  personne,  sire  Jehan  Froissart,  prestre,  en  ce 
«  temps  thrésorier  et  chanonne  de  Cimay  et  de  Lille  en 
«  herbes,  à  l'ayde  de  Dieu  et  d'amours  et  de  son  sente- 
«  ment,  et  à  la  requesle  et  à  la  contemplation  et  plaisance 
«  de  pluisours  haults  et  nobles  seigneurs  et  de  pluisours 
«  nobles  et  vaillans  dames  ;  et  est  ou  fu  de  nation  de  la 
«  conté  de  Heynau  et  de  la  ville  de  Valenciennes.  » 

VOrlof/e  amoureuse  est  écrite  avec  assez  d'élégance , 
mais  ce  poënio  ne  nous  offre  qu'une  longue  comparaison 
du  mécanisme  de  l'horloge,  telle  qu'elle  était  faite  au 
XIV*  siècle,  avec  l'étude  psychologique  d'un  cœur  profon- 
dément pénétré  par  l'amour.  Le  cadran  de  l'horloge,  le 
balancier  et  les  poids  qui  la  font  mouvoir,  les  moindres 
détails  des  rouages  et  de  la  sonnerie,  tout  trouve  son  équi- 
valent dans  les  fibres  qui  font  battre  un  cœur  amoureux 
et  le  poète,  en  choisissant  Souvenir  pour  horloger,  a  soin 
d'ajouter  qu'il  est  lui-môme 

La  chambre  et  la  maison, 
Où  mis  est  li  orloges  amoureus. 


—     285     — 

Nous  ne  nous  arrêterons  pas  au  Dit  du  bleu  Chevalier^ 
l'un  des  traités  de  métaphysique  amoureuse  les  moins 
intéressants. 

Le  Débat  du  Cheval  et  du  Lévrier  appartient  à  un  genre 
de  poésies  bien  différent.  C'est  le  cô'lé  matériel  de  la  vie, 
exposé  en  termes  simples  et  même  un  peu  vulgaires.  Un 
gros  cheval  qui  porte  le  poète  et  sa  malle  sur  ses  quatre 
pieds  ferrés,  et  qu'aiguillonne  l'éperon  ;  un  lévrier  svelte 
et  mince,  dont  les  pattes  sans  défense  se  blessent  aux 
cailloux,  se  disputent  sur  la  part  qu'ils  ont  l'un  et  l'autre 
aux  fatigues  du  voyage.  Le  cheval  soutient  que  le  chien, 
mieux  nourri,  a  son  pain  beurré  le  matin,  une  soupe  bien 
grasse  le  soir,  et  que,  n'y  eût-il  qu'un  morceau  friand  à 
table,  son  maître  le  partagerait  avec  lui.  Le  chien  répond 
que,  tandis  que  le  cheval,  broyant  son  avoine,  s'étend 
sur  la  paille  fraîche,  les  valets  le  battent,  en  l'accusant 
de  leurs  propres  larcins,  ou  bien  son  maître  le  chasse 
dehors  pour  garder  la  porte.  Ce  qui  met  le  cheval  et  le 
chien  d'accord ,  c'est  que  tous  deux  ont  faim  :  aussi  le 
cheval  qui  découvre  de  loin  une  ville,  part-il  au  galop,  et 
le  lévrier  le  suit.  Nous  nous  bornerons  à  remarquer  que 
ce  poëme,  composé  par  Froissa rt  à  son  retour  d'Ecosse, 
est  sans  doute  le  plus  ancien  de  ce  volume. 

Le  Dit  du  Florin  offre  plus  d'intérêt,  parce  que  les  sou- 
venirs du  poète  y  occupent  plus  de  place,  et  aussi,  parce 
que  le  style  y  a  plus  de  verve  et  plus  de  grâce.  Quel 
thème  plus  ordinaire  chez  les  poètes  que  leur  éternel  di- 
vorce avec  l'argent?  L'argent!  Ils  le  calomnient  toujours, 


V  •» 


•^' 


—    i86    — 

bien  qu'ils  le  dédaignent  peu.  Aussi,  voyez 
Fargent  leur  tient  rigueur.  A  peine  a-t-^il  pén^fé  ^beb 
eux,  qu  un  coup  de  dés  le  fait  disparaître.  Ils  le  prétet^ 
k  des  amis  non  moins  prodigues,  qui  ne  le  rendent  pMdit 
Et  oqiendant  on  ne  peut  s'en  passer,  tant  il  est  ntSeà 
ceux  obesi  lesquels  il  aime  à  s*hâ>ei^r  :  ^         .     z 

Ârgens  est  de  pluisours  ligbies  ; 
Car  lors  qa*il  est  issus  de  terre, 
pire  pœt  :  «  Je  in*eiï  vais  cboquerré 
«Pays,  cbasteaiis,  terre  et  offisces.  » 
^gent  foit  avoir  benefisces, 
.      Et  fait  des  drois  v^ufr  les  tors,  -r  > 

Et  des  tors  les  drois  au  retors. 
Il  n*est  chose  qu'argent  ne  face, 
Et  ne  desface  et  ne  reface. 
Argent  est  un  droit  enchanteur. 

Froissart  fait  comme  tous  les  poètes  ;  il  dépense  une 
livre  quand  un  autre  dépenserait  vingt  deniers,  et  bien 
qu'il  n'achète  ni  ciiâteaux,  ni  moulins,  il  voit  l'argent  s'é- 
loigner de  lui  à  pas  si  rapides  qu'il  en  ferait  volontiers 
son  messager.  Mais  quoi  I  le  messager  ne  reviendrait  pas. 
Que  sont  devenus  tous  les  dons  des  princes?  Qu'est  de- 
venue la  rente  annuelle  attachée  à  la  cure  de  Lestines  (•)  ? 

(>)  Ost  dans  le  Dit  du  Florin  que  Froissart  nous  a  laissé  le 
plus  de  détails  sur  sou  séjour  à  Lestines.  Ce  village,  que 
Froissart  appelle  une  grande  ville,  se  trouvait  en  Hainaut, 
maisil  était  soumisàcette  époque  àTautorité  du  duc  deBrabant. 
Par  une  charte  du  iO  mai  i366,  le  duc  Aubert  de  Bavière  avait 


—    287    — 

Il  est  fort  en  peine  de  le  savoir,  et  découvrant  au  fond  de 
sa  bourse  son  dernier  florin,  il  le  saisit,  le  bat,  le  soumet 
à  la  torture  pour  obtenir  l'aveu  complet  des  hasards  aux- 
quels il  a  échappé  et  qui  ont  englouti  tous  ses  compa- 
gnons. La  réponse  du  florin  nous  apprend  tout  :  Il  est 
quelque  peu  retailliés  et  contrefés,  et  s'il  n  a  pas  quitté  son 
maître  dans  ses  voyages,  c'est  qu'on  le  refusait  partout. 
Quant  à  la  disparition  des  autres  pièces  d'or  ou  d'argent, 
elle  est  facile  à  expliquer  par  des  dépenses  bien  difieren- 
tes  les  unes  des  autres.  Ainsi,  Froissarta  payé  mille  francs 
pour  ses  voyages,  cinq  cents  francs  aux  taverniers  de  Lesti- 
nes  et  sept  cents  livres  pour  ses  chroniques.  Mais,  comme 
le  disait  le  florin,  de  ces  deux  paiements,  le  dernier  n'é- 
tait pas  à  regretter  : 

L'argent  avés-vouslà  bien  ; 

Je  le  prise  sus  toute  rien, 

Car  fait  en  avés  mainte  hystoire 

Dont  il  sera  encore  mémoire 

De  vous  ens  ou  temps  à  venir, 

Et  ferés  les  gens  souvenir 

De  vos  sens  et  de  vos  doctrines. 

D'ailleurs  Froissart  n'a  jamais  manqué  de  rien  :  bons 
chevaux  en  voyage,  bonnes  houppelandes  au  logis.  En  se- 
rait-il autrement,  pourquoi  s'en  inquiéterait-il? Quand  on 

engagé  la  prévôté  de  Binche  et  le  château  deMorlanwezàWen- 
ceslas  de  Bohème  pour  une  somme  de  cinquante  mille  écus  qu'il 
lui  avait  empruntée. 


—    288    — 

est  amoureux,  on  ne  vit  ni  de  pain,  ni  de  Tin/maiB  d*3« 
lusions  ei  d'espérances. 

Si  ne  devés  pas  le  temps  plaindre. 
Ne  vous  soassyer,  ne  complaindré. 
VoQS  avés  vesctt  jusqu'à  ci  ; 
Ooqnes  ne  vous  vi  desconâ, 
Mes  plein  de  confort  et  d*einpnse, 
Et  c'est  un  point  que  moult  Je  prise, 
Je  vous  ai  véu  si  joious, 
Si  Joli  et  si  amourons 
Que  vous  Tiviés  de  souhédier. 

Tout  ceci  conduit  le  poète  à  raconter  son  voyage  dans- 
le  comté  de  Foix  où  il  reçut  quatre-vingt  florins  d'Ara- 
gon, n  en  changea  soixante,  et  en  obtint  quarante  francs 

qu'il  mit  dans  une  bourse  ;  mais  il  la  perdit  à  Avignon,  et 
personne  ne  put  lui  en  faire  retrouver  la  trace. 
Mais  le  florin  le  console  en  lui  disant  : 

Vous  estes  un  sos 
Se  vous  pensés  là  longuement  ; 
Tout  dis  recoevre-on  bien  argent. 
Légièrement  vous  sont  venu, 
Et  légièrement  sont  perdu. 

Une  main  généreuse  donna  ces  florins  ;  d'autres  mains 
non  moins  généreuses  peuvent  combler  le  vide  qu'ils  ont 
laissés.  Le  dauphin  d'Auvergne,  le  comte  de  Sancerre,  le 
vicomte  d'Acy,  le  seigneur  de  Rivière,  sont  à  Avignon. 
C'est  à  eux  que  s'adresse,  bien  qu'indirectement,  ce  poème 
ingénieux  et  plein  de  détails  intéressants  pour  nous,  et 


—     289     — 

nous  croyons  aisément  le  florin  quand  il  assure  le  poêle 
que  ces  seigneurs  «  pour  dix  francs  ne  lui  faudroient 
«  mie.  » 

Ghaucer  adressa  aussi  des  vers  à  sa  bourse  vide,  mais 
ils  sont  bien  inférieurs  à  ceux  de  Froissart.  Il  y  appelle  sa 
bourse,  sa  vie,  sa  dame,  l'étoile  de  son  cœur,  la  reine  de 
bonne  compagnie,  et  lui  déclare  qu'il  mourra  si  des  pièces 
d'or  ne  viennent  l'appesantir  et  lui  donner  l'éclat  du  so- 
leil. Pour  retrouver  sur  ce  sujet  fréquemment  traité  par 
les  poètes,  des  vers  que  l'on  puisse  comparer  à  ceux  que 
nous  avons  cités,  il  faut  descendre  jusqu'à  Marot. 


II.  "l^ 


CHAPITRE  m. 

POÈMES  PERDUS  OD  INÉDITS. 


I.  Meliadus.  — Meliador  «  le  Chevalier  au  Soleil  d'or.»  — 
Devises  de  Gaston  de  Foix  et  de  Charles  VI. 

On  ne  retrouve  plus  à  Londres  les  comptes  de  Thôtel 
de  la  reine  Philippe  où  était  rappelé  plus  d'un  dittier 
composé  pour  elle  ;  mais  en  se  bornant  aux  comptes  de  la 
cour  de  Brabant,  on  y  rencontre  fréquemment  la  men- 
tion de  livres  offerts  par  Froissa rt  au  duc  Wenceslas.  Ces 
livres  étaient  sans  doute  des  poèmes,  et  nous  citerons 
sans  les  confondre  ceux  de  Meliadus  et  de  Meliador,  qui 
n'ont  d'autre  rapport  qu'une  similitude  presque  complète 
de  noms  ('). 

(')  Nous  avons  citép.  267  quelques  vers  où  Frolssart  distingue 
positivement  Meliadus  et  Meliador. 


—    291     — 

Parmi  les  collaborateurs  ou  les  élèves  d'Adenez,  le  mé- 
nestrel du  duc  Henri  III,  se  trouvait  Girardin  d'Amiens, 
auteur  d'un  poérae  des  Enfances  Charlemayne  et  d'un 
autre  poëme  intitulé  Meliadus.  Avant  lui,  Rusticien  de 
Pise  avait  écrit  un  autre  poëme  de  Meliadus,  et  nous  y 
puiserons  quelques  détails  sur  la  vie  d'un  héros  qui  eut 
l'honneur  d'être  le  père  de  Tristan  de  Léonnoys,  de  che- 
valeresque mémoire.  Meliadus,  vrai  chevalier  errant, 
pourfendeur  d'ennemis  et  redresseur  de  torts,  parcourt  le 
monde  en  défendant  la  beauté  injustement  persécutée. 
Pharamond  et  Artus  se  trouvent  en  présence,  rivaux  l'un 
de  l'autre  en  amour,  de  même  que  Philippe  de  Valois  et 
Edouard  III  furent  rivaux  en  puissance.  Les  guerres  et 
les  combats  singuliers  se  succèdent  en  Irlande  et  en 
Ecosse  ;  enfin  Meliadus  est  fait  prisonnier,  mais  il  se  con- 
sole, grâce  à  quelque  lai  de  ménestrel,  tout  comme  le  roi 
Jean  à  Londres  :  ce  qui  sans  doute  permettait  à  Froissart 
de  terminer  par  un  pompeux  éloge  des  princes  qui 
aiment  à  composer  des  vers  et  qui  accueillent  généreuse- 
ment ceux  qui  leur  sont  offerts. 

Il  faut  reconnaître  que  les  études  de  Froissart,  ses 
goûts  et  les  qualités  mêmes  de  son  style  de  chroniqueur,  le 
rendaient  propre  à  écrire  quelque  beau  roman  de  cheva- 
lerie tout  rempli  d'emprises  merveilleuses  et  de  grands 
coups  d'épée.  Nous  devons  donc  regretter  de  ne  plus 
avoir  le  poëme  de  Meliadus  et  d'en  savoir  si  peu  de  chose  : 
car  tout  se  borne  à  la  mention  d'un  paiement  fait  à  Gode- 
froi  Bloc,  peu  avant  les  fêtes  de  Pâques  1377,  pour  avoir 


—     292     — 

couvert  Meliadu»  dune  reliure  de  cuir  qui  ne  devait  pas 
le  préserver  des  injures  du  temps. 

Froissart  avait  pu  retrouver  dans  le  palais  du  duc  de 
Hrabant  le  poëmc  de  Girardin  d^\oiiens  conservé  avec 
ceux  d'Adenez.  La  trace  des  relations  de  Froissart  avec  le 
duc  Wenceslas  était  encore  bien  plus  évidente  dans  son 
roiuan  de  Meliador,  le  Chevalier  au  soleil  d'or^  car  ce  fui 
Fœuvre  commune  du  prince  et  du  clerc. 

Déjà  dans  la  Prison  amoureuse,  Wenceslas,  sous  le  nom 
de  Hose^  avait  intercalé  certains  ouvrages  de  sa  composi- 
tion. Satisfait  de  ce  premier  essai,  il  voulut  que  Froissart 
insérât  des  rondeaux  et  des  virelais  qu'il  avait  faits,  dans 
un  roman  consacré  à  retracer  les  joutes  et  les  tournois 
d'un  chevalier  intrépide.  Malheureusement  il  mourut 
avai)t([uiî  le  roman  fût  achevé. 

Froissart  [)araît  avoir  mis  plus  de  soin  et  plus  de  temps 
à  Mvliadnr  {\\\l\  ses  autres  poëmes.  Il  en  faisait  tant  de 
cas,  (ju'il  le  [)()rta  avec  lui  dans  son  voyage  deBéarn.  «Je 
«  avois  ave(;(jni\s  moi  apporté  un  livre  lequel  je  avois  fait , 
«  il  la  riMjueste  et  contemplation  de  monseigneur  Wince- 
«  lant  de  Bohi^nio  duc  de  Luxembourg  et  de  Brabant.  Et 
«  sont  contenus  audit  livre  qui  s'appelle  Meliader  [')  toutes 
«  les  chansons,  ballades,  rondeaux  et  virelais  que  le 
«  gentil  duc  fit  en  son  tenqîs,  lesquelles  choses,  parmi 
<i  l'imagination  que  je  avois  eu  de  dicter  et  ordonner  le 

!•)  Toile  osl  la  leijon  donnée piirLicurMie  de  Sainte-Palaye d'a- 
près les  moillonrs  manuscrits  qu'il  avait  consuKcs.  M.  Bnch'»n 
a  imprime:  Mvliaduf!. 


—     293     — 

«  livre,  le  comte  de  Foix  vit  moult  volontiers  ;  et  toutes  les 
€  nuits  après  son  souper  je  lui  en  lisois.  » 

Froissart  répète  à  peu  près  la  même  chose  dans  le  Dit 
du  Florin  : 

Toutes  les  nuits  je  lisoie 
Devant  lui  et  le  solaçoie 
D'un  livre  de  Melyador, 
Le  chevalier  au  soleil  d'or. 


Dedens  ce  roman  sont  encloses 
Toutes  les  chansons  que  jadis, 
Dont  l'âme  soit  en  paradis, 
Que  fist  le  bon  duc  de  Braibant , 
Wincelans  dont  on  parla  tant  ; 
Car  uns  princes  fu  amorous, 
Gracious  et  chevalerous  ; 
VA  le  livre  me  fist  jà  faire 
Par  très  grand  amoureus  afaire, 
Comment  qu'il  ne  le  véist  onques. 


Gaston  Phébus  prit  pour  devise  un  soleil.  Ne  Tem- 
prunta-t-il  pas  au  poëme  de  Froissart  ? 

Nous  savons  que  Froissart  ne  laissa  pas  son  poëme  dans 

le  Béarn,  et  nous  croyons  qu'il  l'avait  porté  à  Paris  quand 

il  y  assista  à  l'entrée  solennelle  d'Isabeau  de  Bavière  et 

de  Valentine  de  Milan.  Froissart  composa  à  ce  sujet  des 

vers  pour  la  jeune  reine,  et  ce  ne  fut  peut-être  pas  la  seule 

part  qu'il  prit  à  une  fête  offerte  à  la  nièce  du  bon  duc  Au- 

bert  de  Bavière.  N'avait-il  pas  aussi  emprunté  à  son  roman 

do  J/Wm(/or  undivertissément  qu'ils'estpluànousraconter? 

25. 


294    - 

Une  arène  avait  été  préparée  au  champ  de  Saiiile-Ca- 
'  thuriae.  On  y  voyait  d'utoe  part  les  princes  les  plus  Jl)u»> 
très,  les  ducs  de  Ben-y,  de  Bourffogne  et  de  Bourboo, 
ayuiil  près  d'eux  le  duc  d'Irlande  (jui  devait  tout  à  la  f»^ 
■veurdo  Richard  11;  d'autre  pari,  lQsseigneurslesplusch&> 
valcreux,  surtoul  ceux  qui  étaient  du  pays  dcProissart^ 
Jean  de  Barbançon,  Ancel  de  Tnizegnies,  Clinquart  dA> 
Hénnes,  Jean  d'Andregnies,  les  sires  de  Gronimignies,  de 
Containg,  ayant  pour  adversaires  Guillaume  Martel ,  Re- 
nault de  Roye,  Jean  des  Barres,  tous  fameux  par  leurs,  i 
tournois,  et  le  baron  d'ivry,  Geoffroi  de  Charny  el  Jeaa  ' 
de  Garanei^s,  qui  étaient  h  la  fois  jouteurs  et  poëtes  ('). 

Tous  ces  chevaliers  portaient  sur  leurs  larges  un  niy  df 
soleil,  et  on  les  nommait  ]ei  ehemliers  du  soleil  ^or. 
Charles  VI  lui-même  avait  pris  c«tle  devise,  et  il  en  était 
si  épris  qu'il  avait  abandonné  celle  du  cerf  volant  qu'il 
n'avait  pas  quittée  pendant  plusieurs  années.  Faut-il 
aussi  en  faire  honneur  au  poème  de  Meliador(')? 

Ce  fut  sans  doute  à  celle  occasion  que  Froissart  offrit 
au  duc  d'Orléans  le  beau  manuscrit  que  l'on  conservait 
au  château  de  Blois,  el  qui  se  trouve  ainsi  décrit  dans 

(')  Noua  retrouvons  aussi  aux  Joutes  de  Paris  le  sire  de 
Doustienne  que  Froissart  appelle  ici  l'Ardeuois  de  Donstienne. 
Chron.n,  \. 

(')  En  1314  on  vit  à  Londres  une  fête  semblable.  Un  tournoi 
qui  dura  sept  jours  fut  présidé  par  la  dame  du  Soleil  :  c'é- 
tait AlixPerrers  à  qui  Edouard  III  avait  abandonné  l'anoée 
bsrécédente  les  joyaux  de  la  reine  Philippe. 


—     295     — 

l'inventaire  fait  par  Jean  de  Rochechouart  en  \  427  :  «  Le 
«  livre  deMeliador,  en  françois,  'historié,  lettre  de  forme, 
«  couvert  de  veloux  vert,  à  deux  fermoers  semblans  d'ar- 
«  gent  doré,  esmailliés  aux  armes  de  monseigneur  (•).  » 

Ce  volume  resta  au  château  de  Blois  jusqu'en  1544, 
époque  à  laquelle  il  parait  avoir  été  transporté  à  Fontai- 
nebleau. S*il  doit  être  exhumé  quelque  jour,  on  le  retrou- 
vera parmi  les  manuscrits  de  la  Bibliothèque  impériale  de 
Paris  qui  ont  la  même  origine. 

Le  Dit  royal  se  trouvait  avec  Meliador  au  château  de 
Blois.  Il  a  subi  le  même  sort,  et  nous  espérons  qu'il  nous 
sera  rendu  en  même  temps  :  peut-être  n'y  découvrira- 
l-on  toutefois  qu'un  recueil  de  ces  chansons  royaus  que 
nous  offrent  d'autres  manuscrits. 

IL  La  Court  de  May, 

Rien  ne  rappelle  plus  à  Bruxelles  ce  palais  de  Couden- 
berg  où  les  heures  se  passaient  si  joyeusement  en  reviaulœ 
et  en  esbattements,  et  où  Froissart  s'entretenait,  néan- 
moins, des  affaires  de  son  temps  avec  son  ami  Richard 
Stury  :  mélange  de  fêtes  et  d'études,  de  doux  loisirs  et  de 
sérieuses  enquêtes,  qui  explique  à  la  fois  et  sa  vie  et  ses 
ouvrages.  C'est  ailleurs  qu'il  faut  chercher  aujourd'hui  les 
traces  du  mouvement  politique  et  littéraire  de  ces  siècles 

(')  Bibliothèque  de  FÉcole  des  Chartes,  V,  p.  70  ;  Les  ducs  de 
Bourgogue,  par  M  le  comte  de  Laborde,  III,  p.  291. 


—     296     — 

déjà  éloignés  du  nôtre,  et  Froissart  l'avait  bien  prévu 
quand  il  écrivait,  fust  de  soir  ou  de  matin,  pour  avoir  in 
mémoire  au  temps  à  venir,  car  il  n^est  si  juste  retentive 
qu'escripture. 

Aux  Archives  du  royaume,  les  comptes  de  la  prévôté 
de  Binche  nomment  tour  à  tour  ces  taverniers  de  Les- 
lines,  qui  prirent  cinq  cents  francs  à  Froissart,  et  son 
joyeux  ami  le  prévôt  Gérard  d'Obies,  qui,  pas  plus  que 
lui,  ne  faisait  cas  de  l'argent;  et,  ce  qui  est  plus  impor- 
tant encore,  la  Bibliothèque  de  Bourgogne,  à  défaut  des 
textes  si  précieux  des  chroniques,  qu'elle  a  perdus,  a 
conservé  jusqu'aujourd'hui,  parmi  ses  manuscrits  ano- 


(')  N"  10492  du  catalogue  des  MSS.  de  la  Bibliothèque  de 
Bourgogne.  Ce  manuscrit  a  élé  écrit  dans  la  dernière  moitié 
du  xve  siècle,  et  comme  le  filigrane  du  papier  en  atteste  l'ori- 
gine anglaise,  nous  pouvons  conclure  du  silence  des  inventaires 
de  Charles  le  Hardi,  et  d'une  mention  formelle  dans  celui  de 
Viglius,  qu'il  fut  apporté  dans  nos  provinces  par  la  duchesse  de 
Bourgogne,  Marguerite  d'York,  qui  avait  pu  le  faire  copier  a 
Londres  sur  le  manuscrit  original  offert  autrefois  à  son  illustre 
aïeule  madame  Philippe  de  Hainaut.  Du  reste,  cette  copie  paraît 
avoirété  faite  d'après  un  MS.  en  mauvais  état  ou  difficile  à  lire. 
Certains  mots  ont  été  intercalés,  d'autres  corrigés.  Il  y  a  même 
des  lacunes;  ainsi,  on  lit  vers  la  fin  : 

Ung  vallcl  vinl  qui  m'aporla 
Uiig  drap  d'argent 
De  scir  sus,  disant  :  Prenez 
Plat-e  icy  et  vous  ordonnez,  etc. 
Il  faut  ajouter  au  second  vers  :  et  rn' invita. 


—     297    — 

nymes,  deux  poèmes  de  Froissart  dont  on  ignorait  com- 
plètement Texistence. 

Ces  poèmes  traitent,  comme  tous  ceux  de  Froissart, 
d'amour  et  de  moralité,  et  l'un  de  ces  mots  explique  trop 
bien  Tautre  pour  que  nous  puissions  les  séparer.  L'amour 
est  un  chaste  et  doux  souvenir  qu'embellissent  tant  d'au- 
tres souvenirs  de  la  jeunesse  qui  s'y  mêlent  et  s'y  con- 
fondent; la  moralité,  un  enseignement  de  toutes  les 
heures,  de  tous  les  jours,  de  toutes  les  années,  dussent- 
elles  être  celles  qui  s'abaissent  aux  limites  de  l'horizon  et  se 
rapprochent  davantage  de  la  tombe.  Aussi  retrouverons- 
nous  les  mêmes  sentiments,  les  mêmes  inspirations  dans 
toutesles  compositions  poétiques  de  Froissart,  bien  qu'un 
long  intervalle  d'années  les  sépare  les  unes  des  autres. 

Le  premier  de  ces  poèmes  est  un  dittier  amoureux  inti- 
tulé :  la  Court  de  May  (').  L'auteur  rapporte  que  souvent 
il  a  vu  sourire  autour  de  lui,  et  qu'on  l'a  interrogé  sur 
son  amour  ;  mais  c'est  un  secret  qu'il  ne  trahira  jamais,  et 
s'il  le  chante  dans  ses  vers,  ce  sera  couvertement.  Celle 
qui  les  inspira  pourra  seule  les  comprendre,  en  y  décou- 
vrant cette  flamme  pleine  de  discrétion  et  de  respect, 
qui,  pour  tout  autre,  doit  à  jamais  rester  ignorée  : 

Qui  veut  avoir 
Nom  de  riens  valoir  ou  savoir, 

(')  Tel  est  le  titre  que  l'auteur  donne  lui-môme  à  son  poëme  • 

Tu  appelleras 
Ce  diwier-cy  que  parferas 
La  Court  de  May  par  mon  coniiAant. 


—     298     — 

Il  convient  telz  maulx  endurer 

Et  employer  tout  son  povoir 

A  les  soustenir  main  et  soir, 

Ou  l'amour  ne  pourroit  durer. 

Et  si  se  faut  asséurer 

En  sa  dame  et  par  espérer 

Soy  conforter  pour  mieulx  valoir. 

De  même  que  dans  le  Buisson  de  Jonèce,  le  poëte  in- 
voque Gognoissance,  qui  le  soutient,  parce  qu  en  lui  rap- 
pelant les  traits  de  sa  dame,  elle  rend  pour  lui  à  la  lu- 
mière ce  qui  appartient  déjà  aux  ombres  du  passé  ;  c'est 
Gognoissance  qui  se  plaît  à  Texhorter  et  à  le  consoler  :  I 

J*ai  bien  souvenance 
Comment  ma  dame  Gognoissance 
Jadis  en  son  blanc  pavillon 
Me  dist,  quant  je  parti  de  France, 
Que  j'eusse  d'accoustumance 
Pour  tous  jours  avoir  bon  renom, 
Ainsi  me  venroit  éur  bon, 
Et  toutes  dames  de  bon  nom 
Vouidroient  bien  mon  accointance. 

Gognoissance  était  toute  bonne  et  saige;  elle  disait  : 

Ayés  léauté  en  couraige  ; 
Ayés  vérité  en  langaige  : 
Veuilles  à  ces  deux  poins  penser. 
Et  pour  toy  de  grâces  parer. 
Encore  un  point  te  vueil  monslrer  : 
Ayés  honneslé  en  usaige. 


—     299     — 

Se  ces  trois  poins  lu  veulx  garder, 

Tu  te  verras  partout  amer 

Plus  que  nul,  tant  ait  haut  lignaige. 

Et  pour  ce  qu'en  maints  lieux  iras 
Où  pas  cognoistre  ne  pourras 
Tost  chascun  pour  le  pou  véir, 
Je  te  diray  que  tu  feras. 
Quant  les  conditions  saras 
D'aucun  qui  fera  à  hayr  : 
Pense  de  tel  homme  fuyr, 
Ou  tu  ne  peus  à  bien  venir  ; 
Saigement  t'en  eslongeras, 
Tant  ait  seigneurie  à  tenir, 
Ne  tant  te  saiche  dons  offrir  : 
Fuy-le,  ou  jamais  honneur  n'aras. 

Mais  se  tu  pues  accointier 
D'escuier  ou  de  chevalier 
Qui  soit  bien  conditionné, 
Qui  point  n'entende  à  convoitier 
Par  flatter,  ne  par  mensongier, 
Tel  cueur  s'est  à  honneur  donné 
Et  à  vertus  habandonné. 
Eslis-le  sur  tout  homme  né 
Et  t'en  accointe  entre  un  millier. 
En  fin  t'en  verras  honnouré  ; 
Car  homme,  tant  soit  redoubté, 
Sans  vertus,  ce  n'est  que  un  fumier. 

Nobles  conseils  donnés  moins  au  poëte  qu'au  chroni- 
queur, qui  devait  raconter  plus  tard  combien  il  eut  de 


—     301     —     • 

^^rmettre  d'y  croire,  car  sa  dame  s'attristait  d'apprendre 
«jqu'il  allait  s'éloigner,  et  elle  lui  disait  : 

J'envoierai  Doulce  Pensée 

Qui  vous  dira,  et  dira  vray, 
Comment  par  vray  amour  celée, 
Je  n'aray  joyeuse  journée 
Jusqu'à  tant  que  vous  reverray. 

Froissart  partit,  et  lorsque  le  printemps  ramenait  ce 

jour  fortuné,  une  voix  harmonieuse  et  tendre  le  réveillait. 

-   Doulce  Pensée,  l'aimable  sœur  de  Souvenir,  venait  lui 

.   rappeler  le  doulx  congié  de  sa  dame.  Un  songe  mystérieux 

servait  de  cadre  à  ce  message,  et  dès  les  premières  lueurs 

de  l'aube,  Amour  lui  ordonnait 

D'aler  à  ce  beau  jour  aux  champs 
Oyr  des  oyselès  les  chans, 
Pour  recommencer  ma  léesse... 


Ce  jour  de  may  qui  ne  fu  fait 

Fors  pour  renouveler  la  joye, 

Dont  cueur  amoureux  se  resjoye, 

Me  resjoy  et  conforta 

Tant  que  sa  joye  me  porta 

En  lieu  si  paré  de  verdure, 

Qu'il  y  fait  vert  quant  Thyver  dure. 

Et  Dieux  scet  se  les  oyselès 
Ghantoient  sur  vers  rainceiès, 
Chascun  le  chant  que  mieulx  savoit. 
Encore  aultre  chose  y  avoit, 

H. 


—     302     — 

Car  les  amoureuses  fleurettes, 
Indes,  blanches  et  vermeillettes, 
Rendoient  si  doutées  odeurs 
Que  c'estoit  pour  revivre  cueurs... 

Et  aussi  est-ce  le  vergier 
Où  Amours  se  vient  herbergier 
Du  jour  de  may  jusqu'en  la  fin. 
Il  s*y  tient  tout  ce  mois,  affin 
Que  ceulx  qui  là  le  venront  voir 
Puissent  certainement  savoir 
Que  tout  ce  mois  plaisant  et  doulx 
Il  n'aront  anuy,  ne  courroux. 

Près  de  là)  à  Vextrémité  d'un  sentier  à  demi  caché  par 
l'herbe  et  les  fleurs,  jaillissait  une  fontaine  aux  eaux  lim- 
pides, gardée  par  une  dame  vêtue  de  drap  d'or,  qu'au 
premier  moment  le  poëté  n'avait  pas  aperçue. 

Soyés  le  bien  venu, 
lui  dit-elle, 

Il  t'est  huy  grant  bien  advenu, 
Et  par  moy  viens-tu  cy  endroit; 
Tu  es  amoureux  et  as  droit. 
Je  suis  Léesse  :  si  aras 
Chapel  de  may  que  porteras. 


V 


Geste  fontaine  est  en  ma  garde. 
Je  m'y  vien  esbattre  et  la  garde 
Contre  envieux  et  mesdisans... 
N'y  vis  venir  depuis  dix  ans 


—     303     — 

Si  matin,  servant  qu'Amours  ait 
Que  toy  ;  mais  tu  viens  à  souhait. 
Je  congnoy  bien  ta  voulenté  ; 
Si  verras  cy  plus  de  planté, 
Plus  d'onneur  et  plus  de  largèce 
De  biens  mondains  et  de  richesce, 
Dedens  ce  vergier  à  la  ronde 
Que  n'ont  tous  les  roys  de  ce  monde, 
Quoy  que  tu  as  véu  encours, 
Grans  richesces  en  maintes  cours  (•]• 

Dans  sa  réponse,  le  poëte  proteste  que,  bien  qu  il  soit  à 
cinquante  lieues  de  sa  dame,  il  est  resté  toujours  fidèle  à 
sa  devise,  et  que  depuis  dix  ans  entiers,  il  porte  : 

La  couronne  bleue, 
La  couronne  de  loyauté  (•). 

Ces  vers  offrent,  pour  la  biographie  de  Froissart,  des 
données  précieuses,  sur  fout  si  on  les  rapproche  de  ce 
passage  de  VEspinette  amoitoeusey  où  Vénus  lui  annonce 
qu'à  partir  de  l'âge  de  quatorze  ans,  il  restera  à  son  ser- 
vice pendant  dix  ans,  c'est-à-dire  de  1 351  à  \  361 .  Ils  dé- 
terminent la  date  du  poëme,  qui  appartient  à  l'année 

(')  Dans  un  autre  endroit  du  poëme.  Courtoisie,  engageant  le 
poëte  à  se  baigner  dans  le  fleuve  qui  arrose  le  domaine  du  dieu 
d'Amour,  lui  dit  : 

Quoiqu'en  maints  lieux  yîens  et  yas, 
De  lèlc  cauo  onqucs  ne  laras. 

(')  Couleur  bleue  signifie  loyauUé.  (Jehan  deSaintré^  édit.  de 
M.  Guichard,  p.  272.) 


—     304     — 

même  où  Froissant  devint  un  des  clercs  de  la  chambre  de 
la  reine  d'Angleterre. 

Doulce  Pensée  présente  au  poëte  le  portrait  de  sa  dame, 
et  lé  jeune  homme,  dans  un  transport  de  reconnaissance 
et  de  bonheur,  demande  humblement  à  Léesse,  à  Souve- 
nir et  à  Doulce  Pensée,  qu'il  leur  plaise  de  le  conduire 
près  du  dieu  lui-môme.  Courtoisie  l'introduit  dans  une 
tente  brodée  de  perles  et  parsemée  de  diamants,  dont  le 
soleil  rend  l'éclat  si  vif  que  l'œil  ne  peut  le  soutenir.  Qu'on 
ne  s'étonne  pas  de  ces  richesses,  car  là  règne  un  dieu  au- 
quel les  princes  les  plus  puissants  offrent  sans  cesse  leurs 
trésors  en  sacrifice  : 

C'est  Xmours  qui,  par  sa  maistrie, 
Tous  les  seigneurs  mondains  maistrie. 
Il  seignourist  par  dessus  tous 
Et  met  tous  seigneurs  au  dessoubs. 
Quand  cueur  de  seigneur  veultsousprendre, 
Seigneur  nul  ne  s'y  viengne  prendre  ; 
Car  dès  qu'il  a  l'amer  empris, 
Il  n'est  seigneur  qui  n'y  feust  pris, 
Tant  soit  fort,  soubtil  ou  rusé. 
Et  maint  saige  s'en  sont  abusé, 
Cuidans  le  vaincre  par  puissance, 
Qu'il  a  vaincus  jusqu'à  oultrance; 
Et  qui  plus  est.  Amours  aprent 
A  bon  cueur  qui  l'amer  emprent, 
Plus  de  vertus,  de  sens,  d'onneur 
Que  nul,  soit  tant  large  donneur, 
Tant  est  sa  puissance  eslevée 
Et  des  vertueux  approuvée  ; 


—    305    — 

Car  cueur  noble  et  de  haulte  emprise 
Son  service  adés  sur  tous  prise, 
Dès  qu'il  donne  à  dame  son  cueur. 
Et  sur  tous  il  est  doulz  seigneur, 
Si  quMl  n'est  homme,  tant  soit  rude, 
Qu'il  n'anoblisse  en  son  estude 
Par  vertus  aprendre  et  congnoistre  : 
Aux  preux  fait  leur  prouesce  accroistre. 
Aux  simples  donne  entendement, 
Aux  couars,  soudain  hardement, 
Aux  pareceux  esveil  envoie 
Et  les  fait  courageux  on  voie  ; 
Briefment,  il  donne  tant  de  éur 
Que  qui  l'aime  et  sert,  soit  séur, 
S'il  y  est  à  droit  âdreciez, 
Qu'il  herra  tous  mortelz  péchiés. 
Mauvaises  gens  et  villains  vices, 
Trop  grans  aises,  trop  grans  délices 
Et  toute  laide  renommée. 

Gel  enseignement  répondait  à  toutes  les  pensées  du 
poète.  11  supplia  le  dieu  de  l'instruire  de  plus  en  plus,  et 
Amour,  voulant  lui  montrer  qu'il  n'ignorait  aucun  senti- 
ment de  son  cœur,  lui  rappela  tour  à  tour  le  commence- 
ment et  les  progrès  de  sa  passion.  Ici  encore  nous  ren- 
controns des  vers  pleins  de  grâce  et  d'élégance  : 

..  Celéement  pressay 
La  belle  et  doulce  à  toy  amer 
Et  toy  son  seul  amy  clamer. 
Joyeuse  estoit  votre  accointance, 
Sans  déshonneur  et  sans  vantance. 


—     306     — 

Vos  deux  cueurs  n'avoient  eosemble 
Que  une  pensée,  ce  me  semble  : 
Riches  estiés  de  joyeux  jours. 

Cependant  les  ennemis  de  Froissart  le  calomnièrent  (']. 
11  raconte  ailleurs,  il  raconte  également  ici  que  sa  dame 
l'oublia  et  le  trahit,  mais  loin  de  la  maudire,  il  n'accuse 
que  son  absence  et  la  fortune.  Mais  pourquoi  Froissart 
s'était-il  éloigné?  Il  le  dit  sans  rougir,  pour  mieulx  valoir  y 
jKtur  quérir  honneur  par  traveil  (') ,  et  ceci  nous  rappelle  ce 
beau  passage  des  chroniques  :  t  Je  commençay  jeune , 

c  dès  l'âge  de  vingt  ans,  ma  haulte  et  noble  matière  ;  et 

f  tant  comme  je  vivrai,  je  la  continuerai.  » 
Aussi  Amour,  appréciant  sa  loyauté,  lui  fait -il  espérer 

pour  récompense,  dans  un  temps  à  venir,  un  don  qui  l'é- 

[  '  )  Par  la  fausse  envie 

D'aucuns  qui  sont  encore  en  vie, 
Qui  le  grevèrent  quoyemeut, 
Blàmans  malicieusement 
Ta  loyauté,  Ion  bon  vouloir. 


...  Elle  estoit  si  court  tenue 
Que  toute  sa  mésavenue 
Vint  le  plus  par  toy  eslongier, 
Et  par  un  mauvais  mensongier, 
Qui  te  fist  maint  mal  en  recuoy, 
Quoy  qu'il  te  rie  et  s'en  taist  ruoy. 

Froissart  s'exprime  à  peu  près  de  même  dans  VEspincttc 
amoureuse. 

(')ll  dit  aussi  (hns  VEspinette amoureuse,  édit.  de  M.  Burhon, 
p.  263,  qu'il  quitta  son  pays  «  pour  mieulz  valoir.  » 


—     307     — 

lèvera  au-dessus  de  tous,  ce  don  de  mieulœ  valoir  et  de 
quérir  honneur  par  traveil ,  dont  nous  parlions  tout  à 
l'heure  :  promesse  heureusement  accomplie,  s'il  en  fut 
jamais,  car  en  célébrant  les  gloires  du  xiv°  siècle,  Frois- 
sartdevait  placer  la  sienne  aussi  haut  que  cellede  ses  héros. 

...  Je  qui  suy  large  donneur 
Te  donray  ung  temps  qui  venra 
Le  don  qui  sur  tous  te  vaulra... 


Tu  mettras  par  livre  ou  par  rolle 

Ce  que  tu  m'os  cy  commander, 

Pour  mes  biens  plus  recommander, 

Et  pour  les  bons  faire  meilleurs, 

Et  avoir  sentemens  greigneurs 

De  parvenir  à  la  croissance 

De  souveraine  congnoissance. 

Et  pour  montrer  aux  orguilleux, 

Qu'il  n'est  bien  que  d'estre  amoureux  (•). 

Dans  les  vers  suivants,  nous  retrouverons  Froissart  tel 
que  nous  le  comprenons  et  tel  qu'il  s'est  peint  lui-même 
dans  ce  poëme,  humble,  modeste,  sincère,  ayant  appris, 
dès  sa  jeunesse ,  h  ne  pas  se  confier  dans  l'inconstante 
vanité  des  cours,  et  sachant  déjà  séparer  l'orgueilleuse 
mollesse  des  grands  séduits  par  leurs  flatteurs,  de  la  mâle 

(')  Quand  Amour  ajoute  : 

Tu  dois  aussi  liement  vivre 

Que  tous  ceulxdont  on  lit  par  livre, 
nous  reconnaissons  le  poëte  nourri  de  la  lecture  des  romans 
de  chevalerie. 


—     308    — 

vertu  des  chevaliers,  qu'il  devait  peindre  un  jour,  c  pour 
c  donner  exemple  aux  preux  d'eulx  encourager  en  bien 
c  faisant,  t 

...  Ne  fay  pas  ainsi  que  font 
Aucans  meschana  qui  se  deffont. 
Quant  les  mondains  seigneurs  leur  rient, 
GuidanSf  pour  ce  qu'en  eulx  se  fient, 
Estre  plus  grans  qu'ils  ne  souloient  ; 
Car  tels  maléureux  foloîent 
Par  Torgueil  qui  les  a  sourpris  .. 


Tel  homme  de  court  congnoist  bien 
Qa*en  court  il  n'y  a  nul  seur  bien... 

Promesses  y  volent  au  vent  ; 

Vaine  gloire  y  esl  grant  maistresse, 

Et  convoitise  y  est  princesse  ; 

Envie  y  enfélist  cueurs 

Et  les  fait  languir  en  douleurs, 

Jà  soit  ce  que  souvent  advient 

Qu'en  court  maint  homme  à  honneur  vient, 

Quant  il  veult  de  vertus  user, 

Et  se  congnoist  sans  s'abuser  ; 

Car  de  bonnes  gens  y  ara 

Es  cours  tant  que  court  durera. 

Tu  es  de  court  dès  ta  jonesce  : 

Si  t'en  souviengue  et  si  ne  cesse 

De  toy  faire  amer  tant  que  peus, 

Se  seurement  y  vivre  veulx  : 

Il  n'est  richesse  qu'eslreamé. 


—     309     — 


Amour  ajoute  : 


Ne  t'utens  pas,  si  tu  mesprens, 
T'en  excuser  sur  moy,  mais  prens 
En  gré  selon  ce  qu^aras  fait... 

Et  ne  te  fie  aucunement 
Fors  qu'en  tes  œuvres  seulement, 
Car  tout  tel  que  tu  te  feras, 
En  la  fin  tel  te  trouveras. 

Si  ne  pense  point  par  flatter, 

Ne  par  malice  à  moy  matter. 

Ne  moy  abuser  par  tels  faits, 

Se  tous  jours  loyalment  ne  fais  ; 

Car  je  voy  cler,  n'en  doubte  mie, 

Vérité  est  trop  bien  m'a  mie  ; 

Et  quant  de  moy  te  partiras 

Je  ne  sçay  quelle  part  iras. 

Mais  où  que  tu  voises,  ne  viengnes, 

Tous  jours  humblement  te  maintiengnes. 

...  Garde  que  tu  ne  faces 
Chose  qui  face  à  reprouchier  ; 
Ainçois  pense  de  t'aprouchier 
Des  cuers  bien  conditionnez 
Qui  se  sont  à  honneur  donnez, 
Et  dès  que  tu  vois  gentil  homme 
Joine  et  convoiteux,  fuy-le  comme 
Ennemy  de  toutes  vertus  : 
Se  tu  le  suis,  tu  es  perdus. 

D'autre  part,  fuy  hardy  menteur, 


—     310     ^ 

Homme  tMe  et  homoM  ^vanleor» 
Et  croy^œ  ta&tear  par  yafflaiioe  -- 
GraiQt  à  àtéodre  oop  de  laiM»*..' 

D^aoltrepart,  né  Màme  jàdame  : 
Prêtons  qu'elle  ait  âQBsenri  idflrame 
Par  faulseer  son  amy  féal. 
Tais-toi  d*dle,  n'en  dy  jà  mal. 

Loe  dames  de  beaolxmàinUens.*^  • 

Sers-les  toutes,  et  en  aymeime... 

Mais  quant  dame  est  (àulsse  paç  s^. 

Lors  brulle  son  bon  nom  et  art, 

Si  qu'en  maints  lieux  en  court  nonvele, 

Tant  soit  noble,  frisque  et  nouvelle. . . 

Je  te  pourroie  dire  assez 

Des  exemples  ^ui  sont  passez, 

Mais  tu  n'auras  pas  mieulx,  ce  croy, 

Que  ceulx  qui  furent  devant  toy, 

Ne  pis  aussy,  selon  tes  œuvres, 

Pour  tant  de  bien  faire  te  cœuvres  (»), 

Et  croy  que  soubtilz  déceveurs 

Sont  en  fin  de  maulx  receveurs, 

Mais  trop  tart  sont  au  repentir. 

Si  te  ne  vueilles  consentir 

  hanter  ceulx  que  tu  scès  faulx. 

(•)  Ce  mot  signifie  cacher,  comme  dans  cette  phrase  des  chro- 
niques :  «  le  comle  de  Foix  se  couvrit  jusques  à  Theure  du  di- 
«  uer,  »  et  dans  ce  vers  de  la  Court  de  JUay  : 

Ite  faignent  par  coorertare. 


—     311     — 

A  quelle  noble  et  (risque  dame  qui  perdit  son  bon  nom, 
ces  vers,  assez  obscurs,  offrent- ils  une  allusion?  Nous 
l'ignorons,  et  nous  nous  bornons  à  repousser  celle  que 
Ton  y  voudrait  voir  à  l'amour  d'Edouard  III  pour  la  com- 
tesse de  Salisbury. 

Courtoisie  et  Humilité  avaient  pris  le  poëte  par  la  main 
et  l'avaient  conduit  dans  un  préau  tapissé  de  violettes  et 
entouré  d'une  clôture  de  rosiers  fleuris.  Que  ce  séjour 
était  délicieux,  et  comme  il  est  aisé  de  comprendre  que 
le  poète  s'écrie  : 

Qu'eu  may  chascun  an  m'y  revoie  J 


...  Es  autres  cours  court  envie 

Sur  lesgrans... 

Les  gens  d'amour  autrement  font, 

Car  ils  s'entr'ayment  tous  ensemble  : 

Éureux  est  qui  les  ressemble  ! 

Mais  es  cours  des  mondains  seigneurs, 

Ore  y  a  joye,  ore  douleurs, 

Ore  du  gouvernement  plaintes  : 

De  teles  cours  en  est-il  maintes  ! 

Pléust  à  Dieu  que  s'entr'aimassent 

Les  gens  des  cours  ! . . . 

Je  hanterois  court  adonques 

Plus  voulentiers  que  ne  fis  onques. 

Là,  sur  un  portique  où  se  confoiîdaient  les  rubis  et  les 
saphirs,  on  lisait  ces  paroles,  gravées  sur  des  tables  d'or: 

Fuyés,  fuyés,  fuyés  de  cy, 
Mesdisans,  félons,  envieux. 


—     312    — 

Hardis  mentears,  Canlx  orguilleux, 
Parjarears,  déceveurs  de  daroes  ; 
Mauvais  estes  de  corps  et  d'&mes. 
Amours  vous  fait  commandemeDl 
Que  D*aprouchiés  aucunement 
Ce  plaisant  et  vertueux  lieu. 

Le  poète  était  tout  entier  à  ladmiration,  qpiand  Cour- 
toisie le  harangua  de  nouveau  : 

Que  Vest-il  ad  vis? 
Or  me  dis  s'onques  mais  tu  vis 
En  France  un  aussi  bel  vergier, 
Ne  lieu  si  bel  pour  herbergier. 
Nennil,  dis-je,.n*en  aultre  marche... 


Pléust  à  Dieu  qu'en  ce  mois  doulx, 

Faussent  ici  aveques  nous 

Tels  vint  chevaliers  que  congnoy, 


Et  aussi  d'escuiers  autant. 

Amour, 
répliqua  Courtoisie, 

De  homme  orgueilleux,  quel  qu'il  soit, 
N'a  cure  s'il  seigoeurisoit 
Toute  la  terre  deçà  mer, 
Tant  fait  orgueilleux  à  hlûmer. 
Orgueil  ordist  la  renommée 
Si  non  quant  l'ommea  leste  armée  : 
Là  peut-il  bien  estre  orgueilleux 
Par  grant  emprise  et  courageux. 


—     313     — 

Là  doit-il  cuidier  tant  valoir 
Que  pour  vaincre  par  hault  valoir 
Et  courre  sus  tout  au  meilleur 
Au  plus  redoubté  batailleur, 
Et  tel  orgueil  est  bien  séant... 

Orgueil  resert  d'aultre  manière, 
Quant  dame  est  orguilleuse  et  fière. 
Dès  qu'on  lui  requiert  villenie. 
Qui  tel  orgueil  blâme,  je  nie 
Qu'il  soit  mauvais,  car  bon  le  treuve 
Net  cueur  de  dame;  honneur  l'appreuve. 
Ces  deux  orgueils  aucunement 
Ont  lieu  selon  mon  sentement. 

Voici  quelle  est  la  doctrine  d'Amour,  telle  que  le  poëte 
Texpose  et  telle  que  le  chroniqueur  ne  la  désavouerait 
pas: 

Cuer  de  bonne  voulenté 
Plus  vit,  plus  est  entalenté 
D'aprendre  que  valent  vertus. 


.     .     .     .     Hault  doit  emprendre, 
Et  qui  n'emprent  à  bonne  entente, 
Soit  en  pavillon  ou  tente. 
En  ville,  en  chastel,  en  manoir, 
Sans  mal  éur  ne  peut  manoir. 

Autrement  honneur  cesseroit, 
Et  bien  faire  ne  vaulroit  rien. 

Pour  ce  te  dy  que  toute  emprise 
II.  27 


—    3U    — 

Qui  n^est  à  juste  cause  prise 
Et  gouvernée  léaument 
Ne  dui^ra  jà  longuement. 

Homme  nul  n'a  séur  demain. 

•     ••••••••*•  » 

Or  tu  te  dis  estre  amoureux  : 

Si  soyés  douques  vertueux. 

Fay  bien  tant  que  tu  as  espace  : 

Vie  est  briefve  et  brief  temps  se  passe. 

Cependant,  le  poëme  s'achève.  Froissart  promet  de 
ne  jamais  oublier  les  bienfaits  d'Amour.  S'il  s'en  rendait 
indigne ,  qu'il  soit  exclu  des  banquets  de  toute  cour 
joyeuse.  Peu  lui  importent  les  mensonges  et  les  médi- 
sances des  envieux. 

...  Pour  ce  qu'ils  sont 
Dolens  des  biens  qu'amoureux  ont, 
Pour  tant  soient  leurs  compagnies 
De  toutes  nobles  gensbanies, 
Et  les  léaux  soient  hauciés, 
Es  plus  lieux  etavanciés. 

III.  Le  Trésor  amour  eu. t. 

Le  second  manuscrit  inédit  de  la  Bibliothèque  de  Bour- 
gogne est  un  volume  orné  de  charmantes  miniatures,  et 
de  plus  écrit,  ceci  nous  paraît  hors  de  doute,  sous  les  veux 
mêmes  de  Froissart,  qui  a  pu  y  tracer  de  sa  main  certains 
mots  destinés  à  guider  le  scribe.  Même,  en  ne  le  considé- 


—     315    — 

raiit  que  sous  son  aspect  extérieur ,  il  mérite  de  fixer  l'at- 
tention. Car  Amour,  les  hauts  personnages  de  sa  cour,  et 
le  poète  lui-même  y  sont  figurés  avec  les  emblèmes  et  les 
couleurs  dont  nous  connaissons  la  véritable  signification. 
Lorsque,  dans  le  Paradis  d'amour  y  nous  voyons  passer 
devant  nous  damoiseaux,  dames  et  damoiselles  tous  vêtus 
de  vert ,  Plaisance  nous  apprend  que  ce  sont  les  héros  et 
les  héroïnes  de  romans ,  sujets  d'Amour  dont  ils  nous 
montrent  la  livrée.  Ici  aussi  Amour  est  vêtu  de  vert. 
Quant  au  poète,  il  porte  les  couleurs  de  la  chevalerie,  ce 
quon  appelait  en  Angleterre  red  of  valiaunce,  et  rien  ne 
lui  manque,  ni  sa  couronne  de  lauriers,  ni  la  plume  qui 
traça  de  si  beaux  écrits ,  ni  même  la  petite  aloière  où  il 
renfermait  autrefois  le  portrait  de  sa  dame. 

Ce  manuscrit  plus  étendu  que  le  premier  (il  contient 
près  de  quatre  mille  vers)  est  intitulé  :  le  Trésor  amoureux, 
et  nous  sommes  porté  à  croire  qu'il  fut  offert  en  \  396  au 
duc  de  Bourgogne  Philippe  le  Hardi  qui  aimait  beaucoup 
les  lettres  (') .  Froissart  l'avait  connu  autrefois  prison- 
nier à  Londres  avec  son  père  le  roi  Jean  :  il  prit  sans 

(•)  Ni  la  Court  de  May,  ni  le  Trésor  amoureux  ne  portent,  je 
l'ai  déjà  dit,  le  nom  de  Froissart.  Mais  pour^quiconque  a  étudié 
Froissart,  il  est  impossible  de  ne  pas  y  reconnaître  aussitôt  son 
style.  Le  manuscrit  du  Trésor  amoureux  (n  4>IH0  de  la  Biblio- 
thèque de  Bourgogne),  ofifre  d'ailleurs  avec  les  manuscrits  de  ses 
poèmes  conservés  à  Paris ,  les  rapports  les  plus  exacts,  soit  par 
l'orthographe  des  mots  (eu,  éureux,  véoir,  véu,  séu,  séur,  séu- 
rement,  court,  etc.),  soit  par  l'emploi  de  certaines  formes.  (Je 
vous  ay  dit  voir,  à  lie  chière,  se  Diex  me  gard,  par  saint  Remy, 


—     316    — 

doute  plaisir  à  le  revoir,  quand  il  fut  devenu  par  sou 
mariage  avec  Marguerite  de  Maie,  l'un  des  princes  les 
plus  puissants  de  la  chrétienté. 

ainsi  m*aist  sains  Vinceas,  etc.).  J'y  rencontre  onze  fois  les  rimes 
roy  et  arroy,  qui  se  trouvent  neuf  fois  dans  le  voiuoie  édité  par 
M.  Buchon,  cinq  fois  les  rimes  gard  et  regard,  que  je  remarque 
quinze  fois  dans  le  mémo  volume.  Cette  observation  s'applique 
aux  rimes  may  et  esmay,  belle  et  rebelle ^  âme  et  dame,  compa- 
gnie et  accompagnie,  ointures  et  pointures,  las  et  soûlas,  livre  et 
délivre,  vice  et  novice,  réjoïr  et  conjoïr,  souvent  et  couvent,  etc. 
Piirfois  des  vers  entiers  présentent  les  mêmes  rapproche- 
ments : 

Mal  du  prestre  dit-on 

Qui  blasme  ses  reliques. 

{Trésor  amoureux ,  î^  ^  y  .) 

Compaius,  compains,ce  ne  poct  estre 

Que  nullement  voyés  le  prestre 

Qui  ji»  jour  ses  reliques  blasme  : 

Diex  me  défende  de  tel  blasme  ! 

{Buisson  de  Junèce,  p.  452.) 

Par  un  j,'raL'ieux  jour  de  may, 

Pour  mon  cuer  mettre  hors  d'csmay, 

Me  levay  malinel,  etc. 

[Trésor  (iniohreud-,  f- 1  r".  ) 

(!e  fu  ou  joli  mois  de  may, 

.le  n'os  doubtan  e.  ne  esmav  ; 

Il  esloit  assez  malinel,  etc. 

(Espinctte  amoureuse,  p.  li)4.) 

Quant  aux  personnages,  ce  sont  ceux  que  nous  retrouvons 
duns  VEspinette  amoureuse  et  dans  le  Buisson  de  Jonèce,  Go- 
gnoissance,  Manière,  Humilité,  Courtoisie ,  Loyauté ,  Attem- 
prance,  Paour,  Hardement,  Doulx-Parler,  etc. 

Nous  trouvons  la  date  de  ce  poëme  indiquée  par  quelques 
strophes  relatives  au  schisme  d'Avignon  et  par  une  allusion. 


—     317     — 

Au  moment  où  le  comte  de  Nevers  était  proclamé  le 
chef  d'une  croisade,  Froissart  ne  pouvait  manquer  de 
rappeler  à  Philippe  le  Hardi  ces  vastes  desseins,  legs  glo- 
rieux de  Robert  de  Jérusalem  et  de  Godefroi  de  Bouillon, 
que  son  petit-fils  Philippe  le  Bon  chercha  aussi  à  renou- 
veler ;  mais  à  ces  images  de  la  gloire  des  armes ,  il  en 
mêle  d'autres  qui  ne  doivent  pas  moins  lui  plaire,  car 
elles  retracent  la  sagesse  de  son  frère  le  roi  Charles  V,  et 
le  Trésor  amoureux  s'ouvre  par  une  description  du  châ- 
teau de  Beauté  qu'il  fonda  et  qu'il  préférait  à  tout  autre 
séjour  : 

Tant  est  de  beauté  pourvéu 
Que  de  tous  doit  estre  nommé 
Beauté  sans  estre  seurnommé  ; 
Car  il  siet  en  si  beau  regart 
Et  si  plaisant,  se  Dieux  me  gart, 
Qu'on  ne  pourroit  mieulx  divisier, 
Combien  qu'on  y  séust  viser, 
Pour  avoir  lieu  délicieux  (•). 

trois  ou  quatre  fois  reproduite,  à  la  croisade  de  Nicopoli  : 

Et  puis  tout  ainsi  commença 
Pour  plus  honnourei*  la  journée 
Qui  au  Jourdin  est  ajournée  : 
C'est  le  jour  de  may  gracieux. 

Les  barons  et  les  cbevaliers  avaient  été  convoqués  pour  la 
croisade  à  Monlbéliard,  le  \^'  mai  4396. 

(•)  L'empereur  Charles  IV  logea,  en  \  378,  au  château  de  Beauté, 

«  et  disoit  à  ceux  qui  avec  luy  estoient  que  oncques  mes  en  sa 

«  vie  n'avoit  veue  plus  belle  place,  ne  plus  délitablelieu  que  il 

uavoit  léans.   «   (Chroniques  de  Saint-Denis.)  Froissart   ne 

27. 


—     318     — 

Selon  un  usage  qui  était  en  grande  faveur  près  des  lec- 
teurs du  XIV*  siècle ,  le  poëte  s'endort,  et  il  croit  voir  le 
château  de  Beauté  s'élever  et  s'agrandir  à  tel  point  que 
tout  le  parc  de  Vincennes  semble  enfermé  dans  ses  hautes 
murailles.  Devant  ce  palais  on  admirç  deux  tentes  magni- 
fiques. Dans  la  première,  nous  trouvons 

Quatre  dames 

Belles,  boDDes  de  corps  et  d'âmes. 

Ce  sont  quatre  sœurs,  Cognoissance ,  Suffisance  ,  Rai- 
son la  bien  doctrinée,  et  Loyauté. 

Loyauté  ne  quittera  jamais  le  poëte  : 

.    .    .     .    Avec  toy  demourra, 
Ne  jamais  en  toi  ne  mourra. 

Quant  à  Cognoissance,  ici  comme  dans  tous  les  poèmes 
de  Froissart,  elle  l'interroge  et  l'instruit.  Elle  lui  apprend 
que  la  blancheur  éclatante  de  son  pavillon  (')  signifie 
pureté  et  dévotion,  et  que  les  trois  pommeaux  d'or  qui  le 
couronnent  représentent  la  sainte  Trinité  ;  si  sa  hauteur 
est  si  merveilleuse,  s'il  s'élève  du  gazon  foulé  à  nos  pieds 
jusqu'aux  nuages  qui  flottent  sur  nos  têtes,  qu'on  ne  s'en 
étonne  pas  :  c'est  le  mystérieux  symbole  de  la  vie  de 

s  était  pas  trompé  quand  il  donniit  pour  résidence  à  Amour  le 
domaine  de  Beauté;  car  moins  d'un  demi-siècle  après  sa  mort, 
un  roi  de  Fiance  disposa  du  beau  château  où  était  mort  le  sage 
roi  Charles  V.  en  faveur  dune  femme  qui,  dans  l'histoire,  porte 
à  plus  d'un  tiho  le  nom  de  Dame  de  Heoutc.  Dans  ie  deuxième 
livre  de  ses  Chroniques,  Froissarl  raconte  la  mort  d'un  brave 
chevalier  nomme  le  sire  de  Sorel. 
(')  Le  blanc  parillon  de  la  Court  de  }/ay. 


—     319    — 

rhomiQe  qui  commence  sur  la  terre  et  s'achève  dans  le 
ciel. 

La  lente  voisine  ,  où  se  trouvent  réunies  toutes  les  ri- 
chesses de  ce  monde  ('),  est  occupée  par  un  roi  de  noble 
arroy.  C'est  Amour,  et  il  a  près  de  lui  sa  compagne  dame 
Nature. 

Le  sens  de  cette  allégorie  ne  saurait  être  douteux ,  et  il 
mérite  qu'on  s'y  arrête.  Car  sous  cette  forme  un  peu 
monotone  de  métaphysique  amoureuse  qui  remonte  au 
Roman  de  la  Rose  et  qui  se  maintint  longtemps  après  le 
Trésor  amoureux ,  on  découvre  une  pensée  profonde  qui 
appartient  bien  à  Froissart,  puisqu'on  ne  la  retrouve 
point  chez  les  poètes  qui  l'ont  précédé.  Dame  Nature 
donne  à  l'homme  l'intelligence  :  Amour,  complétant  ses 
leçons,  la  rend  plus  élégante,  plus  gracieuse  et  plus  vive; 
mais  en  dehors  de  ses  enseignements ,  il  en  est  d'autres 
plus  sérieux  et  plus  utiles.  Cognoissance  les  réserve  à 
quelques  esprits  d'élite,  et  ceux  d'Amour  ne  doivent  être 
écoutés  que  lorsqu'ils  sont  conformes  aux  siens. 

(  ' }  Du  véoir  cstoii  grand  délis, 

Car  plus  blanche  que  tleur  de  lis 
Me  scmbloit  et  estoit  de  soye  ; 
Mais  tout  ainsi  quejepensoye 
A  ceste  belle  vision, 
Il  me  vint  en  advisiou 
Que  je  Peserivoie  en  un  livre 
Pour  en  avoir  miculx  à  délivre 
lleinenissance  ou  relcnlive 
Par  mémoire  Imaginative. 

Comparez  à  ces  vers  les  Chroniques,  liv.  \\\,  chap.  i2. 


—     320     — 

Dans  tous  les  poèmes  de  Froissart,  Amour  et  Cognois- 
sance  sont  unis  Tun  à  l'autre.  Amour  doit  à  Gognoissance 
sa  doctrine  chaste  et  pure  ;  Gognoissance  à  son  tour  lui 
emprunte  ces  couleurs  riantes  et  tendres  qui  ornent,  sans 
les  voiler,  les  préceptes  les  plus  sévères.  Heureux  est  celui 
qui  écoute  également  ces  deux  voix  qui  s'associent  pour 
le  charmer  et  l'éclairer!  Il  pénétrera  dans  le  somptueux 
palais  qui  s'élève  près  des  tentes  que  nous  avons  décrites. 
Là  se  conserve  le  Trésor  amoureux  promis 

  ceux  qui  ont  vouloir 

En  tous  estas  de  mieulz  valoir  (]. 

Sept  tours  protègent  sa  vaste  enceinte.  Elles  sont  gar- 
dées par  sept  dames  qui  se  nomment  :  Bonté,  Beauté, 
Honneur,  Manière,  Humilité,  Allcmprance  et  Courtoisie. 
Danger  y  est  huissier;  Paour,  concierge;  Grâce,  tréso- 
rière  ;  Hardeinont,  connétable  ;  Déduit,  grand  chambellan; 
Espoir,  amiral;  Franc-vouloir,  maitred'hôtel  ;  Sentiment, 
éihanson;  Octroi,  chancelier;  Bon-avis,  grand  écuyer; 
Bon-renom,  chevalier  d'amour.  Le  secrétaire  se  nomme 
Bien-céler, 

Car  bien  scet  nostre  secré  taire. 

Pour  compléter  cette  énumération  déjà  un  peu  trop 
longue,  ajoutons  que  Souvenir  remplit  les  fonctions  de 

(  )  Cette  expression  favorite  de  Froissart  se  retrouve  dans  tout 
ce  qu'il  a  écrit,  dans  ses  chroniques  aussi  bien  que  dans  la 
Court  de  Maij  ou  dans  YEspinette  amoureuse. 


—     321     — 

panetier,  Doulx-regard,  celles  de  maître  des  arbalétriers, 
et  Beau-parler,  celles  de  maître  des  requêtes. 

Après  plusieurs  discours  assez  diffus  de  Doulx-regard 
et  de  Loyauté,  Amour  reconnaît  le  poëte  : 

Bien  le  coognois,  car  de  son  temps 
A  esté  nos  vertus  sentans. 

Il  lui  rappelle  que  : 

Réthorique  fait  virelais, 
Balades,  chans  rayaulz  et  lais. 

Et  le  poëte  obéissant  à  ses  ordres  commence  des  ballades 
où  il  parle  : 

D'armes,  d'amours  et  de  moralité. 

Tout  ceci  reproduit  assez  exactement  le  titre  que  Frois- 

sart  paraît  avoir  donné  lui-même  au  manuscrit  de  Paris, 

où  ses  compositions  poétiques  se  trouvent  ainsi  indiquées  : 

«  Dittiés  ou  traités  amoureux  et  de  moralité,  lais,  chan- 

«  sons  royaulx,  balades  et  virelais.  » 

C'est  bien  Froissart  qui  a  écrit  les  vers  qui  ouvrent  ce 
recueil  de  ballades  : 

...  Pour  tous  bons  cuers  esjoïr 
Qui  voulroient  en  honneur  conjoïr 
Les  fais  d'amour  et  d'armes  noblemcMit, 
Faire  vueil  par  ces  deux  points  proprement 
De  balades  aucune  quantité, 
Pour  y  parler  selon  mon  seulement 


—     322    — 

D'armes,  d'amour  et  de  moralité. 

Et  pour  ce  veuil  aucune  chose  extraire 

De  ce  qu'Amours  a  en  mon  cuer  enté. 

Que  je  puisse  si  bien  dire  et  retraire 

Que  toutes  gens  d'honneur  m'en  sachent  gré. 

C'est  encore  l'inspiration  du  génie  de  Froissart  que 
nous  aimons  à  reconnaître  dans  les  vers  suivants  : 

Parlons  d'armes,  des  vaillans  et  des  preux, 

Qui  veult  d'armes  acquérir  los  et  pris, 
Il  doit  hanter  les  plus  aventureux 
Et  qui  plus  sont  de  hardement  espris, 
Qui  le  plus  ont  de  fais  d'armes  apris 
Et  qui  plus  ont  voyagié  oultre  mer. 

Et  il  ajoute,  trois  feuillets  plus  loin  : 

...  Pour  avoir  planté, 
Déduit,  soulas  et  glay, 
J'ay  en  mon  cuer  planté 
Fais  d'armes  dont  j'arav, 
Si  tost  que  je  pourra  y, 
Honneur,  soulas  et  joie  («)• 

(')  Je  citerai  aussi  quelques  vers  du  Trésor  amoureux  sur  les 

tournois  : 

...  Pour  congnoistre  la  lignie 
Des  nobles,  aucienuenient 
S'assembla  une  compagnie, 
Qui  eslablirenl  noblcmoul 


—     323     — 

Un  dialogue  s'engage  entre  le  poëte  et  un  écuyer  dont 
nous  ignorons  le  nom ,  et  il  se  prolonge  sous  des  formes 
différentes,  si  bien  qu'il  remplit  plus  de  deux  mille  vers. 

Nous  ne  reproduirons  pas,  d'après  le  Trésor  amoureux ^ 
de  nombreux  épisodes  empruntés  à  l'histoire  et  à  la  Fable. 
Sans  copier  quelques  centaines  de  vers  consacrés  à  Ado- 
nis, à  Phaéton  et  à  la  nymphe  lo,  nous  nous  bornerons  à 
remarquer  que  Froissart  cite  Aristote  et  Virgile,  ces 
nobles  ancêtres  de  la  philosophie  et  de  la  poésie  du  moyen 
âge,  et  nous  nous  attacherons  plutôt  à  chercher  dans  ce 
poëme  tout  ce  qui  y  rappelle  l'immortel  chroniqueur  du 
xiv®  siècle. 

Ce  qui  nous  y  frappe  d'abord,  c'est  un  sentiment  pro- 


En  soûlas  et  en  esbanoy 
La  noble  jouste  et  le  tournoy. 


Au  tournoy  doit  estre  prisié 
CheTalerie  haultement, 
A  la  jouste  là  est  brisié 
Mainte  lance  présentement. 

Pour  les  daines  solacicr. 
Furent  H  tournoy  ordené, 
El  pour  les  nobles  cssaier 
Qui  cstoient  nouvel  arrivé 
En  espérance  d'estre  amé. 

Lors  véoit-on  au  tournoier 
Les  preux  espris  de  loyauté  ; 
Là  véoit-on  pour  avoier 
Tous  amoureux,  à  grand  plenté 
Dames  et  la  fleur  de  beauté. 


fond  de  la  décadence  des  indtilûiioiis  ^  dei»  waasmk  Aa 
moment  où  Froissart  écrivait  le  Trésor  utnowemb,  3  ^^àit 
revenu  dqiuis  peu  de  son  dernier  voyage  4  Loj^res.  On 
avait  oublié,  en  Angleterre  :,  le^valllalfttsiiimyiiés  elles 
grandes  emprises,  et  les  choses  étaient  :bièÉi  diM^gées 
depms  vingt-huH  ans.  Hén  toit  dbin^fiiéte'Fraâee.'^Ija 
ncMesse,  épuisée  par  son  &ste  et  soli^^rgiml,  ^f  ébA 
désormais  impuissante  h  préi^r  le  ti^âe  <]piViâcii^»tim 
i^  insensé,  ewhre  qui  errait  triâte  et  désoKe  daai»  «n 
pakts  désert  oii  Von  atteiodait.  Té^iBfnger'w'Gerled,  >fe  dé- 
oeuragement  auquel  PkHHsaaHne  poutait^ed^^béry^élnl 
sincère  et  légitime. 

L*amour  même  se  corrompt  comme  la  chevalerie.  Plus 
de  nobles  dames  pour  encourager  les  preux,  plus  de 
preux  pour  mériter  ces  chastes  promesses  de  loyauté  et 
de  douce  merci. 

Les  dames  de  jadis 
Amoient  en  fais  et  dis 
De  leurs  amis  le  bon  renom  ; 
Car  lors  ils  avoient  le  nom 
D'estre  preux  et  de  grant  emprise. 

Hélasl  il  n'en  est  plus  de  même,  et  si  la  dame  dit  au 
chevalier  :  Allez  prendre  le  Soudan,  qu'en  France  comme 
en  Orient,  il  se  garde  des  infidèles  1 

Toutes  ces  nobles  inspirations  d'honneur  et  de  dévoue- 
ment que  le  courage  recevait  de  la  beauté,  ne  sont  plus 
qu'un  souvenir  relégué  dans  les  annales  du  passé  . 


—     325     — 

On  treuve  en  Tystoire 
Que  quant  uns  nobles  homs  amoit, 
Il  en  avoit  plus  de  victoire  ('). 

Quel  que  fût  Fenthousiasme  de  Froissait  pour  la  cheva- 
lerie, il  était  trop  sage,  il  avait  une  trop  haute  expérience 
pour  s'aveugler  sur  les  destinées  qui  lui  étaient  réservées. 
Plus  on  étudie  son  poëme,  plus  on  y  découvre  la  convic- 
tion intime  et  secrète  que  le  temps  des  croisades,  qu'il 
verrait  se  renouveler  avec  de  si  vives  sympathies,  est 
irrévocablement  passé.  La  France  n'a-t-elle  pas  d'autres 
ennemis  à  repousser?  Les  journées  de  Grécy  et  de  Poitiers 
ne  présagent-elles  pas  celles  d'Azincourt  ? 

Ne  pourroit  un  homme  conquerre 
En  armes,  Ipz,  pris  et  honneur 
Sans  a  1er  en  estrange  terre? 
Que  quiert  un  homme  de  valeur 
Mieulz  qu'à  son  naturel  seigneur 
Servir  crémir  et  foy  porter, 
Ses  gens  et  son  pais  garder 
Encontre  tous  ses  ennemis? 
A  ces  poius  doit-on  regarder 
Pouracquerre  honneur  et  amis. 

Par  un  retour  imprévu  sur  lui-même ,  l'auteur  vient  à 
se  demander  ce  qu'est  ce  droit  de  la  conquête ,  qui  n'est, 
à  son  origine,  que  le  droit  de  la  force.  Bien  peu  d'années 
se  sont  écoulées  depuis  que  les  laboureurs  d'Essex  et  de 


{•)  Cl  Chron.  l.  1,463  et  IV,  4. 
Il-  S8 


—     326     — 

Kent  revendiquèrent  audacieusement  ce  droit  contre  le 
roi,  les  chevaliers  et  les  clercs;  car  ils  étaient  plus  ro- 
bustes, et  ils  se  plaignaient  de  ce  que  les  grands,  se  réser- 
vant Toisiveté  et  les  plaisirs,  ne  leur  laissaient  que  la  peine 
et  le  travail.  Tout  ceci  se  retrouve  dans  le  Trésor  amour- 
reux;  le  poëte  feint  que,  dans  les  temps  les  plus  reculés, 
alors  que  tout  était  encore  en  commun  entre  les  hommes, 
les  chevaliers,  les  clercs  et  les  laboureurs  se  partagèrent 
les  trois  parties  du  monde.  L'Asie,  source  inépuisable  des 
grandes  migrations  de  races ,  échut  aux  laboureurs ,  qui 
étaient  les  plus  nombreux  ;  l'Afrique ,  depuis  Memphis 
jusqu'à  Carthage,  fut  gouvernée  par  les  chevaliers.  Les 
clercs  eurent  l'Europe;  car,  seuls  sans  doute,  ils  étaient 
dignes  de  régner  sur  ces  rives  du  Céphise  et  du  Tibre,  où 
devaient  s'élever  les  écoles  d'Athènes  et  de  Rome  : 

J'en  prens  à  tesmoiog  l'Escripture 
Qu'il  fu  un  temps  qu'il  n'estoit  rien 
Qu'on  peut  dire  :  Cecy  est  mien  ; 
Car  toute  chose  estoit  commune 
Comme  le  soleil  et  la  lune, 
Jusques  au  temps  qu'en  trois  parties 
Furent  les  terres  départies, 
C'est  assavoir  Europe,  Aufrique 
Et  Asie  qui  fu  la  moins  frique. 
En  la  part  d'Europe  là  mis 
Furent  tous  les  clercs,  et  commis 
A  conseillier  les  autres  deux 
Parties,  les  chevalereux 
Et  les  laboureurs,  quant  mestiers 


—     327     — 

En  seroit  ;  et  les  chevaliers 

Qui  eurent  Aufrique  en  leur  part 

Dévoient  aussi  d'autre  part 

Garder  les  clercs  séurement, 

Et  les  laboureurs  chièrement 

Qui  de  la  part  d'Ayse  parti 

Furent  adonc  en  tel  parti 

Qu'il  les  convenoit  labourer. 

Pour  les  autres  pars  gouverner 

Les  clercs  et  la  chevalerie 

Introduis  de  bacheleric. 

Celle  ordenance  dura  tant 

Que  les  laboureurs  en  estant 

Se  drescièrent  et  regardèrent 

En  leur  fait  et  considérèrent 

Que  leur  temps  si  bien  emploie 

Avoient  que  mouteplié 

EstoioDt  XX  contre  un  et  plus 

Que  les  autres,  et  au  surplus 

Disentaucuus  :  u  Chacun  se  paine 

u  De  nous,  et  n'avons  que  paine, 

tt  Et  si.  sommes  partis  le  pis 

u  De  tous  les  biens.  »  Dont  sur  leur  pis 

Mirent  leurs  mains,  faisant  serment 

Que  ce  ne  pouvoit  longuement 

Durer.  Lors  prisreut  de  lyon 

Fierté,  car  de  rébellion 

Furent  &i  à  celle  heure  point 

Que  ce  fu  le  temps  et  le  point 

Que  la  conqueste  commença. 

La  conquête  s'ennoblit  depuis,  quand  de  graq^ds  rois  y 


—     3^8     — 

eurent  recours  pour  établir  et  pour  accroître  leur  puis- 
sance, et  quand  elle  eut  les  bons  clercs  pour  historiens  : 

Souviengne-vous  comment  on  prise 

Alixandre,  César,  Artus, 

Et  plusieurs  qui  ont  leurs  vertus 

Esprouvées  à  assembler 

Par  conques  te,  et  pour  resembler 

Les  conquérans  que  j'ay  nommé 

Et  maint  autre  bien  renommé. 

Cependant,  il  est  d'autres  triomphes  que  ceux  de  la 
terreur,  d'autres  succès  que  ceux  de  la  force  : 

El)  amours  ne  fault  nul  César, 

Alixandre,  ne  nul  Artu  ; 

Car  grûce  y  a  plus  de  vertu  (•). 

Celte  loi  aimable  et  douce  plaisait  au  poète.  Il  promit 
îi  Amour  de  le  servir  loyalement,  et  sollicita  le  titre  de 
greffier  du  Trésor  amoureux.  11  le  méritait  sans  doute  car 
Cognoissance  lui  disait  : 

Tu  es  bieu  délité 
En  parler  d'amours. 

Amour  le  lui  accorda  ;  de  plus,  il  chargea  son  conné- 


(•  )  Love  wol  DOt  bc  coastrcined  bymaistrie. 

Whan  niaislric  coineth,  the  god  of  Love  aiion 
Beleth  hiswinges  ;  aud,  farewel,  hc  is  gon. 

Chaucer,  the  Frankelein  laie. 


—     329     — 

table  Hardement  et  ses  maréchaux  Désir  et  Penser  de 
raccompagner  désormais  , 

« 

Pour  plus  séurement  passer 
Tous  les  pas  où  tu  passeras. 

Froissart  songeait  donc  encore  à  poursuivre  ses  voyages, 
et  Amour  ajoutait  : 

. . .  Nostre  maistre  des  requestes 
Beau-parler  fera  tes  enquestes. 

Trente-quatre  ans  s'étaient  écoulés  depuis  que  la  bonne 
reine  d'Angleterre  Tavait  exhorté  à  commencer  ses  en- 
quêtes ;  il  devait  les  poursuivre  jusqu'à  la  fin  de  sa  vie  : 
Beau-parler  n'était-il  pas  là  pour  les  rédiger? 

Mais  ce  n'est  pas  dans  cette  activité  curieuse  et  un  peu 
inquiète,  dans  ce  style  souple  et  facile  que  résident  les 
qualités  les  plus  précieuses  du  chroniqueur.  A  quoi  lui 
servirait  d'apprendre  ce  que  son  intérêt  te  porterait  à  dé- 
guiser, et  faudrait-il  louer  l'élégance  du  style,  si  ce  n'était 
qu'un  voile  destiné  à  nous  tromper  sur  ce  qu'il  dérobe  à 
nos  regards?  «  Je  ne  vueil  parler  fors  que  de  vérité,  » 
dit  Froissart  dans  ses  Chroniques,  et  c'est  l'expression  de 
ce  noble  sentiment  que  nous  aimons  à  retrouver  dans 
tout  ce  qu'il  a  écrit,  môme  au  milieu  de  ses  traités  de 
métaphysique  amoureuse. 

Cognoissance  qui  tant  est  bonne  ei  sagey  paraît  ici  de 
nouveau  : 

Congnoissance  fait  coDcevoir 

28. 


—     330     — 

Qu'est  amour  de  loyal  ami. 
CongQoissaDce  fait  percevoir 
Fière  bayoe  d'enoemi. 
Congooissaoce  à  homme  endormi 
Fait  esveillier  son  sentemeot. 
Gongnoissance  fait  clèrement 
Gongnoistre  tous  obscurcis  fais, 
Tant  que  par  bon  entendement 
Gongnoissance  met  tout  à  pais. 

Cognoissance  avait  fait  un  brillant  éloge  de  la  vérité 
qu'elle  compare  à  Tivoire,  dont  on  admire  la  blancheur 
éclatante,  majs  elle  n'avait  pas  caché  à  Fauteur  qu'elle 
sert  peu  à  ceux  qui  aspirent  à  s'élever  au  plus  haut  degré 
4es  faveurs  de  la  fortune  : 

Advise-toy  que  par  deux  poins,  beauiz  fils, 
D'autrui  blasmer  ne  te  dois  mettre  en  paine  : 


Or  est  ainsi  que  tu  scèsque  j'ay  yeulx 
Pour  tout  véir,  c'est  bien  chose  certaine, 
Et  oreilles  pour  oïr  en  tous  lieux 
Tout  ce  qu'on  dit,  et  congnois  le  demaioe 
En  tous  estas  de  créature  humaine, 
Et  si  me  fault  souvent  dissimuler. 

Mais  le  poëte  répliquait  que  jamais  on  ne  peut  taire  la 
vérité,  dût-elle  conduire  au  martyre  :  c'était  au  moment 
solennel  où  allaient  s'achever  ses  Chroniques  qu'il  sentait 
le  besoin  de  protester  plus  haut  que  jamais  de  son  respect 
pour  la  dignité  et  TimpartiaUté  de  l'histoire  : 
...  Q)ui  voudra  glorieuse  couronne 


—     33!     — 

Avoir  en  fin,  il  lui  faut  maintenir 
Vérité,  car  Dieulx  en  gloire  couronne 
Geulz  qui  pour  lui  la  veulent  soustenir. 
...  J'en  lairay  ces  haulz  clercs  convenir 
Qui  sont  fondés  en  divine  science 
Pour  ce  qu'ils  ont  si  digne  conscience, 
Qu*en  plusieurs  lieus  on  les  voit  déceler 
Et  recevoir  la  mort  en  patience 
Pour  vérité  baisier  et  acoler. 
Tant  Taimenl-ils  et  tant  leur  semble  bonne 
Que  pour  nul  or  ne  voulroient  fléchir. 
Ne  mespasser  de  vérité  la  bonne, 
Ne  cure  n'ont  qu'on  les  voie  enrichir. 

—  Ainsi  chascnn  clerc  s'abandonue 
Pour  vérité  dignement  conjoïr; 

Se  je  di  voir,  mon  chapperon  te  donne, 

Dit  Congnoissance,  et  t'en  1  airay  joïr  ; 

Mais  pour  mon  cuer  liement  esjoïr. 

Me  vault-il  roieulx  semer  de  la  semence 

Dissimuler  qu'à  me  bouter  en  tence, 

Ne  me  laissier  batre,  ne  affoler, 

Ainsi  quejontles  aucuns  qu'on  détreuche. 

—  Et  je  respondi  :  Dame  geute, 
Humble,  courtoise  et  diligente, 
En  tous  estas  avez  esté 

De  tenir  en  droit  vérité. 
Vous  parlez  dedissimuler 
Et  deploïer  avec  le  vent 
Gomme  fait  le  rosel  souvent. 
Vous-meismes  me  déussiés 
Reprendre,  se  vous  véissiés 
Que  je  me  voulsisse  entremettre 


—   a»  -T- 

De  diailiDiitor  ot  je  BMtt» 
St^faiBOM  Bd  anctorité 
Pour  mo;  taire  de  yétltt. 
—  Et  CongwriflODta  raipoiidG 
Quant  mee  peroteeenlrodl  : 
DlMlmiitera  sont  de  muHbnm 
Aiœl  qae  gêna  de  deux  banfèns. 
La  premlèra  btnlàM  ootendre 
Deront  ponr  rftroe  qui  ymt  t»dr« 
AlaperbtteTérité, 
Par  qai  de  gloir«  ab  Wté 
Sont  ceuli  qui  pour  la  proooader 
Derinmient  et  eXandor, 
Senllkwit  qu'on  lei  martire  «t  Sert  : 
A  telle  vérité  D'affiert 
Nalle  ctlaBimDlatioD. 

Hais  Dostre  tanière  seconde 
Surautre  eoteodemeot  se  fonda. 

Se  je  parloie  des  estas 

Dout  tes  aucuns  ont  à  grans  tas 

Ou  de  leur  propre  ou  par  oonquesle, 

Se  je  vouloie  Taire  eiiqueste 

DODl  cela  leur  vient  et  comment 

Et  faire  noyse  quand  on  ment, 

Pour  mettre  en  termes  vérité 

El  tenir  en  auctorité, 

De  moy  seroieiil  hayneujt, 

Et  je  ne  vueit  haync  a  eux, 

Ne  à  aucun.  Mieulx  me  vault  taire. 

Humilité  scet  bien  souffrir 


—     333     — 

Que  s  aucun  lui  vuelt  mésoÉfrir 

Elle  se  taist,  acouste... 

Et  ne  se  vueljb  de  rieu  mesler 

Où  il  faille  dissimuler, 

Car  elle  dist  que  pour  yivre  aise 

Qui  de  tout  se  taist,  toutappaise  : 

Sique  laisses  tout  convenir, 

Se  tu  veulz  à  droit  port  venir 

De  paix  et  joieusement  vivre. 

Ainsi  Froissart  ressentait  vivement  cette  généreuse  in- 
dignation que  les  âmes  honnêtes  éprouvent  en  flétrissant 
tout  haut  le  crime  et  la  honte,  et  il  l'avait  bien  prouvé 
quand  il  avait  osé  raconter  Todieuse  avidité  du  duc  d'Anjou 
épiant  le  dernier  soupir  de  Charles  V  pour  s'emparer  de 
ses  trésors  ;  mais  on  sait  aussi  que  le  duc  d'Anjou  donna 
Tordre  de  saisir  ses  Chroniques,  et  si  depuis  il  arriva 
parfois  à  Froissart,  non  pas  d'excuser  les  fautes  des  grands, 
mais  de  ne  pas  les  blâmer  avec  assez  d'énergie,  le  discours 
de  Cognoissance  explique  le  silence  que  lui  imposèrent  les 
périls  et  les  passions  des  temps  agités  qu'il  traversa,  et  la 
vie  même  qu'il  menait  au  milieu  des  cours. 

Cognoissance  a  déjà  averti  le  poète  que  la  vérité  est 
exilée  du  palais  des  grands  qui  n'écoutent  plus  que  leurs 
marmousets,  et  cet  aveu  en  '  précède  un  autre  que  présa- 
geait assez  tout  ce  que  nous  avons  lu  sur  la  décadence 
des  mœurs  à  la  fin  du  xiv'  siècle.  Amour,  qui,  dans  la 
Court  de  May,  appelait  la  vérité  son  amie,  la  repousse 
aussi.  11  rompt  le  pacte  si  noble,  si  rccommandable  qui  le 
liait  à  Cognoissance.  et  prescrivant  désormais  une  obéis- 


—     334     — 

sance  aveugle  à  ses  lois,  il  s'irrite  contre  ceux  qui,  guidés 
par  de  bons  conseils,  se  souviennent  du  passé,  cousidèrent 
le  temps  présent  et  prévoient  l'avenir.  Toi-même,  dit  Co- 
gnoissance  à  Tautciir, 

Pour  meslre 
Au  temps  passé  lui  a  voulu, 
Mais  il  De  Va  guères  valu. 

Non-seulement  elle  Tcxhorte  à  ne  jamais  oublier  ses 
s^iges  préceptes,  mais  elle  prend  aussi  sa  défense  dans  un 
discours  qu'elle  adresse  à  Amour  : 

0 

Se  je  donneà  vostre  servant 
Aucun  conseil,  en  vous  servanl, 
Qui  viengne  de  Raison,  ma  seur, 
Il  n'y  a  que  bien  et  honneur. 
Je  nclui  ay  administré 
Conseil  (jue  tout  le  plus  lettré 
Ne  désissioit  bien  que  j'ay  droit. 


Je  fais  vouienliers  mon  devoir 
Partout  où  je  me  sens  tenue, 
Et  tousjoiirs  me  suis  maintenue 
Entre  vos  gens  pour  eulz  monstrer 
Les  haulz  biens  et  administrer, 
Ausquels  vous  les  faites  partir, 
Jusques  à  tant  que  départir 
lisse  veulent  de  vostre  court. 

...  J'ay  bien  entendu 

Les  poins  où  vous  avez  tendu 


—     335     — 

Et  tendez  pour  vitupérer 
Vostre  serviteur  qui  parer 
S'est  voulu  de  moy  pour  tenir 
Ses  fais  en  droit  et  soustenir 
Ou  cas  que  le  avez  accusé 
Que  de  raison  il  a  usé. 
Contre  vous  oncques  n'en  usa, 
Senon  un  pou  quant  il  avisa 
A  mes  paroles,  entour  dis 
Minutes,  mais  si  estourdis 
En  fu  qu'oncques  plus  il  n'ot  cure 
Que  Raison  le  prenist  en  cure. 

Pour  son  bien,  au  temps  à  venir, 
Sire,  laissez  Ten  convenir. 
Car  s'en  ce  cas  de  traïson 
Vous  l'accusez,  ma  seur  Raison 
Et  moy  nous  lui  ferons  secours 
Devant  tous  et  en  toutes  cours, 
Mais  que  de  lui  ayons  adveu. 
—  Et  je  dis  :  Dame,  à  Dieu  le  veu, 
Oïl  voulentiers  :  pourquoy  non? 
Car  oncques  le  certain  renom 
D'amours  n'eusse  congnéu 
Se  je  ne  vous  eusse  véu  ; 
Et  pour  tant,  mon  souverain  roy, 
Bon  Amour,  veuillez  mettre  arroy 
En  vostre  fait  et  attemprance 
Sans  vous  courcier  à  Gongnoissance  ; 
Car  par  elle  je  vous  congnois, 
Dont  me  seroit-ce  grans  ennois 
Se  pour  mon  fait  vous  l'a  vies  prise 
En  hayne,  car  elle  prise 


—     336     — 

Entre  les  haulz  biens  terriens 
Vo  noble  estât  sur  toute  riens. 
Excepté  de  sa  seur  Raison. 
Mais  de  ce  (ait-cy  jamais  hon 
N'en  deveroit  avoir  merveille, 
Tousjours  amy  pour  amy  veille, 
S'elle  veut  en  auctorité 
Mettre  raison  et  vérité. 

Se  je  Savoie  tout  le  bien 
Du  monde  et  n'en  féisse  rien, 
En  devroie-je  estre  prisiez  ? 
Je  croy  que  non,  nedespFisiez 
Aussy,  se  tout  le  mal  savoie 
De  ce  monde,  se  je  n'avoie 
Vouloir  de  le  mettre  à  effet. 

Les  poésies  de  Froissart  offrent  peu  de  vers  qui  résu- 
ment mieux  sa  biographie  :  s'il  célébra  dans  ses  vers 
Amour  plutôt  que  Gognoissance,  Gognoissance  seule  lui 
fit  connaître  Amour. 

Gependant  l'auteur  perd  son  titre  de  greffier  du  Tré- 
sor amoureux,  mais  Gognoissance,  sa  fidèle  compagne,  le 
console  et  lui  promet  que  ni  elle,  ni  ses  sœurs  Raison, 
Loyauté  et  Suffisance,  ne  l'abandonneront  jamais.  Elle 
est  si  éloquente ,  ses  précoptes  sont  si  nobles  qu'Amour 
lui-même  finit  par  lui  tendre  la  main.  Un  traité  est  si- 
gné. Sans  pousser  plus  loin  leurs  débats,  ils  laissent  aux 
hommes  le  soin  de  les  résoudre  :  il  y  en  aura  toujours  qui 
écouteront  Amour,  mais  d'autres,  de  même  que  l'auteur, 
lui  préféreront  Gognoissance. 


—     337     ^ 

Froissart  avait  près  de  soixante  ans,  quand  il  abjurait 
ainsi  le  culte  de  sa  jeunesse.  Ces  fictions  n'allaient  plus  à 
son  âge,  et  c'était  en  vain  que  son  esprit  fécond  et  ingé- 
nieux qui,  depuis  près  d'un  demi-siècle,  n'avait  jamais 
connu  un  instant  de  repos,  s'était  efforcé  de  les  renouve- 
ler une  dernière  fois.  On  ne  trouve  plus  dans  le  Trésor 
amoureux  cette  chaleur  naturelle  qui  confond  si  heureu- 
sement l'élégance  et  la  naïveté,  cette  fraîcheur  d'images 
empruntées  aux  plus  doux  souvenirs  de  ses  premières 
années,  cette  heureuse  abondance  de  l'imagination  que 
Froissart  mettait  au-dessus  de  toutes  les  qualités  du  chro- 
niqueur et  du  poëte,  parce  qu'il  y  comprenait,  d'une  part, 
tout  ce  qui  l'inspire,  de  l'autre,  tout  ce  qui  la  règle  et  la 
modère.  La  pensée  devient  diffuse  et  pénible,  et  le  vers, 
enjambant  régulièrement  sur  le  vers  qui  le  suit,  offre  le 
reflet  du  même  travail  et  de  la  même  fatigue. 

Il  appartenait  à  la  Bibliothèque  de  Bourgogne,  fondée 
ou  accrue  par  les  successeurs  du  bon  duc  Wenceslas,  de 
rendre  à  la  lumière,  après  cinq  siècles  d'oubli,  les  pre- 
miers vers  tracés  par  Froissart,  quand  il  aborda,  jeune  et 
plein  d'illusions,  en  Angleterre,  et  les  derniers  qu'il  ait 
composés  dans  sa  vieillesse,  alors  que  l'avenir  ne  lui  ré- 
servait qu'une  obscure  retraite  à  Chimay. 


II.  29 


CHAPITRE  IV. 

INFLUENCE  DE  FROISSART  COIIE  POETE. 


I.  Alain  Charèier.  —  Le  duc  d'Orléans. 

Après  Froissart,  deux  poètes  occupent  la  première 
place  entre  tous  ceux  de  leur  temps.  L'influence  qu'il 
exerça  sur  Tun  et  l'autre  est  incontestable. 

Les  poèmes  qu'Alain  Ghartier  composa  dans  sa  jeunesse, 
avant  le  triomphe  des  Anglais,  alors  que  toutes  ses  pen- 
sées étaient  joyeuses  et  vives,  rappellent  de  fort  près 
ceux  de  Froissart.  Cette  imitation  nous  frappe  surtout 
dans  la  Dame  sans  Mercy  et  dans  le  Parlement  d'Amour. 
où  nous  retrouvons  Souvenir,  Doulx-Penser,  Doulx-Re- 
gard  engageant  les  mêmes  controverses  sur  les  mêmes 
tapis  de  fleurettes.  Quelques  mots  nouveaux  annoncent 
seuls  la  marche  des  années  et  une  autre   génération. 


—     339     — 

Froissart,  en  parlant  de  la  beauté  qu'il  honore,  Tappelle 
toujours  :  sa  dame.  Alain  Chartier  dit  :  ma  maistresse. 
Le  respect,  la  délicatesse  s'effaçaient  de  la  langue  comme 
des  mœurs. 

Parmi  les  poèmes  qu'Alain  Chartier  nous  a  laissés,  il 
en  est  un  qui  est  resté  plus  connu,  c'est  celui  des  Quatre 
Dames  :  composé  après  la  bataille  d'Azincourt,  il  nous 
offre  le  dernier  panégyrique  de  la  chevalerie  que  Frois- 
sart  avait  célébrée  par  ses  vers  aussi  bien  que  par  ses 
chroniques. 

A  cette  môme  journée  d'Azincourt,  un  prince  français, 
le  duc  Charles  d'Orléans,  avait  montré  l'épéeàla  main  que 
la  France  pouvait  le  placer  parmi  ses  plus  vaillants  dé- 
fenseurs. Elle  le  comptait  aussi  parmi  ses  plus  excellents 
poètes.  Non-seulement  il  était  le  plus  illustre  qu'elle  eût 
vu  jusqu'alors,  puisqu'il  fut  à  la  fois  le  petit-fils  de 
Charles  V  et  le  père  de  Louis  XII,  mais  il  n'était  pas  moins 
supérieur  aux  autres  poètes  de  son  temps  et  à  Alain  Char- 
tier lui-môme,  par  la  facilité  et  la  grâce  de  son  imagination . 

La  bataille  d'Azincourt  étendit  sur  la  France  un  voile 
de  deuil  si  profond,  qu'il  semblait  que  la  royauté  comme 
la  noblesse,  la  nationalité  comme  la  gloire  de  la  France 
eussent  disparu  le  même  jour.  Charles  d'Orléans  relevé 
entre  les  morts,  refusa  d'abord  de  prendre  aucune  nour- 
riture (*).  Il  voulait,  disait-il,  s'associer  par  le  jeûne  à 

0  Et  là  archiers  ne  firent  depuis  la  desconfilure,  que  des- 
chausser gens  morts,  sous  lesquels  trouvèrent  plusieurs  prison- 


—     340     — 

Tune  de  ces  grandes  et  amères  leçons  où  il  ne  reste  aux 
nations  qu à  s'incliner  sous  la  main  de  Dieu.  Plus  tard, 
lorsqu'il  eut  abordé  en  Angleterre  et  qu'il  eut  vu  commen- 
cer cette  longue  captivité,  qui  devait  se  prolonger  pen- 
dant un  quart  de  siècle,  il  acheta  à  quelque  seigneur 
anglais  un  livre  (')  où  il  pût  retrouver  dans  tout  son  éclat 
cette  noble  et  chevaleresque  France,  objet  de  ses  pleurs 
et  de  ses  inutiles  regrets.  Par  allusion  à  sa  triste  destinée, 
il  fit  entourer  les  feuillets  de  chaînes,  telles  qu'en  portent 
les  prisonniers,  et  ajouta  lui-même  à  la  dernière  page 
quelques  vers,  avec  cette  date  à  peu  près  effacée  au- 
d'hui  :  1416.  Ce  livre,  c'était  la  chronique  de  Froissart, 
et  il  put  y  lire  l'émouvant  tableau  de  défaites  non  moins 
désastreuses  qui  avaient  conduit  d'autres  princes  de  sa 
maison  sur  le  môme  rivage  (') . 

niers  en  vie,  entre  lesquels  le  duc  d'Orléans  en  fut  un...  Après 
ces  choses  faites,  le  roi  d'Angleterre  prist  chemin  vers  Calais. 
Si  advint  que  à  une  reposée,  il  fit  apporter  du  pain  et  du  vin, 
et  l'envoya  au  duc  d'Orléans,  mais  il  ne  voulut  ne  boire,  ne 
mangier.  Lors  le  roy  lui  demanda  :  D'où  vient  que  vous  ne  vou- 
lez ne  boire,  ne  manger?  Il  respondit  que,  à  la  vérité,  il  jus- 
noit.  Lefebvre-Saint-Remy,  63. 

(')  La  première  miniature  de  ce  MS.  représente  Froissart 
offrant  son  livre  au  roi  d'Angleterre.  L'écriture  annonce  aussi 
qu'il  a  été  copié  en  Angleterre. 

(')  Ce  manuscrit  existe  encore.  Il  porte  à  la  Bibliothèque  im- 
périale de  Paris  le  no  8331.  C'est  peut-être  celui  que  Guide 
Rochechouart  désigne  dans  l'inventaire  de  1427,  sous  le  titre 
de  Croniqiies  de  diverses  nations,  enfrançois,  historiées. 


—     341     — 

Mais  ce  ne  fut  pas  seulement  la  grande  composition 
historique  de  Froissant  qu'étudia  ce  prince  issu  des  fleurs 
de  lys  :  poëte,  il  lut  et  relut  les  poésies  du  clerc  de  Valen- 
ciennes,  et  les  vers  qu'il  nous  a  laissés,  nous  permettent 
de  reconnaître  la  source  à  laquelle  il  a  puisé  plus  d'une 
fois.  Rien  ne  retrace  davantage  le  style  de  Froissart  que 
le  poëme  où  le  petit-fils  de  Charles  V  raconte  l'apparition 
de  Jeunesse,  le  discours  qu'elle  lui  adressa  pour  lui  dé- 
peindre l'honneur  et  les  grands  biens  attachés  à  l'amour, 
et  son  entrée  dans  le  palais  où,  introduit  par  Bel- Ac- 
cueil et  Plaisance,  il  fut  reçu  par  Beauté.  C'est  encore  à 
VEspinette  amoureuse  de  Froissart  et  peut-être  aussi  à  la 
Court  de  May  que  nous  devons  la  jolie  ballade  qui  com- 
mence par  ces  vers  : 

J'ai  ou  trésor  de  ma  pensée 
Ung  mirouer  qu'ay  acheté 

Parmi  les  autres  livres  que  le  duc  d'Orléans  rapporta  d'An- 
gleterre, nous  remarquons  : 

Ung  petit  livre  contenant  consolation  à  ung  grant  seigneur 
estant  en  tribulation  ; 

Ung  livre  en  latin,  nommé  de  Remediis  utriusque  forlunœ. 

Et  comme  témoignage  simultané  des  travaux  poétiques  et  de 
la  pieuse  résignation  de  ce  prince  : 

Le  livre  des  ballades  de  monseigneur. 

Ung  livret  de  papier  escript  de  la  main  de  mon  dit  seigneur, 
contenant  plusieurs  oraisons. 

11  possédait  aussi  le  Livre  de  Végècc,  de  Chevalerie  et  le  Livre 
de  Boèce,  de  Consolation.  L'un  lui  fut  aussi  utile  que  l'autre- 
Nous  dirons  à  la  fin  de  ce  volume,  quelques  mots  de  sa  traduc- 
tion inédite  de  Boèce. 

29. 


—     342     — 

(  Amour,  en  TaDDée  passée, 
Le  rae  vendy  de  sa  bonté), 
Ouquel  voy  toujours  la  beauté     • 
De  celle  que  l'en  doit  nommer. 
Par  droit,  la  plus  belle  de  France. 
Grant  bien  me  fait  à  m'y  mirer 
En  attendant  bonne  espérance. 

Les  vers  de  Charles  d'Orléans  offrent  d'ailleurs  cette 
mélancolie  ingénue  et  vraie  qu'expliquent  si  bien  les  dou- 
leurs de  son  long  exil.  On  voudrait  seulement  en  efiFacer 
certaines  flatteries  adresséesau  fils  de  Jean  sans  Peur,  et  y 
retrouver  plus  souvent,  à  côté  de  l'image  de  ses  amours, 
celle  de  la  patrie  absente  qu'il  aimait  à  saluer  du  haut  des 
rochers  de  Douvres  à  travers  les  vapeurs  flottantes  de  l'ho- 
rizon. 

Le  duc  d'Orlénns  revenu  en  France  proté.s:ea  tous  les 
poêles  de  son  temps,  les  uns  parce  qu'à  défaut  de  talent, 
la  gloire  et  le  lustre  de  leur  naissance  rehaussaient  Thom- 
mage  qu'ils  rendaient  aux  lettres ,  les  autres  (parmi 
ceux-ci  il  faut  citer  Villon)  parce  qu'un  grand  talent  leur 
tenait  lieu  de  noblesse  et  parfois  même  de  vertu.  C'est  de 
son  château  de  Blois  que  sortit  la  grande  école  qui  précéda 
Ronsard  et  Malherbe,  et  en  élargissant  ainsi  son  influence, 
nous  aimons  <\  nous  souvenir  qu'il  dut  lui-même  quelque 
chose  à  celle  de  Froissart. 

Nous  avons  dit  ailleurs  ce  que  les  siècles  suivants  ont 
emprunté  à  Froissart  chroniqueur  :  ceci  suffit  à  la  gloire 
de  Froissart  poëto. 

FIN. 


APPENDICE. 


TRADUCTION  DE  BOÈCE, 

PA  It 

Charles  d'Orléans. 


Le  catalogue  de  la  Bibliothèque  de  Bourgogne  renferme  sous 
le  n"  10474  la  mention  suivante  :  Boèce,  par  Charles  d'Orléans. 
Le  manuscrit  auquel  elle  se  rapporte,  offre  beaucoup  d'ana- 
logie avec  celui  de  la  Court  de  May,  copié,  croyons-nous,  en 
Angleterre,  pour  Marguerite  d'York.  L'origine  de  ce  manuscrit 
est  probablement  la  même.  L'on  y  trouve  de  plus  quelques  mi- 
niatures ornées  de  margfwm/es,  et  la  transmission  de  ce  volume 
s'explique  fort  bien  par  le  séjour  que  6t  à  Malinesla  veuve  du 
dernier  duc  de  Bourgogne.  Une  main  assez  récente  y  a  en  effet 
tracé  ces  mots  :  Hospitii  Mechliniensis  Carmelitarum  discaicea" 
torum. 

Cette  traduction  de  Boèce  est  une  élégante  paraphrase  du 
texte  latin  :  elle  ne  comprend  pas  moins  de  cinq  mille  vers,  et 
le  traducteur  y  a  ajouté  deux  prologues,  l'un  au  commencement 
de  l'ouvrage,  l'autre  avant  le  cinquième  livre. 

Les  circonstances  mêmes  au  milieu  desquelles  ces  vers  fu- 
rent écrits,  leur  donnent  plus  de  charme  et  d'intérêt.  Charles 
d'Orléans,  captif  au  château  de  Bolingbroke,  venait  d'apprendre 
la  triste  fin  de  Charles  VI ,  abandonné  à  sa  dernière  heure  de 
ceux-là  mêmes  qui  devaient  tout  à  sa  faiblesse.  Tandis  que  des 
hérauts  anglais  escortaient  ses  restes  jusqu'aux  caveaux  de 
Saint-Denis,  un  moine  de  cette  abbaye,  associée  à  toutes  les 
grandeurs  comme  à  tous  les  deuils  de  la  monarchie,  enlevait  se- 
crètement la  couronne  et  allait  la  poser  sur  le  front  du  dauphin 
de  Viennois  ;  mais  Charles  VII  n'est  encore  que  le  roi  de  Bour- 


—     344     — 

ges.  Chaque  jour,  nouveaux  revers  et  nouvelles  épreuves.  II  a 
autant  besoin  de  consolation  que  son  cousin  prisonnier  :  c'est 
pourquoi  Charles  d'Orléans  lui  offre  le  traité  de  Boèce,  où  il  a 
trouvé  lui-même  d\itiles  conseils. 

Vous  toas  qai  ce  IWre  lires, 
S'ay  failly,  TeuUiei  m'escuser  ; 
Le  grain  de  la  paille  eslirés, 
Et  le  prendez  pour  vostre  user... 

J'ay  de  cuer  et  de  corps  apresté 
Es  mettre  translater,  affin 
Que  Charte  roy,  qui  a  esté 
Souef  nourry,  nommé  daulphin, 
En  sa  nouTcUe  magesté. 
Ne  soit  à  couroux  trop  enclin, 
Quant  voit  son  peuple  molesté, 
Pour  ce  que  mon  cuer  si  désire 
QuUl  règne  en  santé  et  en  joye, 
QuMl  se  déduye  et  qu'il  respire, 
Son  penser,  quant  il  lui  anoye, 
Nérancoliant,  et  souspire 
Des  nouvelles  quelconques  qu'il  oye  : 
Dont  point  ne  veulle  despire 
De  ce  présent  que  luy  envoyé. 

Priucipallement  ay  fait  pour  luy, 
Et  pour  tous  mes  amis  de  France, 
Qui  sont  prins,  desrobé  et  banny  : 
Tout  convertissent  en  penance, 
En  leur  purgatoire  aussy. 
Comme  Boèce,  qu'en  grant  puissance 
Fortune  mist  et  enrichy, 
Mais  puis  li  fist  grief  muance. 

Cette  traduction  fut  donc  composée  vers  4  422  ou  1423,  et 
c'est  probablement  le  même  ouvrage  que  Gui  de  Rochechouart 
désignait  ainsi  dans  l'inventaire  des  livres  du  duc  d'Orléans, 
fait  en  1427. 

«  Le  livre  de  Boèce,  de  Consolation,  neuf,  historié,  oscript  en 
«  françois,  rimé.  » 


TABLE  DES  MATIÈRES. 


1 


HagCi. 


DEUXIEME  PARTIE.  —Froîssart  chroniqueur. 

CHAPITRE  PREMIER.  —  Tbaditiors  littéraires  ou  Uai- 
RAUT.  —  La  langue  des  Francs  el  des  Français.  —  In- 
fluence du  Nord  sur  le  Midi.  —  Premières  formes  de  la 
liUéraUire.  —  Influence  exercée  plus  lard  par  le  Midi 
sur  le  Nord.  —  Aliénor  de  Guyenne.  —  La  Champagne. 

—  La  Flandre.  —  Le  Hainanl         3 

CHAPITRE  H.  —  Éclat  de  la  Chevalerie.  —  La  naissance 

deFroJssarl  coïncide  aveclecommencemenl  delaguerre 
de  cent  ans.  —  Apogée  de  la  chevalerie.  —  Son  carac- 
tère. —  Courtois  elchevaleureux.  —  Le  litre  de  cheva- 
lier recherché  par  les  princes.  —  Bertrand  du  Guesclin. 

—  Jean  Bouciquanlt.  —  Les  cenl  ballades.  —  Le  séné- 
chal d*Eu  —  Geoffroi  de  Charny.  —  Alliance  des  armes 
el  des  lettres.  —  L'amour  en  chevalerie.  —  Exemples  et 
anecdotes.  —  Les  perdrix  d'Olivier  de  Uauny.—  La  dame 
bleue  de  Chnndos.  —  Jean  Bonne-lance  et  les  dames  de 
Montferranl.  -  Lancelot  de  Lorris.  —  Agadinquor  el  Al- 
sala.  -  Jupiter,  Virgile  (i  Godefroi  de  Bouillon  ...     13 

CHAPITRE  m.  -  Dëcadekce  de  la  Chevalerie.  —  Mort 
des  chevaliers  les  plus  illustres.  —  L'Angleterre  sous  Ri- 
chard II.  —  Le  conte  de  sir  Thopas.  —  La  France  sous 


i 


—     346    — 

Charles  VI.  —  Le  psautier  de  saint  Louis.  —  Quelles 
fiireiU  les  causes  de  la  décadence  de  la  chevalerie?—  Les 
mines.  —  L%'irlillerie  -  Causes  plus  immédiates  de  déca- 
dence.—  Corruption  des  mœurs.  —L'or.  —Chevaliers  qui 
se  vendent  et  qui  pillent.  —  Ruse  et  cruauté.  —  Mauvais 
chevaliers,  mauvais  écuyers,  mauvais  valets.  —  Les 
Grandes  Compagnies.  —  Les  princes  égarés  par  de  mau- 
vais conseils.  —  Grossièreté  et  ignorance  dts  courtisans. 

—  Décadence  des  lettres.  —  La  librairie  de  Charles  V 
remise  aux  Anglais  par  Saint-Yon.  —  Aymon  de  Pom- 
royères  et  la  comtesse  de  V«;ndôme.  —  Découragement 
de  Froissart. —  Ses  réflexions  sur  les  merveilleuses  for- 
tunes  du  momie.  —  Abai.ssemenl  de  plus  en  plus  ra- 
pide de  la  chevalerie  en  France  et  en  Angleterre.  — 
Philippe  et  Jacque  de  Hainaut.  —  Louis  XI  et  le  roman 
du  Petit  Jeha  mie  Saint  ré.  -  La  noblesse  sous  Louis  XI. 

—  Le  livre  du  sire  de  la  Tour-Landry  et  le  Chevalier  er- 
rant du  marquis  de  Saluées 54 

CHAPITRE  IV.  —  Froissart  ÉTi:DtÉ  cohue  curoriqueur 

—  Mission  du  chroni(|ueur.  —  Exemplier  et  tnettre  en 
viémoire  perpétuelle.  —  Comment  Froissart  définit  les 
qualités  du  chroniqueur.  —  Engin  clair  et  aigu.  —  Itié- 
moire  et  bonne  soutenance.  —  Imparlialilé.  —  Objec- 
tions. —  La  bibliothèque  du  Louvre.  -  Leduc  d'Anjou. 

—  Le  duc  de  Berry.  —  Le  comte  de  Foix.  —  Le  prince 
Noir.— Mœurs  dedivers  pays.-  Qualilc^s  et  défauts  de  di- 
verses nations.  —  Les  Anj^lais  envieux.  —  Les  Français 
subtils. —  Les  Allemands  convoileux.  —  Les  Écossais.  — 
Les  Espagnols  et  les  Porliigais.  —  L'Italie.  —  La  Flan- 
dre. —  Où  se  place  Froissart?  —  Même  impartialité  sur 
d'autres  points.  —  Les  nobles.  —  Les  gabelles.  —  Les 
communes-  Le  pape.  —  Le  clergé.  —  L'imagination.— 
Ce  que  Froissart  entend  par  ce  mot.  —  Alliance  de  Sou- 
venir et  d'Imagination 94 

CHAPITRE  V.  —  Caractère  origiival  des  Chroniques.  — 
Éloge  des  clercs.  —  Froissart  s'occupa-t-il  d'astronomie? 
—  Auteurs  grecs  et  latins  qu'il  cite.  —  Historiens  de 
ranliquilé.  —  Hérotlole.  —  Xénopbon.  —Thucydide.  — 


~     347     — 

Ilisloriens  et  chroniqueurs  du  moyen  âge.  —  École  an- 
glo-normande. —  Villani.  —  Lopez  de  Ayala.  —  Jean  le 
Bel  —  Caraclère  dislincl  des  diverses  parties  de  son  ré- 
cil. — Jacques  de  Douglas.  — La  comtesse  de  Salisbury.— 
Caractère  original  des  chroniques  de  Froissart.  -  Il  re- 
cherche le  titre  d'historien. —  Pourquoi  il  ne  restera  que 
chroniqueur 139 

CHAPITRE  VI.  -  PROGRÈS  DU  STYLE  ET  DE  LA  LARGDB.  — 

Progrès  iJiii  slyle. —Froissart  écrivait  proprement  et 
vivement.  —  Absence  d'art.  —  Images  de  la  nature.  — 
Tableaux  chevaleresques.  —  Oppositions  et  nuances.  — 
Maximes.  —  Aimable  ironie.  —  Sentiment  doux  et  com- 
patissant. —  Jugement  de  Fénelon.  —  Progrès  de  la 
langue.  —  Les  clercs  du  Hainaut  fort  habiles  et  fort 
instruits.  —  La  langue  française  en  Angleterre.  —  Ro- 
bert de  Glocester  et  Gower.  —  Froissart  employa-t-il 
des  mots  étrangers?  —  Influence  de  Froissart  sur  la 
langue.  —  Exemples 176 

CHAPITRE  VII.  —  Citations.  —  Récits  qui  joignent  le  mé- 
rite littéraire  à  Timpartialité.  —  Mort  de  Chandos  et  de 
Clisson.  —  Wat  Tyler  et  Jean  Desmarets.  —  Récils 
moins  sérieux.  —  La  partie  dVchecs  de  la  comtesse  de 
Salisbury 207 

CHAPITRE  VIII.  —  Ikflcerge  de  Froissart  comme  crro- 
iviQCEDR.  —  LMnfluencc  de  Froissart  fut  plutôt  littéraire 
que  politique.  —  Imitateurs  et  continuateurs.  —  Résur- 
rection des  idées  chevaleresques  au  xvie  siècle.  —  Fran- 
çois Ur,  —  Charles-Quint.  —  Henri  VIII.  —  Ce  mouve- 
ment s'arrête  à  la  mort  de  Henri  II.  —  Jugements  divers 
portés  sur  les  chroniques  de  Froissart 929 

TROISIÈME  PARTIE.  -  Froisiart  poêle. 

CHAPITRE  PREMIER.  —  Formes  poétiques.  —  Amour  en 
poésie.  —Joyeuse  mélancolie.  —  Dt'fautsdela  métaphy- 
sique du  xiv«  siècle.  —  Personnages  allégoriques.  — 
Froissart  composait  ses  virelais  en  aussi  peu  de  temps 
qu^on  itiellait  à  les  chanter 243 


#■ 


RÉi^  MMib  M  cames  —  Lftmma»- 
hl».—   Ucoalerfe  Wami<t.  —  Jac- 

Mrtk  4«»r  •!- W*rifpiy.   —  OiuiUrr 

Iten  Fraaer?  -  L"  Pmiaitiâ  amou- 

ll'hanntmr.  —  La  t'ritott  aMmi- 

—  La  flaiJoiiit  i/e  la  tiaittt 

—  Le  Tiaiuita  la  bmmmgK  dm  joli  muùM 

•ioireatr.  ~   Le  Joli  Bv«- 

-  fecanri   manyscfil   Ji»  iiorsiii  de 

l^ff  OMOBrMiïr.  -  Le  DU  tin  Hm 

Umi  itu  Cheralal  tfit  lècrier.  —  Le 

PtHmFhwim  .    ._ i 

ClAFtTlIllL—  >§■■■    ruktsoD  iiigMis   —  Mcliadus. 

—  ■HbJt.  le  Chenlitf  an  Saleil  <l"or.  —  DerUes  de 
fiwiMi  4e  Paii  d  4e  Cbarlrs  VI.  -  La  Court  de  Xoy. 

—  UTMWTMMMWKE a 

CHAriTlK  IV.  -  latucHCB  H  Fio:ssART  coa»  rorn. 

Alain  Clwrtier-  -  Le  d.ic  d'Orléans j 

APPEIBICI.  Tradnclion  (le  Bnècr  |>ar  Charles  d'Orléans       3